IX MOIS APRÈS
Six mois après cette scène, M. Dalifroy recevait la lettre ano-
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nyme lui annonçant que sa femme le trompait, et que nous nvuafi reproduite dans le premier chapitre qui ouvre la deuxièiiie partie de ce récit.
Nous avons dit l'impression que cette dénonciation, cette révélation foudroyante, plutôt, avait produite sur le mari.
« Un bon averti en vaut deux, — avait-il conclu. — Avant îiuit jours, je saurai la vérité. »
Pour un homme qui se destinait à la mag'istrature et qui avait en Jui l'instinct du policier, comme d'autres ont le don de la poésie ou des arts, cela devait paraître assez facile.
Cependant, en y réfléchissant, la chose lui sembla plus délicate : — non qu'il douiât de soi habilité, ou du résdllat.
Seulement, il ne voulait pas s'exposer à quelque erreur fâcheuse, et surtout il tenait à constater le « délit » dans des conditions telles:
1» Qu'il ne fût pas niable ;
2* Qu'il restât maître absolu d'en tirer telle ven,î?eance qui lui sourirait davantage, et lui paraîtrait la moins comprouiettante pour son avenir.
Avant tout, il fallait éviter le ridicule, et se réserver les moyens de frapper fort.
Oh ! cela il le voulait avec cette rage froide, venimeuse, qui tient la place de la passion chez ces natures faites de glace et de fiel.
Il ne se demanda pas si sa femme avait des excuses.
Il ne se demanda pas s'il avait été un mari digiie d'être aimé.
Il ne se demanda pas si sa conduite, son indifférence, son mépris complet de la créature qui vivait à ses côtés et portait son nom, n'étaient pas autant de circonstances atténuantes au béné fice de l'épouse adultère.
Il n'eut aucune d'^ ces hésitations qui, en pareil cas, font réfléchir Thomme ou la femme de cœur.
Il ne se posa pas cette interrogation formidable que se pose le philosophe :
« Ai-je le droit de frapper cet être sensible, pour avoir suivi les impulsions de sa nature? »
L'KNFANT DiC LW.MAM ^19
« Cette lemme que je m'apprête ù châlier, est-elle ma propriété? »
« Ai-je le droit de la punir d'aimer, comme s'il s'agissait d';ine esclave rebtjlle? »
Tout cela n'existait point à ses yeux.
Il avait pris, dans un couvent, une jeune fille ignorante, sans s'inquiéter de savoir si elle L'aimait.
La loi la lui avait livrée.
Elle était sa chose.
Il avait le désir de la broyer et de lui interdire la vie à tout jamais.
T.int pis pour elle!
On ne raisonne pas avec les objets qu'on possède.
On s'en sert, ou on les brise.
Donc, il s'agissait de constater l'adultère, puis de se venger, — et cela sans pitié.
Mciis comment le constater?
Ici, M. Dalifroy ressentit une seconde humiliation, en entrevoyani vaguement que la femme, en apparence la plus naïve, est bien forte et bien iiabile, dès qu'elle veut tromper.
Quoi ! su femme avait un amant...
D'autres le savaient... et lui ne s'en doutait pas! —
Lui, le malin, l'homme dont le métier était de démasquer les coupables, de débrouiller les affaires les plus mysterix^uses et 1 s plus compliquées !
Cela s passait chez lui, pour ainsi dire sous ses yeux, — et il n'y avait vu, il n'y verrait encore qu« du feu, — si quelqu'un ne l'avaii préveau!
C la lui donna beaucoup à réfléchir.
D ..utant plus qu'il sentait bien que la mauvaise colère qui le dévor.it, risquai, de lui oter une partie de son sang froid et de la netteté de son coup il'œil.
Tout à coup, une idée lumineuse éclaira le brouillard où il se prrn;iit.
— Ahéi aïs ! — s'écria-t-il en se frappant le front, — Athénaï> i.e guidera. — Elle est femme, et elle est femme de bon conseil.
D'ailleurs, c'est elle qui m'a fait faire ce mariage. — Elle verra plus clair que moi.
Ceci dit, il prit son chapeau et sortit pour se rendre immédiatement chez madame de Séverin.
Il était encore de bonne heure, mais il savait qu'Athénaïs le recevrait à toute heure, et s'arrangerait pour qu'ils fussent seuls, et qu'il pût lui parler à cœur ouvert.
Madame de Séverin, en effet, le reçut sans difficulté, et tous deux se renfermèrent dans le petit boudoir, où Andrée avait sur» pris leur secret, six mois auparavant.
— Qu'y a-t-il, Marc? — lui dit-elle vivement. — Vous paraissez troublé, et, pour être venu me trouver, à pareille heure, vous si réglé dans vos habitudes, il vous faut une raison grave.
— Cela est vrai ! — dit-il. — Etes-vous bien sûre que personne ne peut nous entendre?
— Parfaitement. Qu'avez«vous à me dire?
Il baissa la voix.
— Athénaïs, avez-vous remarqué quelque changement dans les façons d'Andrée, depuis peu de temps?
— Moi... — pourquoi cette question?
— Parce que... parce que j'ai besoin de le savoir.
— Mais, vous en êtes meilleur juge que moi.
— Vous savez bien que, depuis quelques mois, elle se dit souffrante... et que nous vivons absolument séparés.
— C'est peut-être un tort.
— Ne me l'avez-vous pas demandé vous-mêiue ?
— Eh! mon Dieu, Marc... Il ne faut pas faire tout ce qu'une femme amoureuse demande.
— C'est une autre question. — Répondez-moi, Athénaïs, sincèrement, comme à un ami.
Andrée vous paraît-elle différente de ce qu'elle était? N'avez- vous rien remarqué ?
Athénaïs baissa les yeux sous le regard de M. Dalifroy et parut embarrassée.
— Ah ! vous avez des soupçons ! — s'écria*t-il en lui saisissant violemment les mains.
— Des soupçons... de quelle nature?
L'ENFANT DE I/AMA.XT m
Elle fuyait son regard et essayait de dégager ses mains.
— Andrée me trompe ! — fit-il les dents serrées.
— Ah ! mon Dieu !... — balbutia madame de Séverin. — Est-ce que vraiment... vous aussi...
— Tu vois bien que tu sais quelque chose! — Et tu ne me le disais pas!...
C'est infâme !
— Mais, mon ami, je ne sais rien, je vous assure... Seulement, vos .soupçons... m'éclairent moi-même... sur certaines petites observations... Je ne voulais pas le croire... Est-ce que vous avez des preuves?
— Si j'en avais, je ne serais pas ici... Je ne vous interrogerais pas.
— Alors ?
— Alors, j'ai reçu cette lettre... ce matin, tout à l'heure.
Il lui lâcha les mains, saisit la lettre anonyme dans son portefeuille et la lui donna.
Elle la lut rapidement.
Dalifroy la dévorait des yeux.
— En effet, — dit-elle en gardant la lettre, — la dénonciation est positive, l'accusation très nette. Mais il n'y a là aucun renseignement... et, à votre place... je n'en ferais pas grand cas. Une lettre anonyme...
— Il n'y a pas de fumée sans feu !
— Cependant...
— Et, d'ailleurs, toi-même, tu viens de l'avouer, tu as remarqué certaines choses...
— Oli ! des riens !
— Quoi?
— Cela ne peut se dire.
— Athénaïs, je vous en conjure... parlez !;.. Vous voyez dans quel état je suis... Du reste, c'est vous qui m'avez fait faire ce mariage, et vous avez le devoir de veiller sur cette femme... de veiller sur mon honneur... de me prévenir.
— Je vous assure, Marc, que vous me rendez bien malheureuse... Si je n'avais pas des torts envers votre femme... mais je craignais de paraitre écouter une mauvaise jalousie contre elle...
puis, elle est si sournoise... elle cucliesi bien son jeu... Elle se défie tellement de tout et de tous... qu'il est fort difficile...
— Voyons, exjdiquez-vous. — J 3 m'endormais, confiant dans sa niaiserie et dans sa soumission.
— Ali! mon a)ni, une femme n'est jamais tout à fait niaise... ni complètement soumise...
— Que savez-vous ?
— Rien !
— Q l'avez-vous remarqué, alors ?
— Mille choses insignifiantes. — Son regard, qui est plus ■vivant, plus animé.
-—Ah!
— fcSon visage qui embellit tous les jours... Et il n'y a rien qui embellisse autant une f^mme que l'amour... J'entends d'aimer et d'être aimée... Cela donne du charme, même aux laides... et Andrée n'est pas laide... loin de là... Les hommes la regardent be .ucoiip depuis quelque temps.
— Vraiment !
— Et c'est mauvais signe.
— Pourquoi ?
— Cela veut dire qu'elle devient tout à fait femme. On regardait à peine, ou même pas du tout, la poupée que vous aviez prise au début.
Avez-vous remarqué qu'on regarde beaucoup plus les femmes faites que les jeun>s filles ?
— Eh bien, elle est femme faite depuis plus de deux ans !
— Mais, non, mon ami. — Vous savez bien que non !
Elle décocha à M. Dalifroy un regard dont il comprit toute la portée.
— Ensuite?
— Ensuite, je l'ai surprise, plusieurs fois, avec des expressions de joie, de bonheur... qui ne trompent pas !
— Je n'ai rien vu!
— Parbleu ! — Enfin, elle est plus caressante avec sa fille, son ton a pris plus d'autorité avec ses gens... sa démarche n'est plus la même. — Elle est moins courbée, plus droite... C'est toute une révolution.
— Jo n'ai rien vu du tout c la! — murmura M. Dalifroy avec rage.
— Cela ne m'étonne pas. — Un mari !
Et Athcnaïs éclata d'un rire moqueur, qui cingla M. Dalifroy, comme un coup de cravache.
— Athénaïs, — dit-il, — je lui apprendrai qu'on ne se rit pas d'un mari comme moi, et que je ne jouerai pas le rôle que joue le vôtre!
— A moins que ce ne soit déjà fait ! — répliqua-t-ell- , sur le même ton de persiflaiye.
C'était jeter de l'huile sur le feu, et elle savait fort bien ce qu'elL; faisait.
— Ah ! je me veng-erai de tille sorte que personne ne rira plus de moi ! — hurla-t-il au paroxysme de la fureur.
Il était à point.
Athcnaï- changea de tactique.
— Voyons, mon ami, cainit-z-vous ! — Je suis une sotie. — Nous ne savons rien. — J'ai pu me tromper.
— Non, je sens que c'est vrai !
Il fil deux ou trois tours dans la chambre avec agitation. ■ — Mai qui ? — Comment ? Où ? — répétait-il.
— Voilà ce qu'il faudrait savoir, avant de vous emporter, mou ami. — On peut toujours accuser une femme d'avoir un ama.it.. . rien de plus facile, — Les nioin ires regards, les plus innoeeatcs plaisanteries, peuvent s'interpréter, les commentaires aller 1 iir train... et voilà une femme accusée, condamnée, sans qu'oa sache rien, après tout. J'ai constaté certains changements chiz Andréa...
— Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti? C'était votre devoir.
— Parce que je jugeais inutile de vous troubler... sans motif, peut-être. — Je suis mal placée pour juger Andrée. — Ou je serais trop sévère, si je n'écoutais que mon amour pour vous... ai je serais trop indulgente, si je me rappelais qu'elle est ma pupille.
En uu mot, je n'avais rien à dire... jusqu'à présent.
— Mais d'autres ont vu, ont remarqué aussi... cette lettre en
fait foi... et alors, je vous parle, à mon tour, sincèrement. — Cherchons ensemble la vérité... j'y consens... Je suis convaincue... que nous trouverons... s'il y a quelque chose...
Dalifroy s'était laissé tomber sur une chaise.
Il s'épongeait le front.
Elle s'approcha doucement de lui.
— Tiens, Marc, — murmura-t-elle, en s'asseyant sur ses genoux, — tu me fais de la peine. — Je vais te dire tout... tout ce que je sais. — Ce n'est pas grand'chose... mais je ne puis te voir souffrir... et tu me pardonneras d'avoir eu un secret avec toi... C'était pour t'éviter des angoisses et des chagrins, que j'étais heureuse de garder pour moi seule ! J'avais pris double fardeau... afin de te ménager la fatigue et la tristesse.
Dalifroy releva la tête et la regarda avec étonnement.
LA REVANCHE D ATHÉiNAÏS.
— Mon ami, — lui dit-elle, — en réalité, je ne serais pas étonnée que la lettre anonyme que vous avez reçue...
Et, tout en i)arlant, elle jouait avec la lettre, la froissait, la déchiquetait petit à petit, sournoisement, sans attirer l'attention de M. Dalifroy.
— Je ne serais pas étonnée, — répéta-t-elle, —que cette lettre ne méritât pas plus de créance que n'en méritent habituellement de semblables dénonciations.
— Pourquoi cela? — fit le mari, l'haleine courte et la boucho sèche.
— D'abord, pour les motifs que je viens de dire... tout i l'heure... et puis... et puis...
— Voyons, j'écoute.
'KNFANT DE I/AMANT
Debout devant une psyché, elle arrange ses cheveux.
— Marc, fit-elle en prenant un air sentimental et un peu craintif qui flattait toujours beaucoup son amant, — il ne faut pas m'en vouloir... J'ai un aveu pé.nible à te faire. Depuis six mois, je te cache notre véritable situation à tous les trois.
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— Depuis six mois... Elle me trompe depuis six mois, vous le savez et vous me le cachez !
— Ce n'est pas cela tout à fait.
— Qu'est-ce donc? — Athénaïs, parlez nettement : vous voyez bien que je suis sur des charbons rouges.
— Eh bien, depuis six mois, Andrée sait tout T
— Tout?
II ne comprenait pas.
— Elle sait que je suis ta maîtresse!
Il bondit et se redressa si violemment, qu'Athénaïs, qui s'était assise sur ses genoux^ faillit tomber à la renverse.
— Comment, elle sait. ,.
Il était devenu vert et paraissait presque aussi sensible à cette révélation qu'à... l'autre.
— Qui le lui a dit ? — s'écria-t-il encore avec un bouleversement plein de rage.
— Ah ! ce n'est pas moi, tu le penses bien...
— Qui, qui, alors ? — Mais personne ne le sait.
— C'est vrai. — Seulement, te rappelles-tu ce jour où nous l'avons trouvée évanouie là, dans le salon à côté?
— Oui!
— Elle avait tout h'u, tout entendu,.. J'avais, paraît-il, mal tourné la clef dans la serrure... Elle a regardé, elle a écouté !
— Ah! elle me le payera! — murmura M. Dalifroy entre ses dents.
Comment l'as-tu su?
C'est une indignité de ne m'avoir pas prévenu !
— J'ai eu tort... mais je t'aime trop... J'ai craint de t'affliger... de troubler les courtes joies que vous me faites Fhonneur de goûter auprès de moi... Et puis j'avais peur... je vous connais bien... que vous ne me sacrifiez au salut de votre considération dans le monde... que la crainte d'un scandale, causé par votre femme, ne me séparât à jamais de toi...
— Ainsi, elle savait! — répéta M. Dalifroy avec un accent de menace et de fareur concentrée, maintenant que le premier cri lui avait échappé.
Il marchait avec agitation.
Tout à coup, revenant près de madame do Sévcrin :
— Que vous a-t-clle dit ? — lui demanda-t-il. Qu'elle ne vous avait jamais aimé...
M. Dalifroy ouvrit de t,^rands yeux.
Cela rétonnait, cet homme.
Qu'elle ne vous aimerait jamais.
M. Dalifroy passait de la surprise à la stupéfaction.
Que maintenant elle avait horreur de vous !
La stupéfaction de M. Dalifroy tournait à la stupeur.
— Et qu'elle me remerciait d'être votre maîtresse, parce que cela l'affranchissait... d'être votre femme!
M. Dalifroy croyait rêver.
— Elle me déclara, de plus, qu'elle se tairait et ne ferait aucun éclat... à une condition...
— Laquelle ?
C'est qu'elle ne serait plus rien pour vous.
— Ah !
— Je dus lui promettre de l'y aider, pour obtenir son silence et votre tranquillité... pour te conserver à moi, à moi toute
seule...
— Oh! oh! oh! — fit M. Dalifroy, sur trois intonations qui
allèrent crescendo.
— Alors, tu comprends bien qu'une femme, en pareil cas, suivauttoute vraisemblance,doit chercher à se venger, à sa façon, et que se croyant affranchie... elle en use !
— La misérable! — reprit le mari ! — Ainsi, elle me tenait. — J'étais à sa discrétion, et c'était elle qui me dictait ma conduite, sans que j'en susse rien ! — Oh ! elle le payera cher... je
le jure !
Après un instant de silence, il abaissa son regard le plus dur
sur madame de Séverin.
— Alors, vous êtes sa complice.
— Moi !
— Naturellement! Sachant ce que vous savez, ne pas me prévenir, c'était m 'exposer sciemment à ce qui arrive, sans que je pusse me défendre.
— Bi je vous avais prévenu, qu'eussiez- vous fait ?
— Je l'aurais brisée... Et elle n'aurait pas un amant, aujourd'hui.
— C'était dangereux. — On ne brise pas une femme si facilement que cela! — En l'exaspérant, vous l'eussiez amenée à parler, à produire ce scandale que vous tenez, et moi aussi, à éviter par-dessus tout.
— Eq tout cas, j'aurais si bien veillé...
— Vous n'auriez pas mieux veillé que moi, et vous n'y auriez vu que du feu.
Rappelle-toi, ceci, Marc:
Une femme qui veut tromper son mari, le trompe toujours, quoi qu'il fasse.
— Trompé ! trompé ! par cette petite niaise, par cette poupée, cette pensionnaire, cette sotte, cette...
— Tu fais erreur... Marc... comme moi-même, jusqu'à l'explication dont je viens de te parler. Andrée n'est point niaise ; — Qe n'est point une poupée.
Tout cela a disparu.
C'est une créature fort rouée, très fine, très volontaire, très sournoise... qui nous a joués, tous les deux. — Je la connais, à présent: — je l'ai étudiée, guettée... et je ne sais encore rien... bien que ma conviction soit faite.
— Est-ce possible ? — Ah ! les femmes ! — Mais elle sera écrasée. — Je la briserai !
— Voyons, Marc, du calme.
— Du calme! — Je vous trouve admirable !
— Je n'en dirai pas autant de vous. — Je ne vous reconnais plus. — N'êtes-vous plus cet homme sérieux,, maitre de lui, supérieur par la volonté, par la raison froide, par la netteté du coup d'œil, qui m'a séduite?
— Après? — Ne voudriez-vous pas que je restasse insensible à un pareil affront? — Que je pardonnasse à cette misérable?
— Je ne dis pas cela
— Mais vous ne comprenez donc rien ! Le ridicule me tuerait ! — Adieu toutes mes ambitions, tous mes rêves d^avenir.
La vie que je m'étais faite, que je me prépare, depuis tant
d'années, s'écroule, là, devant moi, par la faute de cette femme, de cette créature!
J'apprends que je suis son jouet, de toutes façons, depuis longtemps... que j'ai été sa dupe, qu'elle me déshonore... et vous voudriez que j'acceptasse...
Allons donc! — Je me vengerai ! — Cela sera terrible.
— Soit, mon ami. — J'admets votre colère... et je partage votre indignation, ainsi que votre douleur, croyez-le bien. — Seulement...
— Seulement?
— Puisque vous êtes venu à moi, écoutez-moi!
— Je vous écoute.
— Que vous soyez indigné... qui ne léserait à votre place ? — Que vous vouliez punir et vous venger, rien de mieux.
— Eh bien, alors...
— Eh bien, alors, réfléchissez avant d'agir. — Et calculez vos coups, de façon à ce qu'ils ne fassent pas couler votre sang autant que celui des coupables.
— Je ne vous comprends pas.
■ — C'est bien simple pourtant.
— J'ai l'esprit troublé...
— Je le vois.
Surprendre sa femme, c'est facile... quand on est prévenu. — Arriver chez elle, ou chez son amant, avec un revolver, ou avec un couteau, et les poignarder ou leur brûler la cervelle, comme cela se voit tous les jours... c'est encore facile.
Mais, après?
— Comment, après?
— Oui, quel est le plus puni des trois?
Le mari, mon cher Marc; surtout quand le mari est un homme de votre valeur, un homme dans votre position. — Cela cause un effroyable scandale.
— Qu'y faire? — Il faut pourtant...
— Laissez-moi continuer. Si c'est un homme du monde, cela lui procure ensuite d'agréables maîtresses.
Les femmes aiment beaucoup ces choses-là. — C'est romanesque. — Un homme qui a tué sa femme par jalousie... Quel
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régal ! — On tremble toujours un peu dans ses bras et sous ses baisers... C'est adorable...
Mais vous n'êtes pas de ces honimes-là.
— Non, certes !
— Ce que vous voulez, c'est de la considération ; ce que vous rêvez, c'est d'être un homme sérieux aux yeux des hommes... C'est de jouer un rôle, de devenir magistrat, d'avoir un caractère officiel...
— Sans doute.
— Donc, pas d'éclat, mon cher Marc.
— Ah l si je pouvais l'éviter, sans rien perdre de ma vengeance !
— Vous le pourrez... si vous suivez mes conseils.
Vous punirez... et vous resterez ce que vous êtes: — l'homme 'respecté, l'homme dont la vie régulière, en dehors du drame et des complications vulgaires, s'impose à l'approbatiua des gens les plus sévères.
Dalifroy l'écoutait, maintenant, avec une sorte de soumission inconsciente.
Il avait le désir d'une vengeance sourde, implacable, qui ne lui coûtât rien.
Il comprenait que cette femme la lui procurerait.
— D'abord, — continua Athénaïs, voyant qu'il était disposé à suivre ses conseils, et qu'elle avait pris barre sur lui, — il faut savoir qui est l'amant, — s'il y en a un.
— Il y en a un ! — fit-il.
— Je le crois, — Cherchons.
— Eh ! je cherche, mais je ne vois pas !
— Je ne pense pas que ce soit au dehors... — poursuivit Athénaïs. — Elle sort peu.c. toujours accompagnée* de Marguerite et de la petite fille... Et, d'ailleurs, c'est fort dangereux...
— Alors, ce serait chez moi... parmi ceux que je fréquente, que je reçois, qu'elle l'aurait pris ?
— C'est mon opinion.
— Vous m'étonnez.
Les hommes que je reçois, que je vois, n'ont rien qui puisse
L'ENFANT \)E l/^MANT 231
séduire une femme. Ils appartiennent à un monde de fonctionnaires graves, quelques-uns sont fort pauvres... 11 n'y a pas là de Don Juan.
— Mon cher Marc, vous êtes un homme. — Comment voulezvous savoir ce qui, dans un autre homme, peut plaire à une femme?
Les femmes, elles-mêmes, ne comprennent pas toujours quel charme spécial attire tant d'hommes sur les pas de certaines femmes de leur entourage.
Ne vous inquiétez donc pas de cela, — et passons, avec mes yeux féminins, la revue de vos amis ou de vos connaissances.
— Je le veux bien, mais...
— Mais la principale questio i n'est pas là, je sais bien. Qu'importe l'amant?
Le tout est de la surprendre avec son amant.
— En effet.
— Or, il y a mille moyens... et cela vous sera plus facile qu'à un autre.
— Pourquoi?
— Vous vivez toujours séparé de votre femme?
— Toujours!
— Eiitrez-vous quelquefois, le soir, ou la nuit, dans sa chambre ?
— Depuis des mois cela ne m'est pas arrivé.
Je couche au premier, près de mon cabinet de travail ; elle, au second... depuis qu'elle s'est dite malade... et que... Il serra les poings avec rage.
— Bien, — fit Athénaïs. — Alors, suivez attentivement mon raisonnement et comprenez mon plan.
Elle avait fini de déchirer la lettre anonyme, réduite à présent en miettes.
Elle s'assit, fit signe à Dalifroy de s'asseoir, et commença.
elle:
Minuit va sonner.
Tout est calme dans la sombre et triste habitation de la rue de Turenne.
Depuis longtemps les domestiques ont éteint les feux et se sont couchés.
On se couche de bonne heure chez M. Dalifroy, sauf le jeudi, jour de réception, et encore est-il rare que le dernier visiteur ne soit pas parti, au plus tard, à onze heure et demie.
M. Dalifroy est rentré dans son appartement.
Andrée a regagné le sien.
Nous savons qu'il était situé au deuxième étage, qu'elle occupait tout entier, avec Emma et Marguerite.
La nourrice et l'enfant disposent des deux pièces, où nous avons pénétré, à la suite de mademoiselle Dalifroy, pendant cette nuit qui la vit fuir la maison paternelle, dix-neuf années après les- événements que nous avons racontés .
Andrée a son appartement particulier de l'autre côté du corridor.
Là, se trouve sa chambre à coucher, précédée d'une petite entrée et accompagnée d'un vaste cabinet de toilette et d'une salle de bain.
Ces diverses pièces, qui communiquent entre elles, n'o n qu'une seule sortie sur le corrido;\
La jeune femme est dans sa chambre à coucher.
Les deux croisées qui l'éclairent, le jour, ont des volets pleins, comme tout l'hôtel Dalifroy.
Ils sont fermés.
L'ENFANT L)i: I.'AMANT
Il reste une secondo en lace d'elle, la regardant, du bonheur plein les yeux.
Dj plus, les Cfrands rideaux baissés achèvent d'intercepter toute lumière au dehors.
La porte d'entrée sur le corridor est close ; close la porte de communication entre la première pièce et la chambre à coucher.
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Pnme gratuite de V ÉLECTEUR REPUBLICAIN
Il est impossible cFêtrc plus et mieux isolée.
Cette chambre, que nous avo is vue sini^re et lugubre, avec ses tentures fanées, sous sa couche de poussière et de moisissure, est riante et coquette, pleine d'une douce clarté.
Les sièi^es sont moelleux, de teinte claire.
Le lit rose et blanc, au milieu de ses flo+s de soie et de dentelle, jette sou sourire et sa provocation à travers la lumière discrète et l'atmosphère tiède et parfumée.
C'est un nid que cette chambre, nid de jeune et jolie feus me, — nid aimé, bien évidemment.
M. Dalifroy, malgré son avarrce, n'a pu refuser à sa femme de l'accommoder à son goût, et elle en a fait quelqu ■ chose de discret et de charmant, comme toute sa personne mignonne et un peu voilée.
Andrée, dans ce milieu, fait par elle et pour elle, ne ressemble plus à l'Andrée offii'ielle qu'on voit, pensive et indifférente, un peu pâle toujours, généralement silencieuse, présider aux réceptions de son mari.
Comme ces fleurs qui ne s'ouvrent qu'à certaines heures et n'ont de parfuin que dans la solitude des chaudes nuits cl'élé, — elle n'est Andrée tout entière, la vraie Andrée, que là, loin des regards, à ces moments où personne ne la voit, où personne ne lui rappelle le poids de la servitude acceptée, et qu'elle n'a secouée qu' n paitie.
Sa robe jetée sur un fauteuil et qui reproduit encore, dans ses plis, la forme délicate de la svelte créature, annonce qu'elle se prépare pour la nuitV
Cependant, elle ne s'est pns déshabillée davantage, bien qu'elle soit chez elle, depuis plus d'une heure.
Elle a, au contraire, passé un long peiornoir coquet, et son petit pied d'enfant jouo dans une mu'e de velours rouge, sans talon. D "bout, devant une psyché, elle arrange ses cheveux.
Elle y met un soin, une minutie extraordinaires, et sa main blanche se promène lentement, pour ainsi dire avec amour^ dans ses loniîues tresses noires, qui s'épandent sur ses épaules rondes.
Parfois, elle s'éloigne, puis se rapproche de la glace, s'étudie,
et paraît toujour. inquiète, touiours peu satisfaite, bien que le miroir „c lui renvoie qu'une (i-ure • dorable.
Enfin sa toilette est terminée, - car c'est une vraie toilette que celte toilette de nuit, et bien inut.le, s'il ne s'agit que de dormir seule, en tête-à-tête avec sa veilleuse.
Alors, elle s'assied sur un divan, et reste pensive, le menton dans sa main, regardant droit devant elle. Mais cette immobilité ne dure pas.
Elle se relève bientôt, la bouehe entr'ouverte, l'oreille tendue, pressant d'une main sa poitriae vi.sib'ement soulevée par quelque palpitation intérieure. A:)rè< avoirecouté, presque sans respirer elle secoue la tète et fait quelques pas.
Elle regarde < ncore dans la glace, s'avance du coté de la porte, s'assure qu'elle est f rmée en dedans.
Un gros souper s éch ppe de ses lèvres ; une vive rougeur pas- .aoère empourpre ses pommettes; puis elle revient en arrière, se rapproche du divan et re.te encore rêveuse quelques instants. Parfois, un sourire éveille sa bouche.
Parfois, c'est une larme qui gonfle sa paupière. Elle est nerveuse, agitée, ne peut tenir en place. Le moindre bruit le fait tressaillir.
Un meuble qui craque lui arrache presque un cri et la fait se retourner, toute palpitante et toute pâle.
Elle n'appuie le pied qu'avec d'inlinies précautions, bien que le tipis sur lequel elle marche soit épais et étouffe le plus faible écho de se.s allées et \enues.
A chaque instant, ses yeux se portent vers la pendule placée
sur la cheminée.
E'ie semble trouver la marche des secondes trop lente. . Puis s'apercevant tout à coup que les aiu^uilles vont se reunir sur le chiffe douze, elle tressaille et semble presque avoir peur:
Elle s'est penchée en avant.
' Ses deux mains se so d croisées sur sa poitrine.
On dirait qu'elle veut arrêter la marche du temps, qu'elle lu^
demande grâce.
Tout à coup, la pendule fait entendre ce petit bruit sec qui
annonce que l'heure va sonner, et, à ce bruit, on peut voir un frisson parcourir son jeune corps à clemi-ployé.
Le premier coup de minuit, enfin, jette sa note claire à travers le silence, et les coups se succèdent à intervalles réguliers.
A chaque coup, elle tressaille et se redresse.
Son visag-e s'illumine, elle se tourne lentement vers le mur de la chambre, là où l'on devine le vide d'un placard, couvert •par la tenture uniforme, et ses yeux brillants de l'éclat de fièvre ne quittent plus ce point.
Un k'o-er bruit, imperceptible pour toute autre oreille que la sienne, fait craquer la boiserie légère.
Cela suffit.
Elle s'élance, tourne une clef, ouvre la porte toute au large, et recule, tremblante et fiévreuse à la fois, magnifique de pudeur et de joie, le sourire aux lèvres, les bras tendus.
Un homme parait.
Il ri-pousse derrière lui la porte, avec précaution, reste une seconde en face d'elle, la regardant, du bonheur plein les yeux; — un peu pâle; — aussi ému qu'elle, mais d'une émotion particulière, de cette émotion masculine, qui contient plus de triomphe, tandis que l'émotion féminine contient plus de terreur.
L'une dit :
— Je me donne !
L'autre dit :
— Je te prends !
Il peut y avoir autant d'amour et d'abnégation et de dévouement dans le double échange de ce cri.
L'accent en est et en sera toujours différent.
Le bonheur de l'un est fait d'une victo re.
Le bonheur de l'autre est fait d'un abandon.
Celui-là est le plus grand ; — car il se compose autant de ce qu'il donne que de ce qu'il reçoit.
L'homme n'est heureux que d'être heureux.
La femme est heureuse d'être heureuse et de faire un heureux.
Voilà ce que racontaient les deux attitudes et les deux regards !
Mais leurs bras ouverts se refermèrent.
Il la serrait contre sa poitrine.
Leurs lèvres s'unissaient.
— Toi! — avaient-ils balbutié ensemble.
Il n'y avait plus que l'amour 1
lui!
L'iiomme qui venait d'entrer pouvait avoir trente-cinq ais.
Do taille moyenne, mais bien prise, l'allure de ceux qui vivent par le cerveau, c'est-à-dire dans les mouvements de. cette solidité un peu dure, ou de cette souplesse vigoureuse des corps babitui^s aux exercices musculaires.
Il était assez mince, avait les mains fines et blanches.
Ses cheveux coupés courts et très bruns, sa barbe plus claire, dont il ne portait que le collier, ses yeux bleus, sa bouche intelliiCente et bonne, son front développé, au détriment du bas de la fitrure, un peu efféminé, bien que le menton, net et carré, semblât annoncer le couraq-e, — faisaient de lui, non pas un homme beau, mais un homme intéressant, sortant du vulgaire, capable de plaire et qui alors ne devait pas plaire à demi.
S m regard surtout, plein de douceur, un peu timide, et, cependant, rempli d'éclairs, sous le coup d'une émotion vive, avait un ch.trme inexprimable.
Mais l'ensemble de la personne révélait, comme chez Andrée, quelque chose d'écrasé habituellement; et, comme elle, à le voir, à cttte heure silencieuse de la nuit, dans les bras de la femme aimée, on devinait qu'il n'était pas ainsi ailleurs: que ses yeuv avau-nt du contenir plus de larmes que sa bouche n'avait eu de sourires ; que ce front éclairé au reflet d'une joie profontle et
238 LENFANT DE L'A>!AAT
d'une fierté intime s'était loii2:temps et souvent courbé sous le poicl- des luttes péni])les d'une existence disputée et trop étroite pour celui dont elle ét:ut le lot quotidien,
— Ah ! mon Andrée, mon Andrée, — dit-il enfin, — il me semble que je t'aime chaque jour, davantage, que chaque jour, tu pénètres plus en moi... Ta as été ma passion... maintenant, tu es ma vie tout entière...
— C'est là ce que je ressens, aussi, Maurice, — répliqua la jeune femme, en relevant sur lui ses grands yeux noir-^', fju'elle avait d'abord, couverts de ses long les paupières, comme si elle n'avait pas eu la force de regarder tout de suite son bonheur en face et d'en supporter l'ébl uissement.
— Chère ange, tu es toute tremblante! — Viens.
Ef, la soutenant d'un bras, sous la pression duquel se plia la taille frêle de madame Dalifroy, il la conduisit au divan, où il la fit asseoir.
— Mets-toi là, — dit-elle, avec un doux sourire, en lui indiquant une place à ses côiés.
— Non, — fit-il, — je ne te verrais plus assez.
Il s'agenouilla devant elle, lui prit les deux mains, la contempla.
— Ainsi, je suis bien ! — ajouta-t-il.
Elle leva ses mains et les lui po-a sur les lèvres.
— Oh! je t'aime, Maurice! — soupira-t-elle.
Sa.s-tu, — reprit-il, — que c'est, aujourd'hui, notre dixième
rendez-vous?
— Il me semble que c'est toujours le premier...
— Je le croirais aussi... si je ne les comptais ! — mais je fais comme l'avare qui vérifie son trésor, chaque jour, le palpe de ses doigts avides, ajoute une pièce d'or à d'tiutres pièces d'or, et le voit grossir avec ivresse.
— Moi, je ne saurais dire quand je t'ai aimé... Je crois que c'est toujours... et, pourtant, c'est vrai, il n'y a que quelques mois que nous nous connaissons.
— Vois-tu, ma chérie, c'est que nous nous aimions déjà, avant de nous connaître.
— Cela parait insensé... et cela est. —La première fois que
je t'ai vu, tout mon cœur alla à toi, co pauvre cœur, qui n'avait jamais vécu, et qui avait déjà souffert. — Je me rappelle encore cette soirée où M. Dalifroy me dit:
— Je vous présenterai une personne qu'on m'a recommand'e: M. Maurice Aubin. C'est un homme grave, sérieux, ua j^ro/csseur qui a besoin de faire son chemin... Madame do S î vérin s'y intéresse... Il faut le bien recevoir... Je parlerai de lui au ministre...
Andrée s'interrompit :
— Vrai, tu n'as jamais aimé cette femme?
— Andrée, je t'ai juré d'être sincère avec toi, — et tu sais que je le suis.
— Je le crois, oui.
— Je t'ai déjà dit qu'avaiit de te connaître, elle m'avait plu... Elle a un certain charme; puis, elle semblait me distinguer...
J'étais si seul, mon cœur était si vide, l'existence avait été si rude pour moi, que cette bienveillance féminine, qui venait à moi, me semblait douce...
Je m'y serais laissé aller...
Depuis que je suis au monde, je n'ai connu que les devoirs impitoyables...
A vingt ans, pauvre, sans ressources, ayant perdu mon père, je m'engageais dans renseignement...
J'avais ma mère et un plus jeune frère à charge. — Il fallait nourrir trois personnes !
Que faire?
Je me sentais poète, artiste, que sais-je ?
Mais, à cet âge, tout est vague.
Ce sont des prom<îsses !,..
Qui prouve que le talent viendra jamais ?
Puis, il faut lutter, lulter longiemps, pendant dix ans, au moin-, })0ur arriver à se faire un nom, à gagner son pain avec sa plume
Seul, j'aurais bravé la faim, j'aurais livré la bataille... mais... j'avais d.'S ch irg^'s... Ma pauvre mère, qui pleurait son mari . t qui attendait tout de moi... mon jeune frère, dont j'avais à être le père...
Je fis le sacrifice, le sacrifice complet.
J'entrai dans l'Université... J'étouffai mon imagination, je coupai les ailes à mes rêves. — Je travaillai nuit et jour à préparer mes examens, simple maître cFétudes dans un collège communal, nourri, logé, donnant tout mon argent à la pauvre femme, obtenant une bourse pour Edouard, mon frère.
Cela fut cruel... va, je t'assure, au commencement!
— ■ Oui, je comprends ces étouffements! — dit-elle doucement. — Mon mariage m'en a fait connaître d'analogues et de pires... peut-être ! Le sentiment d'un grand devoir te soutenait. Puis, c'était beau, parce que c'était volontaire. — Moi, c'était vil et sans compensation...
Un peu de rougeur montait à ses pommettes.
-^ Ma chérie, — s'écria-t-il, — oublie cela ! — Nous avons été tous deux victimes de circonstances plus fortes que nous.
«— Ah ! quand je te vois, oui, j'oublie tout !
— Puis, — reprit-il, — ma mère mourut. Sa voix se trompa de larmes.
— Mon frère se noya en allant se baigner... Je restai seul.
— Nous sommes orphelins tous les deux.
Pourquoi n'as-tu pas quitté cette carrière qui te déplaît?
— Il était trop tard ! — Le pli était pris. — Elle commençait à me faire vivre. — J'étais découragé...
Si je t'avais connue...
— Si j'avais été ta femme, tout eût changé... Tu n'aurais pas craint la misère avec moi, pour moi. — Je suis jeune, elle eût été douce à nous deux. Tu aurais travaillé, suivi ta vocation...
Il me semble que je t'aurais donné tant de bonheur, que j'aurais si bien écarté de toi les tristes préoccupation et les ennuis...
Nous serions venus à Paris, ensemble, et ton génie se serait développé...
— Je le crois également. Ton amour m'eût donns ce qui me manquait : la foi, la confiance en moi-même, ce rayon de so'.eil, sans lequel la graine des idIlis belles fleurs, au lieu de gormer, meurt dans la terre qui devait être son berceau et qui devient sa tombe...
M. Dalifroy était là, debout, à deux pas, qui les regardait.
*" Et c'est alors que tu as connu cette femme ? — Oui, —je venais d'être nommé à Paris, enfin; dans une classe inférieure, il est vrai.
Elle était parente éloignée d'un collègue, d^un ami. — Il me
Prime gratuite de V ÉLECTEUR nÉPUBLICALV.
UEMAM DE L'AMANT
donna pour elle une lettre crintroducLion. Elle me reçut avec affabilité.
— Et tu l'as aimée î
— Non, Andrée... mais j'allais avoir un caprice pour elle... et qui sait, peut-être, eussé-je cru l'aimer. — Quand je t'ai vue, tout cela a disparu.
Je crois qu'elle s'en est aperçue... et qu'elle m'en veut un peu.
— Ainsi, tu m'as aimée, au premier regard ?
— Absolument!
— C'est comme moi.
— En t'apercevant, avant de savoir qui tu étais, j'ai ressenti un coup au cœur.
— Comme moi !
— Je ne pouvais détacher mes yeux de ton joli visage, pensif, doux, un peu sévère, avec un air de mélancolie étrange.
Je me rappelle ce jour-là, comme si j'y étais encore.
Je te vois.
Tu avais une robe noire, très simple, qui n'était charmante que parce qu'elle moulait ton corps de vierge, et faisait ressortir la blancheur de ton adorable visage et de tes poignets ronds, dont j'entrevoyais le sourire sous l'étoffe sombre.
Une vieille dame te parlait.
Ta pensée paraissait ailleurs. Il y avait, dans ta pose, quelque chose d'abandonné, d'un peu las.
Tout à coup, tu levas tes grands yeux noirs.
M. Djlifroy s'avançait vers toi.
Je le suivais.
Il m'avait dit :
— Je vais vous présenter à madame Dalifroy.
Je ne sais pourquoi ce nom, cet homme, me faisaient prévoir pour sa compagne une créature longue, sèche, un peu dure, dédaigneuse, — à l'aspect dévot, antipathique. - ^^
Toi, tu me regardais venir et je ne pouvais détacher mes yeux des ti(;ns.
C'était comme une fascination.
L'ENFANT DE L'AMANT 2i3
— Ma chère amie, je vous présente M. Maurice Aubin, professeur distingué, — dit M. Dalifroy.
Je détournai les yeux, cherchant sa femme.
C'était toi!
J'eus une secousse, un sentiment, un cri de révolte.
— C'est impossible ! pensai-je.
— Et je l'ai vu, et j'ai compris ! — interrompit Andrée, en se jetant dans ses bras avec un frisson, comme un oiseau qui se réfugie sous l'aile de sa mère.
Oui, oui, — rép''ta-t-elle, — c'était impossible !
— Et c'était infâme ! — ajouta M lurice, en la couvrant de baisers. — Mais je ne le savais pas encore, — car je ne savais pas ta vie.
— Et je t'ai su gré de ce premier mouvement, de ce regard de surprise que tu ne sus pas dissimuler, et que je vis seule...
Oh! ce regard, Maurice...
Et elle baissait ses yeux en parlant.
— Ce regard a été ma première joie, mon premier relèvement. — C'est lui qui m'a dit, pour la première fois, que je valais mieux que mon existence, que j'étais un être, non une chose. — Ce regard, nul ne l'avait en, jusque-là, en me voyant.
Beaucoup m'avaient désirée...
Je l'ai compris après... quand tes yeux m'eurent appris ce langage.
Aucun ne m'avait dit ce que tu venais de me dire.
Aucun ne m'avait exprimé cette estime intuitive, n'avait senti cette révolte, manifesté cette protestation.
Cela me transforma, me grandit à mes yeux, me toucha.
Tu m'avais comprise. — Tout mon cœur vola vers toi... Je ne sais comment il se lit que je ne me levai pas, pour te crier :
« Merci ! » "
— Tes yeux me le dirent. — Tu rougis!... et ton regard fut une sorte de regard... Comment dirai-je?
— De reconnaissance! — Va, Maurice, — ne crains p?.s de le dire! — Tu m'avais faite femme... Et, d'ailleurs, tu ne r\ssemblais pas, non plus, aux hôtes habituels du salon de M. D.ilifroy. Tu en avais l'uniforme... Tu n'en avais pas ràaïc ! Je te
devinai, ainsi que tu m'avais devinée. — Nous ne nous étions pas vus encore, que nous nous connaissions, que nous étions d'accord...
— Et que nous avions notre secret à tous deux, à nous seuls] j
l' AL tue!
— Et, depuis ce jour, — continua la jeune femme, — je sentis l'air entrer à pleins poumons dans ma poitrine. Je suis devenue ce que le monde appelle une femme adultère, et c'est pourtant ma chute qui m'a relevée, qui me relève à mes propres yeux. Je ne m'estime que depuis que je suis coupable, au dire de la société. Je me sens fière de toi, et je me sens plus digne. Je ne suis plus esclave. J'ai une volonté, j'ai un rôle dans la vie... Je sers à quelque chose de grand et de bon : je fais un homme heureux, et quel homme! — toi î...
— Oh ! oui, mon ange adoré, tu me rends heureux, bien heureux ! Tu m'as faii connaître les seules joies que j'aie connues, et les plus douces, et les plus profondes à la fois! Sans toi, désormais, je ne pourrais vivre. Elles sont rares et comptées les heures où nous nous appartenons. Eh bien, elles suffisent à remplir ma vie... Absente ou présente, tu es toujours là et là.
Il montrait son cœur et il montrait ses yeux.
— C'est l'amour, — interrompit Andrée, de sa voix mélodique — L'amour, la plus grande chose, parce qu'elle est insensée, parce qu'elle ne sait ni lois ni obstacles; l'amour, la lumière ! qui ne connaît point les distances... L'amour, qui déplace les montagnes, qui comble les abîmes... qui prend deux êtres que tout sépare, et qui les jette aux bras l'un de l'autre... L'amour, plus
L'ENFANT DE L'AMANT 2i5
fort que tout, qui est l'oubli de soi-rnôme et en même temps la plus grande expansion de la personnalité.
— C'est vrai, ce que tu dis là, mon Andrée... C'est si bon d'être là, tous les deux ensemble, loin de tous les regards, dans le silence et le mystère de la nuit, de se dire :
Tout nous interdit d'être l'un à l'autre.
La loi, les mœurs, les préjugés, peut-être la morale, tout ce qui s'impose et tout ce qu'on respecte. — Et nous voilà unis, envers et contre tout, et rien au monde ne pourra détacher nos cœurs confondus. — Cet isolement nous resserre davantage.
Pour une heure passée ainsi, pour un de tes baisers, pour un de tes regards, pour presser ta main, pour entendre ta voix, pour respirer ton haleine, je donnerais ma vie et je gagnerais encore à ce marché.
— Tu es un homme, Maurice, tu ne sais pas, tu ne peux savoir la différence qu'il y a, pour une femme, entre subir ce que la loi lui impose et se donner volontairement, Je me sentais avilie de cet abandon de mon être où mon cœur n'entrait pour rien. Je ne m'appartenais pas.
Ce qui faisait que le monde m'estimait, m'inspirait du mépris pour moi-même. Ce qu'il trouvait bon et moral, je le trouvais odieux et répugnant. Je ne suis rentrée en possession de moimême, je ne me suis sentie hbre, que le jour où je t'ai aimé. Ce n'est point un devoir cela; ce n'est point une obligatiou ; ce n'est point une fonction qu'on accepte comme on accepte toutes les autres nécessités de la vie, même tes plus pénibles et les plus désagréables. — Je dis : oui, mais je pourrais dire : non.
— C'est que l'amour est libre, et qu'il n'y a de dignité que là où il y a la liberté. — C'est ce qui fait, ma chérie, qu'en tout temps, dans tous les siècles et dans tous les pays, l'amour s'est toujours affranchi de toutes les règles et de toutes les lois inventées pour l'assimiler à tout ce qui n'est pas lui. — Rappelle-toi Roméo et Juliette. Les haines séculaires de leurs deux familles, les lois divides et humaines de leur époque, — plus que cela, les mœurs de leur pays et de leur race, — tout leur crie :
— Haïssez-vous !
Ils répondent :
210 L'ENFAM DE L'AMANT
— Nous nous aimons l
Lis l'histoire, interrof^e le monde et la vie, tu verras partout l'éternelle protestation de Pamour, — c'est-à-dire, du sentiment et de la passion, — contre ce qu'ils n'ont pas accepté, ce qu'ils n'accepteront jamais. — Ptir l'amour, la femme est reine et Dieu, — Elle est reine, car la femme aimée commande, et ne commande que là ; elle est Dieu, car elle fait du bonheur. — Elle peut se donner sans cesser de s'appartenir. — Le monde a beau lui dire :
— Tu déchois !
Elle regarde son amant à ses pieds, comme j'y suis, à'présent, et répond :
— Je suis sur un piédestal !
Lui aussi peut s'agenouiller, sans s'huinilier, ni se diminuer, car il est vainqueur, puisqu'elle l'a distingué entre tous, puisqu'elle lui a donné son cœur, puisqu'elle lui donne souvent sa vie et son honneur.
— Ah! pourquoi ne t'ai-je pas connu avant? J'aurais été ta femme. — Nous nous serions mariés pour es autres. — Nous nous serions aimés pour nous ! — Et tout eût été bien. — Tandis qu'à présent, j'ai toujours peur de ce bonheur fragile... de ce bonheur défendu... Que durera-t-il?
— Toujours !
— Qui sait? — Nous ne sommes maîtres que d'une chose: notre amour. — Le reste ne nous appartient pas.
— Qu'appelles-tu le reste?
— Tout ! — Je suis mariée. — Je suis mère. — C'est là ce qui m'a empêchée de briser, dans la mesure du possible, un lien que rien ne peut briser absolument.
— Est-ce que tu te sens coupable, dis, ma chérie
— Au sens vulgaire du mot, non ! — Coupable, je ne le suis pas de t'aimer. — Coupable, je ne le suis pas de m'être conquis ma part de bonheur et d'indépendance dans la vie. — Mais se cacher, mentir, sourire à cet homme que je n'ai jamais aimé, et que je n'estime plus; jouer devant le monde la comédie du ma^ riage, accepter de passer pour sa femme, quand je ne le suis pas... il y a là une hypocrisie qui me répugne et qui m'afflige. —
L'EXFAyr DE L'A:^,!A>.r
Oh 1 si j'avais pu le quitter... crois-tu quu jamais je t'aurais reçu sous son toit, avec ces ruses nécessaires, auxquelles je me suis instruite et qui me coûtent tant? — Mais c'est ainsi... La chaine qu'on m'a rivée, il faudra que je la traine avec moi, ma vie entière... Je dois me taire... je dois mentir pour ma fille, pour mon Emma... afin qu'on ne montre pas la mère au doigt, qu'on ne la flétrisse pas, qu'on ne lui jette pas la pierre... L'esclave, quand il a un bon maître, peut rêver qu'il sera affranchi un jour, ou peut se racheter. — La femme mariée, jamais, jamais!— C'est fini. — Elle a dit: oui. — Elle s'est trompée... qu'importe? — Elle seule n'a plus de droits, n'a plus d'espoirs... Ou le suicide moral, ou l'éternelle chasteté, dans le concubinage conjugal, — ou l'adultère, le mensonge, l'hypocrisie, la honte ! Andrée se leva.
— Tiens, Maurice, c'est abominable !
— Calme-toi, Andrée... Je t'ai proposé de t'enfuir avec moi !
— Où cela? — C'est le scandale. — C'est la perte de ta position. — Seule, j'eusse accepté... mais je suis mère! — Je ne puis. — D'ailleurs, mon mari, mon maître, mon propriétaire, a le droit de me reprendre partout, et de m'interdire à jamais l'amour. Que lui importe à lui? — Il a son Athénaïs. .. et je n'ai rien à dire. — Il ne l'entretient pas sous le toit conjugal ! — De {[uoi me plaindrais-je ? — On ne m'accorderait pas même la séparation.
' — Eh bien, mon Andrée, puisque tout nous est impossible, hors de nous aimer, aimons-nous d'autant plus, d'autant mieux,
^-Oh! oui, Maurice, aimons-nous ! — Il n'y a rien de plus pur et de plus noble que cet amour maudit, que cet amour qui ferait notre honte, la mienne surtout, s'il était su... Sentir ce que je sens là, pour toi... et penser que je serais flétrie pour cela!... Quelle dérision ! — Et penser que mon mari aurait le droit de nous tuer, s'il nous surprenait ensemble. — Moi, passe ! je suis son bien, sa chose ! mais toi ! toi !
— Pourquoi ne veux-tu pas venir chez iPioi? — La communication est facile... et, là, tu courrais moins de danger... Si j :; n'insiste pas, c'est à cause de moi, — du danger qui me menace ici... et que je ne veux pas fuir... ou avoir l'air de fuir...
L'ENrANT DE L'AMANT
— Maurice... ce que je vais te dire, est fou peut-être. — Je ne sais si tu me comprendras.
Pour toi, je devrais aller là, dans cette maison, ou tu habites, 'et dont personne ne connaît la communication avec ma ciiambre. — Oui, je le devrais, et souvent je me reproche de. ne point le faire. — Mais c'est plus fort que moi... Je veux courir un risque... quelconque... cela me relève a mes propres yeux. — Cela me fait me pardonner de n'avoir pas osé, de n'oser pas tout dire à cet homme dont je porte le nom. . :
— Ta es romanesque, Andrée. — Mais je comprends cette, fierté et je la partage. . .
— Oh! toi, c'est différent! — Je suis enfermée... Tu aurais toujours le temps de finr.
— Et tu crois que j'y consentirais?
Elle eut un sourire étrange, plein de douceur, de protection, d'héroïsme et. de ruse féminine.
■ — Oui, tu y consentirais, pour ne pas me perdre !
Ils s'étaient, levés tous les deux.
Il l'enlaça de ses bras.
Elle appuyait sa tête pâle et mignonne sur l'épaule de son amant, dans une pose pleme de grâoe, à demi ployéc.
Dans une de ses mains, il avait réuni les deux petites mains de ki^eune femme.
Ils firent ainsi quelques pas en avant, et passèrent devant la psyché, placée, en face de la porte.
Là, ils s'arrêtèrent, comme font tous les amoureux, afin de se voir, de se posséder par la vue, en même temps qu'ils se sentaient, sans desserrer leur étreinte.
Tous deux souriaient et se souriaient.
Tous deux s'admiraient, elle lui, lui elle.
Mais, brusquement, ils tressaillirent.
Ils devinrent pâles comme des morts, et leurs pieds se fixèrent dans le sol, tandis qu'un frisson glacé courait le long de leur corps.
Leurs yeux agrandis étaient devenus fixes.
On eût dit qu'ils venaient d'apercevoir la tête de Méduso.
— Tirez! lui dit-elle.
Ce n'était que la têto de M. Dalifroy, qui se détachait, dans la glace, pâle ; t froid aussi, au-dessus de leurs deux tètes.
Andrée se détacha violemment de Maurice, et se retourna, en étouffant un cri.
32" Liv.
Prime gratuite de VE LECTEUR REPUBLlC.'.lIy.
2o0 L'ENFANT DE L'AMANT
Entré dans la chambre, sans qu'on l'eût entendu, sans que la jeune femme comprit comment cela avait pu se faire, pui-<(ju'elle avilit tlle-mêine fermé sa porte, M. Dalilioy était là, dcijout, à deux pas, qui les regardait.
A TriûIS
Andrée crut quVlle allait s'évanouir, non par lâch-^té, mais par suite de l'effroyable commotion que cette apparition inattendue donnait à son système nerveux.
Elle avait tout prévu, — elle avait cru tout prévoir, — excepté cela.
Ben des fois, elle avait songé que son secret serait découvert par son mari.
Comment? elle n'en î^avait rien; — mais ces cboses-Ià Wb peuvent pas rester éternellement cachées.
Un rien, un hasard, une imprudence, un regard surpris, un mol entendu, une pression de main devinée, tout peut exciter les soaijçons.
EIIj se défiait particaîièrem^ent d'Athénaïs, qui, n'étf»nt pas une honnête femme, et ayant elle-même son amant, devait comprendre, deviner, au besoin, ces choses-Ié ; les iaventer, à tout hasard, ([u<md bien même elles n'eussent pas existé.
Elle se défiait d'Athénaïs, dont elle se savait h.ae, profondément, d'une haine de femme, tenace, perfide et souriante, qui guette dans l'ombre, attend son heure et ne se lasse jamais.
Elle se défiait d'Athénaïs qui avait coqueté avec iMaurice; qui l'avait, un instant, attaché à son char, et qui avait dû chercher quelle rivale lui arrachait sa conquête à peine commencée.
Mais, quand Andrée mettait les choses au pire ; quand, dans
ses longues insomnies, loin de l'homme aimé, elle songeait à qiielque dénonciation possible, à quelque péripétie, elle n'avait jamais supposé que son mari pûL les surprendre ensemble.
Elle était chez elle.
Sa porte était fermée on dedans.
Jamai^', dans la joarnée, devant le monde, ou le soir, lor.^ dos réceptions du jeudi, elle ne se laissait aller aux imprudences où sa passion l'eût poussée, si elle n'y avait résisté avec énergie.
Ils ne se voyaient que la nuit, dans sa chambre à elle.
Une communication secrète lui assurait le salut de son amant, au c.is où M. Dalifroy, pour une cause ou une autre, aurait voulu pénétrer chez elle, pendant l'un de leurs rendez-vous.
Sût-il la vérité, elle était prête à braver sa colère, à supporter les conséquences de sa faute, si atroces qu'elles fussent, puurvu qu'elle fût seule menacée, frappée ; — pourvu que Maurice lut à l'abri de cette colère et des vengeances maritales.
Do sa vie, à elle, elle faisait bon marché.
En dehorfe de son amour, elle n'en voulait pas.
— J'aurai connu tout ce qu'on peut connaître de bonheur, — se disait-elle. — Vienne la mort pour moi... qu'importe? La mort, ce n'est point la séparation. C'est la fin de tout. Je me serai endormie du sommeil éternel, au milieu de mon rêve.
Mais, lorsqu'elle vit les deux hommes en face: L'un son amant, sans droit, sans refuge ; l'autre, son mari, implacable, le regard dur, la bouche contractée, armé de tous les tlroits, chez lui, représentant la loi, autorisé à toutes les violences, elle eut peur, — peur pour Maurice Aubin, et se dit :
— Je l'ai perdu!
Maurice s'était retourné presque en même temps qu'elle, et tous deux se trouvaient mainlenant en face de M. Dalifroy, elle un peu en avant.
L'amant était aussi pâle que la femme adultère, que le mari outragé.
Après un premier éblouissement qui l'avait fait chanceler, elle s'était redressée, et se tenait debout, les bras pendants, sûre, à présent, de ne pas tomber.
Maurice, lui, avait croisé ses bras sur sa poitrine, et regardait
liO'i
L'ENFANÏ DE L'AMANT
M. D<jlifroy bien en foce, sans provocation et sans faiblesse, mais .sans honte et sans peur aussi.
Par Andrée, il connaissait l'homme, il savait l'histoire de son mariage, ses amours avec madame de Séverin, et il se disait, avec un de ces faux sang-froids et une de ces tranquillités trompeuses des crises suprêmes :
— Cet homme commet, chaque jour, le crime pour lequel la loi et les mœurs lui donnent le droit de me tuer. — Il va en user, et je n'ai rien à dire.
Il ne songeait pas même à se défendre. Seulement, — ajoutaiL-il en lui-même, — qu'il ne touche pas à Andrée ! — Je ne le veux pas!
. Les trois personnages de ce drame à trois, qui se joue depuis que le monde est monde, et qui s 3 jouera, tant que le mariage restera ce qu'il est, se regardèrent, un instant, en silence.
Combien cela dura-t-il ?
Ni Andrée ni Maurice n'auraient pu le dire.
Mais cela leur paru bien long.
Ils attendaient.
M. Dalifroy aussi.
Qu'attendaiL-il, celui-là?
Que sa femme se jetât à ses genoux, et lui demandât grâce !
11 avait prévu ce coup de scène, et c'eût été une jouissance pour lui que de la voir lâche^ humiliée, pantelante, et de la repousser du pied.
Ce succès lui manqua.
Voyant qu'il ne venait pas, il décroisa lentement ses bras, et sa main droite parut armée d'un revolver qu'il dirigea contre la poitrine de l'homme.
Maurice ne bougea pas.
Mais Andrée se jeta devant lui, le couvrit de son corps, et, tournant sa figure pâle, illuminée d'un sourire, vers M. Dalifroy :
— Tirez! lui dit-elle.
Maurice avait été surpris parle mouvement do la jeune f ^mme, avant de pouvoir s'en défendre.
L'ENFANT DK L'AMANT 253
Elle venait de faii-e pour lui, ce qu'il eût f iit pour elle, si l'arme avait été braquée coritr.; Audrée.
M. Dalifroy releva légèrement son revolver.
Maurice, pendant ce temps, prenant les deux bras de la jeune femme dans ses mains, auxquelles l'émotion donnait une force extraordinaire, parvint, d'un geste brusque, à la rejeter sur le côté, un peu en arrière de lui, de façon à la protéger à son tour, de l'épaisseur de sou corps.
Madame Dalifroy se cramponnait à lui, essayait de lutter.
Le sourire avait disparu de ses lèvres décolorées.
Elle le voyait, gisant à ses pieds, la poitrine trouée, et elle se sentait devenir folle.
— Madame, — dit froidement M. Dalifroy, de sa voix sèche et coupaate, — ne luttez pas ! — c'est inutile ! — Vous, je ne vous tuerai pas, quoi qu'il arrive.
— Pourquoi , monsieur ? — répondit-elle, retrouvant tout à coup la voix et cessant de se cramponner à Maurice, sans cesser de se tenir à lui.
Moi, je suis votre femme... légalement. — .Je porte votre nom. — Je vous appartiens, — Je suis adultère. — Je suis la seule coupable. — C'est moi que vous devez frapper. Lui, lui, eût-il songé à moi, ou, songeant à moi, eût-il osé me le dire, si je ne l'avais voulu? Quel est l'homme qui refuse ces choses-là? — Vous aussi, vous êtes l'amant d'une femme mariée ! — Vous n'avez pas le droit de le frapper pour l'acte que vous accom- . plissez... chez un autre; — pour le crime que vous commettez chaque jour. — Moi, c'est différent. — Je suis votre propriété... si vous avez soif de vengeance... me voilà... je suis prête...
— Oui, — fit M. Dalifroy, avec une ironie qui fit peur aux deux amoureux, — je comprends très bien.., — Vous préférez la mort au veuvage. — Ma vengeance ne serait donc pas assez complète, et je ne vous punirais point assez.
Il prit un temps.
— Depuis quand, d'ailleurs, est-ce le coupable qui choisit sa peine?
Il ricana.
— Je croyais que c'était le juge qui l'appliquait.
L'ENFAM DE L'AMANT
— Monsieur, — dit enfin Maurice, qui n'avait pas encore pris la parole, — je ne veux ni plaivler les circonstances atténuautv s, ni implorer votre pitié pour moi. — D.ms la situation où nous sommes eu face Tua de l'autre, on ne discute poinl.
Je suis l'amant de madame Dalifroy. — Je ne le nie pas plus qu'elle n'a songé à le nier, en \ous voyant. — J'aurais beaucoup à dire pour les excuser, — Cela serait inutile. — Je ne vous engagerait pas mêm ; à rentrer en vous-même, à interroger votre conscience, à vous demander, au moment où vous êtes prêt à user de l'intégrité de vos droits de mari, si vous en avez rempli tous les devoirs, ou même les d>;voirs les plus vulgaires.
Je ne vous dirai pas que si cette femme, — la plus honnête et la meilleure que je connaisse, — est devenue adultère, c'est par votre fait, et que vous êtes le véritable auteur de sa faute. — Je ne vous dirai pas que celui qui exige tout doit donner quelque chose en échange. — Je ne vous dirai pas que vous l'aviez épousée sans amour, pour cacher et rendre plus faciles vous amours avec la femme qui a votre cœur.
Je ne vous dirai pas que, n'aimant point celle qui porte votre nom et que vous avez rendue mère, vous n'avez rien fait pour être aimé d'elle. Je ne vous dirai pas que vous l'avez épousée pour sa dot, que vous l'avez considérée et traitée comme une chose, étouffant volontairement l'éclosion de son cœur... Vous me répondriez que cela ne me regarde pas, qu'elle est à vous, et que cela sufïit. — Et je sais trop que plus nous avons de torts envers les autres, plus nous sommes impitoyables envers eux. — Je vous dirai seulement ceci :
Si vous me tuez ici, sous ses yeux, c'est un raffinement de férocité lâche, — et c'est une maladresse. Il en résultera un affreux scandale qui rejaillira sur vous-même et sur votre iille. Un homme de cœur, en pareil cas, n'use pas de tout son droit, car ce droit offre trop peu de danger pour lui. Il y a des délicatesses qui s'en révoltent ! — Vous pouvez me tuer ; mais, (|Uoi qu'on en dise, c'est un assassinat, pur et simple. — Je nai point d'armes, je ne puis me défendre. — Ce meurtre autorisé est à la portée du dernier des êtres ! Moi, à votre place, j'agirais d'autre sorte.
— Que foric'Z-vous?
— Je |)r()Vo;|ULTai.s C(3lui qui m'aurait offensé. M. Dalifroy haussa les ép iules.
— A cela, je trouverais l'avantag-e de ne pas ébruiter une chose qu'il vaut mieux leiii" secrèlc, en toute circon-.tance. — Pour un duel, ou trouve loujours un prétexte ijLiusible.
— Et vous me tueriez ! — fit M. Dalifroy. Il eut un rire sec.
— Non, monsieur, car, je vous le jure sur mon honneur, et je n'ai jau.ais manqué à un serment, je ne me défendrais pas.
Andrée écoutait Maurice, et le regardait, devenue plus calme en apparence.
Et son regard, mémo à ce moment terrible, était tout chargé d'admiration pour l'honme qu'elle aimait.
C'était bien, c'était vrai, c'était digne ce qu'il disait là.
Elle était flère de lui.
— Monsieur, — répliqua M. Dalifroy, l'œil chargé d'une sorte de salisfaction atroce, — j'ai mieux à vous offrir que cela,
Andrée frémit.
Que pouvaiL-ce être?
— Votre vie m'appartient, — poursuivit le mari. — Vous ne le niez pas. — J'en prends acte. — Il ne me convient pas d'user de ce droit, aujourd'hui, en ce moment, ainsi. — Mais je conserve mon droit entier, rappelez- vous-le bien, et je me réserve d'eu user le jour où il me conviendra, en la forme qui sera là plus favorabb à mon intérêt.
Maurice le regardait avec un étonnement profond.
— La vie de madame m'appartient également, nul ne songe à le nier davantage...
— Je l'accejjte, dit Andrée.
— Donc, puisque vos d«ux existences m'appartiennent, puisque je pourrais les anéantir, ici, avec deux des balles de ce revolver...
Il le dirigea lentement vers lui et vers elle. Tous deux restèrent immobiles, la tête haute.
— J'ai le droit d'en dispostr, et j'en dispose! —conclut-il d'un ton net, qui leur donna le li-is.son.
Leurs reûfards l'iiiterroofèrent.
Leurs bouches restaient muettes.
— J'accorde un sursis. Voici mes conditions.
— C'est à prendre ou à laisser. Si l'un de vous deux refuse, je vous brûle la cervelle, monsieur Maurice Aubin... et vous serez veuve de votre amour, madame Dalifroy.
— Quelles sont vo.y conditions, monsieur? — demanda Maurice.
— Les voici, — répéta-t-il. Il se recueillit.
Il était devenu vert, et ses- yeux brillaient comme ceux d'un chat, qui, dans l'obscurité, guette une --ouris.
— Madame va s'hubiller. — Vous allez lui donner le bras, vous allez sortir d'ici, pour n'y plus rentrer jamais ; vou-; abandonnerez Paris, vous vous rendr^^z dans la villa que je vous indiquerai, et vous vivrez ensemble, comme deux époux, sans jamais vous séparer, ni vous quitter, quoi qu'il arrive!