‹ L'enfant de l'amantChapitre 28 sur 69 · LE PARADIS · texte numérisé non relu

LE PARADIS

Cette résolution de M. Dalifroy avait quelque chose de si insolite ; — cette conclusion était si inattendue, que Maurice et Andrée, d'abord, ne parurent pas comprendre.

Tous deux, ils le regardaient, ne pouvant croire ce que leurs oreilles entendaient, cherchant à lire dans ses yeux le sens véritable de ces paroles étranges.

M. Dalifroy attendit, quelques secondes, une réponse qui ne venait pas.

Leur stupeur était si évidente, qu'il reprit :

— Est-ce que vous ne m'avez pas entendu?

— Si, monsieur, — dit enfin Maurice.

Li:.\iAM ui: i;amant

Madame Dalifroy, se craiaponuant à lui, essayait de lutter.

— Est-ce que vous ne comprenez pas ?

— Je l'avoue...

— Peu m'importe ! Encore une fois, je vous dis :

Prenez cotte femme, partez avec elle, vivez avec (iUo, et ne vous en «éparcz jainai-, — ou je voue tue.

33™' ;av l'rimcijraluUe de f ELECTEUR RÉPiULICALV

En un mot, je vous la donne ! C'est Lien simple pourtant. Andrée et Maurice se regardèrent.

— Acceptez-vous ?

— Moi, j'accepte, — dit Maurice; — mais c'est à Andrée de •décider si elle consent à nie suivre dans ces conditions.

M. Dalifroy eut un geste rapide d'à dépit.

Il avait espéré que Maurice, comme presque tous les amants, en pareil cas, hésiterait, reculerait, refuserait, ou marchanderait... son bonheur, et qu'Andrée aurait la douleur et Thumiliation d'assister à ces hésitations, à ces refus, à ce îiiarchandage.

Si on lui en avait proposé autant, à lui, pour Athénaïs, en admettant même qu'il ne fût pas marié, certes, il eût refusé.

Cet homme ne connaissait, ni ne comprenait Tamour vrai.

Il avait, pour madame de Séverin, rattachement que procure la polissonnerie des sens et la complicité de la corruption, lorsque cela se passe avec une femme habile et rusée, qui sait y fonder son empire ; mais, pour elle, il n'eût point bravé le monde, compromis sa position.

Il (-n voulait bien comme maîtresse, il n'en aurait jamais fait sa compagne.

Sa surprise fut donc assez désagréable^, mais son plan dicté, d'ailleurs, par Athénc/ï-^, qui avait, dans la coulisse, mené toute cette affaire, comprenait trop d'autres avantages et de veng'eaaices raffinées, pour qu'il ne 5>e consolât pas de ce petit éohoc.

— Et vous, madame, — fit-il en s'adressant à Andrée, — est-ce que vous n'acceptez pas?

Une lutte violente secouait visiblement la jeune femme.

— Est-ce que vous n'aimez pas assez, est-ce que vous n'eslàmez pas assez votre amant, pour lui confier votre vie entière, après lui avoir sacrifié mon honneur?

— Monsieur, — dit-elle enfin lentement, — si vous êtes sincère, je vous demande pardon de vous avoir mal jugé.

M. Dalifroy ne put réprimer une sorte de sourire pâle et menaçant, qui eût effrayé la jeune femme, si elle l'avait vu. Mais elle s'était retournée vers Maurice.

— C'est moi qui vous demande, à mon tour, Maurice, si vous

m'estimez assez pour me prendre ainsi, pour me donner votre vie entière?

— Oh ! Andrée, fit-il d'un accent de reproche.

— Je connais votre cfénérosité. — Je ne veux pas que ce soit elle qui réponde. Si vous avez la moindre crainte, le moindre regret, la plus faible hésitatio;i... soyez sincère... Je ne veux rien devoir à un entraînement chevaleresque. Me connaissant telle que je suis, ayant été mon amant, m'épouseriez-vous, si la loi le permettait ?

— Je vous le jure, Andrée!

Un éclair de joie et de fierté passa dans les prunelles noires de la jeune femme.

— C'est bien! — dit-elle, — je suis prête à vous suivre.

M. Dalifroy eut, pour la seconde fois, ce sourire imperceptible et sinistre que nous avons déjà signalé.

— Voilà qui est entendu, conclut-il. — Mais j'exige différentes garanties. D'abord, vous vous fixerez à "*, et je vous interdis de quitter cette ville, ni de jamais songer, moi vivant, à vous éloigner de France pour gagner l'étranger.

— Soit.

— Ensuite, nul ne saura jamais que madame porte le nom de Dalifroy, a été ma femme. — Jj ne veux point de scandale, ni d'éclat d'aucune sorte.

Si qui que ce soit au monde apprenait la vérité, savait que cette femme est adultère et que je suis son mari, n'ayant plus rien à perdre, je reprendrais le droit que j'abandonne, pour lïnstant, et je vous le jure, monsieur Aubin, je vous brûlerais la cervelle, où que vous soyez, et quelques précautions que vous prissiez.

— Je vous jure, monsieur, non par peur de la mort, mais par respect pour Andrée et pour vous même, que jamais par moi, — ni par elle, — ce secret ne sera ébruité.

— J'y compte. Madame va partir tout à l'heure, ouvertement, comme pour un voyage en Italie, exigé par la mort d'un parent éloigné et la nécessité de recueillir un héritage. — Là-bas, au bout de quelques mois, elle sera censée être morte, et je porterai son deuil.

— Tout ce qui pourra vous garantir, monsieur, nous l'acceptons, — dit encore Maurice. — Est-ce tout?

M. Dalifroy tira sa montre.

— Il est trois heures du matin, — ajouta-t-il. — Dans une heure le jour se lèvera. — A cinq heures, il y a un train qui part pour Marseille. — Elle aura l'air de le prendre.

Andrée, depuis quelques instants, paraissait ne pas accorder une attention directe à ce qui se passait sous ses yeux.

Une préoccupation profonde s'était emparée d'elle, préoccupation poignante aussi, et son agitation augmentait.

— Vous avez le temps, madam ■, — poursuivit M. Dalifroy, en s'adressant à eli(3, — de revêtir un costume de voyage, et de mettre, ou de faire mettre par votre femme de chambre, dans une malle, les objets indispensables et absolument personnel-, dont je vous laisse le droit de disposer.

Il prit un temps, et sa voix devint presque douce.

— Quant à votre fortune, dont j'ai l'administration, et sur laquelle notre contrat ds mariage m'a assuré des droits particuliers...

— Oh ! monsieur! — fit Maurice.

— Je la garde! — interrompit froidement le mari. Andrée ne parut pas entendre.

— Et ma fille! mon Emma! — balbutia-t-elle enfin, laissant monter à ses lèvres le cri qui remplissait son cœur.

— Votre fille! — reprit le père, avec un accent plus coupant et plein, néanmoins, d'un premier triomphe : — vous allez lui faire vo^ adieux avant de partir.

— Mes adieux! — Est-ce que je ne l'emmène pas? — Est-ce que je ne la verrai plus ?

— Non! fit Marc Dalifroy.

— C'est impossible, — s'écria la jeune femme. — Mon enfant... elle esta moi... Vous ne me l'arracherez pas I

— Taisez- vous I... — Cette enfant n'est plus qu'à moi! — Elle ne sera pas élevée par votre amant 1

— Oh } Emma! Emma! — répétait la mère, en se tordant les mains, — Non, je ne puis. — Partez, Maurice... Je reste, je resterai !

M. Dalifroy eut un ricanement de triomphe féroce.

Il s'élança brusquement entre Maurice et Andrée, saisit cette dernière par un poignet, la rejeta en arrière avec une force irrésistible, et, braquant son revolver sur l'homme, qui resta immobile, la pâleur au front, mais des flammes dans les yeux, il ajouta d'une voix stridente :

— Pardon, madame, vous oubliez les conditions: — c'est à prendre ou à laisser. Ou vous allez partir seule avec votre amant, ou je le tue ici, sous vos yeux. — Choisissez; et choisissez vite.

Andrée regarda son mari, regarda Maurice, qui évitait de Li regarder, et ne faisait pas un geste qui eût pu influer sur la résolution de Tamanto et de la mère.

Aidrée, le visage convulsé, secouée des pieds à la tète par un frisson d'angoisse horrible, resta silencieuse, pendant près d'une minute.

— Maurice, tu vivras! — dit-elle enfin, en éclatant dans un sanglot, et elle s'affu.ssa sur ses genoux n'ayant plus la force de se tenir debout,

— Ainsi, vous ob'.''ircz"? — reprit le mari.

— Oui, mon.-.iei:;r.

— C'est bien. — Debout! — Prenez un visage naturel, et sonnez Marguerite, afin qu'elle se lève, qu'elle lève ma fille et qu'elle vous l'amène, pour l'embrasser, comme une honnête femme qui part en voyage.

Andrée se releva chancelante, essuya ses yeux de son mouclioir de fine batiste.

La lutte était finie. — Maurice la regardait.

Elle devait être digae de lui, et lui faire le sacrifice entier, comme il l'avait fait pour elle, sans hésiter, sans combattre davantage.

— Je n'ai plus qu'un devoir, et je n'ai plus qu'un honneur: — le faire heureux !

D'un pas assez ferme, elle s'avança vers la cheminée et appuya sur le bouton de la sonnette qui communiquait avec la chambre de Marguerite.

— Monsieur, passez ici, — dit Dalifroy à Maurice Aubin, en lui désiûnant du doigt le cabinet de toilette.

Aubia obéit.

Andrée et son mari restèrent seuls.

Pas une parole ne fut échangée entre eux.

Au bout de quelques minutes, la nourrice entra surprise.

— Est-ce que madame est malade ? — dit-elle, encore mal réveillée.

— Non, ma bonne Marguerite, mais un événement imprévu, une nouvelle inattendue... dans une heure, je pars, pour un long voyage... Amenez-moi Emma... ma fille... que je l'embrasse!

Tout cela fut dit d'un ton assez nature!, avec cette force de dissimulation et cette énergie dans l'action que possèdent toutes les femmes.

Andrée ne luttait plus. — Elle avait pris sa résolution. — Au fond d'elle, si la mère saignait, la femme se disait :

— Je vais être toute et toujours à l'homme que j'aime ! Marguerite courut chercher l'enfant; elle la ramena tout

endormie.

— Mon Emma ! «^ ma fille ! — sanglota Andrée, en couvrant de baisers le petit visage du bébé, que les ba:.;jio et les larmes réveillèrent, et qui se mit à sourire, en reconnaissant sa mère.

Andrée la prit, la serra dans ses bras, contre sa poitrine, la contemplant à travers ses larmes, lui disant :

— Oui, c'est moi, ta maman... Ne m'oublie pas, chère enfant... Oh ! je t'aime î je t'aime!...

La nourrice, de son œil fin de paysanne, regardait tout cela, n'y comprenant pas grand'chose, mais devinant quelque drame. M. Dalifroy tira sa montre.

— Ma chère amie, — dit-il de sa voix ordinaire, — calmez» vous. Il est temps de faire vos apprêts... Songez qu'il ne s'agit que d'un voyage....

— Vous avez raison, — répliqua Andrée, et, séchant brusquement ses larmes, elle remit l'enfant dans les bras de la nouri ice, en lui murmurant à l'oreille, d'un accent que la brave iille n'oublia jamais :

— Je vous la confie, Marguerite. — Veillez sur elle, comme je

le ferais moi-même, et, s'il m'arrivait malheur, aimez-la, comme l'eût aimée sa mère !

— Je vous le jure ! madame, — répondit Mar,£?ucrite émue.

— En voilà assez! — Sortez! — interrompit le mari d'une voix sèche,

— Que se passe-t-il donc ? — se demanda la nourrice en s'éloignant pour regag-iier sa chambre.

Une heure après, Andrée avait quitté l'iiôtel de la rue de Turenne pour n'y plus rentrer.

Tout s'était passé régulièrement.

La femme de chambre avait aidé madame à revêtir un costume de voyage, et avait rempli une petite malle de quelques effets indispensables, les plus simples de tous.

Elle n'avait pris aucun bijou, ni rien qui représentât une valeur quelconque.

On avait fait chercher une voiture.

M. Dalifroy y était monté avec sa femme, soi-disant pour l'accompagner jusqu'au chemin de fer.

Mais, il était descendu à cent mètres de la maison, où il ne devait rentrer qu'après l'intervalle de temps voulu pour être allé à la gare et en être revenu.

Maurice Aubin s'était retiré, quelques instants auparavant, accompagné par M. Dalifroy, qui s'était arrangé pour qu'on ne le vit pas.

Il avait, ainsi qu'Andrée, juré de prendre, dans la soirée, le train pour ***.

Le mari parti, il avait rejoint madame Dalifroy, et la voiture les avait descendus, dans une chambre d'hôtel, près du chemin de fer de Lyon.

Quand ils furent là, seuls, ensemble... ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Tu es à moi, toute à moi, pour toujours ! — lui dit-il avec ivresse.

— Oui, mou bien-aimé ! — murmura-t-elle. — Et je te rendrai heureux ! bien heureux, va !

— C'est le Paradis! — s'écria-t-il.

— C'est trop beau ! — pensa-t-elle.

Mais le frisson de l'amour triomphant chassa le frisson du j-ressentiment.

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