‹ L'enfant de l'amantChapitre 29 sur 69 · LE VEUF · texte numérisé non relu

LE VEUF

Le temps était pluvieux et froid. Le ciel était gris et sale, plein de longues traînées d'une brume terne, rayée par les coups de vent de l'hiver.

Il avait plu toute la nuit et une partie de la matinée.

Vers midi, la pluie s'était arrêtée, mais l'atmosphère restait humide et lourde.

Le vent d'ouest tournait au nord, le thermomètre baissait.

Cela annonçait de la gelée, et l'on pouvait prévoir qu'avant peu la neige se mettrait de la partie.

On était à la fin de novembre.

Les rues boueuses étaient presque muettes, grâ^e au tapis de fange qui amortissait le bruit des pas des piétons et des sabots des chevaux attelés aux rares voitures qui sillonnaient la ville de***, en cette maussade journée d'hiver.

C'était, d'ailleurs, un vendredi, jour de la semaine où la vie semble toujours se ralentir un peu dans les villes de province.

Le samedi a une petite animation particulière.

Les ouvriers ont reçu leur paye.

Chacun songe au dimanche, s'y prépare, s'en égayé à l'avance.

C'est le dernier coup de collier du travail hebdomadaire.

Le lundi se ressent des agitations, des plaisirs et des excès du dimanche, surtout dans les quartiers populaires.

Le mardi et les jours qui suivent donnent le spectacle de la pleine activité de la ruche humaine.

Ou vous allez partir seule avec votre amant, ou je le tue ici, sous vos yeux.

On vient de se reposer... on s'est remis à la besogne. — On y vu de bon cœur.

Le vendredi, on est déjà las.

On pense au repos, mais il ne viendra ({ue dans quarante-huit heures.

34°" Liv.

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LENFAM DE L'AMANT

Point d'eut-rdiii.

C'est le moment pénible. — O.i est à la fin de la course, et» cependant, on ne voit pas encore le litu du repos, caché par la rade montée.

On va cahin-caha, parce qu'il le faut, sans le courage du départ et sans Tardeur de Farriv e.

Vers les deux heures de i'après-midi, Ij train venant de Paris avait déposé à la g-are un petit nombre de voyaireurs, emmitouflés et mornes, dont le m.igre flot s'était écoulé dans la brume, à travers les rues, sans apporter au*;une animatioi.

C'étaient des gens qui voyageaient, nuu pour leur plaisir, mais pour leurs aiYaires, et qui maugréaient visibleaittat de voyiiger par ce « temip.s de chien» ; qui avaieiVu eu t"ro:d eu route, qui avaient hâte de tro.iver un fiitc quelconque où se réchauffer et se mettre à l'abri de l'air hutiiide.

Parmi ces voyageurs, il en est un que nous connaissons : homme long, maigre, sec, osseux, au visage glaljre et pointu, aux yeux clairs et durs, aux lèvres minces, solennel et pkis glacé que la température.

C'était M. Dalifroy, correctement et scrupuleusement revêtu de noir d-3 la tête aux pieds.

Un large crêpe couvrait aux trois quarts son chapeau haut de forme.

Il portait des gants de filoselle noire.

Un bout de ruban rouge, — tout neuf, — ornait lu boutonnière de son paletot hermétiquement fermé, et encore surmonté d'un cache-ucz, épais de eaehemiro noir, qui lui enfouissait une partie du menton, et ne 1 issait guère apercevoir qu;3 le long nez et les joues creuses et blafardes.

M. Dalifroy était descendu naturellement d'un vi^agon de 1" classe.

Une femme l'accompagnait ; — une femme d'un certain â^e, d'un aspect mal défini, mo.tié paysanne, moitié citadine, vêtue proprement, mais l'asjoect vulgaire et dur. malgré le soin qu'elle prenait pour adoucir son expression et se donner des airs distingués de femme de charge de bonne maison.

Elle était vêtue de noir, comme M. Dalifroy, entortilhîe dans

un immense châlo de laine, avait des i,''aut.s de coton, sous lesquels on devinait de grosses pattes ronges, et portait une épaisse voilette, à travers laquelle on distinguait de petits yeux, à Li fois effrontés et faux, du lourdes lèvres brutales cachant mal des dents jaunes, déchaussées, mal entretenues, et des pommettes saillantes plaquées d'un réseau de veines violacées, formant cadre à un nez Ijusqué et fortement enflammé.

Cette créature commune, plus que commune, en dépit de ses efforts évidents pour j araîti'e dans tous ses avantages, suintant le vice et la j.oisson, étonnait en la compagnie de cet être correct, qui s'appelait M. Dalii'roy, et formait avec lui un tel contraste, que cela eût frappé, même les plus indifférents, si des voyageurs qui descendent d'un train s'occupaient d'autre chose que de surveiller leurs bagages et de gagner Thàtel le plus proche, en se déteiidant de leur mieux contre les boniments des garçons en vedette, qui les hèknt et veulent les entraîner de force.

Du reste, M. Dalifroy, dès qu'il eut quitté le wagon qu'il avait occupé seul avec sa compagne, prit une voiture et se fit conduire à l'hôtel de la Croix-Dlancke, situé au centre même de la ville.

Dans la voiture, il occupa le siège au fond, tandis que la femme se plaçait silencieusement sur la banquette du devant.

Pendant la traversée de la ville, qui ne prit guère qu'un quart d'heure, les deux personnages n'échangèrent point une parole.

M. Dalifroy avait porté ses yeux vers la po:tière de gauche, et ne les détourna pas.

La femme portait les siens, alternativement, de la portière de droite à M. Dalifroy, et de M. Dalifroy à la portière de droite ; mais ne regardait M. Dalifroy, quand elle le regardait, qu'avec précaution, et après s'être assurée qu'il ne s'occupait pas d'elle, étant visible qu'elle n'était point à Taise avec lui, et qu'il lui inspirait une certaine gène, peut-être même un peu de terreur-

Vers le milieu de la route, elle tira subrepticement une large tabatière de corne, d'une poche qui paraissait immense, et où elle fouilla longuement.

Puis, en se détournant un peu, elle aspira une énorme prise,

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mais en ayant bien soin de ne faire aucun bruit et de n'être point aperçue de son compagnon.

Enfin la voiture s'arrêta.

On était arrivé à l'hôtel.

M. Dalifroy paya la course, remit au garçon, qui vint ouvrir la portière, une petite valise qu'il avait gardée avec lui, dans le fiacre, descendit le premier, sans s'inquiéter de la dame qui descendit après, et le suivit, toujours silencieuse, à une certaine distance.

M. Dalifroy entra au bureau de l'hôtel, demanda une chambre convenable pour lui, au premier, une autre chambre, — sans adjectif, — pour madame Moulinet, à son service, et fit monter sa valise dans la chambre qu'on lui destinait.

Madame Moulinet n'avait point de bagages.

Ceci fait, il s'informa où se trouvait la mairie de ***.

Elle était à deux minutes de l'hôtel de la Croix-Blanche. ■

— Est-ce que monsieur ne prend rien? — demanda le maitre de l'hôtel.

— Non.

— Est-ce que monsieur dînera à l'hôtel ?

— Je n'en sais rien, — Vou:^ servirez à manger à madame, dans sa chambre, — ajouta-t-il.

Et il sortit.

En deux minutes, comme on le lui avait dit, il arriva à la mairie.

11 demanda le secrétaire, et fut introduit immédiatement.

Le secrétaire était un petit vieux, type d'employé de province, chauve, suilïeux, l'air important, ennuyé, grincheux et plat, tout à la fois.

— Monsieur, — dit M. Dalifroy, en lui remettant sa carte, — jj désirerais parler à M. le maire lui-même.

Cela fut dit d'un ton sec et autoritaire, qui parut en imposer profondément au vieil employé, — surtout après qu'il eut jeté les yeux sur la carte remise, laquelle portait cette mention :

LTNFANT DE L'AMANT 269

Marc Dalifroy.

Juge d'instruction.

Paris.

— M. le maire n'a pas riiabitude de recevoir le vendredi, surtout à cette ht3ure-ci, — répliqua le secrétaire, de sa voix la plus aimable ; — mais si c'est pour affaire importante...

Le titre de juge d'instruction, — puisqu'il paraît que M. Dalifroy l'était enfin devenu, depuis les événements que nous avons rapportés dans les chapitres précédents, — insjjirait évidemment un grand respect à l'employé subalterne.

Il flairait quelque affaire judiciaire.

Aussi, se levant avec empressement :

— Je vai-s prévenir moi-même M. le maire, — fit-il obséquieusement. — Que monsieur le juge d'instruction veuille bien prendre la peine de m'attendre un instant.

M. Dalifroy inclina la tête en signe d'acquiescement, et le secrétaire sortit.

Cinq minutes aprè > il rentrait.

— M. le maire se tient à la disposition do monsieur le juge d'instruction, et si monsieur le juge d'instruclion veut prendre la peine de me suivre...

M. Dalifroy se leva, emboîta gravement le pas derrière son guide, traversa un long corridor, aux murs blancs, et se trouva devant une porte recouverte d'une serge verte, avec clous de cuivre, qui donnait entrée dans le cabinet de M. le maire.

Les deux hommes restèrent seuls, en face l'un de l'autre.

Le maire paraissait assez distingué, quoique de petite taille et fort gros.

C'était, naturellement, un des riches propriétaires de la ville.

— C'est à monsieur Dalifroy, juge d instruction, que j'ai Ihonncur de parler? — demanda-t-il très poliment en indiquant un ■siège à son interlocuteur.

— Oui, monsieur, — répliqua le mari d'Andrée. Et vous êtes monsieur de Lancry ? Mon nom ne doit pas vous être inconnu.

— En effet, monsieur, nous avons déjà correspondu ensemble.

L'ENFANT DE LAMANT

pour cette affaire de vol de diamants qui a été, si je ne me trompe, la première affaire instruite par vous... et qu<' vous avez menée avec une habileté... qui a émerveillé tout le monde.

Je vois, du reste, continua aimablement M. de Lancry, en désignant du regard la boutonnière du paletot, que le ministre n'a pas été ingrat : — vous avez été décoré dernièrement, après moins d'un an d'exercice... cela est merveilleux et mérité.

— Je fais ce que je peux pour remplir mon devoir, tel que je le comprends! — réplicpia froidement le nouveau juge d'instruction. — Lorsque je fus nommé, je venais de perdre ma femme, morte pendant un voyage en Italie, et le travail a été ma consolation...

— Oui, — interrompit le maire, avec un air de condoléance, — les journaux ont parlé de cette mort si inattendue, si foudroyante.

Est-ce que madame Dalifroy ne vous a point laissé d'enfant?

— Si, une fille... C'est aussi ma consolation! Il y eut un très court s.lence.

— Je suio venu, monsieur le maire, pour prendre moi-même un renseiLi-nement, (jui doit rester secret... relatif à une affaire dont je m'occupe en ce moment.

— Je suis tout à voire service.

— Je désirerais feuilleter le registre des actes de naissance depuis six mois.

— Rien de jikis facile. — Je vais le faire apporter ici.

— C'est ceia.

Le maire sonna, donna ses ordres, et, quelques instants après, un garçon de bureau a])portait le volumineux registre demandé.

M. Dalifroy s"assii d A'anL une taide, ouvrit le registre, en com« mençant par le i)remier feuillet, et lut attentivement tous les actes de naissance inscrits à leur date respective.

Cela lui prit plus d'uiic heure.

Le jour baissait, la i:uit vient vite, au mois de novembre, par une journée de brouillard.

On dut allumer une lampe pour que le juge d'instruction pût continuer son travail.

Le maire, par discrétion, se tenait à distance, ne voulant pas

interroger cet homme de glace, dont l'aspect avait quel [ue chose de peu attirant, et imposait, sinon le respect, du moins, ki retenue, à quiconque se trouvait en face de lui.

Enfin M. Dalifroy nie va la tête.

Il avait trouvé ce quïl cherchait, car ses yeux bvillaient d'un cclat étrange, bien que sa figure restât impassible.

Il venait de lire Pacte de naissance d'une fille, nommée Inès Aubin, mère inconnue, enregistrée cinq mois auparavant.

Le père, Miurice Aubin, professeur libre, était indiqué comme habitant dans la commune de ***, route de Pari^, 107.

M. Dalifroy referma le registre.

— Je n'ai point trouvé ce que je cherchais, — dit-il froidement. — Le renseignement donné était inexact. — Je m'en doutais. — Veuillez excuser le dérangement que je vous ai causé, monsieur le maire, et agréer tous mes remerciement-;.

— Je regrette, monsieur, que vous n'ayez pas réussi dans votre recherche... mais si je puis vous être utile, en quoi que ce soit, pendant votre séjour à ***...

— Je vous suis obligé... je repars ce soir môme pour Paris. Il salua et sortit.

Cinq heures venaient de sonner.

II rentra directement à l'hôtel.

Là, il se fit servir, d;uis sa chambre, un repas très frugal, qui fut vite dépêché, et prit sa tasse de café noir.

— Où est la route de Paris? — demanda-t-il au garçon qui desservait.

— C'est assez loin, monsieur, de l'autre côté de la ville.

■ — Est-ce qu'il y a beaucoup de maisons sur cette route ! ' — Fort peu, et à grandes distances les unes des autres. — C'est un quartier assez misérable.

— Bien.

Il regarda sa montre.

Il était six heures.

— A quelle heure le dernier train pour Paris ?

— A onze heures.

— Gela suffît.

— Monsieur n'a besoin de rien ?

— Non. Seulement, à neuf heures, vous ferez venir un fiacre fermé à quatre places.

Le garçon sorti, M. Dalifroy se rendit dans la chambre occupée par madame Moulinet.

Elle aussi, avait dîné ; — mais plus plantureusemeut que le juge d'instruction.

Elle avait également pris son café ; — avec le pousse-café et la rincette, — ainsi qu'en témoignait le vide d'un carafon d'eaude-vie placé sur une j^ietito table près d'elle, et elle digérait, en dormant, le visage enflammé, dans un grand fauteuil.

Le bruit de la porte qui s'ouvrait ne la réveilla pas.

M. Dalifroy s'approcha d'elle, en l'étudiant d'un regard singulier ; puis, arrivé près d'elle, la toucha du doigt sur l'épaule, avec une expression mélangée de dégoût et de satisfaction.

La vieille femme, — maintenant qu'elle n'avait plus son chapeau, on voyait ses cheveux gris, — sursauta et ouvrit des yeux bouffis et congestionnés.

En reconnaissant M. Dalifroy, elle se leva touta droite.

— Tenez-vous prête pour neuf heures précises, — lui dit-il sèchement. — Vous aurez à me suivre.

— Bien, monsieur, — répliqua-t-elle, avec une certaine timidité.

Il lui tourna le dos, et sortit.

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