LE FAUX MÉNAGE
Ce disant, Maurice tendit à la jeune femme, successivement trois petits paquets, enveloppas de papier... qu'il tirait des poches de derrière de sa redingote.
Ces trois paquets ct»ntenaient, l'un, un pain d'une livre, ou plutôt une livre de pain, avec le morceau ajouté pour faire le poids; l'autre, un peu de charcuterie; — le dernier deux bougies.
Andrée prit les paquets et les déposa sur la table, en tournant le dos.
Elle garda un instant cette position, qui cachait son visage à Maurice, afin qvi'il ne vît pas les larmes dont ses yeux se remplissaient, quelque effort qu'elle fît pour les retenir.
Maurice était resté assis.
Lui aus<?i avait changé prodigieusement, plus que la jeune femme peut-être.
Son visage labouré^ ses joues creuses, sa barbe qu'il avait laissée pousser, — peut-être pour cach^^r en partie à lui-même et aux autres, la maigreur excessive des joues et la saillie des pom= mettes et du mentoa, — lui donnaient une expression toute nouvelle et bien différente, au premier aspect, do celle que nous lui avons connue.
L'œil seul, quoique plein de fièvre et devenu un peu farouche par instants, avait encore, au repos, et quand il se dirigeait vers Andrée, cette dcuceur qui était spn plus grand charme.
Son costume était plus déguenillé et plus atfligeant que celui de la jeune ft-mme.
11 se composait d'un pantalon noir, rougi à la marque des genoux, laissant voir la trame dans le bas des jambes, et d'une de
ces redingotes noires, également, mais râpées, limées, réduites à leur dernier souffle , qui ont quelque chose d'une agonie, et dont l'aspect serre le cœur, mille fois plus que l'aspect de toutes les guenilles du malheureux ordinaire.
Cette redingote, hermétiquement boutonnée jusqu'au cou, flottait par devant sur l'estomac creux, et faisait des plis dans le dos.
On eût dit qu'elle n'avait pas été faite pour celui qui la portait, bien qu'elle lui appartint depuis de longues années, et qu'elle fût sortie de la boutique d'un tailleur habile.
C'est que Maurice n'était plus fait pour elle, tant il avait maigri, et si usée qu'elle fût, il s'était usé encore plus (ju'elle.
Andrée ne se retournait pas.
Maurice se leva, s'approcha d'elle, pencha sa tète par-dessus son épaule et surprit ses larmes.
— Andrée, tu pleures... Qu'as-tu? — Ne pleure pas, je t'en conjure... La vue de ton désespoir... de ta soutTrance.. . est la plus cruelle de toutes mes souffrances... oh! si, en me tuant, je pouvais te rendre ton bien-être, assurer celui d'Inè-, il y a longtemps que... que ce serait fait, val
— Maurice! — balbutia la jeune femme, en se retournant, et se jetant à son cou, en s'y suspendant de ses bras frêles, mais qui retrouvaient des forces pour s'enlaeer à lui, — Maurice... pardonne-moi... mais ne dis pas cela!... Si je pleure, c'est sur toi, non sur moi ! Je t'aime, tu le sais bien... Je mourrai en t'aimant... Si tu ne souffrais pas... que m'importeraient toutes ces privations... cette a.llreuse misère... pourvu que tu me restes et que tu m'aimes toujours... comme je t'aime !
Non, c'est pour elle...
Elle montrait le berceau.
— C'est pour toi que je pleure... Pauvre adoré... tu as froid... Elle le conduisit à la chai-e, l'y assit, presque de force, se
pelotonna sur lui, pour le récliauffor de son corps qui grelottait aussi.
— Tu es plus malheureux que moi, vois-tu !... Je le sais bien... Ne secoue pas la tète... C'est inutile... Je suis femme, je reste ici près de ma fille... ses baisers me réchaulîont, quand tu n'es
L'ENFANT DK L'AMANT
Cette créature commune, iiUis que commune, étonnait en la compagnie de cet être correct, qui s'appelait M. Dalifroy.
pas là... Et, quand tu es là, si je te voyais heureux... ce taudis serait un paradis.,. Toi, tu as tout perdu... ta position... Tu t'es fait manœuvre... Tu travailles d'un travail dur... au-dessus de tes forces... qui t'humilie... et qui ne rapporte presque rien...
'^0""" liV, Prime, gratuile de VELEC TEUR RÉ PUBLIC A IX .
Tu es en contact permanent avec la vie, avec les hommes... tu as la responsabilité de deux existences... Oh !... Maurice... c'est toi que je plains... ce n'est pas moi...
— Pauvre ange adoré ' — murmura Maurice, en la serrant contre sa poitrine maigre. — Oui... sa vengeance a été bien atroce... a été bien lâche, à cet homme. — Nous n'avions pas compris.
— Nous étions des enfants et nous nous aimions ! Nous n'avons vu qu'une chose, d'abord, c'est qu'il nous laissait l'un à l'autre... Je n'ai pas pensé que cela te forçait à donner ta démission de professeur... puisqu'il fallait quitter Paris...
— Et vivre interné, dans une certaine ville, comme un forçat qui a fait son temps, et qui reste soumis à la surveillance. — Ce n'eût été rien, si j'avais pu trouver des leçons... mais... le misérable! chaque fois que j'avais un élève, une dénonciation arrivait contre moi... et Ton me remerciait.
Un affreux système de calomnies m'a poursuivi, frappé, jeté peu à peu sur le pavé...
On me demandait pourquoi j'avais quitté Paris... pourquoi je ne faisais plus partie de l'Université... je ne pouvais répondre... et la fable que j'inventais... on ne la croyait jDas...
On a fini par supposer que j'avais commis des actes... honteux... que j'étais un homme déshonoré, taré... On a su que nous n'étions pas mariés... sans savoir qui tu étais... Ua homme qui vit en concubinage... dans une ville de province... et qui veut donner des leçons ! ! !
J'ai essayé de travailler de mes mains... Je ne sais aucun métier ! — A présent, un maraîcher a eu pitié de moi... La nuit, je l'aide à charger ses légumes dans sa voiture... à les conduire avec lui.., jusqu'au marché... à les décharger... à ramener la charrette... cela m'occupe de neuf heures du soir à trois heures du matin. .. et je gagne trente sous ! — Trente sous pour to nourrir... te vêtir... malédiction ! — S'il m'eût tué, comme un chien... là, quand il me surprit avec toi... je l'aurais compris... mais ça... ça... c'est infâme!.,, c'est odieux!
— Il fallait partir, fuir, au loin — interrompit Andrée. — Malgré ses menaces, il n'aurait pas su où nous étions.
Elle s'arrêta, et son doux visage prit une expression presque farouche.
— Et puis, s'il avait voulu... te tuer... tu te serais défendu, voilà tout !
— Et nous étions séparés à jamais! — Non, Andrée... ce n'est pas la mort qui me fait peur... Ce que je crains toujours, c'est de te laisser seule... Avec lui, pas de pardon possible... Si misérable que soit la vie que je t'ai faite... que deviendrais-tu si je n'étais pas là? — si tu restais seule?
— Oh ! cela, jamais, Maurice. Tu sais bien que si tu mourais, je mourrais !
Et nous ne le pouvons plus! — fit-elle plus bas, en regardant le berceau.
— D'ailleurs, — poursuivit Maurice d'une voix éteinte, — tout cela est venu graduellement, et quand le désespoir nous eût conseillé une résolution folle, eût demandé un acte d'énergie, nous étions trop pauvres pour l'accomplir... Puis, tu étais enceinte, et, à présent, te voilà mère!
Maurice avait pâli en parlant.
Ses dernières paroles sortirent avec effort, et il porta sa main à son front.
— Qu'as-tu ? — demanda Andrée.
Il paraissait prêt à s'évanouir.
— Je ne sais... la tête me tourne !
— Tu as faim ! — s'écria Andrée... — Et moi qui n'y pensais pas.
Elle s'arracha de lui, s'élança vers la table, ouvrit les paquets, coupa le pain, plaça la charcuterie sur une assiette de terre, apporta un litre plein d'eau, un verre.
— Viens! viens manger... Je mangerai aussi.
11 se leva, prit sa chaise, chancelant, s'assit devant la nourriture.
Elle se mit près de lui, le servant comme une mère son enfant... car, à tout âge, il y a presque toujours quelque chose de maternel dans l'amour de la femme, quand il est vrai, sincère, profond, absolu.
Il mangea quelques bouchées.
Elle aussi... mais par complaisance.
Evidemment, son estomac était fermé, soit par l'excès des privations, soit par l'anémie... soit par l'émotion.
Maurice aussi mangea peu, et s'arrêta après un instant d'avidité.
Il but un grand verre d'eau.
— Je me sens mieux, — fit-il, avec un triste sourire...
— Il te faudrait du vin ! — dit-elle. — C'est demain samedi... Tu toucheras ta semaine...
— Neuf francs ! — murmura Maurice.
— J'achèterai un litre... Et tu en boiras un verre à chaque repas. — Cela te durera deux jours...
— Et toi, Andrée ?
— Moi, tu sais que je n'aime pas le vin.
— Je sais que tu en as plus besoin que moi !... Tu nourris ! Il pencha la tête sur sa poitrine, et garda un silence morne. Andrée se leva, alla voir la petite Inès, qui dormait toujours,
puis revint au fourneau, où elle vérifia si la bouilhe conservait sa tiédeur.
Alors, elle se rapprocha de la table, s'assit de nouveau, posa ses deux mains devant elle, et dit à son amant :
— Écoute, Maurice.
Sa voix tremblait, et une vive rougeur plus marquée qu'à l'habitude montait à ses pommettes.
Maurice releva la tête.
Il devina son émotion, lui prit les deux mains.
— Je l'écoute, ma chérie ! — fit-il doucement.
— J'ai une confession à te faire ! — reprit-ellej
— Toi ?
— Oui. — Je t'ai désobéi une fois... J'ai commis une lâcheté...
— Non, mon Andrée... je ne te crois pas !
— Si... tu vas voir... Cela me pèse! — Je ne puis avoir un secret pour toi.. . Il faut que je te dise tout.
— Parle, ma bien -aimée.
— Tu me pardonneras ?
— Oh! Andrée... C'est à moi de te demander pardon... quoi
que tu aies fait. . . Je t'ai porté malheur !... Je n'ai pas su assurer Ion existence...
— Tais-toi, Maurice. — Crois-tu donc que je voudrais ne t'avoir pas connu ? Et toi, regrettes -tu de m'avoir aimée ?
— Non, Andrée...
— C'est que l'aveu que j'ai à te faire... te sera cruel... Je n'avais pas le droit... mais j'étais folle... Je me disais que je t'avais perdu...
— Qu'as-tu donc fait ?
— Tu vas le savoir.