LE RECIT D ANDREE
La jeune femme commença d'une voix basse :
• — Cela remonte à plus d'une année déjà. Je comprenais la réalité... je ne me faisais plus d'illusion. -
Je voyais que tu luttais contre une situation impossible, et que tu serais vaincu, quoi que tu fisses.
La misère était venue peu à peu.
Elle ne pouvait aller qu'en augmentant, devenir chaque jour plus atroce.
Je ne croyais plus à l'avenir.
Tu me faisais l'effet d'un homme qui a mis le pied sur un sable mouvant, et qui s'enlise graduellement, quels que soient ses efforts surhumains pour échapper à une mort dont la lenteur implacable centuple les tortures.
Pendant les premiers mois, l'ivresse d'être l'un à l'autre, tout . entiers et toujours, nous avait grisés... moi, surtout.
Toi, plus plus expérimenté de la vie, en connaissant les difficultés, qui avais dû, dès le début de ta carrière, conquérir péni-
blement, par ton travail, ton pain quotidien et celui des tiens, — tu voyais plus clair...
Tu ne m'en disais rien...
Tu es trop bon, trop généreux pour cela... Mais je lisais dans ton cœur et je commençais à perdre mon inexpérience...
Tu comprends, mon bien-aimé, il ne faut pas m'en vouloir do cela... Je suis femme... J'étais née riche... Je ne savais pas combien il est difficile de gagner sa vie par un travail quelconque, et le mot misère ne disait rien de bien net à mon esprit.
Tu étais à moi...
Je me croyais la plus riche des créatures.
Toi, tu avais dû donner ta démission...
Toi, tu cherchais des leçons., j et tu n'en trouvais pas...
Nos premières économies... c'est-à-dire les tiennes, — car moi je ne t'avais rien apporté que mon cœur, — disparaissaient à vue d'œil.,.
Nous avions vendu ton mobilier...
Nous vendions à présent le peu d'effets que nous possédions. .-
Tout d'un coup la vérité m'apparut l
Ce fut un éclair, un éclair horrible. |
Elle s'arrêta, et reprit : \
— Vois-tu, Maurice, il y a la main d'une femme, derrière la [
main qui nous frappe. 1
Certaines vengeances lentes et raffinées ne sont point de j
l'homme, |
M. Dalifroy était digne de comprendre et d'appliquer cette tor- [
ture savante... '
Il ne l'eût pas inventée... |
Tout vient d'Athénaïs. |
Cette femme ne m'a jamais pardonné d'avoir découvert son |
secret. k
Elle ne m'a jamais pardonné mon mépris et mon indulgence f
dédaigneuse. '
J'étais une enfant, au fond, — sans cela j'aurais prévu que, se i'
sachant à ma discrétion, connue de moi, elle ne guettait que l'oc- |
cusion de me briser, ou de me jeter si bas, que je ne pusse jamais |
être un danger pour elle. f
Quand je lui eus exprimé ce que je pensais de mon mari... Quand je lui eus signifie que je ne serais plus jamais sa femme... après ce que j'avais vu... entendu... elle se dit :
— Elle prendra un amant... Guettons-la.
Avait-elle raison, en prinsipe?
Je ne sais...
Mais je te rencontrai... Je t'aimai...
Les faits lui donnèrent raison.
Andrée parlait avec une franchise noble et une sorte d'impersonnalité étrange, comme s'il ne s'agissait, pour ainsi dire, pas d'elle-même.
— Or, — poursuivit-elle, — toi, tu lui avais fiit la cour. C'est ce qui nous a perdus.
Le changement qu'elle remarqua en toi, à son égard, — lui donna l'éveil...
Sa vanité blessée et sa haine contre moi la guidèrent.
Je ne sais pas les détails... mais c'est elle qui nous dénonça à M. Dalifroy.
Il était parfaitement prévenu.
Ce n'étaient pas de simples soupçons qui l'amenaient chez moi, cette nuit-là.
Pour y pénétrer, il avait dû faire faire de doubles clefs de mes portes.
Son plan était conçu, combiné d'avance.
Elle lui avait dit :
— Ne les tue pas ! — Ils s'aiment ! — Fais-leur de leur amour une torture atroce et prolongée... Affame-les; — ou ils se quitteront, ou ils se prendront en haine... ou la misère les fera mourir désespérés, honteux, avilis, crimmeis, peut-ëirc...
Andrée reprit haleine.
Sa voix faiblissait, parfois un accès de toux sèche lui coupait la parole.
Cependant elle continua.
— Quand je compris cela, bien nettement... j'eus peur... non pour moi... mais pour toi...
En une vision terrible, je vis l'extrémité où nous sommes arrivés, et je vis que rien ne pouvait nous en sauver... que nous
étions condamnés... bien condamnés... que nous roulerions jusqu'au fond de l'abîme.
C'est moi qui l'ai perdu! — me dis-je! — c'est mon fol
amour... qui Ta conduit là... c'est pour moi, par moi qu'il souffre...
Moi, qu'ai-je à regretter?
La vie que je menais chez mon mari?
Le beau sacrifice, vraiment!
Lui, il a brisé sa carrière... et c'est sa vie que je lui prends, — plus que sa vie... son honneur même.
A ce moment, vois-tu, Maurice, si je n'avais pas été enceinte... je me serais tuée... pour te délivrer... Je me serais tuée, avec ton nom aux lèvres, ton amour au cœur.
Moi, morte, tu redevenais libre.
Nul ne pouvait plus rien contre toi.
Ton désespoir... dis-tu?
Oh ! mon adoré !... j'y avais bien songé...
Mais je me serais arrangée pour que tu crusses à un accident tout naturel...
Tu m'aurais pleurée... Tu aurais souffert horriblement, je le sais... Toute opération est douloureuse... même celle du membre gangrené qui menace votre existence, et qu'il faut retrancher...
Mais la santé revient après.
J'étais enceinte !...
Personne n'en savait rien que moi...
Je ne te le dis que huit jours plus tard... à mon retour.
— A ton retour ? — fit Maurice, étonné, qui lui tenait les mains, et l'écoutait, dans une sorte de recueillement grave, sans l'interrompre ou répondre autrement à ses paroles que par une pression plus vive de leurs mains enlacées.
Ils étaient tellement brisés, broyés par la vie qu'on leur avait faite ; — ils avaient tant souffert ; leurs cœurs avaient saigné de tant de blessures béantes, — qu'ils en étaient arrivés presque à cette sorte d'insensibilité du désespoir, qui fait qu'on dit tout et qu'on entend tout, avec une sorte, non pas d'indifférence, mais d'héroïsme farouche, qui n'est que l'exaspération de la sensibihté aboutissant au tétanos du cœur.
La jeune femme descendit quelques marches.
Ils s'aimaient si profondément; ils se l'étaient tellement prouvé ; ils le savaient d'une si inébranlable certitude, que lea protestations ou les autres manifestations dont auraient usé dos amoureux ordinaires, en une pareille conversation, ne montaient même plus jusqu'à leurs lèvres.
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Prime de rELECTEUR REPUBLICAIN.
Maurice ne disait rien.
C'était inutile.
Andrée le sentait sentir en elle-même.
Il ne l'interrompit donc que sur une question de fait.
— A ton retour? — avait-il dit, étonné.
— Oui, Maurice.
Tu te rappelles, il y a un an, qu'il nous restait une sommée de deux cents francs que tu venais de toucher pour un travail de ta compétence, — une traduction, — le dernier qu'on t'ait confié...
— Et qu'on ne m'a pas même permis d'achever, — ajouta-t-il sourdement.
— C'est c<:;la. — Je te les demandai.
— Oui.
— Je te dis que je voulais revoir ma fîUe, Emma... l'embrasser... à tout prix...
Et tu me donnas cet argent, sans une observation, sans une hésitation...
— Tu le désirais, Andrée.
— Cela te suffisait... Je le sais... Tu voulais m'accompagner à Paris... Je m'y opposai... Et tu m'obéLs.
Andrée s'arrêta.
— C'étaient nos dernières ressources... Et, si je les avais dépensées ainsi, pour moi, même pour satisfaire une passion maternelle, mais dans un simple but de joie personnelle, j'eusse été odieuse, Maurice, voilà tout; indigne de toi, de ta sublime abnégation.
— Que voulais-tu donc, Andrée?
— Je voulais me sacrifier et te sauver !
— Je ne comprends pas.
— Non, — reprit la jeune femme avec exaltation, — ce n'était point le désir de revoir ma fille, d'embrasser Emma, cette petite créature à qui j'ai donné le jour, qui est la chair de ma chair, le le sang de mon sang... à qui je pense toujours, même auprès du berceau de ta fille adorée, même en serrant contre mon sein, Inès, sa sœur, — qui sera déshéritée, qui pousse, au milieu de notre dénûment, comme une fleur de montagne, sur un rocher nu.
Non, Maurice, ce n'était point pour cela que je voulais aller à Paris, que je dépensais ce dernier argent, qui nous ferait vivre trois ou quatre mois, aujourd'hui... qui nous paraîtrait une fortune...
Pour Emma, pour ma première fille, comme pour Inès, pour celle que je te dois, je donnerais ma vie, volontiers, si ma vie m'appartenait ; mais je ne ferais pas couler une de tes larmes.. t Je n'en ai pas le droit...
Quand on a fait ce que j'ai fait ; quand on a brisé avec la société, ses lois et ses préjugés pour un homme ; — quand un homme a fait pour une femme, ce que tu as fait pour moi... C'est fini... Il n'y a plus qu'eux pour eux... Là est le devoir... Là est la sainteté de leur union.
— Qu'allais-tu faire à Paris ? — reprit Maurice.
— Je te l'ai déjà dit :
J'allais me sacrifier et te sauver.
J'allais voir M. Dalifroy, j'allais trouver mon mari.