LA COMPLICE
— Ton mari ! — répéta Maurice avec un accent de haine farouche.... — Oh ! Andrée !
— Ne m'accuses pas et ne me juges pas avant de m'avoir entendue.
— Tu as raison, pauvre chère créature ! — Va, parle, je t'écoute... Je sais que tes intentions ne pouvaient qu'être nobles...
— Je partis donc, et j'arrivai à Paris... Non, jamais je n'ai tant souffert... C'était bien pire que le suicide... ce que j'allais tenter là... Pour la première fois, comme pour la dernière, je t'avais menti, je t'avais trompé... J'avais un secret pour toi... J'allais
tenter quelque chose contre toi, en apparence... te laisser croire, si je réussissais, que j'étais une femme faible ou lâche, au-dessous de ton dévouement, indigne de ton amour, qui reculait devant la misère...
J'avais fait le sacrifice entier....
J'avais tout accepté... même de n'être plus estimée et aimée de toi...
Mais il fallait te sauver, te rendre ton existence perdue par moi... et rien ne pouvait m'arrêter, ayant ce but devant les yeux.
Ce que tu ne sauras jamais, — c'est mon agonie pendant ce voyage de quelques heures !
Te rappelles-tu comme je me serrais contre toi en te quittant, en te disant *:
— Au revoir !
Ah ! c'est que je croyais ne plus être à toi, jamais, jamais !
— Achève, Andrée.
— Arrivée à Paris, je compris la difficulté matérielle de mon entreprise.
Il me fallait parvenir auprès de mon mari, sans qu'il s'y attendit, sans qu'il en fut prévenu... Sans cela, sa porte m'eût été fermée, je le savais... Il eût eu le temps, tout au moins de se mettre sur ses gardes... de la consulter... elle... Athénaïs... peut-être?
C'était là ce que je redoutais par-dessus tout,
Au lieu donc de me rendre directement chez lui... j'allai place des Vosges, où je m'installai sur un banc, guettant Marguerite qui venait presque tous les jours y faire prendre l'air à ma chère petite Emma.
Pendant deux jours j'attendis vainement.
Enfin, le troisième jour, je la vis apparaître, avec l'enfant, avec ma fille !
Andrée s'arrêta, vaincue par l'émotion au souvenir de cette rencontre.
-— Voyons, prends courage ! — lui dit doucement Maurice en baisant son front baigné de sueur, malgré la froidure de cette soirée d'hiver sans feu.
— Tu sais, — reprit-elle, — que j'amais Marguerite, qui avait
pour moi une réelle affection, plus réelle que je ne le croyais à ce moment.
En partant, quand je lui avais recommandé de veiller sur Emma, comme sur sa propre fille, j'avais senti que c'était son cœur qui me répondait comme j'avais lu dans son regard qu'elle devinait une partie de la vérité.
De plus, elle haïssait madame de Sévcrin... Elle n'aimait poin M. Dalifroy...
C'était elle qui m'avait ouvert les yeux, la première, sur mat véritable situation chez moi...
Enfin j'étais sûre que je trouverais en elle une complice bienveillante.
Mais tout cela me sortit de l'espric quand je vis Emma'I
Elle était bien changée, bien embellie !
Six mois sont un siècle pour un enfant.
Elle ne me reconnut pas !
Marguerite me reconnut au premier regard et ne parut pas trop s urprise.
— Ah! madame! — s'écria-t-elle, en me tendant l'enfant, — je savais bien que vous reviendriez la voir!
Je couvrais Emma de baisers fous...
J'avais tout oublié... même toi î
J'avais l'air tellement exalté, — paraît-il, — que les passants, les promeneurs commençaient à me regarder. Marguerite s'en aperçut.
— Ne restons pas là, — me dit- elle.
Et elle m'entraîna.
Je la suivais sans savoir ce que je faisais, sans l'interroger.
Elle m'emmena chez un marchand de vin, non loin, me fit entrer dans un petit cabinet, commanda quelque chose, je ne sais quoi, et s'enferma avec moi.
Je ne te raconterai pas, Maurice, tout ce qui se dit entre nous.
J'ai perdu la mémoire de beaucoup de choses tant j'étais émue.
Je parlais, j'agissais comme en un rêve.
En somme, Marguerite m'apprit qu'elle savait tout.
Dès le premier jour de son entrée chez M. Dalifroy, elle avait ;
deviné qu'Athénaïs était sa maîtresse. \
Quand tu étais devenu mon amant, elle l'avait deviné aussi, |
ou, plutôt, elle avait deviné notre amour, que nous croyions si '
bien caché. |
Pas un mot, pas un regard d'elle ne m'avait'révélé ce qu'elle i
savait, ce qu'elle soupçonnait, plutôt... |
C'est un cœur admirable que celui de cette pauvre paysanne *
ignorante. j
Quand j'étais partie, — elle avait tout compris. ,
Depuis, elle avait surpris bien des choses entre M. Dalifroy et '
Athénaïs, qui ne se défiaient pas d'elle. ' ■
Elle me confirma ce que j'avais supposé.
Madame de Séverin était l'auteur de tout.
— C'est une coquine ! — me dit-elle avec une sincère indigna- IJQiTi. — Quant à votre mari... c'est un homme dur, sans pitié, mené par elle, et qui fera tout ce qu'elle voudra contre vous. Ce qui se passe me bouleverse... mais je me tais... je tâche de me faire bien venir... Je veux rester.
Je vous ai juré de veiller sur l'enfant comme si j'étais sa mère... et, pour tenir cette promesse... je ferai tout ce qui sera nécessaire 1
C'est une brave et honnête créature ! — fit Maurice.
Oh! oui, va! — Et qui vaut mieux qu'on ne peut se le
figurer.
Andrée passa sa main sur ses yeux, pour essuyer une larme. Alors, — reprit-elle, — je lui racontai tout, — absolument
tout.
Qu'avais-je à lui cacher, désormais?
Je lui expliquai notre position...
Je lui fis toucher du doigt le raffinement de férocité dont nous étions victimes...
Je lui exposai la situation où nous nous trouvions déjà ; — celle où nous allions aboutir...
Je lui ouvris mon coeur tout entier.
Elle était digne de cette confiance.
Puis, j'avais besoin d'exposer ma résolution à quelqu'un.
d'obtenir une approbation quelconque... un encouragement, un conseil...
D'ailleurs, il me fallait son concours à elle, sa complicité, pour parvenir jusqu'à M. Dalifroy, dans les conditions où je voulais me présenter à lui.
En m'écoutant, elle pleurait, la brave femme.
Moi, je tenais Emma sur mes genoux, je la serrais contre mon cœur, je baisais à chaque instant sa bouche mignonne...
Sans me reconnaître, elle se faisait à moi.
Elle me souriait.
Il me semblait que cette innocence qui me souriait ; — que ce deux regard d'enfant qui m'accueillait... me porterait bonheur...
Elle s'arrêta.
— Ah! pardonne-moi ce mot : bonheur! Maurice... Il est faux, il ne rend pas ma pensée... Ce que j'allais chercher, ce n'était pas le bonheur... mais le plus abominable et le plus avilissant des malheurs... pour moi. :
— Continue ! — fit Maurice. '
— Quand j'eus iini de parlt^r, Marguerite resta un moment pensive. i
Enfin, elle essuya ses larmes, releva la tète, et me dit : .
— Je crois que vous avez raison, madame. Vous devez tenter i ce que vous allez tenter... Réussirez-vous?... J'en doute. — Mais, ■ si vous échouez, vous n'aurez rien à vous reprocher... — Ah! î pourquoi ne suis-je pas riche? Mais je ne puis rien pour vous... j rien... !
— Si, si, Marguerite, — répondis-je en l'embrassant, — tu j peux m'aimer, tu peux m'estimer... tu peux veiller sur Emma... j Tu peux, enfin, me procurer une entrevue avec M. Dalifroy. •<
— Cela ne sera pas facile, sans me faire chasser ; car s'il ap- j prend que je vous ai vue... que je suis d'accord avec vous... je
ne resterai pas chez lui une minute de plus.
— Et il faut que tu y restes! j Alors, nous cherchâmes ensemble, et voici ce qui fut convenu. j Dans la journée, je ne pouvais le voir. < Les gens de la maison m'eussent reconnue. '
296 L'ENFANT DE LWMANT
C'était un scandale... et tu sais ce qu'il avait dit... qu'il te ( tuerait... si nous n'obéissions pas.
I D'autre part, dans le jour, mon mari était rarement chez lui.
I II fut résolu que j'attendrais la nuit.
! A la nuit, à l'heure où M. Dalifroy remontait dans son cabinet
! pour travailler, Marguerite , prétextant une commission pour
j Emma, — qui serait couchée, — Marguerite sortirait,
i Je stationnerais dans la rue, et je la suivrais, quand elle ren-
trerait, en me glissant derrière elle .
J Pendant qu'elle parlerait au concierge pour l'occuper, je gagne-
; rais l'escalier...
] . Je connaissais la maison,
' Le reste me regardait.
C'est ce que je fis.