‹ L'enfant de l'amantChapitre 34 sur 69 · LA PROPOSITION' DE LA FEM.ME · texte numérisé non relu

LA PROPOSITION' DE LA FEM.ME

Andrée était devenue fort pâle.

Sa voix tremblait.

Sous le regard interrogateur de Maurice, elle baissa d'abord les yeux.

— Pourquoi ne me regardes-tu pas? — lui demanda-t-il doucement.

Andrée tressaillit.

— C'est vrai ! — fît-elle tout à coup avec un accent de résolution, en relevant sur lui ses beaux yeux noirs, remplis d'une flamme intense qu'ils ne connaissaient plus depuis longtemps.

Les larmes l'avaient éteinte.

— C'est vrai ! — dit-elle encore, — pourquoi n'aurais-je pas le courage de te dire en face, à toi, qui es comme mon second

— Mh bien, oui, je l'ai engagé... on ne voulait rien me donner sur la paire de draps.

cœur et ma conscience vivante, — ce que j'eus le courage de faire?

Son souffle était devenu court et haletant.

Tu es le seul homme à qui l'on puisse avouer... ce que j'ai

Prime de lELECTEUR REPUBLICAIX .

à t'a vouer... et tu es le seul, peut-être, capable de le comprendre... et de ne pas me maudire pour cela.

— Andrée, de toi, je puis tout entendre... tout apprendre... excepté que tu aies cessé de m'aimer une minute, une seule... ainsi que je t'aime !

— Oh! Maurice...

— Et encore, même pour cela... je ne te maudirais pas... J'en mourrais seulement...

— Tu vas voir combien je t'aimais, combien je t'aime. Il me Mlait ;tout mon amour pour toi... pour avoir le courage que j'avais... que j'ai eu... jusqu'à la fin!

Ecoute.

Elle se recueillit mie demi-minute, et reprit :

— Quand Marguerite m'eut introduite, ainsi que je viens de te l'expliquer, — je gravis rapidement l'escalier, en évitant avec soin de faire aucun bruit, et j'arrivai jusqu'à la porte du cabinet de mon mari, sans avoir rencontré personne.

Parvenue là, je m'arrêtai quelques secondes, afin de calmer ma palpitation de cœur et de reprendre haleine.

Puis, je me penchai pour écouter.

Je voyais la lumière filtrer sous la porte,

J^entendis alors le grincement d'une plume sur du papier.

Il était bien chez ïui.

II j était seul.

Il écrivait.

J'ouvris brusquement la porte, et j'entrai...

Au bruit que je fis, il redressa la tête et m'aperçut.

D'abord, il resta stupéfait, puis ses yeux pâles brillèrent comme ceux d'un fauve, et sa bouche prit ce rictus particulier, qui lui est propre dans la colère.

Le silence était complet. — J'entendais les battements de mon cœur.

Il se leva.

— Vous ici, madame! — me dit-il de sa voix froide et coupante. — Je vous avais défendu d'y remettre les pieds.

— Monsieur...

— Vous savez mes conditions. — J'ai juré de tuer votre

amant, si l'im ou l'autre vous désobéissiez à mes ordres ! — si par l'uu de vous la vérité venait à être connue...

11 s'avança sur moi, en me brûlant de son regard d'acier!

— Votre amant est-il donc mort, que vous osez braver ma volonté ?

— Monsieur, — répondis -je, — nul ne m'a vue entrer... nul ne sait que je suis chez vous... lui, moins que personne... Ecoutez-moi, je vous en conjure.

Il avait fait le geste de m-i prendre par le poignet, et de me jeter à la porte.

J'avais lu cette intention dans ses yeux.

Je joignis les mains.

Il s'arrêta, et me regarda longuement.

J'attendais, pantelante, ce qu'il allait décider. j Sa figure changeait insensiblement d'expression, sans que je

! pusse deviner ce qui se passait en lui.

\ — Si vous me chassez, — lui dis-je, — c'est vous qui causerez

( ce scandale que vous voulez éviter...

l —Parlez! —fit-il.

I Et il s'éloigna d'un pas, sans cesser de me regarder fixement.

I — Monsieur, — lui dit-je, — votre vengeance a été bien cruelle,

non en ce qu'elle me frappe, mais en ce qu'elle frappe, plus atroi cément que moi, un autre, moins coupable, aux yeux de la loi,

I ci^e je ne le suis. — Je suis votre femme, je porte votre nom...

vous ne m'avez jamais aimée... vous me haïssez et vous vous i vengez... Je ne discute pas avec vous. — Vous êtes le plus fort...

i Je m'incline.

l Je ne viens pas vous dire que vos torts ont précédé le mien, —

I et qu'ils ont été volontaires, froidement calculés...

l Ceci est affaire entre votre conscience et vous,

j Mais, enfin, monsieur, vous êtes ce que le monde appelle un

l honnête homme, et vous devez savoir, puisque vous êtes avocat,

I puisque vous voulez devenir magistrat, que la peine doit être

I proportionnée au crime et aux responsabilités.

— Moi seul suis juge de l'offense reçue et du châtiment qu'elle j

i mérite, — ré])liqua-t-il sourdement. — Si vous venez demander

1 grâce... vous avez lort.

— Je ne demande pas grâce. — Je viens seulement vous demander ceci ;

Permettez-moi d'entrer dans un couvent, de m'y renfermer et d'y mourir, loin de vous... loin de tous les regards... Si vous le désirez, je choisirai celui dont la règle sera la plus dure... celui dont le séjour ressemblera le plus à l'ensevelissement de la mort.

— Est-ce que vous avez déjà o.sez de votre amant ? — ricana-t-il.

— Ne m'interrogez pas, — lui dis-je. — C'est inutile. — Que voulez-vous après tout ?

Que le monde ignore...

Il ignorera I

Que je ne remette plus les pieds dans votre domicile ? J'en serai aussi loin que dans la tombe 1 Que je ne revoie plus ma fille ?

Je ne la reverrai plus !

Que je souffre... et que j'expie... ce que vous appelez votre offense ?

Oh! soyez tranquille, monsieur, je souffrirai... et j'expierai! Il haussa les épaules.

— Je refuse ! — fit-il.

Il se rapprocha de moi.

— Pourquoi ? — lui demandai-je. — Faut-il que je m'humilie, que je me traîne à vos genoux?... Voyons que voulez-vous? — Je ferai tout... tout... pour obtenir cela... Ce n'est pourtant pas beaucoup !

Il se rapprocha encore de moi.

Son expression était atroce.

Il me fit peur.

— Pourquoi je refuse? — reprit-il. — Vous le devinez bien...

et, si vous ne l'avez pas deviné... je vais vous l'expliquer. Ce

que vous me demandez, c'est la grâce de votre amant !

J'eus un frisson, et je baissai instinctivement la tête sous son regard, qui me fouillait comme une pointe d'acier. Il avait compris. Tout était perdu !

— Vous, au couvent, — continua-t-il, — /ui, il serait libre,

affranchi. — Il pourrait rentrer dans la \ie de tout le monde, changer de résidence; — aller à l'étranger, au besoin... que sais-je? — Il pourrait se refaire une position... Je n'aurais plus aucun droit, aucun moyen d'action contre lui. — Il m'échapperait, il me braverait, il se rirait de moi !

Où serait ma compensation ?

Vos larmes, ou votre résignation dans une retraite paisible, où vous penseriez à lui ?. . Triste régal pour ma haine ! t

Non, madame; cessez de me prendre pour un niais... Je sais [

ce que j'ai fait... Je l'ai voulu, calculé. .. Je vous ai attachée à [

lui, non pas seulement comme le boulet qu'on rivait jadis à la cheville du forçat... mais comme un de ces cadavres que Tin- J

quisition, au moyen âge, liait à un vivant, afin qu'il mourût de î"

son infection et que les vers en vinssent à ronger ses chairs }

fraîches ! . . . |

Ah! ah! La misère est arrivée... Il comprend où cela le mène d'être votre amant et de vivre avec vous !... Il en a assez ! — Vous aussi. — Mais moi... je n'en ai pas assez !

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