‹ L'enfant de l'amantChapitre 35 sur 69 · LA PROPOSITION DU MARI · texte numérisé non relu

LA PROPOSITION DU MARI

— Il ignore que je suis ici, — répondis-je en me redressant. — Et il m'aime toujours, comme je l'aime.

Oui, Maurice, — reprit-elle, — à ce momeat, j'avais honte de ma démarche... Je craignais qu'elle ne te diminuât... Et, quand je vis qu'il doutait de notre amour, tout mon sang protesta.

J'étais devinée,

A v^uoi bon lutter ?

Oui, j'avais voulu te sauver, t'affranchir... J'en serais morte

de désespoir... après... j'y comptais bien... mais je te rouvrais la vie...

— Sans toi ! — dit seulement Maurice.

— Oh ! je sais que tu aurais souffert ! — Mais je le devais. — Faire de moi ton supplice... pouvais-je y consentir... sans tenter un effort?

Ecoute encore... J'ai hâte d'en finir... Tout cela n'est rien. Le sang à présent se plaquait violemment à ses pommettes. ' — Vous vous aimez encore? — dit-il d'un ton étrange.

— Oui... et plus que jamais. — La preuve c'est ma présence ici... Pour le sauver, pour le racheter, je suis capable de tout... et je ne reculerai devant rien... Ce que j'ai fait, l'humiliation à laquelle je me condamne en vous priant, vous que j'aurais le droit de juger, vous le démontre mieux que toutes les affirmations.

— Je vous crois. — Ainsi vous l'adorez, il vous adore... Vous n'êtes pas las Tun de l'autre... Vous l'aimez mieux que tout au monde... mieux que votre honneur, mieux qup la fortune... mieux...

— Mieux que tout, — interrompis-je.

— Et vous me haïssez bien, n'est-ce pas? Son regard s'adoucissait.

Je le contemplai avec stupeur.

— Eh bien, me dit-il lentement, en me prenant les deux mains, et en approchant son visage du mien — je ne suis pas impitoyable... Vous pouvez le sauver... Je suis prêt à lui pardonner... à lui.., même à vous !

La surprise m'ôta la parole.

D'ailleurs, je n'avais pas mon sang-froid.

J'avais agi, et je continuais d'agir dans une sorte d'hallucination.

11 m'entraîna vers un divan... qui se trouvait, contre le mur, à droite de son bureau, m'y fit -asseoir.

Je lui cédai sans comprendre...

Mais il avait dit, parlant de toi:

— Vous pouvez le sauver. — Je suis prêt à lui pardonner. Quand je fus assise, il s'assit à mes côtés, et me dit :

— ' Ma chère Andrée, grâce aux précautions que j'ai prises... personne ne sait la vérité... .Je n'ai point encore répandu le bruit de votre mort, — Vous pourriez donc rentrer ici, la tête haute, s'il me convenait devons y recevoir... et de vous y faire reprendre la place et le rôle de mon épouse légitime, de madame Dalifroy...

Je fis un mouvement d'horreur qui ne lui échappa pas.

Mais il se contenta d'un dcmi-souriro.

— Je vais être franc! — Quand j'ai dit que j'étais prêt à pardonner... ce n'est pas tout à fait ça. — Je neveux pardonner qu'à demi. — C'est une réduction de peine que je viens vous proposer. Ce ne sera pas le bonheur pour vous, je le sais... ni pour lui, puisque vous vous aimez... ce sera seulement la torture morale substituée à la torture matérielle.

Vous serez séparés... séparés à jamais... et, s'il vous aime, ainsi que vous le dites, il souffrira beaucoup du marché que je vais vous proposer... mais enfin... vous ne serez plus une entrave à son existence... et il échappera à ma domination... Je resterai désarmé contre lui.

— Que faut-il pour cela?

— Redevenir ma femme!

— Jamais ! — m'écriai-je , en voulant me lover et m'éloigner...

Il me retint.

— Prenez garde, ma chère Andrée, il y a des choses qu'un homme dans ma position n'offre pas deux fois... et vous pourriez regretter, avant peu, d'avoir refusé le seul moyen d'obtenir,, pour votre amant, la grâce que vous êtes venue implorer.

— Mais ce moyen est abominable, — lui dis-je, — sachant ce que je sais de vous, après ce qui s'est passé entre nous.

— Oui, je sais que vous avez juré de n'être plus jamais ma femme... à la suite d'un certain évanouissement, — Oui, je sais que vous me haïssez...

Eh bien, ce sera votre expiation.

— Mais vous, monsieur, répliquai-je bouleversée, — vous aussi, vous me haïssez!... Quel avantage... trouvez-vous ?... je ne comprends pas.,.

S'il ne s'agit que de revenir chez vous, de reprendre ma place \

officielle à votre foyer... je suis prête...

Ah! rassurez- vous... et que votre vengeance soit satisfaite... >

j'aurais cent fois préféré la cellule la plus étroite et la plus glacée du plus lugubre couvent... mais enfin, s'il le faut... j'accepterai ce que vous semblez désirer... si vous me jurez... de ne plus vous occuper de. lui... de renoncer à le frapper par moi ou pour >

moi.

— Je veux que vous soyez ma femme ! 1 • — Mais, enfin, pourquoi? — Pourquoi?... Si c'est pour le j

monde... il ne pénètre point dans l'alcôve... Et, encore une fois, vous ne m'avez même jamais désirée.

. — Autrefois, non ? — Aujourd'hui, si !

— Oh! - Je voulus encore me. lever.

Il me retint avec plus de force.

— Ma chère Andrée, — reprit-il, — autrefois, vous étiez une petite niaise, une petite pensionnaire, une créaturs inerte et fade... ne sachant rien... à qui je ne demandais rien d'ailleurs. — Vous n'étiez formée ni physiquement, ni moralement. .. à peine si vous aviez ce qu'on appelle la beauté du diable.

. Aujourd'hui, vous êtes une femme, une vraie femme, — vous avez aimé ; — la passion vous a formée... C'est tout différent.

En parlant ainsi, son visage se couvrait de plaques rouges, les veines de son cou se gonflaient, ses yeux brillaient...

Je reconnus l'expression que je lui avais vue dans son tête-à-tête avec Athénaïs.

J'en avais des frissons glacés... une sueur froide baignait mon front.

Il m'inspirait un effroyable dégoût. Il me faisait peur.

— C'est impossible... Je ne veux pas î — dis-je en me rejetant loin de lui !

— Encore une fois, prenez garde ! — murmura-t-il à voix basse. — C'est le salut pour lui... — Vous ne l'aimez pas... puisque votre haine contre moi l'emporte sur votre amour pour lui. — Tout sacrifice ne vous est pas indifférent pour le sauver... vous faites votre choix. — Vous acceptez ce qui ne vous répugne

Maurice, est-ce que tu me méprises ? - Est-ce que tu ne m'aimes plus ? - Est-ce que tu ne me pardonnes pas ? ^

pas. Vous préférez une retraite bien calme, loin du mépris du monde, loin de la misère, à la lutte quotidienne, sans pain et sans feu, a ses côtés. Mais, lorsque je vous propose un véritable sacrifice, ou il faut le payer de votre personne... vous répondez •

Prime gratuite de L'ÉLECTEUR RÉPUBLICAL\.

— Jamais ! — Qu'il meure plutôt de faim et de honte... pour moi, à mes côtés.

Elle s'interrompit :

— Ecoute, Maurice, — cela me parut vrai... ce qu'il me disait là... et ce l'était. En le repoussant, c'était moins à toi que je pensais... qu'à moi, à l'horreur qu'il m'inspirait.

C'était une épouvantable chaîne qu'il me proposait de me river au cou... car je voyais bien à ses regards, à ses lèvres sèches... ce qu'il voulait : — Il exigeait que mon horreur pour lui ne parût pas !...

— L'amour embellit toutes les femmes, — ])oursuivit-il. — Il vous a embellie... vous êtes charmante... Si vous refusez, vous savez ce qui vous attend... Retournez près de lui... mais je puis le frapper encore plus cruellement que je n'ai fait... jusqu'alors... et j'userai de tous les moyens...

Devais-je être venue pour rien ?

Devais-je, parce qm>Q l-e marché me répugnait plus que la mort, plus que je ne l'avais prévu, renoncera le racheter? Je me dis que non !

— C'était mon mari, après tout ! — fiit-elle avec une amère ironie.

Je me dis que rien ne serait au-dessus de mon amour pour toi, rien au-dessus de mon abnégation, que j'irais jusqu'au bout.

— Et si je consens, — lui répondis-je, — vous me jurez que Maurice n'aura plus rien à redouter de vous, qu'il sera libre, qu'il pourra reprendre son existence indépendante, reconquérir son rang dans la société?

— Je vous le jure!

— Pour moi, je ne vous demande rien...

Et je consentis!... Il était huit heures... Je vois encore la pendule...

— Eh bien, Maurice, — continua-t-elle précipitamment, en étouffant un sanglot, — ne me maudis pas... Ne me chasse pas comme il m'a chassée...

Car il m'a chassée, jetée dehors, en me disant avec un regard féroce et un sourire de triomphe hideux :

L'RNFANT DE i; AMANT 307 j

— Allez le rejoindre !

— Vous aviez jure !... balbiitiai-je, croyant mourir de honte et de douleur.

— Vous aviez juré en m'épousant de m'être fidèle. — Nous sommes quittes.

Et il me jeta à la porte.

II était minuit.

Page 1