LE DERNIER BONHEUR
Maurice n'avait pas interrompu une seule fois Andrée pendant la dernière partie de ce récit.
Il avait caché sa tête dans ses mains et gardé une immobilité si profonde qu'on eût pu croire presque qu'il n'entendait rien.
Quant à lire ses impressions sur sa figure, il fallait y renoncer, puisque sa figure, couverte de ses mains, penchée en avant, plongée dans l'ombre, ne laissait voir aucun de ses traits.
Andrée avait fait ce récit, à la fois avec une extrême rapidité et une extrême lenteur, en ce sens que les mots sortaient hachés, précipités, de ses lèvres blêmies, quand elle parlait; mais à chaque instant, l'émotion arrêtait son souffle...
Elle était obligée de s'interrompre pour reprendre haleine, ou pour comprimer l'émotion qui arrêtait sa voix dans sa gorge.
Lorsqu'elle eut terminé, elle se tut brusquement, regardant Maurice.
Lui ne bougea pas.
II y eut un assez long silence.
On n'entendait que le bruit de la bise : elle gémissait au dehors, secouait la porto et la fenêtre mal closes et envoyait par les fissures son haleine glacée jusqu'aux deux malheureux, qui paraissaient ne pas même sentir ses morsures, bien que les mains
de la jeune femme, bleuies, fussent là pour témoigner que le froid faisait son œuvre.
On entendait aussi la respiration calme, douce, d'Inès, de la petite fille, dormant toujours dans son berceau, dont l'haleine sortait de ses lèvres entr'ouvertes comme une sorte de petit nuage, au milieu de cette atmosphère sibérienne.
Andrée attendit un instant, l'œil chargé d'angoisse, la pâleur au front ; puis, voyant que Maurice ne lui tendait pas la main, ne lui adressait pas la parole, ne la regardait même pas, elle se laissa lentement glisser sur les genoux, posa sa tête brune sur le bras replié de son amant, et lui dit, d'une voix tremblante, mouillée de larmes ':
— Maurice, est-ce que tu me méprises ? — Est-ce que tu ne me pardonnes pas ?
Il resta immobile.
— Maurice, — reprit-elle, — j'ai eu tort, je le comprends... je l'ai compris après... mais mon intention était pure... Si je t'avais connu riche, heureux; si j'avais fui avec toi, si, plus tard, la ruine était venue, soit par ta faute, soit par suite de circonstances imprévues ; si la misère atroce nous avait pris, broyés, comme elle a fait, — crois-tu que je l'eusse fuie, que je t'eusse quitté, abandonné pour cela?
Non, tu ne le crois pas... car, alors, c'est que je ne t'aurais pas aimé... c'est que je ne t'aimerais pas... Si tu croyais cela... vois-tu, Maurice, bien que je sois mère, bien qu'il y ait là, dans ce berceau, une pauvre petite créature que j'aime plus que tout au monde, avec toi, je me tuerais, là, sous tes yeux.
Je puis tout supporter : tout, entends-tu, excepté ceci :
Que tu penses que je ne t'adore pas... et que je suis lâche, et que j'ai voulu reconquérir mon bien-être, en te sacrifiant, en te trompant, ou en t'abandonnant...
Elle avait, en parlant, pris une des mains de son amant.
Cette main, sans agir, ni aller au-devant d'elle, n'avait point résisté...
La jeune femme la couvrait de baisers et de larmes...
Cependant, cela parut lui rendre un peu de courage.
— Vois-tu, Maurice — poursuivit-ulle avec plus de chaleur.
— la situation est toute différente... C'est moi qui t'ai perdu... c'est pour moi, pour se venger de notre amour, qu'on te frappe... Chacun de mes baisers, chacune de mes caresses, t'a pris quelque chose de ta vie, comme un poison maudit, t'a réduit à cette effroyable extrémité!...
C'est là ce qui me dévore et me désespère.
Moi, je puis vivre de mon seul amour, ou en mourir, sans une plainte, sans un regret, sans en souffrir, avec bonheur, en bénissant le sort, en me disant, — s'il ne s'agissait que de ma personne :
« Je préfère cela, cent fois, mille fois, au bien-être dont aurait joui madame Dalifroy, en le payant du prix dont il fallait le payer. »
Mais j'ai craint que ce ne fût de l'égoïsme... Il m'a semblé que j'étais ton assassin... La vue de tes souffrances, de tes privations, m'est une torture intolérable... d'autant plus qu'il ne faut pas songer à y échapper... tant que nous serons ensemble... et que la mort mêaie nous est interdite... parce que nous avons une fille... et qu'il faut veiller sur elle jusqu'à notre dernier souffle... lui donner, au besoin, la dernière goutte de notre sang.
— Parce qu'il faut punir aussi! — murmura Maurice; — mais si bas, que sa maîtresse ne l'entendit.
— Alors, je me suis dit que si je t'aimais absolument, je devais t'aimer assez pour sacrifier mon bonheur, car c'est du bonheur encore pour moi et qui serait complet, si ce bonheur n'était pas fait de ton agonie; — je me suis dit que je devais t'aimer assez pour briser mon amour... pour renoncer à toi, te rouvrir les portes de ta prison... te rendre l'air respirable, la liberté, ton avenir...
Je le faisais parce que cela m'était atroce... parce qu'il fallait, pour cela, implorer... cet homme que je hais, et que j'avais bravé... demander grâce et pitié à notre bourreau... être lâche ou le paraître à ses yeux, — suprême humihation î... — être vile... ou le sembler... lui avouer qu'il avait frappé juste, et que nous étions les vaincus qu'il avait voulus, rêvés... A la profondeur de Tabime répugnant où je me suis jetée, ne vois-tu pas la
grandeur de mon amour? Ne comprends-tu pas ce qui a dicté ma conduite... et ne peu\'-tu me la pardonner?
Elle le regardait de ses grands yeux noirs tout chargés de passion, l'entourait de ses bras caressants, la bouche entr'ouverte, les lèvres redevenues rouges et chaudes des baisers dont elle avait couvert sa main.
— Voyons, dis-moi un mot, une parole.
Que ne me pardonnes-tu pas? — Est-ce de m'être redonnée à lui?
— Non ! — ce n'est pas cela ! — fit tout à coup Maurice, en la saisissant à son tour dans ses bras. — Je te connais Andrée : tu y as mis plus de pureté que d'autres dans la fidélité. — Et je n'ai le droit ni de te juger, ni de te condamner... pour cela., car je n'ai que les droits que me donne ton cœur.
Non; mais, pour faire ce que tu as fait, il a fallu que tu m'aies cru lâche!... il a fallu que tu doutasses de mon amour pour toi... que tu aies supposé que je ne mourrais pas de. ton abandon, et que je vivrais de ton absence...
Voilà ton crime, Andrée !
Et puis tu as donné à ce monstre ce qui ne t'appartenait pas !
Tant que tu m'aimes, tu es à moi, a moi tout entière, à moi tout seul !
Tu n'avais pas le droit de m'humilier en t'humiliant, de m'abaisser en Rabaissant, de m'avilir en t'avilissant, de demander grâce quand je ne demandais pas grâce... de demander pitié, quand je la repousse... de procurer un triomphe honteux à cet homme que je hais, que je voudrais tenir, broyer sous mon talon... que j'aurais déjà souffleté et poignardé à la face delà société qui le protège et le soutient, si cet acte de justice ne devait pas me séparer à jamais de toi... et d'elle 1
Il montrait Inès dans son berceau.
— Andrée, tu n'as donc pas compris que tu m'aurais tué, si tu avais réussi?
Tu as donc cru que moi, t'aimant moins que tu ne m'aimes, et moins fort que tu n'es forte, j'avais peur de la misère, du froid, de la faim, pour moi-même?
Quand me suis-je plaint? — Quand ai-je exprimé un regret qui ne fût pas pour toi?
Oui, nous mourrons à la peine... je le sais, je le vois, comme tu le sais, comme tu le vois... Je l'ai vu, je l'ai su, avant toi... Mais nous mourrons, enlacés l'un à l'autre, lèvre contre lèvre, cœur contre cœur... sans rien renier, sans rien regretter... et ce sera notre vengeance et notre victoire... puisque punir nous est impossible !
— Oh ! Maurice! — s'écria la jeune femme, — je ne me repens plus de ce que j'ai fait... Je n'ai jamais été aussi heureuse qu'en ce moment! Il me semble que nous n'avons jamais été aussi complètement l'un à l'autre... que nous ne sommes jamais descendus si avant dans nos deux cœurs... qu'ils ne se sont jamais si absolument confondus... Il nie semble que je ne te connaissais pas encore !
A ce moment, Inès s'éveilla et se mit à gémir. Andrée se détacha de l'étreinte de Maurice, courut au berceau prit l'enfant, l'apporta à son mari.
— C'est encore nous! — lui dit-elle avec un sourire adorable. — Je t'embrasse sur ses lèvres ; embrasse-moi aussi sur sa bouche rose.
Les baisers du père et de la mère éteignirent la plainte du bébé, puis, Andrée défaisant son corsage et mettant à nu "son sein blanc, hélas! trop peu gonflé de lait, elle donna à boire à la petite fille, qui se mit à téter, avidement.
— Apporte-moi la jjouillie , — dit encore Andrée... Elle a gros appétit... Et je n'aurais pas de quoi le sati^f.iirc... à moi seule.
Maurice courut au fourneau de terre.
La bouillie claire était tiède.
Il l'apporta dans lu poêlon, sur la table, près de la mère et de l'enfant.
Andrée y goûta.
— Elle est bonne? — fit-elle avec une sorte de gourmandise. Le cœur de Maurice se serra, mais il ne dit rien.
Inès eut son repas, en deux services, puis se rendormit. On la recoucha, non pour se débarrasser d'elle... mais pour qu'elle eût plus chaud, dans son berceau, où les couvertures et
l'oreiller la protégeaient mieux contre la froidure de l'air glacé
qui remplissait la chambre. j
Huit heures et demie sonnèrent au loin. ]
Andrée et Maurice tressaillirent.
Il faut que je parte, — dit-il. — Je suis attendu à neuf *
heures, — et c'est encore loin.
Il fit le geste instinctif de boutonner un par-dessus.
Il n'en avait plus, et la redingote râpée flottait seule, déjà boutonnée jusqu'au menton, sur son corps maigre.
Une larme vint aux yeux d'Andrée, qui avait vu le geste.
— Tu vas avoir bien froid ! — dit-elle.
— Non, — répliqua-t-il vivement. — Je marcherai d'un bon pas. Il n'y a rien qui réchauffe autant que la marche... par ce bon temps sec... Puis, une fois au travail... je t'assure que j'ai plutôt trop chaud ! — Toi, couche-toi, mon ange... Mets ta robe sur tes pieds... Prends l'enfant avec toi... vous chasserez mieux le froid à vous deux.
Au revoir, ma bien-aimée... à demain matin! Ils se serrèrent longuement l'un contre l'autre... puis il reprit son chapeau... ouvrit la porte.
Elle voulait l'accompagner.
— Non, — dit-il. — Reste. — N'entends-tu pas le vent? - Elle resta sur place, n'osant lui désobéir, bien qu'il fit aussi i
froid dedans que dehors; — mais il ne fallait pas lai ôter l'illu- ;
sion de croire qu'il la laissait un peu abritée.
Sur le pas do la porte, il se retourna.
Elle lui envoya un baiser, puis d'autres encore, bien que la porte fût refermée.
Alors, elle écouta son pas qui s'éloignait, et, tant que l'écho !
en vint à son oreille, elle resta immobile, l'oreille tendue. \
Quand tout bruit eut cessé, elle revint vers la table, toute «
grelottante. \
— Il faut éteindre ! — dit-elle. — La bougie est si chère ! j Elle soufila sur la lumière. 1 L'obscurité vint profonde.
La jeune femme quitta sa robe, sans y voir, l'étendit sur le lit j
ol3
— Je viens prendre MA fille, répondit-on d'une vuix sèche et coupante.
et se glissa sous le drap dur et sous la robe légère, se pelotonnant sur elle-même pour ne perdre aucun atome de chaleur de son corps charmant que le froid torturait.
iO^LIVR.
Prime de l' ELECTEUR REPUBLICAIN.
314 L'E.NFANT DE L'AMANT
LA loi;
Andrée ne s'endormit pas.
Elle avait trop de désespoir au cœur pour cola.
Elle songeait à Miurice, qui s'en allait, ^Ttdottant et courbé, sur la grande route, au milieu de la nuit, les membres presque nus sous son dernier vêtument limé par l'usage, r^jstomac presque ■vide, après avoir à peine mangé quelques bouchées insuffisantes d'une mauvaise nourriture et bu un verre d'eau glacée comme unique réconfortant.
Et malgré cela, il ne restait pas vingt sous à la maison, — destinés, d'ailleurs, exclusivement au lait, au sucre, à la farine* qui suppléaient, pour Inès, au lait appauvri de la jeune mère.
Demain, il rapporterait neuf francs... toute sa semaine.
Andrée ne dormit pas.
Elle avait trop froid aussi, dans ce pauvre lit, et bien qu'elle se pelotonnât, se faisant toute petite, prenant; ses pieds blancs dans ses mains fines pour les réchaulïcr, — car elle avait presque l'onglée, — son sang épuisé par les privations aurait eu besoin d'un autre foyer que lui-même.
Elle pensa aussi à la scène qu'elle avait eu le courage et la sincérité de raconter à son amant.
Cette scène, chique fois qu'elle se trouvait seule en face d'ellemême, se retraçait à son esprit, en traits de feu, que le temps ne parvenait pas à effacer...
Cet homme, son mari, empourpré par la luxure, que des idées de vengeance fouettaient encore et rendaient plus féroce !...
Elle se voyait elle-même, essayant, malgré son horreur et les protestations de sa chair, l'affranchissement de l'homme qu'elle aimait, et qu'on frappait par elle; montant comme une victime
L'ENFA^ÎT DE L'AMANT 315
sur l'autel, et s'y laissant immoler, sans môme le bêlement du mouton qui saigne sous le couteau du boucher, — de peur d^'irriter le sacriiicateur...
Elle le voyait ensuite, hideux, lui montrant la porte ; la cliJ.ssant, le triomplie dans les yeux, le ricanement aux lèvres.
Alors, bien qu'elle fut seule, bien que l'obscurit'; rentourâ'., elle rougissait, la chair de poule faisait sa peau grenue, elle cachait son visage sous les draps et les mordait, en proie à d'-s crises de colère insensée.
Puis un soupir, une mouvement d'Inès , la rappelaient in présent.
Elle songeait à cette pauvre petite créature innocente, l'enfuut do Maurice, née au milieu de ces horreurs, poussant dans la misère, sans avenir, sans protection... que celle de ses parents...
Dérision !
Que deviendrait-elle?
Quand elle grandirait, quand elle mangerait autant qu'une personne, quand il faudrait la vêtir... comment feraient-ils?
Quel serait son sort, à cette malheureuse, née en dehors des lois sociales?
Ah ! si le sang des n>ères pouvait nourrir les enfants ; si les larmes pouvaient les désaltérer et tomber en gouttes d'or, quelle fille de princesse eût été aussi heureuse, aussi abondamment pourvue de tout que la fille d'Andrée et de Maurice ?
Peu à peu, sans s'endormir de ce bon sommeil qui repose et réconforte, la jeune femme, onirourdie par le froid et l'immobilité, finit par tomber dans une sorte de somnolence, qui n'était plus tout à fait l'insomnie.
Le silence était profond.
Sur la route glacée, pas un passant.
Il se faisait tard.
La nuit était sans lune, et le temps n'engageait guère à sortir quiconque possédait une tanière où se renfermer.
Dans ce silence, et avec Taide du vent, un peu calmé pourtant, l'écho de l'horloge lointaine se faisait entendre assez distinctement.
Les minutes se succédaient; les trois quarts sonnèrent, puis
neuf heures, puis neuf heures un quart, puis neuf heures et demie.
Tout à coup, là-bas, tout là-bus, sur lu route, du côté qui aboutissait au faubourg de la ville, Andrée entendit comme un roulement sourd qui se rajjprochait rapidement.
C'était une voiture, évidemment.
Non pas une de ces voitures lourdes de paysan, ou une de ces charrettes aux roues grinçantes, comme il en passait quelquefois.
C'était une vmture plus légère, une voiture de maître, ainsi qu'on dit, ou, tout au moins, un cabriolet, quelqu'une de ces voitures qui font le service des villes, pour les gens pressés, ou fatigués, ou paresseux.
La voiture se rapprochait de plus en plus.
Maintenant, on entendait très distinctement jusqu'au bruit des sabots du cheval, — il n'y en avait qu'un, — retombant en cadence sur la terre durcie.
Déjà même la voix du cocher, encourageant sa bête, arrivait jusqu'à l'oreille d'Andrée.
Cela ne l'intéressait guère, et pourtant elle écoutait machinalement.
Dans le silence de la nuit, le bruit de la vie, quel qu'il soit, est une sorte de compagnie pour celui qui ne dort pas et qui souffre.
Il lui semble qu'il est moins seul... cela le ramène au sentiment de la réalité, et chasse, pour un instant, les cauchemars du rêve tout éveillé : — le pire des rêves et le plus fantastique !
Mais le bruit cessa brusquement.
La voiture ne marchait plus.
Elle s'était arrêtée à environ vingt mètres de la maison habitée par Andrée et par Maurice.
Pourquoi cela ?
Il n'y avait pas d'autre maison à cet endroit.
Le cheval piétinait sur place.
Une portière se referma avec un bruit sec.
Quelqu'un était descendu ou monté.
Alors, ce fut le bruit d'un pas qui se fit entendre, — le pas
L'ENFANT DE L'AMANT 3t7
d'une seule personne, se dirig-eant positivement vers la maison, car il cessa à la hauteur de la porte.
Décidément, quelqu'un avait quitté la voiture.
Andrée se redressa brusquement, secouant la tête pour en chasser Tengourdissoment du demi-sommeil, rejetant en arrière ses longs cheveux noirs, qui s'étaient dénoués.
— Qu'est-ce donc? — se disait-elle. — Est-ce qu'on vient ici? Le cœur lui battait dans la poitrine.
— Oh! mon Dieu! fit-elle tout à coup, palpitante, enfiévrée, est-ce qu'il serait arrivé quelque malheur ou quelque accident à Maurice?... Serait-ce lui qui reviendrait... ou qu'on me ramènerait en voiture?...
Elle le voyait blessé, mourant.
— Ce métier est si l'ude ! — pensait-elle. — Et il est si affaibli!,., puis, il n'est pasfait à ces travaux... Si la charrette l'avait renversé, lui avait passé sur le corps?... Si le cheval l'avait mordu... ou lui avait décoché une ruade ?
Et elle voyait la marque des dents sur son épaule, ou l'empreinte du sabot sur sa cuisse.
Mais il y avait encore un peu des vapeurs de Li. nuit dans toutes ces visions qui traversaient son cerveau, car elle restait sur son séant, immobile, écoutant toujours.
On avait franchi la porte; à présent on montait Tescafier.
Les marches craquaient sous des pieds.
La peur la prit.
Elle était seule.
C'était la nuit.
Qui donc montait ainsi?
Sa respiration s'arrêta.
Une sueur froide baignait son corps à peine couvert d'une chemise qui se moulait sur ses membres.
Une main tâtait la première porte, l'ouvrait.
Quelqu'un traversait la pièce d'entrée.
La seconde porte, colle qui donnait dans sa chambre, s'ouvrait à son tour.
Rien n'était fermé à clef dans la maison.
318 L'ENFANT DE L'A^IANT
Les clefs étaient perdues... et ils n'avaient pas eu les moyens de les remplacer.
Cela regardait, à la vérité, le propriétaire; mais pour des gens si pauvres, et qui payaient si peu, et si mal, à quoi bon se gêner?
D'ailleurs, il n'y avait rien à voler chez eux, n'est-ce pas ?
Et le voleur qui y eût essayé, eût été le volé.
— Est-ce toi, Maurice? cria la jeune femme d'une voix étouffé e
On ne répondit pas.
Pourtant, elle entendait qu'il y avait là quelqu'un.
La terreur la paralysait.
Elle s'était agenouillée sur son lit, les bras en avant, dans une position instinctive de défense, pour repousser l'être inconnu qui se serait approché...
Car, à présent, elle ne doutait plus.
Elle savait que ce n'était pas Maurice.
Tout à coup un bruit sec se fit entendre à son oreille, puis la lumière emplit la chambre.
Celui qui était entré portait une lanterne sourde, qu'il venait d'ouvrir.
Le jet de lumière alla frapper en plein visage de la jeune femme, montrant ses traits bouleversés, ses épaules et ses bras nus, plus blancs que la chemise qui ne couvrait qu'en partie sa gorge.
Cette lumière commença par l'éblouir, puis ses yeux s'y habituèrent.
Elle poussa un grand cri, et se recula presque jusqu'à la muraille.
Elle avait reconnu.
— Vous, vous ici! — balbutia-t elle.
— Oui, madame.
— Que voulez- vous ? Que venez-vous faire ?
— Jo, viens prendre MA fille ; —répondit-on, d'une voix sèche et coupante.
Et l'homme montrait le berceau où dormait Inès. Andrée eut un cri de lionne blessée.
Elle bondit hors du lit, se jeta devant l'enfant.
— Votre lillu! — répéta-t-oll'J. — Etes-vous fou ?
— Pas le nioins du monde.
— Emma est à Paris. .„ chez vous...
— Emma, oui. — Il ne s'agit pas d'elk;. — Il parait que j'ai deux lillcs, à présent ! — II s'agit d'Inès !
— Vous savez bien que cette enfant est ma fille, non la vôtre ! qu'elle est la fille de Maurice Aubin ! — s'écria-t-elle en se redressant avec fierté.
— C'est ce qui vous trompe, madame. L'enfant d'une femme mariée est l'enfant de son mari. — Donc cette créature est à moi... et je la prends 1
Celui qui venait d'entrer, la nuit, comme un voleur chez cette pauvre femme seule, chez cette pauvre mère sans défense, — c'était, en effet, M. Dalifroy : — c'était la loi !