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322 L'ENFANT DE L'AMANï

Elle eut un frisson et ses yeux devinrent lia,i:^ards.

— Vous ne répondez pas ? — flt-il. — Je vois avec plaisir que vous n'en êtes pas encore arrivée à l'infanticide. — Allons, madame, en voilà assez... Vous comprenez que cette enfant m'appartient, et que rien ne peut m'empêcher de la prendre.

Il saisit la mère par un bras, et voulut l'arracher d'auprès du berceau.

Elle se cramponna après lui.

— Monsieur, — dit-elle, — ce ne peut être qu'une abominable plaisanterie... Non, vous ne ferez pas cela... C'est impossible! Il y a des bornes... même à la vengeance !

N'avez-vous donc pas été assez infâme avec moi ?

Que vous avais-je fait, pour que vous vinssiez me prendre, jeune fille ignorante, dans mon couvent? — Je ne vous connaissais pas... Je ne vous avais fait aucun mal... Et vous savez quelle a été votre conduite envers moi... comment vous me traitiez... avec quel dédain, avec quel mépris... vous m'aviez condamnée à n'être qu'une chose, un objet inerte, dans votre ménage... Je vous faisais riche par ma dot... et vous faisiez de moi la plus misérable des créatures et la plus avilie des épouses...

Quand j'ai su la vérité... quand j'ai su que vous étiez l'amant d'Athénaïs... de cette femme que je respectais comme une mère.,, vous ai-je gêné? — Vous ai-je dit un mot? — Je vous ai laissé ignorer que je possédais votre secret... Je me suis retirée de vous... il est vrai... mais vous n'y teniez guère, n'est-ce pas ?

Ah! j'ai pris un amant, direz-vous! — C'est vrai ! — Mon cœur et ma chair s'étaient révoltés... J'étais jeune... J'avais à peine vingt ans... J'avais besoin de vivre, moi aussi; d'être femjiie, moi aussi ; d'aimer, moi aussi.

Est-ce que vous n'aimez pas, vous ? — Est-ce que vos amours n'étaient pas adultères, à vous aussi ? — Est-ce que vous croyez que j'avais la force et le courage de ce long suicide que vous trouviez si naturel de m'imposer? — Est-ce que vous croyez que cela était possible? — Est-ce que vous ne comprenez pas que cela était contre nature? — Etais-je une statue?

Si vous aviez été pour moi un mari... un mari quelconque. .. même infidèle... Si vous m'aviez aimée^ ne fût-ce qu'une heure,

au début, ou seulement e.stiiuce, ou .seulement traitée en créature inlelligente et sensible... je ne vous aurais pas trompé... je vous le jure...

J'étais honnête... Le vice me répu£?ne...

Je me serais contentée de peu...

La maternité m'eût donné le reste... Mais rien! rien que l'insulte voulue, que l'outraoe calculé !...

Je ne devais pas vous tromper, néanmoins, direz-vou-s encore... vous ridiculiser... vous mentir... Ah ! monsieur, si le mariage n'était pas une prison fermée... d'où l'on ne peut jamais sortir, la tête haute, par la grande porte... croyez-vous que j'aurais fait ce que j'ai fait? — Non... m.us vous savez bien... qu'une fois qu'une jeune fille a dit : « Oui )> — sans savoir à quoi elle s'engage, sans connaître l'homme à qui on. la livre,., sans prévoir les suites do son action... il n'y a plus pour elle de ressources ni de moyens de revenir sur ses pas...

Et, d'ailleurs, ne vous êtes-vous jjas assez vengé ? Eussé-je commis tous les crimes, l'expiation n'est-elle pas suffisante ? — N'y avez-vous pas ajout*'' tous les raffinements déjà? Ne m'avezpas avilie, encore, d'autre sorte... Rappelez-vous à quel degré d'abaissement vous m'avez contrainte, un jour, dans votre cabinet... lorsque j'allais vous demander grâce... pour lui... puis \ous m'avez jetée à la rue comme une fille de ruisseau...

Elle s'arrêta, le sang remontait à son visage.

— Oh! cela... c'était infâme de votre part... mais je l'avais mérifé... car j'avais été lâche... non pour moi... mais pour lui... car, en bonne justice, si l'un de nous deux devait se traîner aux pieds de l'autre, implorer un pardon,, . c'est vous, ce n'est pas moi...

J'ai aimé... J'aime!... Je n'en rougis pas!... Vous êtes là, devant moi, riche, honoré, heureux... Lui, il est là-bas, dans la nuit, dans le froid, pauvre, méprisé, écrasé. Et pourtant l'honnête homme et le grand cœur — c'est lui... le misérable, c'est vous !... Oui, vous ! vous ! — Ah ! j'en ai assez, à la fin !... Et il faut que mon cœur s'ouvre... que je me redresse... que chacun se remette à sa place... que j'arrache de votre visage son masque de fausses vertus et d'hypocrisies, que je vous dise ce que je

su L'ENFANT DE L'AMANT

sens !... Je vous méprise... vous me faites horreur! C'est moi, moi, lu femme adultère, qui vous juge et vous maudis, vous, vou-', le mari !

L'exaltation s'emparait d'elle.

La fièvre brillait dans ses yeux.

Sa tête s'égarait sous le choc de tant de coups répétés et si atroces.

— Madame. — reprit M, D.ilifroy, sans s'animer, — -maintenant que vous avez fini de parler, veuillez me lâch-T le bras et vous retirer. — Je ne suis pas venu pour discuter avec vou-... Je suis venu, armé de la loi, pour fairo triompher mon droit. — Je vous laisse votre amant, vous le savez bien, et je vous le laisserai... jusqu'au bout. — Mais vos enfants sont à moi. — Je ne supporterai pas qu'ils restent entre vos mains et les siennes. — Allons, écartez-vous !

— Non I — Je suis la n;ère. — Liés n'est pas à vous. — Vous me tuerez avant d'y toucher.

— Madame !

— Vous m'avez déjà pris Emma. — Vous éti^'Z son père... J'ai subi ce déchirement. — Maurice est le père d'Inès... Vous ne la lui volerez pas !

Il la repoussa brutalement, si brutalement, que la pauvre femme, épuisée par tant de privations, brisée par cette lutte audessus de ses forces, torturée d'une angoisse inexprimable, tomba sur les genoux.

La figure de M. Dalifroy était si froidement résolue, on y lisait si bien une décision (|ue rien n'avait ébranlée, que la terreur reprit le dessus chez Andrée.

Son ( xaltation factice avait disparu et la laissait plus faible.

Elle était malade, d'ailleurs, usée par de loiigues souffrances physiques et morales... Elle nourrissait.

Son courage l'abandonna, elle eut recours à la prière, comme il arrive à tous les désespérés qui sentent qu'ils ne peuvent plus compter sur eux-mêmes et que la puissance de lutter les quitte.

— - Pourquoi me prendre ma fille? — balbutia-t-elle. — Vous ne l'aimez pas... vous ne pouvez même que la haïr... Que voulez-vous en faire ?

— Cela me regarde !

— Mais elle sera un embarras, une gène pour vou-... Voyons, monsieur, je vous en conjure, par ce qu'il y a de plus sacré au monde...

Il secoua la lête.

— Vous dites que c'est la loi... Y a-t-il donc une loi si abominable qu'elle permette qu'on arrache l'enfant qu'elle nourrit à la mère ?... Non... cela ne peut être... Et puis, enfin, elle a un père... Il l'a reconnue... Elle est à lui... Ah ! vous ne saviez pas cela !

Elle eut un éclair de joie et d'espoir.

— Je le .sais parfaitement. Mais il n'avait pas le droit de la reconnaître... Cette reconnaissance est nulle, illégale... Je n'ai qu'à faire constater que vous êtes sa mère... Or, encore une fois, les enfants d'une femme mariée sont les enfants de son mari, à moins qu'il ne les renie... et je ne la renie pas! — ricana-t-il d'un air atroce.

— Grâce...

— Assez!

— Eh bien, emmenez-moi avec elle... alors... Je consentirai à tout... Elle a besoin de mon lait... Laissez-moi la suivre comme nourrice... comme vous voudrez... mais je ne l'abandonnerai pas... Non I non! Vous la haïssez... si vous la prenez... c'est pour la perdre... pour continuer sur elle la vengeance commencée contre ses parents...

Il eut un sourire.

Elle bondit encore une fois sur ses pieds...

— Ah ! Je comprends ! — hurla-t-elle. — Infâme! — infâme ! — Venez donc la prendre, si vous l'osez, si vous le pouvez !

Elle se rejeta sur le berceau.

Inès s'était réveillée.

Elle pleurait.

Andrée voulut la saisir, la serrer contre sa poitrine se disant : « Il ne l'arrachera pas de mes bras... 11 faudrait me tuer pour cela ! ))

Mais Marc Dalifroy avait prévu, compris le mouvement !

Il s'élança violemment entre le berceau de l'enfant et sa

femme, saisit le bras qu'elle étendait, tremblante, épuisée, vers sa fille, et la rejeta en arrière.

Le pied lui glissa, ses forces la trahirent de nouveau. Elle tomba à la renverse et sa tête alla porter contre un des montants du lit de fer.

Elle poussa un cri de douleur et de désespoir, essaya de se relever... — mais elle ne le pouvait : elle se traînait, échevelée, ensanglantée, sa chemise en lambeaux, sur le carreau glacé, aveuglée, folle, ne comprenant plus rien, ne sentant qu'une affreuse douleur morale et physique à la fois.

M. Dalifroy avivait pas perdu une minute.

Se penchant sur le berceau, il avait saisi la petite fille, qui criait et pleurait aussi, se débattait comme par instinct.

Il la serra d'un bras contre son paletot, et voulut se diriger vers la porte.

Andrée avait rampé, pour ainsi dire, jusqu'à lui.

Elle le tenait par le bas de la jambe...

Disant d'une voix à peine distincte:

— Infâme I Voleur! Assassin ! — Rends-moi ma fille... Inès..

Cette étreinte le retint une demi-minute.

Mais elle se desserrait peu à peu.

Il donna une secousse.

Andrée le lâcha, et il s'élança hors de la pièce emportant:

« L'enfant de l'amant î »

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