XXVI II
CE qu'on retrouve chez soi, après six heurrs d'absence
La lanterne sourde avait échappé à M. Dalifroy, pendant cette courte lutte, grâce à la précipitation qu'il avait mise à s'emparer de la petite Inès.
Elle était là, couchée sur le côté, qui j -tait une lumière vacillante, dont les reflets allaient éclairer le corps étendu d'Andrée, sans mouvement à présent.
La pauvre femme avait perdu connaissance.
Pas complètement, cependant, car sa poitrine se soulevait haletante, ses lèvres s'agitaient convul.sives, émettant de temps en temps des sons rauques et indistincts^ et quelques larmes chaudes s'échappaient sous ses paupières closes, mais nul autre mouvement, nul autre indice de la vie: — juste ce qu'il en fallait pour exprimer une souffrance.
Pendant ce temps, M. Dalifroy avait gagné l'escalier, qu'il descendait à tâtons, dans l'obscurité, afin de regagner la grande route et la voiture qui l'attendait.
La petite Inès continuait ses cris, frappée par le froid qui fouaillait ses membres demi-nus, arrachée à la tiédeur du berceau, meurtrie par la brutalité de ce contact contre le paletot de M. Dalifroy, qui ressemblait si peu aux caresses légères dont Andrée l'entourait chaque fois qu'elle s'approchait d'elle ou qu'elle la touchait.
C'était sa rude vie qui commençait!
Ses cris qui se perdaient peu à peu dans l'eloignement, répondaient seuls aux hoquets convulsifs, aux ralements sourds de la pauvre femme étendue sur la pierre ; — et, ce dialogue inarticulé, lugubre, était le dernier échange entre la mère et la fille!
En peu d'instants, M. Dalifroy eut atteint la voiture, doi7t la portière s'ouvrit à son approche.
— Tenez, prenez ! — dit-il d'une voix basse, en portant en avant l'enfant qu'il avait tenue serrée jusqu'alors contre sa poitrine.
Deux mains reçurent le fardeau, les deux mains de madame Moulinet.
M. Dalifroy s'installa sur la banquette à ses côtés, et le cocher prévenu, évidemment, sachant d'avance ce qu'il avait à faire, tourna la tète de son cheval vers la ville, et reprit, pour s'éloigner, le chemin qu'il avait suivi pour venir.
328 L'ENFANT Di: L'AMANT
A onze heures moins le quart, il déposait M. Dalifroy, madame Moulinet et l'enfant à la gare du chemin de fer.
Inès ne pleurait plus.
Chaudement emmaillotée dans une couverture préparée d'avance et apportée exprès, elle avait fini par se rendormir aux durs cahots du fiacre, après avoir hu un peu de lait tiède et sucré, à l'aide d'un j.ibeion dont s'était munie madame Moulinet.
— Nous voici arrivés, — dit alors M. Dalifroy à sa compagne. Vous connaissez mes volontés, vous avez reçu mes ordres. — Ici, nous nous séparons. — Dans une demi-heure, vous prendrez le train qui remonte vers X***. — Moi je prends celui de Paris. — Adiuu !
Et, sans attendre de réponse, sans jeter un regard à l'innocente petite créature qu'il venait d'arracher à sa mère et de voler à son père, — au nom de la loi protectrice de la famille, — il tourna le dos à la femme qu'il avait emmenée et entra dans la salle d'attente des premières.
A onze heures précises, il montait en wagon.
Il n'avait pas perdu son temps, et tout avait marché à son gré, avec une régularité méthodique.
Cette même nuit, à l'heure où M. Dalifroy rentrait à son hôtel de la rue de Turenne, c'est-à-dire vers les trois heures du matin, le pas d'un homme résonnait, de nouveau, sur la croûte de terre durcie par la gelée de la grande route, se dirigeant vers la masure où venait de se passer le drame que nous avons raconté dans le chapitre précédent.
Cet homme était à pied, et nulle voiture ne l'attendait.
11 marchait le dos voûté, la tête penchée, la poitrme rentrée, les|mains dans ses poches, offrant le moins de surface possible aux âpretés du vent d'est, qui recommençait à souffler avec plus de violence.
Maigre, efflanqué, grelottant, il avait la démarche fatiguée... et pourtant, il se pressait.
Parfois même, il essayait de courir, soit pour se réchauffer, soit qu'il eût hâte d'arriver; mais il devait bien vite reprendre
Andrée, Andrée ! réponds-moi... Reviens à toi. Il est impossible que tu
SOIS morte ! (.Page 332.)
une allure plus calme^ la course le faisant haleter sacs lui procurer aucun surcroit de chaleur.
Sa main dans la poche de son pantalon presque à jour, sous lequel sa peau bleuissait, semblait palper quelque chose avec saàsfaction.
4^"--- Liv. l'r.hie graiuUe de i'ÈLEyJTEUR RÉPUBLICAIN.
C'était un peu de mounair', neuf francs, en une pièce de cinq francs, d-^ux pièces de viBgi sous, une pièce de cinquante centimes., le reste en billon.
Il avait obtenu qu'on lui payât sa semaine, tout de suHe au lieu de le faire attendre, jusqu'au soir du lendemain , un samedi, on se le rappelle.
Ce [)eu d'argent^ en sa possession^ lui causait visiblement une sorte de joie, c^r il le serrât, le palpait de ses doigts maigres, le comptait et le recomptait au toucher.
Enfin il arriva devant si maison.
Elle étnit plongée dans une complète obscurité.
Cependant^, son œil dirigé vers la fenêtre du premier , qu'il cotiDaifcsait trop bien, pour ne pas la distinguer, même dans les ténèbres, devint humi-ie, » t ses lèvres murmurèrent :
— Tout ce que j*aime est là !
Comme si la fatigue l'avait abandonné au seuil de la maison ; comme si le froid avait cessé d' ngourdir ses musclas et d'ankiloser ses articulations , il grimpa légèrement l'escaiier de bois, en éviiacit de faire trop de bruit.
Arrivé en haut, il trouva la première porte ouverte.
Cela ne l'étonna pas trop.
Il pouvait avoiroubliè 'ie la fermer en partant, ou le vent qui faii^ait rage, cette nuit-là, pouvait l'avoir rouverte.
La serrure était si mauvaise.
Il traversa la pièce d'entrée et trouva la seconde porte ouverte.
Pour le coup, il fut surpris, plus que surpris... profondément inquiet, et son cœur se serra.
Qu'estHîe que cela voulait dire?
Était-il possible qu'Andrée dormit si profondément qu'elle ne s'en fût pas aperçue ?
Le vent gémissait là dedans, aussi à l'aise que sur la grande route...
Mais il y avait de quoi tuer Andrée et Inès !
Il avait peur.
Il s'avança à tâtons.
Ua silence de mort régnait autour de lui.
Bien qu'il teadit l'oreille, qu'il re itit sa respiration, nul bruit annonçant, li présence d'un être vivant n'arrivait jusqu'à lui.
Et, pourtant, il connaissait bien le m-irniDre doux du souffle de la jeune (emme, quand il rentrait au milieu de son sommeil.
Que de fois il l'avait é'-outé, pendant plusieurs minutes, sans oser bongf^r, de peur de l'éveiller, heureux d« se dire:
«Elle est là! elle est à moi! — Quand elle m'entendra, quand j'aurai allumé la bougie, la première choseque je verrai, ce sera f^on sourire ! »
Ce simrire de lafe nme aimante et aimée qui, pourlui, parfois, effaçait le souvenir de ses plus atroces angoisses et le reposait de tontes ses fatigues!
— Andrée l flt-il à voix basse.
Pas ''e réponse.
— \Tid ée ! Andrée ! — répéta- t-il plus haut, le front baigné d'u e sueur froide.
Même silence.
Le cœur serré comme dans un é^au, la gorge brusquement séchée. d'une main tremblante, il f )uilla dans sa poche, en tira une allumette, la frotta, et apercevant la bougie sur la table^ il parvint à f ire de la lumière.
Alors il regarda.
D'-ibord il i,e vit rien.
Sa vue était fort trouble... puis son regard s'était porté .vers le lit.
Vide!
Il ne voulut pas en croire s^'s yenx, et s'élança du côté de la couche po r s'assurer mieux...
Mais sou pied renconxra un obstacle.
Ainsi arête, il se pencha.
C'était le corps d'Andrée, — d'Andrée semblable à une morte, qui n'ava't même plus ce râle que nous avons signalé au moment oii M. Dalifn^y s'était enfui avec l'enfant.
Maurice poussa un cri et se jeta sur ce corps, le ta ant de ses mains glacées.
332 L'ENFANT DE L'AAîANT
Le corps était plus froid que sps mains. S^-s cheveux se dressèrent sur sa tête.
— Elle est morte, — pensa~t-il. — Pourquoi? Que s'est-il passé ?
Il lui sembla qu'il allait mourir aussi, — et certainement son cœur cessa de battre dans sa poitrine pendant quelques secondes.
Mais cela ne dura pas.
Il se redressa, saisit le corps de la jeune femme dans ses bras, la porta sur le lit» l'y étendit, couvrant ce corps de tout ce qu'il trouvait sous sa main, du drap, de la robe de laine noire, puis de sa propre redingote, ne sachant ce au'il taisait, agissant sous l'impulsion du pur instinct.
Alors il s'éteodit à côté d'elle, pleurant, presquf^ fou, ne songeant qu'à une chose, c'est qu'elle était froide et qu'il voulait la réchauffer.:, lui soufflant au visag*^ son haleine tiède, lui serrant les mains, collant ses lèvres sur ses lèvres, l'appelant en disant :
— Andrée, Andrée! réponds moi... Reviens à toi. Il est impossible que tu sois morte!
Il ne pensait pas même à regarder du côté du berceau.
Il ne voyMit pas à la têle de la jeune femme la blessure ouverte par sa chute.
Il n'avait point l'idée d'aller chf r^her du secours.
D'ailleurs oti aller?
Li maison était isolée... Point de voisins, à qui s'adresser... 11 était quatre heur s du matin... Ou était en plein hiver.
r eût fallu courir la ville pour chercher un médecin... mais cela urait pris plus d'une heure... et il ne pouvait la laisser ainsi seule.
Jama s situation plus atroce s'était-elle présentée pour un homme?
Tout en es^îayant de la réchauffer, tout en la tâtant pour chercher un signe de vie, découvrir un retour de chaleur, il voulut coller sa tête contre la poitrine, afin d'interroger le cœur.
L'ENFANT DE L'AMANT 33a
Mais alors il sentit les seins de la jeune femme gonflés et plus durs que la pierre.
Ct^la acheva de l'effrayer...
EUh nourrissait .. Il avait fallu quelque bouleversement, quelque commotion violente, pour produire ce phénomène.
Cependant, il ne se décourageait pas.
Enfin, au bout d'une demi-heure, il crut sentir une légère tiédeur aux lèvres, et comme une détente do la raideur cadavérique... puis un mouvement...
Il eut une joie folie.
Mais peut-êire se trompait-il !
P.iut-êtrrî prenait.-il son désir pour une réalité.
Non ! il ne se trompait pas ! — La vie rsvenait. .. lentement, mais elle revenait.
Cela tut bien long.
Quand Andrée rouvrit enfin les yeux, il commenç?»it à faire jour. — Une lumière pâle et grise, plus triste que la tranche obscurité, se levait dans le ciel sombre, couvert de cette teinte un p'U roussâtre qui annonce la neige.
Eu voyant, ses prunelles noires, qu'il avait cru ne plus revoir, Maurice partit en sanglots.
— Andrée! Andrée ! — C'est moi ! C'est Maurice ! — balbutia-t-il d'ue voix étrang.ée. — Regarde-moi., Ne me reconnaistu pas ?
La jeune femme fixait sur lui ses grands yeux encore vagues et obscurcis.
Toula coup, elle tressaillit., fit un mouvement brusque.
— Là ! là ! — dit-elle d'une voix faible et agitée en même temps.
El elle es^aj'a't de montrer le berceau. Maurice comprit le geste, en suivit la direction. Le berceau était vide.
Il avait oublié sa fille.
Il t^e redrossa effaré !
— Inès ! — dit-il... — Où est-elle ?
— Il l'a piisu I
— Qui ? — Qui a pris no»re enfant ?
— Lui ! lu) ! mon mari !
Et elle retomba sur le lit, les yeux renversés, montrant le blarc. — Ses dents claquaient, d'affreux frissons secouaient tout son corps.
Mainte' ant le froid ft la pâlf'iir avaient disparu — Son corps brûlait. — Son visage s'empourprait... ses lèvres sèches commencnifut à se fendiller...
— A boire ! murmura-t-elle.
Maurice ne disait plus rien.
Il regardait tour à tour sa femme agonisant et le berceau vide.
Sa main s'était levée et il avait firononcé un serment silencieux, coaime si aucune parole, aucun son humain n'eût pu ren<ire ce qu'il éprouvait.
— A boire ! répéta Andrée.
— Oui, oui, ma chérie ! — fit-il enfin.
Il alla, livide et trébuchant, jusqu*^ la cheminée, prit la carafe, emplit h demi un verre et revint près de la jeune femme.
Mais, avant d'aller à elle, il avait vu sa fijure d^us la petite glace de treize sous, et c'était à peine s'il s'était reco'mu : — ses cheveux, depuis le moment de sa rentrée, avaient blanchi ainsi que sa barbe devenue grisonnante.
Il se fit Teffet d'un vieillard.
— Tiens, b ds ! — riit-il leistement.
La malheureuse avala une gorgée, puis se tordit avec douleur. — C tte eau glacée lui faisait mal.
Son soiifflrt sortait eu sifflant. — Llle étouffait.
— Ah ! m'>n Dieu! — s'éoria-t-U tout à coup, comme s'il sortait d'nn rêvH. — Un médecin avant tout, il faut un n.édecin... Il faut la sauver... la guérir... A[)rès... nous verrons !
— Oui, oui, un médecin ! — soupira-t-elle par un dernier effort.
Il se pencha vers elle.
— Atiends-moi ! — Je cours et je reviens î — Oh ! Andrée, ne meurs pas. — Reste là... ne bouge pas... Le temps d'aller... Attends ! Attends !
Il posa un baiser dés^'spéro sur le fiont brûlant de sa maîtresse, et tel qu'il était, en manches de cheraisn, tête nue, comm • un fou, il s'élança hors de la pièce répétant à la façon d'nn mouomane :
— Un médecin... oui, un roédecin... d'abord... Ne bouge pas... Attends ! Attends î
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