LA BOURSE OU LA YIE
Maurice Aubin avait subi, depuis deux ans, trop de coups répétés, pour que cette dernièfe catastrophe, s'ajout nt à toutes celles qui l'av'aient précédée, ne brisât pas son cerveau ssurmeué.
C-^'t homme avait horriblement souffert, et, à certains égards, peuL-ête, plus qu'An irée elle-même.
Il avait vu son avenir, ses plus légitimes ambitions, s'engloutir l'-ntement, mais sûrement.
Il avait vu, pf^u à pi u, tout ce qui fait l'existence de l'homme, lui échHpp^-r, en le déchirant, comme si on lui avait arraché autant de lamheaux de chair.
La misère était venue, atroce; mais, avec la misère, toutes les humiliations et toutes les hontes.
Se sentir quelqu'un ! — se sentir une intelligence, une valeur morale, et déchoir jour par jour, heure par heura, miuute par minute, au milieu d'une lutte impuissante et obs -ure, c'est là une des tortures les plus insupportables et les plus raffinées.
P.'tit à pf^tit, il s'était resserré sur lui-même, comme ces régiments décimés par le feu, qui finissent par ne plus former qu'un
peloton, puis qu'une poignée de combattants désespérés, sachant qu'ils vont mourir, et n'ayant qu'une idée : vendre chèrement la vie qu'ils ne peuvent sauver.
11 s'était donc concentré sur deux sentiments uniques : — son amour pour Andrée et son amour pour sa fille, pour Inès : deux amours qui ne faisaient guère qu'un seul et même amour.
Peu à peu le reste avait disparu.
De ses rêves de gloire et de supériorité, il avait ïait litière ; — de ses désirs de bien-être aussi.
Qu'Andrée lui restât, que leur enfant fût auprès de lui ; et, pourvu qu'il pût leur apporter, chaque jour, le pain nécessaire à leur existence, il s'enfermait dans une sorte de résignation larouche, s'interdisant de regarder au-delà, — ou même d'en avoir la simple pensée.
Lui, il n'existait plus, pour ainsi dire, à ses propres yeux : — elles, — la mère et le bébé au berceau, — c'était désormais tout son horizon.
Et voilà qu'on lui volait sa fille !
Et voilà qu^il trouvait ia femme agonisante, terrassée par quelque maladie foudroyante.
C'en était trop !
Le dernier ressort se brisa.
Près de la jeune femme, il avait pleuré comme un enfant, ré, étant machinalement les mêmes mots, subissant une impulsion que sa volonté ni sa raison ne dirigeaient plus.
Il fallait un médecin, il fallait la sauver. . 11 partit là-dessus, tel qu'il était, à demi vêtu, ne songeant point qu'il la laissait, seule, en proie à la fièvre, peut-être au délire; ne se demandant pas comment il trouverait un médecin, et le médecin trouvé, comment il se procurerait les remèdes, les mille choses nécessaires, pendant une maladie longue et dangereuse.
Une fois sur la route, son maigre corps fouetté par la bise et la neige qui commençait à tomber et s'accumulait sur sa chemise, aux épaules, près du cou, aux avant-bras, sur sa tête nue aussi, il marcha droit devant lui, avec l'allure d'un animal
Il saisit une longue bourse qui était pleina et s'enfuit. (Pdge 3k3.)
aflfolé, poursuivi par les chasseurs, et qui entend sur ses talons les aboiements de la meute déchaîiiée.
Il allait, il allait toujours, continuant de répéter sans cesse, avec la monotonie de l'idée fixe :
« Un médecin, il faut un médecin ! »
43'"« Liv. Frime yratuile de L'ELECiEUR R^PLBLICAIX,
Mais la route était longue jusqu^à la ville, et, malgré la fièvre qui le dévorait, le froid fit son office, en calmant un peu l'agitation de son sang et la surexcitation de ses nerfs.
Tout à conp, il s'arrêta.
— Et de l'argent? — se dit-il.
Il fouilla dans sa poche, et en ramena les neuf francs qu'il avait r^'çus, quelques lieures auparavant, et qu'il rapportait intacts chez lui.
Neuf francs î
Pendant cinq minutes, il les compta et les recompta, l'air hébété, avec une attention stupide, comme si, à force de compter, il pouvait augmenter la somme.
Neuf francs ! — pas même de quoi payer la première visite et le dérangement du médecin.
Alors, seulement, il comprit la réalité exacte, qu'il n'avait pas même entrevue, d'abord assommé et anéanti par l'horreur de son désespoir.
Le bon sens lui revenait.
La vérité lui apparut.
Cette vérité, c'était qu'il n'avait point les moyens de soigner Andrée... qu'elle allait mourir de froid, si elle no mourait de sa maladie, là-bas, toute seule, dans cet épouvantable chenil, oii il l'avait laissée.
Comment la soigner sans travailler ?
Comment travailler en la soignant?
Et, d'ailleurs, était-ce avec ce qu'il gagnait, à peine suffisant à les empêcher de crever tout à fait de faim, qu'il pouvait faire face aux frais d'une maladie ?
La tête, un instant, lui tourna.
Il avait le vertige.
Il la voyait se débattant dans son lit, dévorée par la soif, en proie au délire, l'appelant en vain, n'ayant qu'un peu d'eau glacée pour se désaltérer...
Trois fois, il retourna sur ses pas pour courir près d'elle.
Trois fois, il s'arrêta.
Non, c'était impossible ! —Il ne pouvait revenir àson chevet...
sans lui apporter quelques secours... les mains vides... ainsi qu'un lâche ou qu'un impuissant... pour pleurer à ses côtés, entendre ses plaintes... se tordre les mains, et assister inerte à son agonie.
Et c'était un homme, — M. Dalifroy, — qui était l'auteur de tout, dont la vengeance, savamment combinée et poursuivie avec une froide férocité, Is avait réduits à une semblable extrémité.
Oh ! cet homme... il le punirait !
Avec quelle joie, il le tuerait, ce voleur d'enfant, qui, après lui avoir pris son pain, lui prenait la vie d'Andrée, les caresses innocentes d'Inès, de sa fille.
Pour un moment, cette idée de punir, de se venger à son tour, lui et les siens, de briser le couteau qui le faisait saigner depuis si longtemps, domina sur tout le reste, — l'effaça.
D'un bond insensé, il reprit sa course, se disant qu'il le poursuivait, qu'il allait l'atteindre, l'étrangler de ses mains.
Puis, il s'arrêta de nouveau.
Cela était fou. — M. Dilifroy était à Paris, hors de sa portée, et ce n'était pas en le tuant qu'il guérirait Andrée.
— Si elle meurr, — pensa-t-il, n'ayant plus rien à perdre, plus rien à espérer... alors, oui, je le frapperai ce misérable.... mais, d'abord, il faut sauver Andrée.
Il continuait de marcher vers la ville.
Déjà il avait rencontré quelques rares passants qui, le regardant avec étonnement ou avec terreur, s'éloignaient de lui.
Les uns le prenaient pour un fou, — et ils ne se trompaient guère ; — les autres pour un ivrogne.
— Que je suis bête ! — se dit-il t)ut -à-coup. — Je mendierai... je tendrai la main. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt? — Parce que cela me coûtait trop ! Qu'importe ?
Je vais entrer dans unemaison... Je raconterai mon histoire... Je trouverai un bon cœur... Avec cinq cents francs je pourrais lui donner tout ce dont elle a besoin... du feu... des remèdes. .. des visiti s d^ médecin... rester près d't lie... Oui, c'est cela!... c'est bien simple !
SaraisoQ s'égaraitde plus en plus...
Justement, il passait devant une maison d'aspect propret, et qui annonçait un certain bien-être.
Non loin, on apercevait le commencement du faubourg de la ville.
Sur le pas de la porte, une jeune femme accompagnait un homme qui s'apprêtait à partir pour ses occupations de la journée.
Il s'approcha, l'air honteux, la rougeur au front.
— Monsieur, — dit-il, — d'une voix saccadée, — ma femme se meurt... j'ai besoin d'argent...
La femme, en l'apercevant tel qu'il était, à moitié nu dans la neige, les cheveux collés au visage par l'humidité, les joues caves, les yeux injectés, poussa un cri de terreur et fit le mouvement de rentrer.
L'homme se retourna et le regarda avec colère.
— Allez-vous-en! — lui dit-il brutalement. — Je n^ai rien pour vous !
— Monsieur, répéta Maurice, — écoutez-moi...
— Ah ! c'est insupportable! — Comprend-on que la police laisse errer de pareils vagabonds!
— Monsieur! — dit encore Maurice, passant sans le savoir de la prière à la menace, ou en ayant l'air, tant il souffrait, tant il savait peu ce qu'il disait et ce qu'il faisait.
— Prends garde ! — Viens ! Rentre ! — s'écria la jeune femme l'air effrayé.
Elle tira son mari avec force.
Il avait peur aussi, évidemment, car il se laissa faire, et la porte de la maison se referma violemment devant Maurice, qui resta, là, immobile et comme changé en statue.
— Ah ! c'est ainsi ! — dit-il enfin, en grinçant des dents, les poings serrés, effrayant, et complètement hors de lui.
Il s'éloigna lentement, avec un aspect de bête fauve, le dos courbé, le regard fuyant, la tête penchée.
Le sang bruissait à ses oreilles; il voyait rouge, et murmurait d'une voix sourde :
— Ah! c'est ainsi!... On m'a pris ma vie, on m'a pris mon enfant... Andrée m'attend... Elle se meurt... Je veux de l'argent, j'en aurai!
Il avait gagné le milieu de la route, et marchait devant lui, sans rien voir, sans rien entendre.
Tout à coup quelque chose d'énorme se dressa devant lui... Il sentit quelque chose de chaud et d'humide qui lui brûlait le visage.
— Gare donc, animal î — cria une voix, et un coup de fouet cingla ses chairs sous sa mince chemise.
C'était une voiture qui allait l'écraser, et dont le cheval, arrivé sur lui, lui soufflait son haleine dans la figure.
Sous la douleur, sous l'insulte, devant le danger, il vit clair.
Au lieu de se jeter de côté, il se jeta aux naseaux du cheval, se laissant traîner par lui, pendant quelques mètres, ivre, fou furieux.
— Lâcheras-tu, coquin, animal! — répétait une voix menaçante et grossière, et les coups de fouets pleuvaient sur ses membres amaigris.
Mais Maurice ne sentait plus rien, au plutôt, ne sentait de la douleur que ce qu'il en faut pour exaspérer i'exaltati n.
Cramponné au cheval, il le serrait avec une force surhumaine.
Le cheval, enfin s'arrêta.
— Attends ! attends ! bandit ! coquin ! — hurla la voix, et, au même instant, un homme en blouse, :in de ces propriétaires paysans qui ont champs au soleil, bois taillis sur la hauteur, vigne sur le coteau, blés dans la plaine, cheval, voiture, paletot sous la blouse — et rouleaux d'or dans une ceinture de cuir, se jetant en bas du véhicule, s'avança sur lui, le manche de son fouet levé.
Maurice abandonna le cheval pour se jeter sur celui qui l'attaquait.
Il y eut une lutte formidable entre ce solide gars de la campagne, et ce fou, affamé et désespéré, que la congestion cérébrale rendait terrible.
Enfin le fou l'emporta.
L'homme resta étendu sur la route, à demi-étranglé, aux trois quarts assommé.
Maurice, sans s'en inquiéter, avec la lucidité de ces crises, bien qu'il ne se rendît plus compte de ses actions, depuis longtemps, le fouilla, saisit une longue bourse qui était pleine et s'enfuit.
Mais la lutte se passait aux portes de la ville.
Elle avait eu des témoins.
Maurice, qui ne se dirigeait plus, et fuyait droit devant lui, ne tarda pas à être happé au collet.
Trois ou quatre personnes se jetèrent sur lui.
Il en terrassa deux, se défendit comme une bête fauve, jusqu'au moment où, accablé par le nombre de ceux qui survenaient, il tomba enfin sans connaissance.