‹ L'enfant de l'amantChapitre 4 sur 69 · REVELATION · texte numérisé non relu

REVELATION

Nous avons dit que tout le monde était parti, sauf M. Dalifroy.

C'était une erreur.

Une jeune fille, qui paraissait vingt ans tout au plus, était restée là, elle aussi, et M. Dalifroy l'aperçut en rentrant dans le premier salon, après avoir accompagné le commissaire de police jusque sur le palier de Tescalier, pour lui faire sans doate ses dernières recommandations.

Cette jeune fille, en riche toilette de bal, s'était tenue à l'écart, pendant toute la scène que nous venons de rapporter.

Elle avait un type assez remarquable.

Grande, avec de longs traits et le nez légèrement busqué, le front étroit .et bas ; ses yeux d'un gris pâle, brillaient comme des yeux d'émail, sous la ligne de ses sourcils très rapprochés l'un de l'autre, très fournis et beaucoup plus foncés que les cheveux d'un châtain clair.

Cette raie sombre coupant, pour ainsi dire, la figure en deux, donnait quelque chose de dur à l'expression de son visage, du reste, régulier et agréable, lorsqu'elle souriait.

Elle avait, en efJet, une bouche charmante et de jolies dents qu'elle montrait volontiers.

Admirablement prise, dans sa taille élevée, sans exagération, et bien que toute jeune encore, sa poitrine était développée, ses épaules et ses bras ouatés de chair blanche,

A l'analyser, elle devenait séduisante.

Au premier regard, au contraire, la ligne sombre des sourcils, l'éclat étrange des yeux, le gonflement presque continu des narines mobiles, causaient une vive impression qui n'était pas tout d'abord sympatliique, bien que sa beauté restât indiscutable.

Debout, le coude appuyé sur l'angle d'une cheminée, elle semblait absorbée dans une profonde préoccupation, regardant devant elle, sans voir, ou sans paraître s'intéresser à ce qui l'entourait.

Cependant, au bruit des pas de M. Dalifroy, elle tressaillit, et son regard se porta vers le magistrat.

Lui, de son côté, s'avançait vers elle.

En les voyant ainsi l'un près de l'autre, il devenait impossible de ne pas être frappé par un certain air de famille qui les unissait.

C'étaient, au fond, les mêmes traits et les mêmes formes allongées, la même couleur des yeux.

Seulement, l'âge et le charme féminin séparaient la jeune fille du vieux juge d'instruction, et la faisaient ravissante avec les mêmes éléments qui le rendaient si antipathiqua et si menaçant.

— Est-ce que nous ne parton.s pas, mon père ? — dit-elle d'un ton soumis et froid.

— ■ Je suis obligé de rester, Emma, — répondit-il. — 11 faut

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que je parle à madame de Séverin, que jo veille à l'enlèvement et au transfert du corps de la victime, qu'on va venir chercher tout à l'heure. Cela me prendra du temps. Il est tard. — Retirez-vous avec Marguerite, qui attend dans l'antichambre. La voiture est en bas.

Mademoiselle Emma Dalifroy, puisque c'était elle, s'inclina, s:ms observation, et se dirigea rapidement vers l'antichambre, où la vieille Marguerite, femme de confiance, depuis longtemps au service de M. Dalifroy, aida sa jeune maîtresse à couvrir ses épaules d'une chaude et élégante sortie do bal.

Pas un regard tendre, pas un geste affectueux, n'avaient été échangés entre le père et la fille.

Dès qu'elle fut sortie, M. Dalifroy, traversant les vastes pièces de réception, en habitué de la maison, alla frapper à une porte couverte d'une tenture épaisse ; puis, sans attendre de réponse, tourna le bouton et pénétra dans une petite chambre richement meublée, où madame de Séverin s'était réfugiée, dès qu'elle s'était sentie libre.

Cette chambre avait des airs de coquetterie raffinée et un peu voluptueuse, qui étonnaient chez une femme de l'âge de madame de Séverin, veuve et vivant dans un monde officiel de magistrats sévères et de fonctionnaires publics, ayant un certain vernis de cléricalisme.

Un lourd tapis s'étendait sur le parquet. Les murs étaient couverts d'une épaisse étoffe de satin broché couleur vieil or.

Les meubles étaient bas et doux; l'atmosphère tiède et parfumée.

Il est vrai que ce réduit ne s'ouvrait guère aux profanes, et que madame de Séverin n'y admettait qu'un petit nombre d'intimes, hommes ou jeunes femmes.

Lorsque M. Dalifroy y pénétra, la maitresse du logis, qui s'était jetée sur une chaise longue, près de la cheminée, en face d'une élégante psyché, se leva brusquement.

— Est-ce fini ! — s'écria-t-elle. — Ah ! quelle horrible soirée... et quel affreux scandale !

— Si le service de votre maison était mieux fait, — répliqua-til, — cela ne serait pas arrivé, du moins, chez vou j.

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C'était notî^é fiïs

— Comment cela?"^— répoiAdit la daw.e d'un toii aigre et irrité. — Vous allez voir qiic'be'^eru ma faute, si une coquine assassine chez moi un pauvre garçon que je connaissais à pei:ie.

— Sans doute; car cette coquine, comme vous dites, n'aurait

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jamais dû y pénétrer, puisque vous ne l'aviez pas invitée, puisque vous ne la connaissiez pas.

— Allez toujours ! Des reproches maintenant ! Prenez-vous en à mes domestiques... qui n'ont pas exercé la sarveillance qu'ils auraient dû exercer.

— C'est bien ce que je ferai tout à l'heure, en les interrogeant sévèrement; il est évident que l'assassin n'a pu pénétrer ici que par la bêtise ou la complicité d'an de vos serviteurs.

— Complicité! — ré])éta madame de Séverin fort irri éj.

— Très probablement. Cette jeune fille a dû donner un nom pour qu'on l'annonçât; et elle n'a pas dû venir seule. — Quelqu'un, j'en suis certain, Ta accompagnée, — homme ou femme; homme plutôt, — ajouta-t-il en réfléchissant ; — car j'ai remarqué avec quelle attention elle regardait les hommes qui défilaient devant elle, sans s'occuper presque des femmes. Cet homme a dû s'enfuir, le coup fait, avant que j'aie eu le temps de donner l'ordre de ne laisser sortir personne.

Or, vos domestiques devaient avoir la liste de vos invités, en savoir les noms et ne recevoir que ceux...

— Mais ils l'ont, cette liste, — interrompit madame de Séverin, — et, de plus, chacun des hôtes de la soirée devait remettre sa lettre d'invitation. Cela se passe toujours ainsi, quand on reçoit tant de monde.

— C'est bien. Nous retrouverons alors les lettres d'invitation. La justice vérifiera cela soigneusemeut.

— Ah! vous aviez bien besoin de me présenter ce jeune homme, de me le recommander, de m'engager à le pousser dans le monde, de toute mon influence, comme si cela me regardait, et comme si vous n'aviez pas le bras assez long pour lancer vous-même vos protégés. Il aurait peut-être été assassiné, mais il ne l'aurait pas été chez moi !

— Athénaïs, — fît M. Dalifroy, d'une voix basse, en se rapprochant d'elle, et en lui saisissant les deux mains, — j'avais mes raisons pour cela.

Athénaïs le regarda avec un peu d'étonnement; puis, ramenée à un autre ordre d'idées par le changement d'accent du magistrat, elle reprit avec un geste d'humeur :

— Je ne sais ce que vous avez ce soir. — Pourquoi m'avezvous forcée de rester près de ce corps?

Elle eut un frisson.

— Parce que c'était votre place!

— Ma place ! Jolie place pour une femme nerveuse comme je suis. — Après tout, il ne m'était rien, ce malheureux, et, en toute autre circonstance, sa mort m'eût laissée fort indifférente,

— Avez'vous prié, ainsi que je vous l'avais dit ? — ajouta-t-il plus sévèrement.

— Prié ! — répéta-t-elle. — Qu'est-ce qui vous prend"? Est-ce que vous allez avoir une de vos crises de dévotion ? Certainement, je suis dévote, moi aussi, à mes heures... si on n'avait pas 1. foi, la vie serait insupportable, mais je vous assure que je n'étais guère en train de prier.

J'avais bien assez à faire de ne pas m'évanouir... et j'avais trop hâte de quitter ce spectacle affreux...

Je suis restée parce que je sais qu'il faut vous obéir, quand vous parlez avec un certain regard, et avec une certaine voix... et que j'ai pensé que vous aviez un motif...

— Oui, j'en avais ua.

— Eh bien, je serais heureuse de le connaître enfin; car, réellement, ce soir, vous êtes insupportable, Marc, et vous n'avez aucun ménagement pour moi... Je suis pourtant assez malade, allez !

— Savez-vous qui est ce jeune homme?

— C'est M. Emile Rouget... votre protégé. Je n'en sais pas davantage.

M. Dalilroy jeta un regard inquiet autour de lui, se pencha encore davantage vers madame de Séverin, et lui murmura à l'orciIle :

— C'était notre lils !

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