QUI ÉTAIT LA VICTIME
A ces mots, madame de Séverin eut un violent sursaut et ss rejeta vn arrière.
— Devenez-vous fou, Marc? — s'écria-t-elle, en le dévisageant avec une véritable inquiétude.
— Jamais je n'ai eu mieux toute ma raison, AthénaLi, et vous devriez savoir que je ne parle jamais à la légère.
— Mais, — balbutia la dame, frappée de l'air grave et parfaitement rassis, eu effet, de son interlocuteur, — ce malheureux enfant est mort au bout de quelques mois.
— Je vous l'ai affirmé, oui.
— Eh bien ?
— Eh bien, je vous ai menti.
— Ah ! mon Dieu ! que dites- vous là?
— La vérité.
— Voyons, Marc, expliquez-vous clairement, car je m'y perds et je n'y comprends plus rien.
Pourquoi m'avez-vous dit qu'il était mort, s'il vivait; et pourquoi ne m'en avez-vous jamais reparlé ?
— Par prudence pour vous et pour moi... vous étiez mariée...
— Oh ! — fit-elle avec un haussement intraduisible de ses épaules potelées. — D'ailleurs, voilà cinq ans déjà que je suis veuve.
— Ecoutez-moi, Athénaïs, vous allez tout comprendre. — Je comptais vous révéler la vérité, un jour ou l'autre. — J'attendais le moment favorable.
Aujourd'hui, je puis, je dois tout exphquer.
Le seul témoignage de notre roman va disparaître pour toujours, et le même suaire ensevelira le corps de ce malheureux et notre secret.
Il la conduisit à un divan où elle se laissa tomber, avec une
lassitude physique et une curiosité ardente qui pouvaient passer pour de l'émotion, — peut-être même à ses propres yeux.
Toujours grave et solennel, sans que le contre-coup de ce drame eût adouci son regard froid et perçant, ou détendu les plis durs de sa bouche mince, il prit place à ses côtés, et lui dit, après une minute de silence :
— Il y a vingt-cinq ans, vous veniez de vous marier, et M. de Séverin n'étaitencore qu'un petit officier inférieur, sans fortune, et qui ne se doutait guère de la brillante position qu'il a eue depuis.
Moi je n'avais que trente ans^ je commençais à peine ma carrière, et j'étais sur le point d'épouser cette femme...
— Andrée! — interrompit madame de Séverin. — En voilà une qui n'a pas eu de chance, le jour où elle vous a connu !
— Laissons cela, répliqua sèchement M. Dalifroy, les lèvres pincées, avec un ton qui donnait le frisson. — Ce n'est point d'elle qu'il s'agit, mais de nous. Vous devîntes enceinte, pendant une absence de M. de Séverin, parti pour l'Afrique, où il avait été attaché à une mission scientifique, chargée de faire des sondages sur la frontière du Sahara et de nos possessions algériennes.
J'ai toujours admiré cette façon ingénieuse d^éloigner un mari qui pouvait gêner, — ajouta M. Dalifroy, d'un accent ironique qui fit froncer ses blonds sourcils à l'opulente Athénaïs.
— Vous m'en avez assez remerciée, à deux genoux, à cette époque ! — répliqua-t-elle aigrement.
— Cela vous permit de lui cacher et de cacher à tous les yeu votre grossesse illégale, — poursuivit-il, sans répondre à l'interruption, — et je me chargeai de faire disparaître l'enfant et de le placer en nourrice.
— Sans doute, et trois mois après, au moment où revenait mon mari , vous m'annonciez que cet enfant était mort du croup.
— Il se portait à ravir,
— Pourquoi ce mensonge, alors ? — fît-elle en se levant avec impatience.
— Pour assurer votre sécurité et la mienne,
— Je ne comprends pas, je vous le répète. Puisqu'on ignorait
sa naissance, puisqu'il était au loin, nous ne courions aucun risque,
— Vous ouljliez, Alhimaïs, qu'à cette époque vous aviez vingt ans.
Athénaïs soupira.
— Que vous étiez fort légère et fort sentimentale, et que si vous aviez su voire fils vivant, cela vous eût préoccupée. — Vous auriez voulu le voir ou avoir de ses nouvelles; et, bien que votre mari ne fût ni bien clairvoyant, ni bien... susceptible... il eût suffi d'une parole imprudente ou d'un acte irréfléchi pour nous compromettre irrémédiablement.
— Et je sais, — dit-elle ironiquement, à son tour, — combien vous tenez à votreréputalion d'homme vertueux, d'homme impeccable, d'homme immacufé ! La considération du monde, c'est votre maladie. Du reste, quand on est si féroce, si sévère, pour les autres...
— Madame, — interrompit le magistrat d'un air glacé, — je suis homme et j'ai eu mes faiblesses ; mais elles sont ignorées, et ce n'est pas à vous de me les reprocher. Avec mes opinions, mes croyances et ma situation, on doit donner l'exemple au public...
— Tenez ! — s'écria la dame, — vous m'étonnerez toujours, et, bien que je vous connaisse depuis vingt-cinq ans, je crois que je mourrai sans vous connaître. Jy comprends les hommes du type dont vous parlez. Il y en a. Je comprends les autres, ïl y en a aussi, et beaucoup. Ce que je ne comprends pa-, c'est ceux qui pèchent, comme vous, et qui ont la prétention d'en imposer à ceux qui savent le fin fond de leur vie, et à eux-mêmes, au besoin.
M. Dulifroy, habituellement jaune, devint vert, et lança à «a compagne un regard terrible ; mais il se contint, et répliqua seulement :
— Vous serez toujours une femme superficielle. Veuillez, -je vous prie, m'écouter sans m'interrompre et sans détourner surtout le sujet de notre conversation.
— Vous avez raison, — fit-elle à son tour, en se rasseya-nt." — Ce que vous m'apprenez, vaut, en effet, la peine d'être entendu.
Donc, reprit M. Dalifroy, — je vous annonças que votre
fils était mort en nourrice, et vous ne nierez pas qu'après le premier saisissement vous ne vous soyez sentie plus libre, plus dégagée dans la vie.
— C'est vrai !
— J'eus donc raison.
Cependant il faut tout prévoir. — L'enfant vivait et restait un danger. — J'aurais pu le placer aux Enfanis- Trouvés; je ne le fis pas, ayant eu l'inspiration d'une combinaison qui nous en délivrait aussi sûrement et qui lui assurait un avenir meilleur.
J'étais alors, vous vous le rappelez, petit avocat à Versailles, où j'habitais une assez belle propriété, dont j'avais hérité du chef de ma mère.
— Parfaitement.
— J'avais là un vieux jardinier et sa femme, lui âgé d'une soixantaine d'années, elle âgée de cinquante ans. — Ils n'avaient eu qu'un enfant qu'ils avaient perdu de bonne heure. — Le moment était passé pour eux d'en avoir d'autres. — Ils regrettaient toujours celui qui était mort, disant que s'ils avaient eu un fils, ils se seraient retirés; car ils avaient quelques économies, et pouvaitmt vivre tranquillement sans travailler.
Cela fit naître en moi l'idée d'un plan bien simple. Un beau matin, le vieux jardinier trouva devant sa porte, un nouveau-né...
— Ah! je devine! — s'écria madame de Séverin.
— Il le porta à sa femme, — poursuivit Marc Dalifroy, — et tous deux vinrent m'en parler. — Je leur fis comprendre que c'était Dieu, qui touché de leurs regrets, leur envoyait uu iils...
M. Dalifroy prenait insensiblement le ton d'un avocat général parlant en cour d'assises, de la religion et de la famille.
— Et qu'ils feraient un acte louable, en même temps qu'avantageux pour eux, s'ils recueillaient le pauvre abandonné, et s'ils l'adoptaient.
Je m'engagerais moi-même, en pareil cas, à subvenir aux principaux frais de son éducation.
Je prêchais des convertis.
Ils abondèrent, avec joie, dans mon sens, et l'enfant fut adopté
par eux. C'est ainsi qu'il reçut le nom d'Emile Rouget, qui était le nom de mon vieux jardinier.
Désormais, il avait une famille, et il était absolument inoffensif pour vous et pour moi.
— Et pourquoi ne m'en avez-vous pas prévenue?
— A quoi bon? Vous ne pouviez plus rien être pour lui; et, si vous aviez connu son existence, vous auriez voulu, sous une forme ou l'autre, vous en mêler, — ce que je tenais à éviter pardessus tout.
Le vieux jardinier et sa femme, la chose faite, prirent leur retraite, et retournèrent dans leur pays, où ils élevèrent l'enfant et lui firent donner une bonne éducation.
— Et vous ?
— Moi, je ne le revis jamais qu'à son arrivée à Paris.
Son père adoptif était mort, îi y avait longtemps. Il venait de perdre sa mère adoptive, qui lui avait recommandé, avant sa mort, de se présenter à moi et de me demander ma protection pour faciliter sa carrière, car il avait embrassé le barreau et déjà plaidé quelques affaires sans importance à Nancy.
D'ailleurs, il n'était pas pauvre.
Ses parents adoptifs, outre leurs petites rentes personnelles, avaient encore hérité, vers la fin, d'un parent éloigné et en bonne situation. — Emile Rouget se trouvait possesseur d'un revenu d'environ douze mille francs, et il allait faire un assez beau mariage, quand cette femme Ta frappé, tout à l'heure.
Je le voyais peu, mais je savais que c'était un garçon raifîOnnable, économe, ambitieux.
Je vous l'ai présenté, je vous ai priée de vous intéressera lui... Je me réservais de vous dire la vérité, quand je jugerais que cela ne pourrait plus avoir aucun inconvénient.
Il y eut un silence.
— Vous comprenez, maintenant, pourquoi je vous disais de rester près de lui ; pourquoi je vous disais de prier pour lui.
Votre devoir est fini.
A moi, il me reste à venger sa mort, et je vous affirme qu'elle sera venorée.
Ilffrappa un seul coup à une p.eii^e poi-te d'aspect assez misérable.
C'est moi qui serai chargé de l'instruciion de cet assassinat mystérieux, — dont je décou^ rirai le mystère, je vous en réponds, — conclut-il d'une voix soml3re et résolue, qui ne présageait rien de bon pour l'auteur du meurtre.
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