‹ L'enfant de l'amantChapitre 41 sur 69 · LE VICE EST PUNI · texte numérisé non relu

LE VICE EST PUNI

Pendant trois mois, Maurice ne manqua de rien.

Logé, chauffé, éclairé, vêtu, nourri, soigné, — il était comme un coq en pâte.

Depuis bien lon^'temps il n'avait connu un pareil bien-être.

C'est qu'il était en prison et allait passer en cour d'assises.

Son afi'aire, Yafjaij'e Maurice Aubin, avait faii grand bruit.

Une attaque sur une grande route^ aux portes de la ville !

Eepuis l'époque des Chauffeurs et des Compagnons de Jé/iu,oji n'avait rien vu de pareil dans le pays.

Toutes les histoires de brigands, à commencer par Mandrin et à finir par Cartouche^ revenaient sur l'eau.

Les commères, le soir, étaient intarissables.

Le journal de la localité^, la Vigie de*** — pauvre vigie qui ne voyait jamais venir l'abonné ni l'acheteur — avait monté de cinq cents exemplaires, tirage fabuleux, qui faisait faire des rêves dorés au rédacteur en chef, bohème parisien décavé qu'on avait expédié à **' pour y publier, chaque jour, une tartine politique, dont le quarteron lui était payé deux cent cinquante francs par mois, — le journal ne paraissant pas le dimanche.

Déjà, il entrevoyait un mariage possible avec la fille de l'imprimeur.

Mais il n'était pas le plus heureux, pourtant.

11 y avait le juge d'instruction, qui espérait la croix.

Il y avait le substitut du procureur, — qui espérait de l'avancement.

Il y avait le président du tribunal, — qui méditait son résumé impartial, et préparait ses phrases à la Joseph Prudhomme, lors de l'interrogatoire de l'accusé.

Il y avait le commissaire de police, — qui avait tenu le coupable au poste, et l'avait interrogé, le premier, une heure durant, dans son propre cabinet.

Il y avait les agents — qui l'avaient conduit à la prison et dont le journal avait cité les noms, en les appelant :

« Ces hommes humblement dévoués, dont le courage n'est au- dessous d'aucun devoir ! »

Il y avait le biigadier de gendarmerie, — qui sentait rehausser son importance et celle de ses subordonnés de toute la terreur inspirée à la contrée, par cette audacieuse attaque ! à main armée ! ! sur une grande route ! !! en plein jour !!! !

Il y avait les jurés, — que leurs femmes regardaient d'un œil plus tendre, reconnaissant pour la première fois que leurs maris comptaient pour quelque chose et pouvaient remplir une mission sociale.

Il y avait les trois principaux médecins de la ville, — qui se demandaient avec anxiété lequel d'entre eux serait commis pour étudier l'état mental de l'accusé, ce dernier ayant donné, pendant les premiers jours de son arrestation, de tels signes de

délire et d'exaltation, qu'il était impossible de ne pas le soumettre à un examen médical — pour la forme.

Ces trois disciples d'Esculape avaient déjà chacun son rapport tout prêt ; — bien qu'ils n'eussent point vu encore le sujet.

Mais, comme chacan d'eux était décidé à le déclarer parfaitement responsable, afin de ne point peiner le parquet, — chacun d'eux sachant qu'un médecin qui prouverait que l'accusé n'a pas son libre arbitre perdrait à tout jamais la confiance de la magistrature, et ne serait plus jamais appelé à bénéficier de la réclame que lui procure ladite confiance, auprès de la clientèle, — l'inspection de l'accusé n'était qu'une formalité secondaire.

Il y avait l'avocat, — qui serait chargé de défendre l'inculpé, et qui comptait bien parler seize heures de suite, dût chaque heure de plaidoirie rapporter un an de plus de prison à son client.

Il y avait exifin les reporters affamés venus de Paris, — pour faire de la copie, au compte de divers organes de la capitale.

Pendant les trois mois que dura l'instruction de cette affaire, nous l'avons dit, Maurice Aubin ne manqua de rien.

On le mit au début, à l'infirmerie, la justice paternelle ayant craint un instant qu'il ne lui « passai », comme on dit, « entre les mains » — vu son état de maigreur et d'épuisement, joint à une surexcitation cérébrale qui faisait appréhender qu'il ne devînt si absolument fou, qu'il n'y eût plus eu moyen de le condamner.

Bien qu'il ne pût être condamné à mort, l'homme qu'il avait attaqué et à moitié assommé en ayant été quitte pour garder la chambre huit jours, — il fut aussi bien soigné, et remis sur pied avec autant de sollicitude que si l'échafaud l'avait attendu.

Quand ses forces lui furent revenues ; quand la fièvre à laquelle il avait cédé et qui l'avait rendu fou pour plusieurs semaines fut complètement disparue, on commit le docteur Z... pour constater son état mental.

Le docteur Z... vint le voir, à la prison, pendant plusieurs jours, l'interrogea, causa avec lui, et fit son rapport.

Les commères avaient remis le soin de leurs propres aflaires à un autre moment. (Page 352.)

Ce rapport, naturellement, déclarait qu'il n'avait jamais vu un homme plus rassis, jouissant mieux de toutes ses facultés intellectuelles, et doué d'une iatelligence mieux pondérée.

Seulement, à ceitains signes, qui ne trompent point les hommes de l'art, notammeuT. les aliénistes expérimentés, —

44""= Liv. Prime gratuite dj t'ELECTEUR RÉPUBLICAIN.

comme était le docteur Z..., — il était facile de reconnaître que l'accusé avait un esprit de perversité très caractérisé.

« Cet esprit de perversité n'est point la folie, — continuait-il, — loin de là ! Il n'est pas rare de le rencontrer chez les grands criminels, ce qui, pour l'honneur de l'humanité, ne diminue en rien leur responsabiliié.

» Cet esprit de perversité, qu^'on remarque fréquemment chez les hommes fort bien doués du côté des facultés cérébrales, se manifeste par une propension à la ruse, par un désir coupable de tromper et d'égarer la justice. »

Suivant le docteur Z..., c'était le cas de Maurice Aubin.

La crise d'exaltation qui avait accompagné la perpétration du crime commis parl^accusé n'a\ait été qu'une comédie, habilement jouée, dans le but d'échapper à la juste vindicte des lois, ou de diminuer la gravité de sa situation, en faisant supposer qu'il ne jouissait pas de l'intégrité de son libre-arbitre, au moment où il avait tenté d'assassiner un malheureux pour lui prendre son ar-ent.

Cette comédie, l'accusé avait essayé de la reprendre plusieurs fois avec le docteur Z..., soit qu'il affectât de tomber dans des accès de sombre mutisme, — soit qu'il affectât de parler comme un véritable monomane, avec une insistance et une exaltation, qui auraient pu tromper un homme moins savant que le docteur Z..., de la concubine avec laquelle ledit Maurice Aubin vivait au moment de son arrestation.

Il y avait là un pa: ti pris de faire croire à une idée fixe ou d'attendrir les personnes impressionnables que le docteur avait deviné et déjoué au premier regard, etc., etc., etc.

« En somme, — concluait le rapport, — le nommé Maurice Aubin jouit de tout son bon sens, et en a toujours joui. — La surexcitation nerveuse des premiers jours, qui aurait pu en faire douter, n'était qu'une surexcitation feinte, ou tout au plus pa^eagère, qui se remarque souvent chez les criminels les plus endurcis, après l'accomplissement de leur forfait, et la responsabiliié de l'accusé est pleine et entière. »

Devant la cour, le docteur Z... reproduisit, en termes élé-

gants, les conclusions de son rapport, — qui pro Nuisirent un grand effet sur l'auditoire et lui valurent les compliments du président.

Celui-ci remercia, au nom de la morale et de la société, le le docteur Z..., d'avoir fait justice de ces théories malsaines qui veulent présenter les criminels comme de simples malades.

— Ainsi, — s'écria le président avec force, — il est prouvé, une fois de plus, pour l'honneur et la dignité de l'espèce huccaine, que les crimes les plus abominables et les plus monstrueux sont toujours le résultat de la perversité et de la pure scélératesse: — que la responsabilité y reste intacte et complète. — Je ne connais point de théorie plus consolante, plus réconfortante, plus utile à la société, et qui fasse plus d'honneur à l'humanité, dont le libre-arbitre est le plus bel apanage. »

Maurice Aubin, devant le tribunal, resta farouche, presque taciturne.

Il ne nia rien, répondant par monosyllabes aux questions du président.

Sa réponse la plus fréquente fut celle ci :

— Je ne me rappelle pas.

Et cela était vrai.

Depuis l'instant où il s'était éloigné de la maison d'où il avait été si brutalement repoussé par l'homme dont il avait imploré la charité, — jusqu'au moment où il s'était retrouvé couché dans l'infirmerie d'une prison, il ne se rappelait rien, et n'eût pu dire ce qu'il avait fait.

— Toujours le même système ! — répliquait le président avec une ironie dédaigneuse. — Heureusement que la lumineuse déposition de l'éminent docteur Z... en a fait justice.

Maurice Aubin n'insistait pas, n'essayait pas de se df'fendre, n'invoquait aucun des moyens qui eussent pu expliquer son crime ou en diminuer la gravité.

Pâle, l'œil fixe et sombre, les lèvres contractées, c'est à peine s'il semblait é 'outer ce qu'on disait autour de lui.

Pas une fois le nom d'Andrée ne sortit de ses lèvres.

Et, quand on lui parla de sa concubine, quand on lui demanda

où il l'avait connue, qui elle était, ce qu'était devenu leur enfant, — il resta absolument muet.

Cependant, à ces questions, plus de pâleur envahissait son front, son regard devenait sauvage ou sa paupière se gonflait sous une larme quil s'efTorçait de cacher, et ses ongles s'enfonç^ieat dans la paume de ses mains qu'ils déchiraient et ensanglantaient.

Son attitude était celle d'un homme qui s'abandonne, qui accomplit un suicide moral, — ou celle d'un homme qui a pris une résolution terrible et définiiive, — dont il garde le secret.

Le substitut avait beau jeu^ avec ce criminel endurci, qui ne manifestait aucun repentir.

II s'en donna à cœur joie.

L'avocat fut non moins prolixe, — plaidant non pour l'accusé, Dont il s'inquiétait autant que d'une guigne, — mais pour 1-s reporters dont il voyait la plume courir, essayant de suivre les flots de son éloquence.

Enfin les jurés se retirèrent, puis revinrent, et Maurice Aubin fut condamné à vingt ans de travaux forcés.

Eî, Andrée ?

Andrée avait déjà fait sa peine, depuis longtemps.

Une heure après le départ de Maurice, au moment où il arrêtait la voiture sur la route et volait pour lui procurer les soins et les remèdes qui pouvaient [|la sauver — en proie à un accès (i(.' fièvre chaude, elle s'était précipitée pajjsafenêtfe, et des passants avaient ramassé son cadavre glacé.

Son corps avait été soumis à l'autopsie.

On aval' constaté que le lait lui était remonté au cerveau, — et elle avait été enterrée dans la fosse commune, — sans qu'on sût, ni d'où t lie venait, ni quel était son nom véritable, .Maurice Aubin ayant refusé de répondre à ce sujet, et n'ayant jamais fait allusion à M. Dalifioy, à partir de l'instant de son arrestation.

Inès enlevée, Andrée morte, Maurice Aubin au bagne.

Le vice était puni !

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