SUR LE PALIER
— Mais VOUS ne comprenez donc pas, madame Pivin, qu'aller chercher le commissaire de police, attendre son arrivée, cVst perdre une bonne demi-heure, au moins, et que, pendant «e temps, la malheureuse .sera peut être morte !... Il y a des cas où les minutes son comptées. .
— Pour ça, il a raison, — dit brusquement un vieil ouvrier, à l'i figure ravagée, aux cheveux grisounants. — Allons, cama-
rade, si vous en êtes, j'en suis... Un bon coup de main, et la porte sera enfoncéf^, comme rien du tout !
— Je m'y oppose ! — s'écria madame Pivin, qui n'était autre que la concierge de la maison... — Ah ! mais non ! comme vous y allez... Etifoncer la porte !... dégrader l'immeuble ! Qui est-ce qui payera les dégâts ?... C'est-y vous père Ruchon ? — C'est-y vous, monsieur Garros ?
— Qu'y a-t-il donc? — demanda tout à coup une voix jeune, avec un léger accent étranger, qui fît retourne: toutes les têtes.
— Ah ! ah ! — murmurèrent plusieurs des personnes présentes. . . — c'est M. Ivan. . . l'étudiant en médecine...
— Ce qu'il y a ? — répliqua madame Pivin, toute hérissée à l'idée qu'on menaçait de brutaliser la porte de l'immeuble dont la surveillance lui était confiée. — C'est que la locataire de c'te chambre n'est point sortie depuis trois jours...
— Et en passant, — interrompit vivement celui qu'on appelait M. Garros, — j'ai entendu un faible gémissement... Il y a là quelqu'un de malade. . . de mourant, peut-être... La porte est fermée.. On ne peut l'ouvrir... Tenez, écoutez vous-même, monsieur.
L'étudiant en médecine s'approcha de la porte, colla son oreille contre le trou de la serrure, et écouta attentivement, pendant que les personnes groupées sur le carré faisaient silence et reteri aie t leur respiration pour quelques secondes.
Cette scène se passait au sixième étage, — l'étage des mansardes, — d'une vieille maison de la vieille rue de l'Ecole-de- Médecine.
C'était une de ces maisons, comme il y en avait tant, autrefois, dans l'ancien Paris, à escalier de pierre étroit et ob?cur, éclairé par des demi-fenêtres couvertes de poussières et de toiles d'araignées, ouvrant sur une sorte de cour carrée, semblable à un puits, dont elle avait l'humidité sinistre, avec de mauvaises odeurs en plus.
Près de ces fenêtres, à chaque étage, bâillait la cuvette d'un plomh, sorte de bouche d'égout à domicile, qui empestait l'atmosphère raréfiée.
La lumière presque absente aux étages inférieurs, augmentait au fur et à mesure qu'on montait ; et, au sixième étage, le mur «le la cour s'arrêtant, un pan de ciel, large comme un mouchoir de poche, en'voyait un peu d'air et de clarté, à travers les tuyaux de cheminées perchés sur les toits des habitations voisines.
Cette maison avait une nombreuse population de locataires .
Dans le bas, c'étaient des négociants, ou de ces petits patrons qui fabriquent l'article Paris, avec le concours de deux ou trois ouvriers.
Un peu plus haut, c'est-à-dire au cinquième étage, il y avait des chambres séparées, occupées, foit par des étudiants pauvres, soit par des f'mployés de magasins, qui ne rentraient que tard, le soir, et partaient dès le matin.
Enfin, tout en haut, s'étendaient des mansardes louées aux plus malheureux des habitants de cette maison, où personne n'était riche.
C'était là qu'un certain nombre de commères, et que trois hommes : — le vieil ouvrier, M.Garros, l'étudiant en médecine, — s'étaient réunis devant une petite porte hermétiquement close, et discutaient entre eux, au sujet de la personne qui y demeurait.
M. Garros, âgé d'une cinquantaine d'années, vêtu proprement, mais pauvrement, venait d'avertir madame Pivin qu'en passant il avait entendu un faible gémis-^ement provenant d'une des chambres qui donnaient sur le long corrridor qu'on traversait pour gagner l'escalier.
— C'est chez mademoiselle Inès, avait répondu la vieille portière.
— Cette jeune personne, que je rencontrais quelquefois dans l'escalier, avec un petit enfant dans les bras ?
— Tout juste I
— Il y a plusieurs jours que je ne l'ai vue...
— Moi, non plus... En effet, v'ià ben trois jours qu'elle n'a pas passé devant ma loge.
— Et elle s'appelle Inès ?
— Oui!
— Elle est évidemment malade. — Il faut vous en assurer...
— Inès ! — murmura-t-il encore à demi voix, avec une émotion visible, — paraissant vivement frappé de ce nom, assez rare, en effet, en notre pays.
— Mais elle a un autre nom, n'est-ce pas? — reprit-il à haute voix.
— Ah ! j'sais pas! — Elle ne Ta pas dit... C'est quéqu'enfant trouvée... je suppose... qui n'a pas plus de père connu que son propre enfant ! — répondit madame Pi vin avec un accent assez méprisant.
— En tout cas, venez ! — fit l'homme avec énergie. — Je vous affirme qu'elle est malade... très malade... Elle nourrit, de plus... Et on n'entendait pas les cris de l'enfant !
... Il sera arrivé quelque malheur.
Madame Pivin n'avait pas o>é résister à cette injonction. D'ailleurs, la curiosité la poussait.
Elle avait mis un écriteau sale, contre le vasistas de sa loge portant cette mention :
La concierge est dans Vescalier
Et elle était montée, suivant M. Garros, qui gravissait les marches quatre à quatre, en proie à une extrême agitation.
En roule, Mme Pivin avait rencontré deux ou trois femmes de la maison, sortant pour aller aux provisions du matin.
Elle leur avait raconté l'événement.
Les commères avaient remis le soin de leurs propres affaires à un autre moment, et s'étaient jointes à la concierge, avides de savoir ce qui se passait et de repaître leurs yeux d'un spectacle peut-être dramatique, qui ne leur coûterait rien.
Pendant ce temps, M. Garros était déjà près de la porte.
Il frappait, et écoutait s'il entendrait une réponse, s'il percevrait un mouvement à l'intérieur de la chambre.
— Eh bien ? — fit Mme Pivin, en soufflant, pour avoir gravi 1' s cent vingt marches qui séparaient la loge de la porte de Mlle Inès.
Elle regarda autour d'elle, elle était seule. (Page 2r>7.)
- Eh bien !... j'entends toujours le même souffle plaintif, irrégulier... mais plus faible que tout à l'heure.
— Attendez je vais l'appeler! — dit la vieille femme.
— Matn'zelle Inès ! Mam'zelle Inès !
— C'est la petite qui a un enfani ! — murmuraient les autres femmes.
45'"'^ Liv. P/wie graUiile de VÉLECTEUR RÉPUBLICAIN.
— Elle est jolie!
— Elle a l'air très doux !
— Mais très misérable !
— Une fille qui a fauté !...
— Et que son amant aura abandonner» .
— Oh ! c'est toujours comme ça !
— Pas effrontée, par exemple...
— Oh! noD^ plutôt l'air un peu pincé... Elle ne parlait jamais à personne.
— Il n'y a pas plus de quinze jours qu'elle est ici.
— Elle paraissait si triste... si triste...
— Elle aurait essayé de se périr que ça ne m'étonnerait pas. Au bruit des appels de Mme Pivin et des coups de poing de
M. Garros, le rassemblement s'était augmenté de quelques nou- Teaux voisins, sortis de l'étage même des mansardes.
C'est alors qu'avait commencé la discussion au sujet du commissaire de police.
— Evidemment, — s'était écrié M. Garros, — la personne qui est là est fort malade, hors d'état de se lever, même de répondre. . . Il faut lui porter secours.
— C'est bientôt dit, — avait grommelé Mme Pivin ; — m^is je n'ai pas de double clef... et la porte est fermé en dedans... D'ailleurs, on n'entre pas comme ça. Il faut prévenir la police, allez chercher le commissaire.
Cette opinion, nous devons le reconnaître, obtint, tout d'abord, l'acquiescement général.
En pareil cas, le préjugé populaire veut qu'on laisse mourir les gens plutôt que d'agir sans la présence de l'autorité.
On aurait pu les sauver, peut-être, si on n'avait pas entendu l'intervention de la force publique; — mais on les aurait sauvés... irrégulièrement.
Tandis que, s'ils meurent en attendant M. le commissaire, ils sont morts, pour ainsi dire, légalement, suivant toutes les règles tutél aires de l'administration française, — et ils auraient tort de se plaindre.
De fait, les morts étant muets, il est sans exemple qu'un seul
musasasmem
se soit jamais plaint d'avoir péri victime du formalisme, qui est le plus bel ornemeni de notre pays.
Malheureusement, M. Garros paraissait n'avoir aucun respect des formes.
Sa protestation indignée avait trouvé de l'écho près du vieil ouvrier survenu pendant la contestation, et il allait encore trouver un appui sérieux chez le jeune étudiant en médecine qui écoutait à la porte.
Ce dernier, en effet, se redressa en disant :
— La personne qui est là a besoin de secours immédiats. — Le faible gémissement que j'entends est un râle d'agonie... Il n'y a pas une minute à perdre.
— Enfor.çons la porte ! — s'écria résolument M. Garros.
— Allons-y! — ajouta l'ouvrier.
Et les deux hommes, aidés du jeune étudiant, commencèrent à ébranler la porte, en y appuyant leurs épaules et en se raidissant sur leurs jambes.
— Mais attendez donc ! — glapissait désespérément Mme Pivin . — Le poste de police est tout à côté.^. J'y cours I Ne faites pas de dégâts.
Tout en disant:
— J'y cours !
La vieille femme ne bougeait pa=ï, retenue sur place par son indignation et sa curiosité.
La porte n'était pas fort solide, et la serrure n'était pas fermée à clef.
Aussi, après deux ou trois vigoureuses poussées, l'obstacJe céda-t-il brusquement.
Le pêne sauta, et la porte, s'ouvrant au large, alla frapper contre le mur.
On pouvait entrer, maintenant.
C'est ce que firent aussitôt les trois hommes suivis de la foule qui s'était amassée sur le palier.
Mais la chambre était si petite qu'elle ne pouvait contenir tant de visiteurs.
La moitié durent rester au dehors, se hissant sur leurs pointes.
se pressant, sVmpilant, dardant des regards avides à rinlérieiir, où les attendait un spectacle que nous allons décrirez en peu de
mots.
APRÈS LA ^lÈRE, LA FILLE !
La chambre, ou, plutôt la mansarde, était petite, avons-nous dit; — si petite, en < ffet, qu'un ht de sahg-ie, une chaise de paille et unf! table carrée de bois blanc, suffisaient à la remplir tout entière.
Elle était lambrissé^, ce qui diminua't encore de prè • de moitié la surface exiguë de ce réduit, éclairé seulement, dans le haut, p r une de ces f.Miétres â tabatière, qu'on ouvre et qu'on ferme à l'aide l'une corde passén dans une poulie.
Sur les murs, point de papier, mais simp ement le plâtre ; et, comme la pièce avait été rerrépie, peu de temps auparavant, rien n'adoucissait la crudité des tons blancx, qui fatiguaient la vue, de qu'on entrait, et fai-aietit pre>quB cligner lesy^nx.
Cette m msarderess mblait assez exactement à une cellule de Mazas.
EIIh! n'était pas plus grande, elle était auss^i nu^*, et la ff^nêtre à tabatière qui interdisait t<.ute communi'-ation avec le monde extérieur, achevait !e compléter la ressemblance.
C'était moins une chati bre qu'une prison.
N'oublions pas que la propreté reluisante qui régnait là dedans ne contrihuait [)as peu à faim so.ijjer à l'une de ces cagf^s inventées par la philan'ropie moderne pour abrutir ou rendre fous ceux qu'on y reu ferme.
D'ailleurs, cette propreté ne provenait pas seulement du caractère et des soins de !a locataire.
Comment la pièce nVût-elle pas été propre ?
Rien n'y pouvait traîner... ri-n n'avait pu y faire tache.
Point de robes ou de vêtements, ou do linges quelconques, pendus aux murs, ou jetés en désordre sur les meubles.
Nulle apparence de vaisselle, assiette au poêlon.
Absence totale de ces tr?ces que laisse, — si méticuleux qu'on soit, — la confection de la cuisine la plus simple et ia plu frugale qu'on puisse rêver.
En dehors du lit, de la chaise et de la table, — le néant absolu; — sauf un verre et un pot d<' t- rre bruue coLteuant ou ayant contenu de l'eau, placés tous les deux sur une petite table.
Lo lit lui-même n'offrait aucun détail irrégulier, comme il arrive d'un iit pas fait ou mal fait.
C'était une sangle, un^^ simple sanglp.
Point de matela*, — mais S'^'Uloment son enveloppe vide et pliée ; — point d'oreiller ; — point de drap.
On eût aperçu, du premier coup d'œil, une épingle tombée en un coin quelconque.
Sur ce lit, situé SOUS la ff'notre tabatière, qui lui vers ùt sa lumière crue, encore réfractée par les blaticheurs des murs, re};Osaient deux corps étendus, mais non l'un à côté de l'antre.
Ces deux corps, c'étaiem celui d'(jnojeune femme, ou mieux d'une j<'une fille, car elle en avait tous les aspects, — bien qu'elle fût rnèie, — et cdui d'un bébé de queltjues mois.
La mère, C'Uichée sur le <io?, tenait serré contre sa poitrine maigre, le pauvre petit être immobile.
EU-i était vêtu^^ d'une n^be noire, qui se p'aquait sur ses m^^mbres grêles, de telle sorte qu^^ l'on constatait immédf.itement rabj<ence de tout autre vêlement de dessous, tel que le plus mince jup'^n.
Le haut du corsage dégrafé lais^^ait voir la pnifrine éraaciée et un soin contre lequel s'appnyaient encore les lèvres raidies de l'en ta lit.
Mais ce sein blanc, qui eût dû être tout gonflé de lait, disait, au premier regard, que l'enfant n'avait pu y trouver sa nourriture, et racontait le drama da la faim, — le bébé ayant tété, tiré, pressuré, jusqu'à ce que le sang vînt à sa bouche.
La tête de la jeune femme était nue ; ses cheveux à demi défaits, noir comme de l'encre, faisaient ombre autour de son visage allongé, dont la pâleur ressortait avec plus de violence par le contraste.
Elle avait les yeux fermés.
C'est à peine si elle respirait encore, bien qu'un faible gémissement, et qui diminuait à chaque minute, — ce gémissement qui avait attiré l'attention de M. Garros, — sortît encore de ses lèvres pâles et entr'ouvertes.
Sa maigreur était effrayante, ainsi que celle du petit garçou, sous l'enveloppe de laine qui couvrait soigneusement ses membres, oti les os perçaient évidemment la peau.
Ceux qui venaient d'entrer s'arrêtèrent d'abord à ce spectacle.
Cela ne ressemblait pas au drame ordinaire de la misère.
Ces deux corps immobiles, étendus sur cette sangle, au milieu de cette lumière luisante et blanche, paraissaient de cire ; et cette propreté froide, fille du dénûment absolu, ne racontant pas même une ruine successive, donnait à l'ensemble un de ces aspects inattendus^ qui frappent et saisissent même les esprits les plus grossiers, sans qu'ils se rendent compte de lo. cause de leur impression.
Avant la pitié, avant l'horreur, les assistants ressentirent une sorte de respect.
Ils retenaient leur respiration, évitaient de faire du bruit, marchaient sur la pointe du pied, regardant silencieux.
Le vieil ouvrier avait, d'un mouvement instinctif, ôté sa casquette et la ter; ait à la main.
Ce groupe, ainsi éclairé, faisait penser à quelque sainte martyre des premiers temps de l'Eglise, comme en représentent les tableaux religieux.
On cherchait le nimbe.
Ce n'était pourtant qu'une fille-mère, en train de mourir de faim, auprès de son enfant mort faute du lait nourricier que le sein de la jeune femme n'avait pu fournir, ayant manqué elle-même d'aliments, depuis plusieurs jours.
Ce fut l'étudiant en médecine, Ivan Daoilow, qui revint le premier à lui.
Il s'élança vers la couche et saisit l'enfint.
II fallut quelques efforts pour l'arracher des bras contractés de la mère.
Ivan l'inspecta, le tâia rapidement.
— Il est mort ! — dit-il, — mort de faim ! Pour lui, il n'y a plus rien à faire.
— N... de D... ! — murmura l3 vieil ouvrier ; — si ça ne fait pas pitié !
Et il serra les poings.
— Le pauvre petit être! — s'écrièrent deux ou trois femmes ! L'une d'elles essuya ses yeux.
— Prenez -le, ôtez-le ! — ajouta Ivan d'un ton d'autorité.
Et il tendit le corps à la personne la plus rapprochée de lui, laquelle était une des femmes qui venaient de parler.
Elle le prit et le posa sur une table.
Ce corps était si léger, si raide, si glacé, — que cela lui avait causé un peu d'horreur et qu''elle avait eu un frisson.
Il se forma aussitôt un petit groupe autour de ce cadavre lilliputien, et, le charme étant rompu, les exclamations banales, les commentaires ordinaires commencèrent â délier les langues.
— Et la mère? la mère ? — avait dit M. Garros, d'une voix sourde.
— Elle n'est pas morte ! — répliqua l'étudiant, en la considérant et en appuyant son oreille sur le coeur et sur les lè^Tos.
Celui qu'on appelait M. Garros, paraissait de beaucoup le plus ému de tous les assistants, et son émotion avait quelque chose de tout spécial.
Visiblement, ce spectacle affreux et touchant remuait, au fond de ses entrailles, cette sympathie naturelle que l'homme éprouve toujours, plus ou moins, à la vue des souffrances de
ses semblables ; mai-^ il s'y mêlait aussi une autre sensation plu-^ protond'^^ et plus personnelle.
Depms qu'on avait prononcé devant lui le nom d'Inès, soa visage som'Te et labouré exprimait une inquiéiwde et une curiosité pinine d'angoisse qui eusseni fr;ippé ceux qui rcniouraient si chacun n'avait été absorbé par la couteu)plation des deux victimes.
— Pourrait-on la sauver ? — dcmanda-t-il cependant d'une voix tr^nib ante.
— Je n<^ sais trop, — répliqua l'étudiant. Elle est bien bas. — Mais. (*n ne perdant pas une minute. . . peut-être y a-t-il encore quelque espoir.
— Que faut-il ? — Que faut-il ? — demandèrent avec empressement deux ou trois femmes.
— Du vin sucré étendu d'eau, — l'épondit Daniloff. — Je vais essayer de lui en faire avaler une ciiU- rée...
— Attendez ! J'y cours ! — s'écria une jeune voisine. — J'ai justem-iit du bordeaux à la maison, là, en bas. Lo tem: s d'aler et derem nter.
— C'esibien! Faites vite, madame. Je préparerai cela moimême.
La jeune femme s'élança hors de la pièce.
— Il faudrait aussi des couverture^ pour ramener de la chaleur... Et de<^ frictions. Limai heu. f^euse est glacée.
Deux antres femnes se détachèrent du groujie avec empressement, déclarant qu'elles allaient chercher ce qui était nécessaire.
Il ne resta plus dans la pièce que les trois hommes et une femme qui se mit à la disposition de i'étudiant, pour l'aid^^r, s^il le désirait; — ce qu'il accepta, plutôt afin de recounnître sa bonne volonté, que parce qu'il avait réellement besoin d'elle.
P iidant ce temps, M. Garros s'était encore rapproché du corps d'Inès.
Il la regardait, maintenant, la tête penchée en avant. le<5 yeux grands ouverts, comme fasciné par quelque spectacle étrange et
Quand elle revint à elle, elle se trouva couchée dans un lit bien blanc.
nouveau, qui le bouleversait jusque dans ses fibres les plus intimes.
Rien u^était changé pourtant dans le spectacle auquel il assistait, df^puis son entrée dans la mansarde.
Le lit était toujours à la même place.
46™* Liv. Prime gratuite de V ELECTEUR REPUBLI^MN,
Inès y occupait toujours la même posture.
Elle n'avait jas fait un seul mouvement; son souffle léger n'avait augmenté, ni diminué.
Qufi s'était-il donc passé qui fût de nature à expliquer la stupeur et le bouleversement de cet homme ?
C?ci seulement :
En inspectant la malheureuse, l'étudiant avait quelque peu dérangé et entr'ouvert un côté du corsage qui cachait le sein droit.
Il apparaissait, à présent, dégagé de l'étoffe^ et, sur ce sein, à ?a naissance, on apercevait un petit signe noir, un grain de beauté.
Ce signe, M. Garros n'en pouvait détacher son regard, et l'on voyait sa poitrine se gonfler sous l'efiTort de quelque émotion intérieure qu'il s'efforçait de contenir.
En ce moment, une voix s'écria :
— Le commissaire de police arrive!
M. Garros tressaillit, se retourna vivement, et se trouva eu lace de Mme Pivin, tout essouflée.
La vieille concierge, fidèle à ses principes, après avoir satisfait sa première curiosité, en constatant de visu la situation, — s'était retirée en silence, sans que personne fit attention à elle, pour aller prévenir l'autorité !
Elle était là, haletante, avons-nous dit, mais triomphante, en femme qui a la conscience d'un devoir accompli.
M. Garros la regarda un instant, hésitant, devenu brusquement très pâle.
Puis, en homme qui prend une résolution pénible, mais nécessaire, bais^sant la tête, marchant doucement pour ne point faire de bruit, il gagna la porte et disparut.
LA RESSOURCE D'INES
Le commissaire de police arriva, quelques minutes après, accompagné d'uu médecin à qui Ivan Danilow donna les premiers renseignements et expliqua la véritable situation.
Le diagnostic du docteur, d'ailleurs, fut identique à celui de l'étudiant, — c'est-à-dire qu'il affirma la mort de l'enfant, remontant, selon toute probabilité, à la veille au soir, — mort qu^il attribua également à l'inanition.
Qaant à la mère, il ne fat guère plus optimiste que le jeune homme, et déclara que son état lui paraissait, selon toute pro habilité, désespéré.
Cependant, on pouvait et on devait essayer^de la sauver.
Pendant ce temps, puisqu'il y avait décès, bien qu'il ne s'agit pas d'un crime, le commissaire dressait son prccès-verbal^ en interrogeant ceux qui^ les premiers, étaient entrés dans la chambre et avaient constaté la position de l'enfant sur le corps de la mère.
Mais le principal témoin, celui qui avait parlé d'enfoncer la porte, à la grande indignation de Mme Pivin, celui qui avait pénétré avant tout le monde, près des deux victimes, n'était plus là, et il fut impossible de le retrouver.
Chose plus singulière, lorsque Inès eût été transportée à l'hôpital pour y recevoir les soins que réclamait son état, il ne reparut pas davantage.
Mme Pivin ne le revit plus.
Il avait abandonné son logement avec les pauvres meubles et les misérables effets qui s'y trouvaient.
Le tout ne valait pas grand'chose, à la vérité, puisqu'il habitait au sixième étage, dans une mansarde à peu près semblable à celle d'Inès, et presque aussi nue.
Mais cette disparition et cet abandon n'en étaient pas moins extraordinaires, car ce sont, en général, les plus pauvres qui tiennent le plus aux quelques objets qu'ils possèdent, — et cela se comprend, du reste.
Inès avait été transportée à l'hôpital oii Ivan Danilow remplissait les fonctions d'externe, — de telle sorte qu'il suivit toutes les phases de sa renaissance à la vie.
Il fallut six longues semaines, pour que la jeunesse et la vigueur de son sang reprissent le dessus; et encore, au bout de ces six semaines, quand vintle jour où elle dut quitter l'hospice pour faire place à une autre, plus malade, était-elle bien faible, bien pâle.
A la voir ainsi, il était évident qu'avant la crise qui avait manqué de lui enlever la vie, elle avait longtemps souffert, et moralement autant que physiquement.
Cependant, sa beauté avait résisté à tout, et sa maigreur, comme sa pâleur, ne faisaient que lui ajouter un je ne sais quoi d'idéal, d'éthéré, qui la rendait plus touchante.
Les visiteurs qui venaient à l'hospice, aux jours de réception, ne pouvaient s'empêcher de la remarquer, de s'intéresser à elle.
On avait essayé de la faire parler, de l'interroger, de l'amener à raconter son histoire.
On avait échoué !
Elle répondait avec douceur qu'elle ne répondraitpas, et force avait été d'en prendre son parti.
On ne saurait rien de son passé.
Elle ne se plaignait point, d'ailleurs... ne récriminait contre rien, et si, par hasard, on avait surpris des larmes dans ses yeux noirs, c'est qu'elle pensait à son enfant mort sur son sein tari.
Ivan Danilow, lui-même, bien qu'il lui témoignât une sympathie aussi profonde que respectueuse, et bien qu'elle parût sensible à ses soins et à ses attentions, et l'accueillit avec un sentiment visible d'affection sincère, — Ivan Danilow lui-même
n'avait pas été plus heureuxque le 3 autres, et n'avait rien obtenu de sa confiance.
La veille du jour où elle devait partir, il s'était approché d'elle, et lui avait dit :
— Vous sortez demain, mademoiselle. --Qu'allez-vous faire? Qu'allez-vous devenir, sans ressource ?
-- J'ai une ressource ! —lui avait-elle répondu avec un triste sourire.
— Vous comptez sans doute travailler ?
— Oui...
— Mais vos forces vous trahiront, et vous ne trouverez pas de l'ouvrage immédiatement. — Comment ferez-vous, les premiers jours ?
— Oh ! soyez sans inquiétude.
— Avez-vous quelque endroit où vous réfugier ?
— Certainement.
— Oh ! tant mieux! —Mais vous êtes sûre d'y être bien accueillie ?
— Sûre, oui, très sûre !
— Pardonnez-moi, si je suis indiscret... Mais alors pourquoi n'y êtes-vous pas allé tout d'abord, au lieu d'attendre que la faim vous terrassât ?
— Je ne pouvais y avoir recours.... a^ec mon pauvre bébé. Sa voix tremblait et elle essuya une larme.
— Et pouvez-vous me dire où vous comptez aller? — fit-il encore, avec un tel accent de respect et de dévouement, que sa question n'en gardait rien de choquant ou même d'indiscret.
— Non, fit-elle doucement. .— Ne m'interrogez pas, monsieur Danilow ; je ne puis ni veux répondre.
— Même à moi ? — reprit-il en insistant avec un ton de reproche soumis et désolé.
— Même à vous! — Et ce n'est pas de l'ingratitude, croyez-le. Non... je ne suis pas ingrate... Ce que vous avez été pour moi... m'a profondément touchée... et .. si je mourrais demain... eh bien, votre souvenir, avec celui de mon enfant, est le dernier qui hanterait mon esprit. . . Je suis même heureuse. . . ah ! ah ! bien
L'ENFAîsT DE L'AMANT
heureuse! que vous me donniez l'occasion... de vous remercier...
— Vous n'avez pas à me remercier! — interrompit-il un peu vivement. — Je n'ai rien fait pour vous... vous ne m'avez permis de rien faire ... j e vous ai soignée. . . il est vrai. . . c'est mon métier. . . et, de ce côté, vous ne me devez rien... pas même un merci... je le répète.
— Monsieur Danilow, ce n'est pas de cela non plus que je vous remercie... bien que cela mérite ausi un remerciement, quoi que vous en disiez... non... mais de ceci :
J'étais une pauvre fille... une fille-mère... Je suis jeune et jolie... malgré tout... Vous m'avez, en somme, sauvé la vie, puisque ce sont vos soins qui, les premiers, m'ont arraché à la mort... Je suis misérable, sans famille, sans un appui, sans une protection... Beaucoup auraient pu établir Ja -dessus des espérances, ou des prétentions... et vous m'avez toujours parlé, et vous m'avez traitée toujours... avec un saint respect, comme si j'eusse été votre sœur, la jeune fille la plus immaculée... Oh! cela, voyez- vous, m'a été au coeur... cela, je ne l'oublierai pas ! C'est d'estime que j'avais besoin... Vous m'avez relevée à mes propres yeux...
Elle lui prit les deux mains, et les serra avec force.
— Merci ! — ajoata-t-elle d'un accent particulier, qui remua Ivan Danilow jusqu'au fond du cœr.
— Mademoiselle,— dit-il en balbutiant et devenu très rouge, — on ne pouvait vous confondre avec les autres... avec personne... Puis, d'ailleurs, j'ai des idées, des opinions, des convictions, un credo moral, qui me mettent au-dessus de tous les préjugés que je méprise., et ne m'auraient pas permis de vous juger... pour votre malheur,— ainsi que le fait la société actuelle^
Ces paroles furent prononcées avec une sorte d'exaltation mystique, qui parut étonner la jeune femme.
— Soit! — répliqua-t-elle lentement, — je ne comprends pag très bien ce que vous voulez dire... mais peu importe... Ce que vous avez été pour moi, ce que vous êtes encore, en cet instant, je vous le répète, je ne l'oublierai jamais.
— Et je ne puis rien d'autre pour vous? — ajouta-t-il Iristement.
— Non !
— Je ne puis vous rendre aucun service?
— Aucun.
Il y eut un court silence.
Il la regardait.
Elle ne regardait rien, où plutôt son regard, perdu dans le vague, annonçait qu'elle regardait en dedans d'elle-même, un avenir connu d'elle seule.
— Quand partez-vous ? — fit-il ecfin.
— Demain, vous le savez.
— Sans doute ; mais le matin, ou le soir ?
— Est-ceque j'ai le choix.
— Oui, vous pouvez rester jusqu'à quatre heures.
— Oh! alors! — s'écria-t-elie vivement, — Je ne partirai qu'au dernier moment.
Alors, je vous verrai encore.
— Certainemerit.
Il se retira.
Le len'iemain, il la revit à la visite du matin.
Ils n'échangèrent aucune parole.
Il y avait là le médecin, l'infirmier, les élèves.
Dans la journée, il ne reparut pas.
Inès l'attendit avec une sorte d'agitation fébrile, mais ne le fit point demander, et n'interrogea personne pour savoir où il était.
Quand le moment de partir fut venu, elle jeta un dernier regard interrogateur autour d'elle ; puis, ne le voyant pas^ elle eut un triste sourire et retint une larme en murmurant :
' — P'dut-êlre est-ce mieux ainsi !
On était au mois de mar.s, — mois capricieux, qui mêle beaucoup des brutalités de l'hiver à quelques-uns des sourires du printemps,
A cette époque, les jours ne sont pas biea longs.
La nuit vient vite^ et, la nuit venue, le freid embusqué dans
l'ombre reparaît et se venge des défaites que lui a infligées le soleil, à midi, — quand il paraît.
Inès, en sortant de l'hospice, munie du petit secours en argent qu'on lui avait remis, avant de la renvoyer, avait marcné devant elle, d'abord, d'un pas rapide, puis, plus lent.
Savait-elle où elle allait, ainsi qu'elle l'avait dit à Ivan Danilov ?
Peut-être; — mais, à coup sur, on ne l'y attendait pas à heure fixe, ou on ne l'y attendait qu'à une heure tardive, — car sa marche dégénéra bientôt en une sorte de flânerie étrange.
Elle parcourait les rues les plus populeuses, les plus affairées, les plus bruyantes, les boulevards les plus encombrés, cherchant les lieux les plus éclairés et les plus animés, comme si elle avait dessein de se griser de vie, de lumière, de tapage, de joie.
Elle marcha de la sorte assez longtemps, — s'arrêtaut parfois, car ses forces menaçaient de la trahir, et elle était visiblement lassée.
Tout à coup, neuf heures sonnèrent.
Elle tressaillit, s'arrêta sur place ; puis, brusquement, reprit sa course, avec hâte, paraissant ne plus sentir sa fatigue, en femme qui sait décidément où elle va.
Cette fois, elle s'éloigna des centres agités, et gagna les petites rues étroites et sombres qui la ramenaient du côté de la Seine, où elle arriva en un quart d'heure.
Il ventait fort.
Le ciel était noir.
Sur les quais les passants devenaient rares.
En sortant de la cour du Louvre elle remonta le quai pour s'engager sur le pont des Arts, où elle fut interpellée par une voix plaintive.
Elle s'arrêta et se retourna.
C'était une pauvre femme, avec un petit enfant souffreteux sur les bras, qui implorait la charité.
— C'est à vous, cet enfant ? — demanda Inès.
— Oui, ma bonne dame.
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risonnemeut, le délire ne me. quitta poiat.
Pendant les premiers jours de mon emp
— Qael âge a-t-il ?
I |;'u"ti'mendie.-vous?Est-ee que vous eus seule? MOU mari est malade. - Voilà trois mes qu.l ne travaille plus. . . Nous avons tout mis au moul-de-piété...
«~ uv. Prin,e çraiuiU <ie ItL^CTEVR BEPVBLICAIN.
— Et VOUS nourrissez ?
— Je n'ai pas mangé depuis ce matin.
Cela n^était peut-être pas vrai. mais Inès ne s'en inquiéta pas.
— Voulez-vous que j'embrasse votre bébé ? — fit-elle.
— Oh ! oui, ma bonne dame, tant que vous voudrez !
— C'est un garçon, n'est-ce pas ?
Elle se pencha, prit le petit garçon dans ses bras, regarda son visage chiffonné et violacé par le froid, et déposa un baiser fiévreux, puis le rendit à sa mère.
Alors, fouillant dans sa pocho, elle en sortit intacte la somme qu'on lui avait remise à l'hospice, et la mettant dans la main de la mendiante, stupéfaite de cette générosité, elle murmura :
— Prenez. — Adieu !
En quelques pas, elle eut gagné le milieu du pont.
Elle regarda autour d'elle.
Elle était seule.
Il faisait sombre.
fc'on inspection terminée, et rassurée, ou satisfaite par cet aspect de solitude, elle se courba, saisit le bas de sa robe et en déchira l'ourlet.
Ceci fait, elle rapprocha ses deux jambes, et avec le morceau d'étoffe arrachée, elle entoura la jupe, à la hauteur des jarrets et la noua fortement, puis plaçant sa main sur ses yeux [)Our ne pas voir l'eau noire, qui courait avec un clapotement sinistre, elle prit son élan.
Mais elle retomba à terre sans franchir la balustrade.
Une main s'était posée de chaque côté sur son épaule, et ces deux mains, d'un poids inégal, la retenaient sur place .
MBS euk;x sauveurs
Elle poussa un cri, écurta ses mains posées sur ses yeux et regarda.
Deux Jjommes l'avaient saisie, retenue, au moment où elle prenait son élan, et l'un deux, à présent, passait le bras autour de sa taille pour la soutenir, car ses jambes tremblantes et, d'ailleurs, liées Tune à l'autre, ne lui faisaient plus qu'un appui insuffisant.
Sans ce secours, elle fût tombée.
D'abord, elle ne comprit pas.
Elle eut peur.
On ne se décide pas au suicide, on ne court pas devant la mort, quand on est jeune et femme, à l'aurore de la vie, sans une sorte de délire peut être inconscient, mais profond.
— Laissez-moi ! laissez-moi ! — balbutia-t-elle. Sa vue était trouble.
Un sentiment la dominait, à cet instant :
Qu'est que, sans cet obstacle, ce serait fini; quelle serait déjà au fond de l'eau noire et glacée ; tandis qu'il lui faudrait recommencer cet effort, repasser par cette agonie du désespoir qui précède les résolutions suprêmes.
L'idée de mourir, entrée dans son cerveau, ne la quittait pas.
Seulement, elle éprouvait ce qu'éprouverait le condamné à mort qui, amené devant l'échafaud, après avoir fait appel à toute son énergie pour ne point faiblir, apprendrait que son exécution est remise au lendemain.
Elle eût voulu fuir, se débarrasser de cette double étreinte qui la condamnait à vivre.
Ses forces épuisées refusaient de la servir, et elle s'afiaissait de plus en plus sur elle-même.
En ce moment la lune, cachée sous de lourds nuages, apparut brusquement, et jeta un de ses rayons sur le groupe.
A cette lumière blanche, Inès reconnut l'un de ceux qui étaient à ses côtés.
— Ivan ! — murmura- t-elle.
— Oui, mademoiselle ! — répliqua-t-il d'une voix tremblante. — Oh ! c'est mal ce que vous vouliez faire là. — Je m'en suis douté î... Je vous ai suivie !... C'est mal, c'est bien mal, tant qu'un être ici-bas s'intéresse à vous !
Inès ne répondit rien.
Peut-étro même n'entendit-elle pas.
Sa jeune tête s'était inclifiéo sur l'épaule de l'étudiant. — Ses grands yeux noirs s'étaient fermés .
Elle avait perdu connaissance.
Qiiand elle revini à elle, elle so trouva couchée dans un lit bien blanc, bien chaud, qui lui parut bon, où ses membres brisés s'étendaient avec une sorte de jouissance calme et profonde.
Elle ne connaissait rien de ce qui l'entourait.
La chambre, quoique petite, était proprette, avec un air gai.
D s ridoaux clairs entouraient le lit.
D'autres rideaux, clairs aussi, se drapaient à l'unique fenêtre de la pièce.
Les meubles en acajou reluisaient aux reflets d'une lampe posée à quelque distance sur la cheminée, où brillait et pétillait gaiement un feu de bois bien sec.
Un tapis couvrait le parquet.
Tout cela n'était point riche, tant s'en faut, et un regard un peu exercé eût reconnu, du premier coup, le clinquant d'une chambre g rnie; mais, {)our Inès, qui sortait de l'hôpital, après avoir habité la mansarde où la f lim l'avait terrassée et lui avait enlevé son enfant, c'était du luxe, à coup sûr du confortable, et sa premièx'e impression fut une impression de bien-être.
Elle ne se rappelait plus nettement les événements accomplis.
Elle ne comprenait pas pourquoi elle était là.
Un étonnement sans violence remplissait son esprit, avec cet arrière sentiment de désespoir vague, qui reste dans le cerveau, après les commotions cruelles et terribles, alors que la pensée n'est pas encore revenue.
Cependant, elle se redressa sur un coude et pencha la tête en avant, pour voir au delà des rideaux du lit, qui, à demi fermés, lui cachaient une partie de la pièce et notamment la cheminée.
Elle aperçut alors, aux deux côtés de cette cheminée, deux hommes, assis, silencieux, qui ne regardaient point de son côté et paraissaient plongés dans leurs réflexions.
L'un deux lui était bien connu : — c'était Ivan Danilow, et sa vue lui rappela instantanément tout ce qui s'était passé ! Elle le voyait de profil.
Il avait croisé les jambes, et ses mains unies s'appuyaient à l'un de ses genoux.
Ses yeux bruns, si doux et un peu enfoncés, exprimaient une sorte d'exaltation mystique, estompée par un sentiment de douleur résignée.
On voyait que sa pensée était loin, perdue dans quelque rêve intime et mystérieux.
Pendant une minute, Inès regarda cette tête sans régularité, peut-être sans beauté, au seos banal du mot, mais oii la bonté, le courage et l'intelligence avaient mis leur cachet, sur le front élevé, dans le regard profond, au coin de la Jèvre un peu triste. Elle poussa un léger soupir, — si léger, que c'est à peine si elle l'entendit elle-même, et que ceux qui étaient là ne l'entendirent point; puis elle détourna les yeux et les reporta vers le compagnon d'Ivan, qui occupait l'autre coin de la cheminée.
Celui-là, elle ne le connaissait pas, ou, du moins, elle ne le reconnut pas.
Il lui tournait presque le dos.
De plus^ il avait caché son visage dans ses mains appuyées au marbre de la cheminée.
Son corps et ses cheveux, c'était tout ce qu'elle voyait distinctement.
Il paraissait âgé.
Les cheveux coupés presque ras, étaient plus que grisonnants.
Ses membres maigres, son dos un peu voûté, son attitude, un
je ne sais quoi qui ne peut s'analyser ni se rendre par des mots,
tout révélait une vie pénible, la ruine d'une existence brisée
parles coups du sort.
Cet homme avait souffert horriblement et n'avait point cessé de souff'rir.
Cela sautait aux yeux.
Son costume était fort pauvre, quoique fort propre. C'était presque celui d'un ouvrier, et cependant on devinait
que l'homme qui le portait n'appartenait point à la classe du peuple. Inès saisit toutes ces nuances.
Mais elle ne le connaissait pas. — Il ne lui disait rien, il ne lui rappelait rien.
Ses yeux se détournèrent de lui et se reportèrent sur Ivan, qui, au même instant, relevait la tête et regardait de son côté.
Leurs deux regards se croisèrent et restèrent une seconde fixés l'un sur l'autre, sans qu'ils fissent un mouvement. Puis il quitta sa chaise et s'avança doucement vers elle. L'homme âgé, à ce mouvement, se redressa brusquement, et tourna son visage du côté de la jeune fille.
Ce visage ravagé, labouré, où toutes les douleurs avaient^ pour ainsi dire, creusé leur marque ineffaçable, donna un frisson à Inès.
Il lui parut qu'elle l'avait vu déjà, mais sans se rappeler en quelle circonstance.
D'ailleurs, Ivan était près d'elle, il lui avait pris la main pour lui tâterlepouls,il lui adressait la parole, et elle oublia l'autre. Il s'était levé aussi, pourtant, et il avait fait un pas vers le lit; puis, avec un geste brusque, il avait rétrogradé, en homme qui craint d'être indiscret, et s'était replacé près de la cheminée, sans se rasseoir, mais en tournant complètement le dos.
— Où suis-je donc ? — demanda Inès d'une voix faible.
— ' Chez vous, mademoiselle, — répondit Ivan. — Vous voilà remise. — Mais recouchez-vous, ne vous agitez pas.
— Chez moi ! — rôpliqua-t-elle, en obéissant à l'impulsion de l'étudiant, et en laissant retomber sa tête sur l'oreiller.
— Sans doute. — Nous avons loué cette chambre meublée... pour vous.
Elle rougit faiblement.
— Vous savez bien que je n'ai point d'argent...
— Elle est payée pour un mois d'avance.
— Vous n'êtes pas riche, non plus, monsieur Danilow, et je ne puis ni ne dois accepter...
Il devint pâle.
— Vous refasez, mêrne cela, de moi? — lui dit-il. — Il le fallait, cependant... Je ne pouvais pas vous laisser dans la rue.
— Il fallait me laisser mourir !
— Pourquoi ?
— Parce que je ne puis vivre !
— Qui vous en empêche?
— Tout!
— Vous êtes donc absolument seule?
— Absolument!
— La ressource dont vous me parliez, avant de quitter l'hô = pital, — c'était le suicide ?
— Oui.
— Vous avez essayé de me tromper... Vous avez repou'sé l'appui que je vous offrais... l'appui d'un ami et d'un honnête homme...
Ces dernières paroles furent prononcées avec un accent d'amertume.
Inès saisit, dans ses deux mains^ îa main du jeune homme restée sur le Ut.
— Je le sais ! — fit-elle avec élan.
— Alors, pourquoi tout refuser de moi? — Est-ce que cela vous humilie? — Est-ce que vous ne comprenez pas que c'est souvent celui qui reçoit, qui oblige ? Est-ce par orgueil, par amour-propre ?
— Ni par orgueil, ni par amour-propre, ni par ingratitude, monsieur Ivan, — je vous le jure. — Mais je voulais mourij-... je le dois !...
— Est-ce la misère qui vous y contraint ? Elle se tut.
— Est-ce votre isolement ? — Est-ce le désespoir de là mort de votre enfant ? — Est-ce un autre regret... un» autre douleur ?
Inès l'écoutait, hésitante etrougissaat^.
Une larme vint à ses p-aupières..
— C'est tout cela, — fit-elle en:fîn lentement. — C'est surtout C6C*, que je suis perdue?
— Perdue !
— Que voulez-vous que devienne une fille séduite, abandonnée, sans famille, sans ressources ?
— On travaille, mademoiselle.
— Pour qui? — Quand j'avais mon enfant... j'ai cherché... j'ai essayé.. . je n'ai rien trouvé... ou ce que j'ai trouvé ne me donnait pas même du pain... On ne m'a d'ailleurs appris aucun métier, dont je puisse me servir utilement.
Maintenant que mon enfant est mort, pour qui essaierais-je de lutter ?
Pour moi ?
Cela n'en vaut pas la peine.
J'ai trop souffert. .. Je ne crois plus à rien... Je n'espère plus rien...
Vivre pour vivre... sans autre but... sans autre espérance... à quoi bon?
— Vous êtes si jeune. — La vie commence à peine.pour vous... Ne dites pas qu'elle n'a plus de but ! qu'elle n'a plus d'espoir!
— Ecoutez-moi, monsieur Ivan... Je ne suis ni une lâche, ni une folle. — Je vois clair. — Que voulez-vous que je devienne? Je suis jeune, je suis, héla; ! jolie...
Quel sort m'attend ?
J'ai eu un enfant... Un homme... le père... m'a abandonnée, après m'avoir prise...
Que voulez-vous que je fasse ?
Je ne suis plus une honnête fille aux yeux du monde... Par un effort surhumain, je pourrais peut-être parvenir à gagner mon pain do chaque jour... misérablement... et encore comment? — Personne ne me connaît... Je ne suis pas habile ouvrière... je vous l'ai dit...
Il faudra donc recommencer la lutte que j'ai entreprise pendant six mois... quand j'avais mon enfant, — pour aboutir, un peu plus tôt, un peu plus tard, au même résultat... pour avoir froid l'hiver, pour avoir faim en toute saison... non... non... l Qui peut me répondre qu'un jour je ne céderais pas aux conseils de la faim et de la lassitude ?...
L'FNFANT DK L'AMANT
11 n'y a pas uae place de son corps que sa mère n'ail couverte de ses baisers.
Qui peut me dire qu'après m'être usée dans cette lutte s^^ns résultat, il me resterait encore l'énergie de mourir ou de résister... à toutes le^ tentations?
Voyez-vous, monsieur Ivan, quoique bien jeune, j'ai vu la viedeprè?... Pour une fille comme moi... il n'y a que le sui-
48™" iiv. Vrlme (,ra!nite Ce CÉLECTEUH RÉPUBLICAIN.
cide... ou la prostitution... sous une forme quelconque, à une heure quelconque...
Me reprochez-vous de préférer l'un à l'autre ?...
— Il peut y avoir l'amour d'un honnête homme ! — dit-il tout bas.
Inès tressaillit.
— Je n'en veux pas.
— Est-ce que vous aimez toujours le père de votre enfant?
— Non ! — fit-elle sourdement.
— Alors, vous pouvez aimer encore.
— Je n'en suis plus digne ! — L'amour d^un hoanête homme exige l'amour d^une honnête femme... Et, si, lui, il est assez généreux pour oublier, pardonner, ou fermer les yeux... c'est elle qui doit refuser !
— Je crois que vous vous trompez ! — Et je pourrais vous le démontrer... mais, il faudrait du temps... Il me faudrait votre confiance et votre estime complète. . .
— Oh! monsieur Ivan... ne doutez pas...
— Il faudrait que nous eussions le loisir de causer ensemble... que vous sachiez ce que je suis... ce que je pense... Nous vivons chacun dans un monde moral différent. Vos idées et les miennes n'ont aucun rapport... vous ne me comprenez pas... vous ue pouvez me comprendre... J'appartiens à une foi qui vous est inconnue... Vous m'avez quelque reconnaissance, peut-être, de la sympathie que je vous montre... vous me savez gré... du respect dont je vous entoure... vous me l'avez dit... et je le crois...
Vous en ignorez les motifs et les raisons. Vous n'y voyez que de la générosité... vous pensez... que je suis un peu meilleur ou un peu plus délicat que ne le sont tous les autres jeunes gens de mon âge... Nous ne parlons pas la même langue... Voilà pourquoi je n'ai pas votre confiance absolue, voilà pourquoi vous m'opposez votre chute, votre faute, choses qui n'existent point à mes yeux.
Ce que je suis pour vous, ce que fais pour vous, je le serais.. . je le ferais... pour toute autre créature dans votre sitHation...
indépendamment du sentiment de sympathie particulière... personnelle... que je puis avoir pour vous, au fond du cœur... et dont je vous parle... parce que vous ne comprendriez pas au tout sans cela...
— Eq efifet , — balbutia-t-elle , — je ne vous comprends guère...
Je le sais... et il n'en peut être autrement.
— Il y eut un silence.
— Mademoiselle, — reprit-il plus lentement, avec un regard d'apôtre et quelque chose de solennel et de mystique qui la frappa et l'émut dans ses fibres les plus profondes, — voulezm'accorder une grâce ?
— Oh ! oui ! — fit-elle avec un élan mêlé de respect, qu'elle ne lui avait pas encore montré .
— Eh bien ! donnez-moi votre parole de vivre un mois... et je vous donne ma parole, moi, que si, au bout da ce temps, vous voulez encore mourir... je vous dirai :
« Faites, vous avez raison ! »
Elle le regarda avec quoique hésitation, où se lisait une certaine défiance. Il eut un sourire triste.
— Je ne serai pas seul auprès de vous. — Je ne viendrai vous voir qu'autant que vous le permettrez.,, je n'y resterai que ce que vous le voudrez bien, et un tiers vous sera garant de la pureté de mes intentions.
Elle se redressa légèrement, l'interrogeant de ses grands yeux noirs pleins de surprise et d'arrière pensées.
— Ce tiers, — poursuivit- il, — c'est un homme âgé... qui pourrait être votre père... et dont la présence doit suffire à vous rassurer...
Il s'éloigna d'un pas, se retourna vers l'autre personnage, resté debout près de la cheminée, et lai dit :
— Monsieur Garros, veuillez vous approcher.
380 L'BINFANT DE L'AMANT