MONSIEUR GARROS
Garros, — c'était Thomme, on se le rappelle, qui avait, le premier, prévenu le concierge de la maisoa habitée i^ar Inès, que sa locataire se mourait; — c'était l'homme qui avait, le premier, proposé d'enfoncer la porte de la chambre; — c'é ait Thomme qui avait paru si violemment sur[ ris et frappé de l'existence du grain de beauté visible à la naissance d'un des seins de la jeune lilie; — c'était l'homme, enfin, qui, à l'annonce de l'arrivée du commissaire de police, s'était enfui et n'était plus revenu dans sa demeure de la rue de l'École-de-Médeoine.
Il s'approcha lentement du lit.
Il était fort paie, et ses yeux caves bdllaient, comme il arrive en un accès de fièvre.
Inès le regardait s'approcher avec une curiosité mêlée de surprise, qu'elle ne songeait même pas à dissimuler.
Cependant, bien que son visage ravagé et l'expression amère de sa bouche pussent le rendre peu sympathique, au premier abord, le regard de la jeune fille se chargeait d'une sorte de bienveillance au fur et à mesure qu'il était plus près d'elle el; qu'elle le voyait mieux.
C'est que ceux qui ont beaucoup souffert devinent et comprennent la souffrance, et qu'elle établit entre eux la confraternité subite du malheur.
— Mademoiselle, — lui dit-il d'une voix qui n'avait rien delà rudesse que sa figure semblait annoncera des yeux indifférents, je vois que vous ne me reconnaissez pas, quoique cette fois ne soit pas la première oii nouî» nous rencontrons. '^lirii^ii'.^:
— En effet, monsieur, dit-elle. — Et, pourtant, il me semble aussi que vous ne m'êtes pas absolument étranger.
— J'habitais dans la même maison que vous, — reprit-il, — au même étage, une mansarde voisine de la vôtre, et je vous ai recontrée plusieurs fois, lorsque vous descendiez, ou lorsque vous remontiez l'escalier, avec votre enfant dans les bras,
— C'est vrai... je me le rappelle, à présent.
— Lors do ces rapides et fugitives rencontres, vous m'aviez frappé. Je m'étais senti pour vous une vive et prof onde sympathie. Vous aviez l'air si malheureux et en même temps si distingué ; vous étiez si différente des autres filles dans votr^ position, si au-dessus d'elles... que mon cœur était allé tout de suite à vous... Mais jo n'osais vous parler... car vous étiez fîère... et votre attitude empêchait toute familiarité, même paternelle...
Il poussa un soupir et passa la main sur son front dévasté.
— Un autre sentiment, — reprit-il d'une voix plus rauque, — m'atirait vers vous, . . votre âge : vous devez avoir dix-sept ou dixhuit ans, n'est-ce pas ?
— Dix-sept ans et demi.
— C'est cela. — Or, j'ai perdu, il y a longtemps, bien longtemps... un enfant... une fille... qui avait alors l'âge de votre bébé... environ cinq ou six mois.
— Je vous plains, monsieur. — Je sais ce que c'est que ces douleurs-là.
— Oui... vous le savez... mais le vôtre est mort... Le mien.... ma ûlle, m'a été volée... Et j'ignore ce qu'elle est devenue. ..Et je la cherche... et je la chercherai, tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines^ tant que je me sentirai, devant moi... un jour à vivre...
— Ma fille, — ajouta-t-il sourdement, — doit avoir votre âge... et je me figure qu'elle doit vous ressembler... si elle existe encore.
Sa voix s'arrêta dans sa gorge desséchée...
Une larme vint aux yeux d'Inès qui, d'un mouvement instinctif, sans savoir même ce qu'elle faisait, lui tendit sa petite main blanche et fluette.
382 L'ENFANT DK L'AMANT
Au contact de cette main, il tressaillit, secoua la tête pour en chasser quelque vision lugubre ou importune, et reprit plus rapid- ment :
— Ceci vous explique, en dehors de toute autre autre circoustance, Tinlérét que vous m'avez inspiré, dès que je vous vis... Lorsrjue je surpris le drame affreux dont vous avez failli être victime ; lorsque j g vous aperçus sur votre grabat, mourante de faim, avec votre enfant mort entre vos bras, — moi qui ai connu toutes les douleurs, subi toutes les tortures morales et physiques, je fus pris aux entrailles par une pitié passionnée... et alors même que d'autres faits... ne m'auraient pas poussé à me rapprocher de vous... je m'y serais intéressé assez pour ne plus vous abandonner.
Inès le regarda avec un surcroît d'étonnement.
De quels autres faits voulait-il donc parler ?
M. Garros comprit l'interrogation muette de ces beaux yeux noirs fixés sur lui, car il se hâta d'ajouter, en forme de commentaire :
— M.Danilo"\v les connaît. — Je les lui ai expliqués, pendant votre évanouissement, et je vous les expliquerai tout à l'heure... mais, avant de penser à moi, — je dois penser à vous et à lui.
Il se recueillit uno minute.
Ivan l'écoutait, immobile et les paupières baissées, dans une attitude qui lui était familière : l'attitude d'un homme habitué à poursuivre en dedans de lui quelque vision obstinée.
Inès écoutait aussi, sans interrompre, même pour interroger, dominée par l'étrangeté de la situation et le type, comœe l'accent, tout nouveau de ces deux hommes, d'âge si différent, d'aspect encore plus différent, qui l'un et l'autre, néanmoins, lui paraissaient unis par une sorte de confraternité indéfinissable.
— M. Danilow vient de vous dire qu'il me prenait pour garant de la pureté de ses intentions... que je serais en tiers entre vous deux. — .Je sais ce qu'il veut, ce qu'il rêve.
Il veut vous sauver !
Il rêve de vous réconcilier avec la vie.
L'ENFANT DP] L'AMANT 383
Ce but est noble et grand.
Bien que j'aie vu M. Danilow, aujourd'hui, pour la seconde fois, je le sens, je le sais capable d'y réussir, digne de l'entreprendre.
Inès rougit légèrement, et regarda de côié Ivan, qui ne la regardait pas.
— Moi aussi, — poursuivit rhomme âgé, — je m'étais juré de vous sauver... de veiller sur vous. — Il y avait un peu d'égoïsme dans mon fait, plus que dans le sien. — J'y apportais comme un intérêt personnel... Vous saurez tout à l'heure lequel... Mais, eufin, mus par une idée analogue, nous vous avons suivie tous les deux, à la sortie de l'hospice, ft, sans nous être vus, ni entendus, nous nous sommes retrouvés, à vos côtés. . . nous vous avons empêchée ensemble d'accomplir votre résolution de quitter violemment la vie.
Maintenant, mademoiselle, regardez-moi. — Je suis vieux.— J'ai cinquante-cinq ans... La vie, une vie abominable, m'a brisé, usé plus que la marche du temps. — Ce que vous avez souffert, — vous qui êtes encore une enfant, pendant quelques mois, si horrible que ce soit, n'est rien, en regard de ce que j'ai souffert pendant plus de vingt ans... de vingt ans, auprès desquels les supplices de l'enfer, s'il existait, ne seraient rien.
Je suis arrivé à l'âge oii l'on ne recommence pas son existence ; oii les longs espoirs ne sont pas seuls interdits; oii tout espoir, tout avenir, si court qu'il soit, n'a plus de sens.
On a brisé ma vie, comme la vôtre l'a été... et plus cruellement cent fois.
On a brisé mon cœur, comme le vôtre l'a été, et sans qu'une fibre échappât à l'atteinte du malheur, aux morsures de la souffrance.
Je suis perdu, autrement et mille fois plus que vous...
Et pourtant je vis !
Et pourtant je ne me suis pas tué... je ne me tuerai pas!
Yous pouvez donc croire un homme qui a l'âge d'être votre père; qui a trop pletiré, pour ne pas comprendre tous les désespoirs.
Eh bien ! cet homme vous dit ceci :
4c Ecoutez M. Danilow, ayez confiance en lui, acceptez ce qu'il vous offre.
» Moi je vous jure de veiller sur vous, comme si vous étiez ma fille !»
Il se tut, attendant une réponse.
La réponse ne vint pas.
Ivan, étonné de ce silence, releva la tête et regarda la jeune fille, au moment où Garros, mû parle même sentiment, se penchait en avant, afin d'interroger le visage de celle à qui il venait de parler.
Inès ne répondait pas, — parce qu'elle pleurait, parce que les sanglots l'étouffaient et lui coupaient la parole.
C'était la première fois, depuis qu^on l'avait enlevée mourante de sa mansarde, qu'elle pleurait ain^i.
Parfois, une larme mouillait ses yeux, mais elle était bien vite refoulée, et quoique l'on ne yvLt dire qu'elle eût l'air dur ou peu sensible, il y avait toujours eu chez elle une certaine raideur, en t'tut cas, fort peu d'expansion.
A présent, elle pleurait; à présent, elle sanglotait, comme une enfant.
Evidemment une grande détente se produisait en elle.
— Inès! — s'écria tout à coup Ivan, en s'élançant vers elle, — pourquoi pleurez-vous ? — Qu'avez-vous ?
L'iiomme le retint, en le saisissant au poignet. . — Laissez-la pleurer, — dit-il lentement. — Heureux ceux qui pleurent, qui peuvent encore pleurer!
Tous deux restèrent un instant silencieux, la regardant.
Ivan n'osait la toucher, et l'on voyait qu'il eût voulu l'entourer de ses bras, boire ses larmes sur ses paupières, lui dire ces doux mots de consolation qu'on retrouve également, et presque semblables, sur les lèvres d'un amant et sur celles d'une mère.
L'inconnu, qu'on appelait M. Garros, regardait, lui, ces larmes presque avec envie.
Enfin, voyant que la crise se calmait, il se baissa vers le lit.
earro., c'étai. rh„,au.e „ui, à lannouce de larriv.e du commissaire
s'était enfui.
es siennes, en lui
prit les deux mains de la jeune fille, dans I disant seulement :
— Mon enfant!
Elletourna aussitôt vers lui son visage, rajeuni encore par les pleurs, et murmura : ^