‹ L'enfant de l'amantChapitre 44 sur 69 · Liv. Prime gratmlc de VÉLECTEVR RÉPUBLICAIN · texte numérisé non relu

Liv. Prime gratmlc de VÉLECTEVR RÉPUBLICAIN

— Oh! merci! oui .. oui., je crois en vous!... je crois en lui... Que vous ai-je fait pour que vous soyez si bons pour moi tous les deux?

— Elle est sauvée ! — murmura M. Garros à l'oreille d'Ivan.

— C'est à vous que je le dois ! répondit le jeune homme d'un ton profond. — Je ne l'oublierai pas.

Et l'étudiant s'éloigna pour gagner l'autre extrémité delà chambre, comme s'il ne se lût plus cru le droit de cette sorte d'intimité que créait sa présence, auprès d'elle, — du moment où elle était réconciliée avec l'existence.

M. Garros, voyant ce geste, prit une chaise, s'assit contre le lit et se recueillit visiblement, avant d'entamer un autre sujet qui lui tenait bien fort au cceur, à en juger par la pâleur dont se couvrit son visage, et la palpitation qu'on devinait aux soulèvements de sa poitrine et l'intermittence de sa respiration.

LES Al'TRES FAITS

— Mademoiselle^ — dit-il enfin, — je vois à présent que vous êtes en état de m'écouter et de comprendre tout l'inlérét que j'attache aux paroles que je vais prononcer, aux questions que je vais vous adresser.

— Je devrais peut-être, — ajouta-t-il avec hésitation, — remettre à un autre jour ce-s questions... car vous êtes évidemment fatiguée, brisée par tant d'émotions successives; mais je ne m'en sens pas le courage, ni la force.

Pardonnez donc à mon égoïsme, s'il y a de Tégoïsme dans ma conduite envers vous, en ce moment.

Mais, voyez-vous, il y a vingt ans, vingt siècles ! — que j'attends l'heure qui vient de sonner.

Il ya vingt ans, il y a vingt siècles, que je compte les minutes où je pourrai poser à uno jeune fille de votre âge les questions que je vais vous poser, — et il me serait impossible d'attendre davantage, — bien que je n'espère rien, en réalité, de l'entretien que nous allons avoir ensemble.

— Ne craignez point de me lasser, monsieur, — répondit Inès. — Je me sensbeaucoup mieux que je n'ai été encore depuis longtemps...

En disant ces mots, ses yeux tout chargés de reconnaissance et de confiance, après s'être portés sur le visage de l'homme qui lui parlait, cherchèrent celui d'Ivan.

Mais il s'était éloigné; il se tenait, à son tour, debout devant la cheminée, tournant le dos à la jeune fille, presque dans la même posture que M. Garros, quelques instants auparavant.

Elle ramena donc son regard sur ce dernier et ajouta :

— D'ailleurs, je n'ai rien à vous refuser... et je serais une ingrate, si je n'étais heureuse de vous rendre le service, quel qu'il soit, que vous semblez attendre de moi.

— Je vous l'ai dit, mademois'^lle, — répliqua aussitôt le vieillard, — outre l'intérêt que votre distinction et votre situation m'inspiraient, j'avais d'autres raisons encore pour ne pas vous perdre de vue.

Et ce sont ces raisons qu'il me reste à vous faire connaître. Il se recueillit pendant quelques secondes, et reprit :

— Je vous ai raconté, tout à l'heure, qu'à l'âge de cinq mois environ, ma fille m'avait été enlevée... et que, depuis, je n'avais pu savoir ce qu'elle était devenue, n'ayant pu même m'en informer.

Pourquoi ?

C'est ce que je ne confierais qu'à ma fille elle-même, si je la retrouvais.

Mais cela importe peu.

L'important est ceci :

Vous avez l'âge qu'aurait ma fille, si elle vit toujours.

D'autres faits encore...

Mais à quoi bon en parler... si votre réponse à ma première question détruit tout mon espoir?

— Quelle est cette question, monsieur ?

— Connaissez-vous votre famille ? — Ou^ plutôt, avez-vous connu votre père et votre mère ?

Vivent-ifs toujours ?

Vous ont-ils élevée ?

Inès, depuis une minute, paraissait assez émue et regardait son interlocuteur avec une anxieuse curiosité.

Au moment de répondre, elle devint fort rouge, puis trèspâle.

M.Garros qui ne la quittait pas des yeux, remarqua ces signes d'émoiion, et se hâta d'ajouter :

— Ne voyez rien de blessant dans ma question, je vous en conjure.

— Elle ne me blesse pas, monsieur, — répondit la jeune fille d'une voix tremblante.

— Alors ?

— Je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère, ayant été élevée, loin d'eux, par des étrangers... et j'ignore ce qu'ils sont devenus.

M. Garros se leva brusquement.

Un tremblement nerveux secouait tout son corps.

— Ma fille, — dit-il, — s'appelait Inès, comme voupZ Ma fille avait, comme vous, un léger signe noir à la poitrine... Et, quand j'entendis votre nom... quand j'aperçus, par hasard, ce signe... j'eus un éblouissement.

Inès s'était levée sur son séant.

— Comment vous appelez-vous ? — fit-elle violemment M. Garros baissa la voix.

— Aubin, — dit-il, — Maurice Aubin !

— C'est mon nom ! — balbutia-t-elle. — Je m'appelle, du moins on me l'a dit... Inès Aubin...

Maurice, puisque c'était lui, poussa un cri sourd et chancela. A ce cri, Ivan se retourna, et croyant qu'il allait tomber, il s'élança vers lui et le soutint.

Inès paraissait bouleversée.

Elle regardait cet homme qui pouvait être son père, avec une fixité et une stupeur étranges, ayant presque l'air de ne pas comprendre et de se demander si elle ne rêvait pas.

Ce fut Maurice qui reprit la parole le premier.

— Ainsi, vous vous appelez Inès Aubin,et vous n'avez jamais connu vos parents ?

I — Non, jamais, — fit-elle avec précipitation. — J'ai été élevée par une horrible femme... me croyant orpheline... ou plutôt supposant que j'étais une enfant trouvée... Et ce n'est que par hasard que j'ai su que ce nom d'Aubin était le mien. . . Je sais aussi que je n'avais que quelques mois, lorsque cette femme me prit avec elle.

— C'est Cfcla ! C'est bien cela ! — répétait Maurice.

— Où êtes-vous née ?

— Je l'ignore... On ne me l'a jamais dit... an m'a toujours caché tout ce qui regardait ma naissanca et l'histoire de mon père et de ma mère... Je n'ai jamais su même s'ils vivaient... ni ce qu'ils faisaient... c'est-à-dire...

Inès s'arrêta brusquement.

— Achevez ! — s'écria Maurice. — Qui vous arrête ?

— C^estque, — reprit loès, la rougeur au front, avec un accent de fierté indignée, — c'est que l'on m'insultait, enfant, au sujet de mes parents, de ma mère surtout.

— Les misérables ! interrompit le malheureux père.

— Il y avait un mystère autour de ma naissance, — continuât-elle. — J'aurais été un enfant...

— Un entant de l'amour, n'est-ce pas ?

— Oui, — fit- elle d'un ton bref.

— Et vous n'avez jamais entendu prononcer le nom de votre mère?...

— Son petit nom seulement.

— Et c'était?...

— Andrée.

— Plus de doute ! — s'écria Maurice. — Ma fille ! mon enfant ! Retrouvée î

Des saDglots arrêtèrent sa voix, et il retomba sans force sur la chaise qui se trouvait près de lui.

Ivan avait écouté toute cette scène sans prononcer une parole : mais il était visible qu'il partageait, au moins en partie, l'angoisse des deux personnages qu'elle concernait.

Lorsque Maurice se fut écroulé, pour ainsi dire, sur luimême, foudroyé par un sentiment qui n'était point encore de la joie, ou que sa violence rendait d'abord douloureux, le jeune homme se retourna vers Inès.

Elle était à demi-relevée et comme suspendue aux lèvres de cet homme qui se disait son père, un peu hésitante, pourtant : poussée vers lui par une sympathie qu'elle avait ressentie, avant de connaître les liens qui semblaient l'unir à lui, et retenue par l'étrangeté, ainsi que par l'imprévu de cette révélation .

Un instant, il les regarda tous les deux; — l'homme âgé sanglotant comme un enfant, défaillant sous la commotion qui le secouait et le brisait; elle, bouleversée et comme prise de vertige.

— Inès, — dit-il enfin, — je ne connais cet homme, qui doit vous toucher de près, que depuis quelques heures. — Je ne sais rien de sa vie, rien de son passé. — Mais je sens qu'il a horriblement souffert, qu'il est honnête et bon, et que toute jeune fille pourrait être fier de l'appeler :

Mon père.

Dites-lui un mot.

— Mon père! — murmura Inès, en lui tendaut les br&s, et laissant aussi couler ses larmes.

— Inès! mon enfant! — s'écria Maurice, se redressant galvanisé par cette appellation, et il saisit la jeune fille et la serra contre sa poitrine.

Mais l'étreinte ne fut pas longue.

Il se recula presque aussitôt.

Son visage était changé.

Toute faiblesse en avait disparu ; il n'exprimait plus qu'une mâle énergie et un noble enthousiasme.

Ses larmes s'étaient séchéps brusquement.

— Inès, — reprit-il, — vous êtes ma fille... cela est certain... je le sens, je le vois, tous les faits le démontrent, d'ailleurs. — Mais vous ne pouvez éprouver ce que j'éprouve . . .

Pour vous, je suis un étranger.

Vous ignorez qui je suis. . . d'où je viens.. . ce que je vaux. . . Je vous dirai ma vie... Vous apprendrez à me connaître... à connaître votre mère... et, alors, vous m'aimerez peut-être... Vous u'avf^z... vous ne pouvez avoir que de la surprise..^ Moi, c'est différent... Depuis vingt ans, je cherche mon enfant... la fille d'Andrée. Sa voix s'étrangla dans sa gorge.

— Depuis vingt ans, je ne vis que soutenu par l'espoir de vous retrouver... et de punir le misérable qui a fait de moi l'homme !e plus torturé, de votre mère une martyre... de vous, une orpheline...

Ma fille! La fille d'Andrée!... Ah! vous ne pouvez compretdre... ce que c'est pour moi !

Il se laissa tomber à genoux, lui prit les deux mains :

— Laisse-moi te regarder, Inès .. Oui, oui... C'est mon enfant vivante. . . Ils ont tué la mère. . . Ils ont fait pire au père. . . mais te voilà sauvée par moi... belle ! oh ! oui, bien belle ! Noble et fière... comme elle... comme Andrée.

Regarde-moi bien en face... Tu as ses yeux noirs... Tu ds son regard... mais j'aurais dû te reconnaître... Je t'avais reconnue! Je ne voulais pas le croire... Je ne voulais pas me l'avouer. C'était trop de bonheur... J'ai trop souffert... J'ai trop désespéré... J3 ne vois pas le bonheur du premier coup... quand il est là, devant moi... qui me crève la vue, pourtant!... Inès! lues ! Tiens, ma [)auvre adorée, il n'y a pas une place de ton corps que ta mère n'ait couverte de ses baisers... Il me semble que je les vois encore sur tes lèvres, sur tes joues, sur tes yeux, que je les bois sur tes mains !

Il porta ces mains fluettes de jeune fille à sa bouche avec transport.

— Andrée ! — balbutia-t-il, — elle est retrouvée !... Ta fille est là... Je la vois... je la touche... elle est sauvétî... c'est la moitié de toi-même qui me revient*

Oh! je la rendrai heureuse, je te le jure...

Je la vengerai. . . en te vengeant ! . . .

Pourvu que je n'aille pas mourir, à présent!

On dit que le bonheur tue !

Et, en effet, sa tête se pencha, et il resta muet, affaissé.

— Ivan ! — cria Inès avec effroi, — secourf z-le !

Le jeune Russe se pencha en avant, et, saisissant Maurice Aubin, il le releva et le considéra, un instant, avec le regard du médecin et l'angoisse de l'ami.

YII

Page 1