‹ L'enfant de l'amantChapitre 45 sur 69 · PERE ET FILLE · texte numérisé non relu

PERE ET FILLE

— Eh bien? fit Inès,

— Ce n'est rien ! — repondit Ivan après un rapide examen. — Pas même de lévanouissement. — Un simple saisissement L'excès de l'émotion... de la joie.. ,

Tenez... c'est déjà passé.

En effet, Maurice revenait à lui.

Ivan l'avait lait asseoir sur un fauteuil, près du lit.

— Merci ! dit-il au jeune homme. — Rassurez- vous, rassuretoi, Inès. — Non, je ne succomberai pas... devant Je bonheur, après avoir tenu tête à l'orage, après avoir résisté à toutes les tortures. — Non, il ne sera pas dit que je serai plus faible, aujourd'hui que je ne le fus jadis.

Il se releva d'un bond et se tint ferme et droit devant les deux jeunes gens.

— Regardez, maintenant ! — Je suis fort et je le serai jusqu'au bout!

Il tendait ses deux mains à Ivan et à sa fille. L'étudiant serra celle qu'il tenait, en se retournant vers Inès et en lui disant doucement :

Elle s'était jetée par la fenêtre dans un accès de fièvre cliaudo.

— N'avais-je pas raison de vous prier de vivre, mademoiselle ? — Vous n'êtes plus seule. — Et vous aurez, désormais, quelqu'un à aimer, à consoler !

Inès avait porté la main de son père à ses lèvres.

Elle ne répondit rien, et resta ainsi, la tête penchée, comme si elle voulait cacher son visage.

Sa posture avait quelque chose d'une suppliante.

50"^^ Liv. Prime gratuile de VELECTEVR REPUBLICAIN.

On eût dit qu'elle demandait grâce, ou, tout au moins, pardon.

Cela frappa Maurice qui ne la quittait pas des yeux.

Cet homme avait si violemment et si exclusivement vécu par le sentiment, qu'on eût dit qu'aucune nuance d'un sentiment quelconque^ si légère qu'elle fût, ne pouvait lui échapper.

— Qu'as-tu, mon enfant? — demanda- t-il d'une voix pleine de douceur et de passion paternelle à la fois, qui alla au coeur de la jeune fille.

— Qa'as-tu — reprit-il.

Pourquoi baispes-tu la tête ?

Pourquoi sembles-tu vouloir me cacher ton visage, que j'ai vu si peu encore ?

Elle eut une courte hésitation, puis, redressant son front qui rougissait, elle répondit presque bas :

— Je pensais, mon père, que ce n'est pas ainsi que vous eussiez dû retrouver votre fille.

— Que veux-tu dire ?

— La joie et la surprise de retrouver celle que vous pleuriez depuis tant d'années vous ont fait oublier le reste...

— Le reste ? — répéta Maurice étonné.

— Yotre fille est une fllle-mèro ! -— balbutia-t-elle. — Ce n'est pas celle que vous rêviez de serrer dans vos bras !

Un nuage passa sur le font de Maurice.

Mais, voyant le regard d'Inès fixée sur lui, il l'en chassa, et sourit avec une expression de bonté qui, pour une seconde, lui redonna quelque chose de la beauté de sa jeunesse, alors qu'il était aimé d'Andrée, et que le malheur ne l'avait pas foudroyé.

— Inès, — dit-il lentement, tu me raconteras ta vie, comme je te raconterai la mienne. — Je ne la connais pas ; — mais je sais une chose, c'est que tu es la fille d'Andrée. Et que la fille d'Andrée, ne peut être qu'une honnête femme.

Je sais encore ceci, c'est que tu as été enlevée p- r un misérable, quand tu étais au berceau; — c'est que ce monstre a dû rêver de te perdre et aura fait tout co qui dépendait de lui pour cela !

Je sais aussi qu'à te voir, tu inspires ]a sympathie et le respect : que tu as voulu te tuer ; que tu as manqué de mourir de faim... que ton enfant est mort sur ton sein tari !

Je sais que tu es belle, que tu es jeune^ que tu étais seule, abandonnée...

Et je n'irai pas te reprocher tes malheurs!

Tu as succombé, je te plaindrai... je te consolerai...

Si tu as été trahie par quelque lâche, qui a abusé de ta faiblesse et de ton isolement, eh bien, je te vengerai !

Il lui reprit les deux mains, les serrant dans les siennes avec une ardeur pleine de tendresse et d'indulgence.

— Non, continua-t-il, — ne crois pas que tu as retrouvé ton père pour rougir devant lui... et je ne crois pas qu'il rougisse de toi... quoi que tu aies fait, quoi que tu aies subi.

Il craignait bien pire !...

Il a vu de trop près la vie, il en a trop subi lui-même tous les assauts, pour être sévère envers ceux qui ont péché, ou que la tempête a courbés.

Qui a donc le droit ici bas d'être sévère et dur ?

Qui donc a le droit de repousser du pied ceux qui ont succombé ?

Qui donc a le droit, devant une faute commise, ou une erreur, ou même un crime, de dire, follement orgueilleux, ou niaisement ignorant do soi-même et des imperfections de la nature humaine :

« A la place de ce malheureux, à la place de ce coupable, je n'eusse point fait ce qu'il a fait. »

— Vous êtes bon ! — murmura-t-elle.

— Je suis juste. — D'ailleurs, il suiflt de te regarder, Inès, pour t'estimer, pour être fier de t'appeler : — ma fille !

Il s'était encore rapproché d'elle; il l'avait prise dans ses bras; elle appuyait sa tête sur son épaule, se laissant aller, pour la première fois de sa vie, à la douceur d'^ ces caresses paternelles et de cette pleine confiance qu'elle n'avait jamais connues.

— Vois-tu, — poursuivit-il encore plus bas, plus tendrement, comme un écho lointain de doute et de timidité; — avant Je

t'accuser, apprends à quelles circonstances tu dois l'existence... Peut-être est-ce toi qui auras à me pardonner. . . Avons?

— Oui, à moi ! — Nous oublions toujours, quand nous disposons de nous-mêmes, que nous disposons aussi des autres... Nous sommes jeunes, nous aimons... mais des êtres sortent de cet amour... des êtres à qui nos passions, même les meilleures, les plus nobles, les plus désintéressées en apparence, préparent à l'avance, dans la vie, un chemin dangereux, terrible. — Avant de t'accuser, sache, pauvre enfant, si tu -n'es pas simplement la victime de la vie que t'ont faite, — sans le vouloir, sans le prévoir, — tes parents, trop malheureux eux-mêmes pour avoir eu le droit de te léguer leur malheur.

Si tes parents avaient élé riches, dans une position régulière, ordinaire, tu aurais grandi près d'eux. — Ta mère.., et quelle mère... Andrée !.... eiit veillé sur toi... On eût écarté toutes les épines de ta route. — On te l'eût faite facile, agréable, sans péril.

Tu n'aurais pas eu à lutter... Tu aurais été une de ces jeunes filles, droites et fières comme des lis, qui ne regardent même pas la pauvre fleur du buisson, cueillie et jetée dans le ruisseau par quelque main indigne ou brutale.

Tu n'aurais eu que de l'horreur ou du mépris pour celle qui eût été dans la position où tu te trouves aujourd'hui.

Et pourtant, le beau mérite d'être immaculée^ quand aucun souffle impur n'a pu venir jusqu'à vous !

Toi, tu as été jetée dans le monde, sans appui... que dis-je? entourée d'ennemis tout-puissants et sans pitié.

Est-ce ta faute ?

— Non. — C'est la mienne !

Tous tes malheurs viennent de ceux qui t'ont précédée et qui t'ont donné Ja vie, s-ans pouvoir l'assurer, sans pouvoir la protéger... de ceux qui n'avaient que le sang de leur cœur à t'oftrir, et qui ont cru que cela suffirait !

Rassure-toi^ Inès.

Je ne te jugerai pas, je ne te condamnerai pas, mon enfant

L'ENFANT DE L'AMANT SCtl

chérie, quoi que tu aies fait, ou, plutôt, quoiqu'on t'ai fait ; — car tu es trop jeune pour n'être pas simplement uno victime.

C'est moi seul que j'accuserai, — coupable innocent, auquel aucun sacrifice n'aurait coûté pour te faire la plus heureuse parmi les heureuses.

Il s'arrêta pour l'embrasser au front.

— Le drame qui a manqué de terminer ton existence, — reprit-il^ — n'est que la suite et la conséquence du drame qui a présidé à ta naissance.

Si tu as été séduite ; si la faim, un beau jour, t'a terrassée ;

— si ton enfant est mort ; — si tu as voulu te suicider ; — si tu crois avoir à rougir devant ton père ; — tout cela, Inès , dépend d'événements accomplis, il y a vingt ans , alors que tu n'étais pas encore au monde.

Tu as cru que tu dirigeais ta vie, que tu te la faisais toimême, que tu en étais la maîtresse, ou, tout au moins, le principal personnage, — et tu n'y étais, pour ainsi dire, pour rien.

— (lomme une feuille arrachée à l'arbre de la forêt, tu flottais, inconsciente, au gré de la tempête qui avait renversé ceux dont le sang coulait dans tes veines.

A présent que je suis près de toi, que tu es près de moi, tout cela va changer.

Nous marcherons la main dans la main , et bien que je ne t'apporte que les ruines désolées d'une existence atroce et terrible, tu trouveras à mes côtés un bras pour soutenir tes défaillances, un cœur pour t'aimer, une conscience pour te guider, des lèvres pour te bénir. !

— Ah ! je sens que je vous aimerai ! — dit Inès avec | élan. — Vous me parlerez de ma mère, n'est-ce pas?

— D'Andrée, oh! oui... la plus honnête femme qui ait existé, — ajouta-t-il avec force, — quoi qu'on ait pu te dire d'elle, et la plus torturée aussi !

Il s'arrêta, ému au souvenir du passé, pâle et tremblant, ainsi qu'il lui arrivait chaque fois qu'il pensait à la morte.

— Monsieur, — dit alors Ivan, qui avait tout écouté dans un silence recueilli, — Inès est fatiguée. — Il faut lalaisstr reposer.

L'RNFAaT de L'AMANT

— C'est vrai ! je suis un égoïste. — Pardonne-moi, ma fille !

— Vous vous êtes reconnu^, — continua le jeune homme; — maintenant, il faut songer à l'avenir.

— Et nous avons à causer ensemble , — fijouia le père, en s'éloignant à regret de sa fille.

Deux jours après , Inès quittait la chambre où elle était revenue à elle, après sa tentative de suicide, et s'installait avec Maurice Aubin dans la petite maison, près de la porte de Neuilly, où nous avons pénétré derrière Ivan, dans la première partie de ce récit, après le meurtre d'Emile Rouget par la fille d'Andrée et de Maurice.

Cette maison isolée, pauvre et plus que pauvrement meublée, avait été louée pour un an par Maurice Aubin, sous le faux nom de M. Garros.

Il en avait payé d'avance le loyer, avec l'aide d'Ivan.

Celui-ci connaissait à présent l'histoire de cet homme qui l'avait aidé à sauver la jeune fille au moment où elle allait demander un dernier refuge h la mort.

Tous deux s'étaient unis énergiquement , portés l'un vers l'autre par une sympathie profonde, et, pour ainsi dire, violente, née de la conformité, non pas des natures, mais des sentiments et des façons de voir.

Le malheur avait amené l\Iaurice Aubin au monde moral, où la réflexion, l'étude, la philosophie, et certaines idées propres à sa race faisaient vivre le jeune étudiant russe.

Un autre sentiment encore le rapprochait du père.

Ce sentiment, c'était cet amour respectueux, résolu, plein d'abnégation et d'idéalisme mystique, qu'il avait voué à Inès, dès le premier jour de leur rencontre.

Il se trouva donc, en moins de quarante-huit heures, qu'il faisait partie intégrante de cette nouvelle famille, de l'aveu enthousiaste de Maurice, et de l'aveu tacite d'Inès.

Aussi, était-il là, tout naturellement, le soir, ou après leur installation, Inès se sentant forte et parfaitement rétablie, le père dut raconter son existence à sa fille , et la fille raconter

les événements do son enfance et de sa jeunesse que nous ignorons encore.

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