‹ L'enfant de l'amantChapitre 46 sur 69 · VINGT ANS · texte numérisé non relu

VINGT ANS

Maurice ne voulut rien cacher à sa fille.

La vie de cet homme, la vie d'Andrée étaient de celles qui n'ont pas de sens et que l'on ne comprendrait point , si l'on n'en connaissait pas les plus intimes détails.

D'ailleurs, qu^avait-il à cacher à Inès, et pourquoi lui eût-il caché quelque chose ?

Inès, malgré sa jeunesse extrême, était mère.

Inès avait déjà ressenti les passions, et appris les devoirs de la femme.

Elle savait la vie.

On pouvait tout lui dire, et, le pouvant, on le devait.

Il lui raconta donc toute l'histoire d'Andrée, avant l'époque où elle avait rencontré, puis aimé Maurice.

Il lui raconta son mariage ; son existence auprès de M. Dalifroy; ses déceptions et ses douleurs de jeune femme, méprisée, sacrifiée par son mari ; — les relations de ce dernier avec Athénaïs ; — la naissance d'Emma, — cette sœur utérine d'Inès, qu'Inès n'avait jamais connue, dont elle ignorait même le nom, ainsi qu'elle ignorait le nom de M. Dalifroy et jusqu'à son existence.

Il lui raconta comment celle qui devait être un jour sa mère découvrit la trahison dont elle était victime et apprit, du même coup, qu'elle était trompée et qu'il y avait autre chose que les devoirs fades ou répugnants de l'épouse sans amour, près de

l'époux qui n'aime point , et qui use simplement d'un droit égoïste et sans délicatesse,

Inès écoutait tout cela, silencieuse, avec plus d'étonnement peut-être que d'indignation.

A son âge, on sent et l'on comprend mieux la passion farouche et nette que certaines meurtrissures sourdes du cœur.

Cependant l'étouffement moral et intellectuel dont avait souffrt sa mère, pendant cette période de son existence, la touchait vivement, ayant subi elle-même, dans d'autres conditions une compression analogue.

Mais quand Maurice entra en scène lui-même, et, a^ec lui, l'amour, Inès fut remuée jusque dans les entrailles.

Elle avait aimé... ou cru aimer... et, à son âge, tout ce qui touche ces sentiments trouve de l'écho dans l'âme.

Maurice lui raconta donc, avec une éloquence émue, comment leurs deux cœurs étaient allés l'un à l'autre dès la première rencontre.

Puis il reproduisit, dans tous ses détails, l'heure fatale oi^i M. Dalifroy écclairé, guidé par les conseils de madame de èéverin, les avait surpris, et do quelle sorte il avait chassé la femme adultère, en la condamnant à vivre avec son amant.

Ivan, qui avait déjà entendu ce récit des lèvres de Maurice Aubin, l'écoutait, cependant, avec une attention passionnée, comme s'il lui eût été nouveau.

- Mais il s'interdisait toute parole, même le geste le plus indifférent, ne voulant point agir sur les impressions de la jeune fille, les influencer en quoi que ce soit.

C'était à elle, à elle seule, de sentir et de prononcer ensuite, suivant les impulsions de sa nature et de sa conscience.

Enfin, Maurice en vint à Texistence, d'abord de bonheur, ensuite d'affreuses tortures, qui fut le lot des deux amants.

Il décrivit, sans pitié, longuement, en détail, cette lente chute dans la misère ; cet ensevelissement graduel dans le désespoir ; la naissance d'Inès, au milieu de cette pauvreté et de ce drame sombre, dont le dénouement ne pouvait être qu'atroce.

Je suis iière 'rotre ta lille, d'être la lille d'AnJré.

Il n'oublia rien, — pas même le sacrifice crAudré -., lorsqu'elle alla trouver son mari.

Inès était devenue pâle, en entendant cet'e partie <lu récit. Ses yeux s'étaient allumés, son sein se soulevait avec force. L'indignation et la pitié entraient en elle, et tout son j^:;uue

51"^^ Liv. Prime gratuite de VÈLECTEl'R JiÉPl'BLICAIX.

visage, illuminé d'une passion intense, disait éloquemment ce qu'elle ressentait.

Lorsque Maurice eut, a son tour, raconté comment M. Dalifroy avait péoétré, par une nuit d'hiver, dans la chambre d'Andrée, pour lui enleversa fille ; lorsqu'il lui eut raconté comment il avait trouvé la pauvre femme, ronurante, étendue près du berceau de son enfant disparue, — Inès jeta un cri, et se précipitant dans les bras de son père, elle lui dit avec des sanglots :

0 ma mère ! ma pauvre mère ! — Oui, c'était une sainte et ce fut une martyre. — Nous la ver geronp, n'est-ce pas?

— Merci ! répondit Maurice en la serrant avec force contre sa poitrine. — Merci pour elle, mon enfant! — îl me semble que je te retrouve pour la seconde fois, tt que tu deviens plus réellement la chair de ma chair! — Ta es bien la fiile d'Andrée... Oui, nous la vengerons.

— Justice sera faite, — rijouta Ivan, avec cet enthousiasme un peu sombre qui lui était haritueî.

Alors, Maurice reprenant pa lugubre histoire, raconta l'acte

de folie qu'il avaii commis, son arres^tation, sa condamnation.

Ici, nous devons lui rendre la parole et l'écouter lui-même.

— Pendant Ifls premiers jonrs de mon emprisonnement, ditil d'une voix tremblante, — le délire ne me quitta point. — Je vivais dans une sorte de fièvre, terrassé par Ja réalité, sans la comprendre.

Enfin, je revins à moi, la laison dissipa les ténèbres du cauchemar, et je me rappelai tout.

Mon premier cri fut pour demander ce qu'était devenue Andrée.

C'est alors que j'sppris pa mort. . . que j'appris qu'une heure environ après mon oépart ellv.; s'était jetée par la fenêtre dans un accès de fièvre chaude.

Cette nouvelle épouvantable aurait dû me tuer.

Il n'en fat rien.

C'en était tr -p.

Il y a un degré do douleur tellement au-dessus des forces de la nature humaine, qu'elle y devient presque insensible.

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On a vu des malheureux riro an milieu des torture?!, quand elles devenaient trop atroces et crier :

Encore! encore ! au bourrtau qui tenaillait leurs clia'rs.

J'avais souffert tout ce qu'on peut souffrir.

Les nerfs ét^iient biisés...

La nouvelle de c^tte mort n'aj uita rien, sur le moment, pour ainsi dire, à la quantité des maux sous lesquels j'ét us englouti.

Ce n'e^ît que plus tard, petit à peti , à la longue, que mes autres tortures s'<^tant adoucies par l'habitude que j'en preo^îis, — car on t'accoutumea tout, et si une agonie durait des siècles, on (luirait par ne presque pb:s s'ap' rcevoir d':; ses angoisses, — ce ne fut que pins tard que ce co'ip suprême me devint le coup douloureux par excellence, celui auquel le temps n'enlevait rien de son atrocité.

Aujourd'hui, la mort d'Andrée m'est plus cruelle qu'il y a vingt ans, plus nouvelle, plus pressante que le premier jour.

Un sanglot éteignit sn voix dans sa gorge, et deux la- mes brûlantes baignèrent ses jou s creuses.

— Pauvre père! — murmura Inès, en se serrant davantage contre lui, comme pour lui apponer un peu de la force et de la douceur de sa jeunesse.

Ce mot, ce geste, lui rendirent son courage, il r' prit :

— Tout d'abord, ce qui me fraj^pa le pliîs, c'est qu'Andrée morte ne souffi irait plus; que je n'.-.svais plu^', étant seul au monde, aucun ménagement à garder: q^ie je p.ouvais me consacrer exclusluement à la vengeance, sans crainte que cette veaugeance me séparât d'elle, puisque l'éternelle séparation était venue.

Je fis donc un double serment :

Celui de punir son meurtrier;

Celui cU retrouver ma fille, l'enfant que le même monstre m'avait enlevée.

Il regarda un instant en silence.

— Je t'ai retrouvée, — fit-il ; — mais elle n'est pas vengée !

— Elle le sera? — répliqua Inès avec exaltation.

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Ivan inclina la tète en signe d'acquiescement, mais pour luimême, sans s'inquiéter des autres.

— J'aurais pu, — continua Maurice, — frapper immédiatement M. Dalifroy, en révélant toute la vérité. — Je ne !e fis pas. — une sorte de pudeur farouche me retint. — Le secret d'Andrée était à moi, à moi seul. — C'était quelque chose d'elle qui me restait. — Je ne voulais pas que l'on connût l'histoire do nos amours... Il me semblait que c'eût été une sorte de profanation...

Plli^ j'é'ais las de la lutte...

J'avais besoin de me concentrer, de me retrouver.

Eafin, — il se leva brusquement, — j'avais la haine des hommes et de la société à cet instant. — Je les méprisais pour leur dureté, leur indifférence, la petitesse de leurs idées, l'odieux de leurs préjugés, la férocité de leur égoïsme.

Je faisais dans mon désespoir, deux parts de l'univers :

Moi, d'un côté, moi seul ; — le reste, de l'autre.

Je me regardais comme la victime et comme l'ennemi du genre humain...

Je voulus me venger seul, à ma façon, sans avoir recours à aucun de ces êtres qui ne m'inspiraient que haine farouche et mépris ardent.

Il me plaisait aussi d'être victime jusqu'au bout, de vider le calice jusqu'à la lie, d'aider les juges à être infâmes^ en les laissant dans l'ignorance, en ne faisant rien pour dessiller leurs yeux, pour éclairer leur conscience.

Il s'arrêta encore, et regardant cette fois, Ivan, non sa fille, il ajouta :

— Il faut avoir souffert tout ce que j'avais souffert, avoir subi toutes les douleurs jusqu'à la folie furieuse, pour comprendre cet, état mental particulier et cette volupté du désespoir...

— Je comprends, — fit doucement Ivan. — C'est l'exaspération du sentiment de la justice. — Il y a des cas, oiï la victime seule a le droit de punir, comme elle l'entend, — et le devoir de mettre elle-même le pied sur la tête des tortionnaires. — Il y a des cas, où il est naturel de rompre avfc le pacte social qui n'a

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pas su vous protéger, et de se relever en se protégeant seul contre tous. A votre place, Maurice, j'aurais senti, agi, comme vous avez benti, agi en cette circonstance.

— Je gardai donc, reprit lentement le père d'Inès, — mon secret et celui d'Andrée.

Je ne prononçai pas le nom do M. Dalifroy, me disant :

— « Je veux vivre pour punir ! »

Je sentais en moi, désormais, la force de tout supporter, de tout endurer.

Je sentais que je vivrais... et j'ai vécu.

J'ai vécu, pendant seize ans, au bagne, silencieux, résigné en apparence, sur deux rêves :

Retrouver Inès ; — venger Andrée, en frappant M. Dilifroj'.

Ce que ces années furent longues, furent atroces... je ne puis le dire... et cela ne saurait se deviner... Il faut avoir passé par cette longue agonie, monotone uans son renouvellement quotidien, pour le comprendre.

Je comptais les minutes, les heures, les jours, les semaines, puis les années, les effaçant de mon esprit, les voyant tomber goutte à goutte dans le néant, avec une volupté farouche, répétant sans cesse :

« J'approche du but ! j'approche de la délivrance ! »

Je ne parlais à personne.

Je passai pour une brute ou pour un monomanc ...

Mes compagnons, après m'avoir persécuté, avaient lini par no plus s'occuper de moi.

Enfin, au bout de seiz3 ans, on me fit remise de la fin de ma peine, — quatre années, — et je fus rendu à la vie Commune, à la liberté relative...

Car le jugement portait la surveillance perpétuelle.

On me fixa Tours pour résidence.

Mais, c'est à Paris que vivait M. Dalifroy

C'était lui que je voulais frap[)er !

C'était par lui que j'espérais retrouver ma fille, si elle vivait encore.

Je rompis mon ban.

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Jô vins A Pari:^ et c'est pour cel-i, Inès, que j'ai dû fu''r, lorsque le c »mmisîaiie de police vint pour constater la mort de ton enfant ; — c'est pour cela que j -ri dois me cacher, porter un faux nom.

Il se tut un instant ; puis regardant sa fille le front incliné ;

— El maintenant, mon enfant, que tu sais tout, c^est à toi de me dire si tu me pardonnes de t'avoir donné l'existence.

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