‹ L'enfant de l'amantChapitre 47 sur 69 · MADAME MOULINET · texte numérisé non relu

MADAME MOULINET

— Oh ! mon père, — s'éciia Inès nv-x un élan de tendresse passionn'e, fouettée pi:' la viol^'U^e des plus nobles in-^igo.ations. — que dis-tu là ? — Je suis flère d'être ta fiilc, la fille d'Andrée.

Je ne connais pas de plus grands ca^urs que le tien et le sien !

Mes d mlMirs, me^ souffrances, les angoisses de mon enfance et les désespoirs de ma j -unesse, qa'est-ce à côté de votre long calvaire à tous les deux ?

— Chère, chère enfant, — balbutiait Mmri";e, vraiment heureux pour la j>remière fois, depuis tant, d'années, — merci de ton affection, m 'rci de ton indignation ! — Tu ne sauras jamais le bien que C'^la me fait !

Qtiui ! je songeais à toi, que je ne connaissais point, lendant ces sombrer aunées, dans mes nuits d'insomnie, je me demandais souvent avec effroi C3 que tu serais, si j'arrivais un jour à te retrouver !...

J'avais doi lerreurs affreuses à l'idée que l'instant de noire

réunion serait peut-être l'instant aussi d'une f^éparation [(lus profonde et plus atroce : — la réparation dt^s e-pri s et des cœurs !

— Etait-ce possible ?

— Oui, raon enfant! — Cela était même probable. — T,i avais été élevée, ta avais grandi loin de moi...

J'ignorais en quelles conditions et entre quelles mains !

On pouvait t'avoir viciée, corrompue, empoisonnée, pcriuc d') toutes les façons!

Qaelle nature, prise dès le berceau, résiste toujours à l'acti'ii de l'éducation, à l'influence des milieux?

On pouvait t'avoir inspiré la haine e t -e mépris de ceux A qrd tu devais la vie... Ou pouvait avoir étouffé en toi tous les lîobl s instincts... On pouvait avoir éteint ton intelligence, glacé luu âme...

Il n'en est !...

Oh ! je suis heureux, bien heureux, aussi heureux, aiis.^i consolé qu'il est permis de l'être à ce débris que tu vois devant t >i ! — Aussi heureux, aussi consolé qu'il est permis de l'être à celui qui pleure et qui pleurera toujours Andrée !

Inès lui rendait ses caresses, et l'on voyait qu'elle ne cédait p s seulement, comme au premier jour, à la tradition de la tendresse filiale, mus qu'elle y apportait maintenant une affection ré lie, un enthousiasme sincère et personnel, d qu'ele y t! cuvait autant de douceur que Maurice lui-même.

Go fat Ivan qui eut le courage do Ir-s arracher à ces effusions qui leur faisaient oublier Ja réalité et ses urgentes nécessités.

— Rien ne vous séparera plus, désormais, ilit-il lentemeuf, — et ihaque jour sera une joie de plus, en augmentant la profondeur de votre intimité et la conformité de vos sentiments et de vos sensations.

Mais nous ne savons encore rien de l'existence d'Inès : M. Dalifroy est toujours impuni et triomphant, et il y a un autre ou d'autres coupables... dont nous ignorons même les noms !

En parlant ainsi, il pensait, sans doute, à celui qui avait séduit et abandonné Inès, à ceux qui avaient la première responsabilité de la première laute de la jeune fille.

Le père et la fille tressaillirent.

Ils desserrèrent leur étreinte.

— Vous avez raison, fit Inès, — avec un soupir. — J'ai ma confession à vous faire, ma vie à vous raconter. Il faut que mon père apprenne que je suis digne de lui et de ma mère...

Il faut que vous appreniez vous-même, Ivan, si je mé ite la sym{)atliie, l'estime, le respect généreux que vous m'avez toujours témoiguég.

En prononçant ces paroles, Inès avait légèrement rougi.

— Parle, mon enfant, — parle sans crainte, — répondit doucement Maurice. — Devant nous, tu peux tout dire, penserhaut.

D'abord, je suis certain qu'il n'y a rien dans ton existence, si courte et déjà si éprouvée, dont tu aies à rougir personnellement.

Ensuite des deux hommes qui t'écoutent, Tuna trop souffert, a trop succombé lui-même, a vu de trop près toutes les tentations au mal, pour n'civoir pas toutes les indulgences et tous les pardons; l'autre, quoique jeune^ ayant tout au plus l'âge d'être ton frère aîné, est un coeur d'élite, une âme supérieure, un cerveau qui a, depuis longtemps, rompu avec tous les préjugés odieux ou étroits.

Nous ne sommes ni l'un ni l'autre de ceux qui confondent les victimes avec les coupables, et fusses-tu coupable en réalité^ que nous te tendrions encore nos mains en te disant :

« Relève-toi, pauvre créature vaincue 1 »

Les deux hommes se rapprochèrent de la jeune fille, s'assirent en face d'elle, silencieux et recueillis, et elle commença en ces termes :

— C'est dans le département de la Meurthe, à Dieuze, petite ville de 4,000 âmes, que je fus élevée, dit Inès.

— C'est là que se passa toute ma première enfance et la plus grande partie de ma jeunesse.

Je la vois encore avec ses petits yeux ronds et verts bordés de rouge.

La femme qui prt^iait s-nn de moi, qui remplaçait ma pauvre mère, que je ne connaissais pas même de nom, s'appelait madame Moulinet.

C'était une liorrible mégère, ivrogne et brutale, adonnée aussi à d'autres vicas plus honteux.

o2"'' Liv. Prime gmli'.Uc de l'ELECTEUli REPUBLICAIN.

Était-elle veuve? Je n'en sais rien.

Personne n'avait connu M. Moulinet, bien qu'v:îlle prétendit avoir été mariée, dans son jeune temps, et avoir perdu son mari, après deux ou trois ans de ménage.

Quoi qu'il en soit, aussi loin que je puisse me rappeler, c'était une femme de quarante à quarante-cinq ans, qui n'avait jamais été belle et qui, en vieillissant, était devenue repoussante.

Je la vois encore, avec ses petits yeux ronds et verts, bordés de rouge, semblables à ceux d'un oiseau de proie; son nez bourgeonné et toujours enflammé par l'abus des boissons alcooliques, ainsi que par l'usage excessif du tabac à priser; ses grosses lèvres, son menton large, ses pommettes saillantes, son front plat, entouré^ vers le haut, de cheveux gris, semblables à des crins; son teint couperosé, son expression vulgaire.

J'entends sa voix cassée, habituée aux mots ignobles ; son rire^ qui me faisait mal et m:^ soulevait le cœur, même à l'époque où les enfants, sans idées, n*ont qu3 des sensations.

Nous habitions, à l'extrémité de la rue des Moulins, non loin de la Saline, une petite maison^ vieille et d'aspect dégradé, entourée d'un jardin, maison qui aurait pu, cependant, être assez commode et même agréable, sans la saleté qui la déparait et la faisait répugnante.

Je ne sais à quoi cela tient, — ajouta Inès interrompant son récit, en forme de parenthèse, — mais j'ai toujours eu la passion de la propreté, le goût de l'ordre et du luxe, dans une certaine mesure, poussés à l'extrême.

Dès le plus bas âge, je ne pouvais me voir les mains sales ou le visage barbouillé, comme l'ont la plupartdes enfants, comme l'avaient les compagnons que je fréquentais, sans éprouver une véritable horreur qui allait jusqu'aux larmes.

J'étais « dégoûtée », comme on dit vulgairement; et ce fut là, peut-être, la première souffrance de mes jeunes années.

Cette délicatesse irritait et choquait Mme Moulinet au suprême degré.

Elle la prenait, sans doute, pour une satire de ses propres habitudes.

Toujours est-il qu'elle me la reprochait dans les termes les plus violents et les plus grossiers, s'écriant à la journée :

— Voyez-vous cette fille de... pas grand'chose qui se donne des airs de princesse ! Si ça ne fait pas pitié !

Elle employait d'autres mots... plus nets et plus expressifs, — balbutia la jeune fille en rougissant jusqu'à la racine des cheveux, — et ces mots infâmes, que je voudrais ne pas savoir, sont ceux qui frappèrent peut-être les premiers mes oreilles, qui s'y gravèrent le plus longtemps, qui me firent connaître, tout d'abord, que j'avais une mère quelque part... dont j'étais sépa'ée.

— Infamie ! — murmura Maurice en serrant les poings.

— J'étais battue p:mr m'être lavée ou nettoyée, — poursuivit Inès, — comme d'autres enfants le sont pour s'être salis.

Du reste, battue, je l'étais toujours, tous les jours, pour tout, pour rien, sans rime ni raison, pour le plaisir de me battre.

Je m'y étais pour ainsi dire habituée, et je m'y prêtais, sans résistance, pendant mes premières années, comme à une chose naturelle, normale, régulière, qui doit être, qui fait partie de l'existence, ainsi que le dormir et le manger.

C'est à peine si je pleurais !

Les enfants qui !)!eurent espèrent quelque chose de leurs larmes ou protestent par elles.

Moi, je n'espérais rien, et je ne protestais pas.

Je me serais déshabillée moi-même pour me livrer aux coups de la mégère, quand elle était ivre, — ce qui lui arrivait la plupart du temps.

C'est à peine si cela me fai jait mal, et alors mémo que la douleur eût dû m'arracher des cris, je ne sais trop quel sentiment instinctif de haine ou de fierté m'empêchait de montrer ce que j'éprouvais.

Si c'eût été ma vraie mère, si je l'eusse aimée, oui, j'aurais pleuré...

J'aurais essayé de la toucher, comme font tous les enfants en pareil cas ; ou, moins écrasée, moins abaissée, j'aurais eu des idées de révolte et de résistance.

Mais je haïssais cette femme, — bien que je n'eusse point connu d'autre être s'occupanî de moi, depuis que j'avais conscience de moi-même ; — et je ne crois pas que cette haine ait eu de commencement, tant je la retrouve vivace, jusque dans mes [)las lointains et mes plus confus souvenirs.

La misérable, je l'ai déjà dit, à sa passion [)Our le vin et toutes les liqu' urs fortes, joignait des vices plus honteux.

Elle avait des amants.

Je ne l'ai compris que plus tard; je n'ai su que plus tard m'expliquer les scèaes auxquelles j'ast^istais.

Oui, vieille et laide, comme elle était, répugnante et repoussante à tous égards, elle trouvait des hommes, jeunes presque toujours, souvent d'aspect relativement élégant.

J'ai su depuis pourquoi.

Elle avait de l'argent... de l'argent qu'on lui donnait pour m'éiever...

Cela lui échappa UDe fois, dans son ivresse, — quoiqu'elle lût très discrète, même à ses plus mauvais moments, sur tout Ce qui me concernait.

Avtc cet argent, elle n'achetait que de la boisson... et p'us elle vieillissait et enlaidissait, plus ceux dont elle s'entourait étaient jeunes...

Mnis je n'ai pas besoin d'insister sur ces détails honteux, et qui mo soulèvent le cœur.

Qu'il vous suffise de savoir que c'est là-dedans que j'ai été élevée jusqu'à l'âge de quinze ans, et que ces ignominies firent le milieu où je pojssai, où je devins, enfin^ jeune ïîile.

Je n'y reviendrai plus.

SANS MERB

— Telle fut donc, — poursuivit Inès, — ma première, mon unique éducation.

Quant à Tiustruction. je D^en reçus pas.

On ne m'envoyait point à l'école ; — à douze ans, je ne savais ni lire ni écrire.

On ne m'apprenait non plus aucun métier, et c'est là une dos causes de la misère horrible dans laquelle je tombai, quand je fus venue à Paris ; — misère qui tua mon enfant et qui faillit causer ma propre mort.

Malgré la meilleure volonté, quels que fussent mon courage et mon désir de travailler... je ne savais pas, ou je savais si peu, j'étais si malhabile ouvrière, que je ne pouvais parvenii- a g.igner même le petit morceau de pain quotidien, dont j'avais besoin pour ne pas mourir de faim.

Ma vie se passait à être le souffre-douleur et la domestique de cette horrible créature.

Elle m'imposait tous les travaux grossiers de la maison, bien souvent au-dessus de mes forces, — et si je sais coudre, c'est parce qu'elle avait besoin que je lui raccommodasse les robes qu'elle déchirait, lorqu'elle était ivre.

Je lavais aussi le linge.

Jamais une distraction. — Jamais un plaisir. — Jamais un joujou, — même le plus vulgaire et le moins coûteux.

Le dimanche., je restais seule à la maison, enfermée, quand il

faisait beau et qu'elle sortait avec quelqu'un de ses amants, pour des parties au dehors.

Elle emportait la clef, et, qu'il fit froid ou chaud, je passais là, dans la solitude, sans feu, l'hiver, sans mouvement au grand air, l'été, la journée entière, quelquefois la nuit.

Il lui arriva même de m'oublier, et de rester jusqu'à deux ou trois jours sans rentrer.

C'était abominable ! — Je n'avais pas toujours à manger en pareil cas.

J'avais peur, la nuit, seule dans cette maison vide qui me paraissait immense.

Une fois qu'il y avait des rats... jo m'évanouis de terreur.

Une autre fois, ce fut la faim qui me fit perdre connaissance.

J'aurais pu appeler, crier...

Peut-être quelque voisine eût-elle eu la charité de venir à mon secours, de faire ouvrir la porte, de me passer des aliments ou de me prendre chez elle pour réchauffer mes membres glacés...

Je ne le fis jamais !

Etait-ce timidité ?

Etait-ce orgueil ?

Etait-ce simple résignation stupide de l'animal maltraité, qui n'a aucune ilée de résistance ou de défense, et qui se laisse torturer par un maître lâche et féroce^ sans concevoir qu'il puisse s'échapper, ou du moins le tenter ?

C'était un peu de tout cela.

C'était surtout ceci :

Madame Moulinet était connue dans ce petit pays, ou tout le monde se connaît.

Elle y était connue, par corséquent méprisée, honnie, chassée de la société de tous les honnêtes gens, même les plus misérables. La réprobation et le dég(.ùt qu'elle inspirait se reportaient sur tout ce qui rentourait.

J'en étais viciime moi-même, pauvre innocente, bien irresponsable, pourtant, de la situation infâme qui m'était faite.

On savait aussi que je n'étais point sa fille, et, comme jamais

une honnête femme, une mère, n'eût pu avoir l'idée de lui confier son enfant, on. avait cherché à savoir qui j'étais, d'où je venais, et, sans connaître la vérité exactement, on disait que je n'avais point de parents... réguliers...

J'étais trop jeune alors pour co< prendre cela.

Mais, dans les petits pays, il n'y a rien qu'on fasse sentir si durement à un être en bas âge que l'irrégularité de sa naissance ; il n'y arien qui éloigne davantage de lui, qui lui ferme davantage tout intérêt à son endroit.

Si jeune que je fusse, j'avais bien senti cette réprobation, cette espèce d'ostracisme qui pesait sur moi.

Les euîants du quartier me fuyaient ou m'insultaient,

Quaîjd les mères, par hasard, les surprenaient à jouer avec moi, elles les grondaient ou leur donnaient le fouet, suivant leur tempérament.

J'étais comme une sorte de pestiférée.

Telle était la cause principale de mon silence et de ma résignation.

Ilnemo venait même pas à l'idée que ja pusse demander aide, protection ou secours, à qui que ce fiit.

Cependant, en grandissant, mon esprit se développait.

Je l'avais fort éveillé.

Toujours renfermée en moi-même, je réfléchissais, je comparais... je finissais parjnger ma situation.

Puis comme on ne se gênait pour rien devant moi, comme on y disait, comme on y faisait tout, de même que si je n'eusse pas existé, j'apprenais la vie : — une vie abominable, ignoble, — de bonne heure.

Je ne tardai donc pas à m'apercevoir que j'étais plus malheureuse que les autres enfants^ et qu'il me manquait quelque chose qu'ils possédaient.

On m'appelait toujours Inès.

Or, j'avais remarqué que les autres avaient deux noms, et je Favais aussi que je ne m'appelais pas Inès Moulinet.

Je le savais, parce qu'une fois l'épicière, dont la boutique était en face de notre demeure, et chez laquelle madame Mou-

linet m'envoyait souvent lui acheter la goutte, m'avait demandé, un jour, devant un tas de commères réunies l'i, comment je m'appelais,

— Inès, — avais-je répondu.

— Ce n'est pas un nom chrétien, — s'était écriée l'une d'elles en ricanant. — C'est un nom de saltimbanque.

— Inès qui ? — avait repris l'épicière, en clignant de l'oeil, pour avertir l'auditoire dfi bien écouter ma réponse.

— Inès... Moulinet, — répliquai-je, ne sachant que dire et ne voulant pas paraître avoir moins de noms que les autres.

Ou éclata de rire autour de moi.

Je devins toute rouge et j'eus envie de pleurer.

— Qu'est-ce que je vous disais? — reiirit triomphalement l'épicière. — La mère Moulinet n'a jamais eu d'enfaut 1... C'e-t quelque enfant trouvée... quelque petite bâtarde... Elle n'a pas de nom !

Cette scène était restée gravée dans mon esprit, et ci problème de savoir si je n'avais pas un noai do famille mo préoccupait, sans que je comprisse au juste ce que c'était qu'un nom de famille.

Cela me préoccupait tellement qu'un beau jour, surmontant ma timidité et mes terreurs, voyant ma iame Moulinet de bonne humeur et disposée à parler, après avoir bu plus que de coutume, je me hasardai à lui dire :

— Est-ce vrai que je n'ai pas de nom ?

Elle me regarda avec étonnement, puis se mi^ à rire aussi, en s'écriant :

— Est-elle bête, cette petite brute! — Tu sais ben que tu t'appelles Inès !

— Inès qui ? — fis-je encore, enhardie par ce commencement de réponse et répétant textuellement la question qui m'avait été posée.

Elle devint plus sérieuse, mais l'ivresse la travaillait outre mesure, sans doute, et lui donnait envie de parler, car elle ajouta :

— Pourquoi demandes-tu ça?

L'KNFANT I)K I/AMAXT

La rosée mouillait mes pieds.... mais je u'y Taisais pas atteuiLou.

— Parce qu'on dit que je n'ai pas de nom.

Elle se remit à rire aux larmes, brusquement, comme font les ivrognes qui passent sans transition d'une impression à une autre.

— Ah ! pas de nom ! — répétai t-L^lle. — Tu n'en as que trop... autant que de pères.

— Tu t'appelles lues Aubin... et puis encore InèsDa. ..

53'«^" Liv. Prime gyatiiilc de VhLECThUR REPUBLICAIN.

■lis L'EXF.\>;'r DE L'A:JAînT

Elle s'arrêta tout à coap, deviat pâle, puis furieuse. Alors, se jetant sur moi avec rsge :

— Ah! petite coquine, tu veux me tirer les vers du nez, tu veux me faire jaser. . . tu veux me faire perdre mon pain. . . J'ai juré que tu ne saurais jamais rien... ou alors, bernique... onm ; couper;! les vivres .. Attends, attends un peu... Je vas t'apprendra à te taire...

Et elle me b ittit comme plâtre.

Bien qu'elle fût bratalt> et méchante à l'ordinaire, qu'elle eût plaisir à me voir souffrir, elle n'y avait jamais mis un pareil acharnement.

— En as-tu assez? — hurlait-elle.

— Oui! oui! — balbutiai-je effrayée, domptée par la douleur.

— Non I Voilà qui t'apprendra à faire la questionneuse. Quand elle sVrrêia, j'étais à moitié assommée et presque sans

connaissance.

Elle me mit le poing sous le nez, en ajoutant :

— Si jamais tu répètes ce nom, si tu te rappelles seulement, jo te tuerai !

Je l'aurais peut-être oublié... Mais cette horrible correction et ces menaces affreuses, cooame l'épouvantable colère de la mégère, legravèromt dans mon esprit.

C'est ainsi que j'appris ce nom d'Aubin, que je sus que je m'appelais, sans doute, Inès Aubin.

Cela me fit réfléchir davantage, sans m'éclairer, ni résoudre le problème qui me préoccupait.

Pourquoi disait-elle que j'avais plusieurs noms : « autant que de pères » ?

Ct;la n'avait pas de sens pour moi.

Aussi, je finis par ne plus penser à cette partie de sa réponse, — qui ne me revint que plus tard à l'esprit, — et par me cramponner uniquement à cette idée :

« xVubin! je m'appelle Inès Aubin. »

Quand je répétais ce mot, afin de bien le graver dans ma mémoire, j'éproums, néanmoins, une sorte de fierté enfantine.

Moi aussi, j'avais donc un nom de famille, comme tout le monde !

Bien qu'il me fût interdit de le dire à personne, cela me faisait plaisir, cela me relevait à mes propres yeux.

On m'avait trop fait sentir que le contraire était une honte et un motif do mépris, pour que je ne regardasse pas comme une sorte de triomphe cette certitude que j'avais payée si cher.

Quant à une indiscrétion de ma part, Mme Moulinet pouvait être rassurée.

Je croyais, eu effet, qu'elle me tuerait, si jamais les deux syllabes, Aubin, sortaient de mes lèvres, et elle m'avait trop cruellement battue pour les avoir seulement entendues.

Je n'avais nulle envie de recommencer...

Aussi, je ne l'ai jamais dit ce nom, à personne, en aucune circonstance de ma vie., enfant, par peur... jeune fille, pour d'autres raisons... ne sachant à qui je le devais, et ne voulant pas le compromettre dans la triste situation oii je me trouvais.

Tu es le premier, le seul, mon père, à qui je l'ai coufîé, il y a trois jours.

Elle tendit ses mains à Maurice.

— J'avais douze ans^ — poursuivit-elle, — lorsque la scène que je viens de raconter se produisit, — et, pendant près d'une semaine, je gardai le lit, avec la fièvre, par suite ues coups que j'avais reçus.

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