‹ L'enfant de l'amantChapitre 48 sur 69 · LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE

— Je viens do dire que j'avais alors douze a s.

Ce fut, chez moi, une époque de transformation mor^J*

Pour la première fois, à la suite de cette correction cruelle, j'éprouvai une sorte de sentiment de révolte.

Etait-ce bien de la révolte?

Je ne le crois pas... mais c'en était le commencement.

En tout cas, l'idée me vint d'échapper aux mauvais traitements dont j'étais l'objet, et de chercher une autre existence moins misérable et moins torturée.

Je n'allais pas jusqu'à rêver des caresses ou des tendresses... que je n'avais jamais connues...

Je ne me rappelle pas, pendant toute mon enfance, avoir reçu un seul baiser, ni senti une main s'approcher de moi autrement que pour me frapper.

Non, je ne rêvais ni caresses ni tendresses.

Je voulais seulement n'être plus battue...

J'avais bien vu, il est vrai, quelquefois, dans la rue, une mère tenir son enfant dans ses bras, lui embrasser les joues et les lèvres...

Mais cela ne me faisait pas même envie, à proprement parler, et il ne m'étaitjmiaisvenuà l'esprit qu'on put m'en faireautant.

Cela était trop loin de moi pour que j'y songeasse même.

On ne désire que les choses qu'on a l'espoir de po.-séder un jour, ou, du moins, qui ne sont pas absolument en dehors de notre portée.

Si les petits enfants, dit-on, demandent la lune à leur nourrice, c'est qu'ils croient qu'elle est là, près d'eux, et qu'ils n'ont point idé"î do la distance.

Pendant plusieurs mois, ce désir de ne plus être battue, de ne plus être enfermée seule pondant de longues journées et quelquefois des nuits entières, d'avoir de l'espace et de la liberté devant moi, de ne plus trembler sans cesse, de ne plus voir cette femme qui faisait de moi une sorte de chien maltraita, grandit daf)s mon cerveau.

Bi^^ntôt, elle s'en empara, et je ne pensai plus à autre chose. Mais comment faire?

Fuir, quitter la maison, m'en aller droit devant moi, le plus loin possible : — Voilà le plan que je conçus.

L'ENFATs-T DE L'AMANT i21

Où irais-je?

Je n'en savais rien.

C'est à peine si j'y pensais.

— A coup sûr, je n'irais demander asile à personne.

Je savais que partout on me chasserait, et je regardais le monde comme peuplé d'ennemis qui ne me voulaient que du mal.

D'ailleurs, j'avais trop de lierté, ou, si l'on veut, trop d'orgueil pour cela.

J'ai toujours été ainsi faite. Même tout enfant, j'aimais mieux être battue que de m'exposer à un affront, à une humiliation, et je retenais mes cris, sous les coups, pour que les voisins n'entendissent pas que je souffrais...

— Plus tard, — ajouta Inès d'une voix tremblante et la pâleur au front, — j'ai prié, supplié, je me suis humiliée, agenouillée... et l'on m'a repoussée...

Mais c'est que... j'aimais... c'est que j'étais mère ! Elle resta un instant silencieuse.

— Où en étais-je ? — lit-elle avec efïort. — Ah ! je me rappelle : au moment où je résolus de fuir.

C'était pendant l'hivi-er que cette idée m'était venue.

L'hiver est froid, il est long, en Lorraine.

La neige couvrait le sol et les bois environnants.

Dieuze est entouré par de grands bois, qui vont presque jusqu'aux portes de Nancy, situé à une dizaine de lieues, et qui font à la petite ville comme une couronne de verdure.

Bien que je sortisse peu, comme les bois sont là, de tous côtés, je le savais... je les avais vus.

J'avais aussi entendu parler d'enfants perdus et qu'on y avait cherchés longtemps sans les retrouver.

— Je m'y cacherai, — pensais j^, et on ne pourra pas me reprendre.

Seulement j'avais grand peur des loups, qui les parcourent pendant les fortes gelées, lorsqu'ils ont faim ; et si ignorante que je fusse, je sentais que si je m'échappais au cœur de l'hiver, j'y mourrais de faim et de froid.

422 L'ENFANT DE L'A^iANT

Je résolus donc d'attendre le beau temps, le soleil la chaleur, la pousse des feuilles.

Je me dirais qu'alors je trouverais, des fruits pour me nourrir et de l'eau pour boire dans les ruisseaux qui courent, avec un joli bruit, «ur les cailloux blancs.

J'aç'ais, une fois, mangé des mûres, qui m'avaient paru si bonnes ! — puis des prunelles, ou prunes sauvages, un peu amères, unpeu acides, il est vrai, mais qui m'avaient plu, néanmoins, par leur saveur fraîche et nouvelle pour moi.

Enfin, le mois d'avril vint.

Le printemps éclata.

De tous côtés, l'air se chargeait de bonnes senteurs ; le ciel riant semblait m'inviter à mettre mon projet à exécution.

Je respirais avec ivresse, cette atmosphère tiède et parfumée, et j'écoutais le chant des oiseaux.

« Ils m'appellent ! » — me disais-je.

« Oui, je vais aller vous rejoindre ! répondràs-je. — Je serai libre comme vous ! »

« Pendant huit jours, je cachai une partie du pain qu'on me donnait.

Je le mettais dans un petit sac de toile que j'avais cousu sans qu'on s'en aperçût.

J'y avais serré aussi un peigne et un morceau de savon que j'avais volé à la cuisine, pendant que j'y étais seule.

Vous savez que j'avais la plus grande préoccupation des soins de ma personne.

Je crois même que c'était déjà un peu de coquetterie.

Entons cas, j'ai toujours eu des goûts de rafiinement, un amour du brillant et une finesse de sensation... que je m'explique;, à présent que je sais quel sang coule dans mes veines.

Un beau matin, enfin, qu'il faisait un temps magnifique, je partis.

Cola m'était d'autant plus facile qvie je me levais toujours la première à la maison.

Madame Moulinet aimait à faire la grasse matinée, surtout quand elle avait bu la veille.

Or, c'était un lundi.

Elle s'était enivrée pendant toute la journée du dimanche... et Je savais que j'avais plusieurs heures à ma disposiiion, avant qu'on ne constatât ma disparition.

Je savais aussi que cette femme, malade des suites de sa débauche, s'en prendrait à moi et que jaserais battue toute la journée, si je restais là.

Je pris mon pr-tit sac, plein do vieilles croûtes de pain, où se trouvaient aussi, entourés soigneusement do papier épais, mon peigne et mon morceau de savon.

Je me glissai sans bruit hors de la maison, et je me trouvai dans la rue, puis, bientôt en pleine campagne.

Alors j'aperçus la lisière d'un bois.

Je m'y dirigeai rapidement.

On eût dit que j'avais des ailes.

Jamais je n'avais marché si légèrement. L'air pur et frais remplissait mes poumons.

Je Taspirais avec voJupé.

Il était encore de très bonne heure... C'est à peine si le soleil se levait.

La rosée mouillait mes pieds... mais je n'y faisais pas attention.

Un grand calme, un grand silence, m'entouraient, interrompus s ailement p\r lo gazouillement de quelque oiseau matinal comme moi, fuyant comme moi l'approche des hommes, ivre comme moi de grand air, d'espace et de liberté.

Le bois où j'allais entrer jetait de larges ombres sur la plaine que je traversais.

Le soleil empourprait de légers nuages, à l'horizon, et jetait sa lumière rose sur la cime des arbres.

C'est à peine, si, au loin, se détachait crûment, la silhouette sombre de quelque paysan courbé vers la torre.

Des chiens aboyaient à grande distance.

Des coqs jetaient dansTair leur note aigùe et perçante, se répondant, semblant se provoquer; quelques petits in>>"ectes couraient sur les touffes d'herbe.

J'entrai ou plutôt je me précipitai dans le bois.

J'étais comme ivre.

Je me rappelle encore qu'un cercle me serrait les tempes et que ma "vue devenait un peu trouble.

Cela grise, le matin, la campagno, quand on n'est pas habitué à en respirer les puissantes émanations.

Moi, je n'avais presque jamais quitté la miison, et surtout la cuisine, où je passais les trois quarts de la jouruée.

Je marchais précipitamment comme si on m'avait poursuivie, et le cœur me battait bien fort.

Quand je me trouvai sous le couvert du bois, je me retournai pour la première fois.

Je ne vis plus les maisons de la ville...

Les arbres m'antouraient de tous les côtés.

J'étai.^ seule 1 absolument seule.

Il me sembla que le monde avait disparu, que je ne le reverrais plus jamais... ce monde dotit jf^ ne connaissais que les aspects durs ou infâmes ; où je sentais que pas un cœur ne battait pour moi ; où Je sentais que nul ne m'eût tendu une main secourable, ou seulement sympathique.

Je tombai à g.-^noux.

Des larmes jaillir-nt de mes yeux, et je pleurai longuement, lentement, — ne sachant ce que j'éprouvais pu juste; mais plutôt heureuse, quoique vaguement effrayée.

Un rouge-gorge vint se placer sur un arbre auprès de moi.

Il sautillait de branche en branche, me regardant de ses petits yeux noirs et brillants.

11 me sembla qu'il s'intéressait à moi, qu'il m'offrait son amitié, qu'il me comprenait.

Je me levai ; il s'éloigna un peu, sans cesser d'être en vue, et jeta ses notes claires à travers le silence.

« — Oui, oui, — lui dis-je. — Je vais avec toi ! — Moi aussi, je suib un petit oiseau. »

La nnissanco d'Inès au milieu de ce drame sombi'e

ou LÀ DESTINEE SE DECIDE

Je continuai de m^avancer sous bois.

J'avais aperçu une grande route qui le traversait.

— Je m'en

Page 1