‹ L'enfant de l'amantChapitre 6 sur 69 · IVAN · texte numérisé non relu

IVAN

On se rappelle qu'au moment où l'on se pressait autour du jeune homme qui venait de tomber frappé d'un coup de poirrnard en pleine poitrine, un autre jeune homme, de typs étranger et réj)ondant au nom d'Ivan, s'était approcha d'Inès, et l'avait engagée à fair, en lui disait qu'il en était temps encore, puisque personne ne semblait songer à elle.

On se rappelle également qu'Inès lui avait répondu :

— Non, je reste. J'irai jusqu'au ijojt. Partez, vous, je l'exige!

Et que celui à qui s'adressaient ces paroles singulières avait obéi, en se dirigeant aussitôt vers la porte de sortie.

Arrivé dans rantichambro, il avait eu le temps de reprendre ^on pardessus, pendant que M. Dlifroy traversait, à son tour, les vastes salons, pour venir donner lui-même l'ordre de ne laisser sortir aucun des invités de madame de Séverin.

De la sorte, à l'instant où le magistrat pénétrait dans l'antichambre, Ivan gagnait l'e-îcalier, puis la ru? des Pyramides, échappant c>insi à Tapplication de la consigne que tout le monde a-llait subir.

Une fois sorti de la maison, il s'éloigna rapidement dans la direction de la rue Saint-Honoré, sans s'occuper de prendre une voiture, et choisissant de préférence les rues les plus étroites et les plus obscures, à travers le quartier de la Butte des Moulins, qui existait encore à cette époque.

Pendant près d'un quart d'heure, il marcha ainsi, tournant

tantôt à gauche, tantôt à droite, revenant parfois près {ue sur ses

pas, puis repartant dans un sens opposé, à la façon du renard

poursuivi parles chasseurs et qui croise et embrouille ses traces,

' pour dépister le flair des chiens lancés à ses trousses.

Parfois aussi, quand il avait trouvj un an^flc de rue plus obscur, il s'arrêtait brusqucm ;nt, l'oreille tendue, l'œil aux aguets, afin de s'assurer qu'il était bien seul et que personne ne le suivait.

D'ailleurs, il eût été difficile de le reconnaître, à présent.

OuLra qu'il avait revêtu un paletot de couleur sombre et quelque peu râpé, qui ne semblait guère annoncer l'homme élégant qui sort d'un bal du grand monde, et que le col de ce paletot, reîevéautour de son cou, cachait la partie inférieure de son visage, dès qu'il avait eu quitté ki rue des Pyramides, profitant d'une minute où personne ne passait auprès de lui, il avait vivement enlevé le chapeau de haute forme qui couvrait sa tête.

C'était un chapsaii mécanique qui pouvait s'aplutir à volonté, et qu"il fit ainsi disparaître sous son pardessus.

Ceci fait, d'un coup de main, il avait ébouriffé son épaisse chevelure, soigneusement régularisée, jusqu'à ce moment par la pommade.

Maintenant, elle se gonflait, irréguiière, sur les tempes et derrière la tête, et quelques longues mèches dépassaient son collet de velours.

Alors, tirant de sa poche un chapeau de feutre mou, roulé sur lui-même pour tenir le moins de place possible, et bas de forme, il le planta sur son crâne, de façon à couvrir une notable portion du Iront.

Ces quel([ues précautions suffirent à le rendre méconnaissable, et tous les invités, réunis dans les '-alons de la veuve du général, auraientpupasserauprès de lui, sans songer un instantà reconnaître, dans cet individu de mise négligée, l'homme en habit noir, en cravate blanche, à coiffure correcte, qu'ils avaient coudoyé quelques minutes auparavant.

Ajoutons quele temps étaitpluvieux, lepavédela bonne ville de Paris extraordinairement boueux, suivant son aimable liabitude, et que le jeuae homme plongeant à dessein ses pieds dans les endroits les plus boueux, il devenait impossible de reconnaître sa chaussure vernie et son pantalon noir, sous la couche fangeuse et les éclaboussuros innombrables doat furent recouvertes, en quelques secondes, ces parlies de son accoutrement.

Cette transformation terminée, et convaincu, désormais, que

36 L'ENFANT DE 'I^àMtsT

nul n'avait suivi sa piste, à travers Titincraire fantaisiste £iti(|Ùel il venait de se livrer, Ivan changea brusquement de tactique e' d'allure, et prit une direction régulière qui le conduisit, en peu de temps, à l'entrée des Champs-Elysées, qu'il gagna par une des rues perpendiculaires qui vont du faubourg Saint-Honoré à l'avenue.

Il suivit, de? lors cette av3nne d'un pisrégulieretrapide, enmar cheur consommé, traversa Lv place de l'Étoile, s'engagea dans l'avenue de la Grande-Armée, et lasuivit jusqu'aux fortifications.

Arrivé là, au lieu de passer la porte de Neuilly, il obliqua à droite, sur le chemin de ronde, où, au bout de deux cents mètre ■ environ, il s'arrêta devant une petite maisonnette isolée, entourée de terrains vagues.

Il pouvait être, à cet instant, 'deux heures du matin.

Il frappa un seul coup à une petite porte d'aspect assez misérable, et, com.me si quelqu'un avait attendu ce signal, la porte s'ouvrit immédiatement, puis se referma sur le jeune homme. -

Il se trouva dans une obscurité profonde; mais quelqu'un lui avait saisi le bras, et une voix tremblante d'émotion lui dit:

— Enfin, c'est vous, Ivan! — Eh bien?

— C'est fini!

— Inès...

— Inès a frappé... sans faiblir.

irr-Ohl mon enfant! ma pauvre enfant! — murmura la voix avec un sanglot étoufféi^jQ ic jnou çOiqoiq in&mo?.uoii!quio?. ZL&ca ,;,TTi^ est mort? — reprit l'interlocuteur invisible. jj^Qjj^g jj^ -n doit l'être. g^^^^

— Et il ne parlera pas? .„

— Non. 3'a.i vu la direction du coup, — Il n'aura pas repris connaissance. —Entôus cas, le sang Taùrà étouffé et empêché de prononcer une parole? ''^ -fiQ^i Où est-elle maintenant" ^uoa ehdoBO imab à .oriouod cj fStîii'iEU'e dt)it être arrêtée, et au Dépôt. — Elle aurait pu fiiî^a Paieupeurpour elle... Je le lui ai proposé... Elle a ref\isé'et"HV*â ordonné de partir... me voilà ! ; /rorrr -^'v-

Tout en parlant, Ivan et la personne inconnue qui l'interrogeait s'étaient avances dans l'obscurité jusqu'à un escalier qu'ils avaient

monté lentement, s'arrêuant à chaque marche, sous l'empire de l'émotion qui les poignait évidemnient to,u?.deux, bien qu'ils la manifestassent de façon différente. ^. , 'f,. ;,n:; ii-jc; ::■ /'i' '■ .,, Brusquement, une porte s'ouvrit, et ils entrèrent dans une petite pièce éclairée par une lampe dont la lumière les frappa en plein visage.

La personne qui avait ouvert à Ivan, qui le guidait à travers les ténèbres, qui l'interrogeait et quiparaissait si vivement émua, était un homme, un homme âgé, bien qu'il fût diiïlcile, au premier :.!bo:d, de fixer exactement son âge.

C'était une de ces têtes ravagées par la douleur et par la misère, peut-être par le vice et le désordre, où l'action du temps se confond tellement avec i'aclioii des passions, qu'on ne sait plus si ces traits fatigué-, labourés, ces rides devenues sillons, ces yeux caves et brûlés du feu de la fièvre, ce front dégarni et qui semble porter encore la marque de la foudre, ont été fouillés par le passage des ans, ou bouleversés par les convulsions de quelque affreux cataclysmo moral. . .jj^^qo ânu p./ifib avuoi} y« il

Cet homme, dailleurs,j-étiait grand et paraissait encore vigoureux. . ■■.f.iij

Vêtu avec une extrême simplicité qui sentait la misère, il n'appartenait point aux classes inférieures de la société.

Cela se voyait tout de suite à la finesse des mains, si nerveuses qu'elles fussent, et à la façon dont il portait le vêtement râpé, mais scrupuleusement propre, dont il était couvert.

Au second regard, du reste, sa physionomie semblait distinguée. .dïia'Uiobii —

„. , . , , ^ .^ rj.u *;iohcq 9n li i3 —

Rien de grossier dans les traits. , ^

oQiïh m irr Uyl .noVÎ — ; L'œil bleu brillait d*intelligence, même sous l'éclat de la

fièvre et le voile des larmes. , , r

\ 'Jio'ur.q oîiij lyononoiq yl-">

La bouche, à demi cachée sous une barbe épaisse et grisonnante, malgré ses plis amers, avait dû avoir de doux sourires, et montrait enco^eides, j-estes d'un dessin régulier, con?Ln>e ces vieux monuments tombant en poussière, où l'on décpuyre, néanmoins, les lignes pures de l'art grec. ^^, ^jy jjjoi

^i Le front, sans être vaste, était bien modelé et révélait un véri»

table développement intellectuel, servi par des habitudes de travail.

Le nez également, long et fort, charnu du bout, s'il annonçait, jusqu'/i un certain point, l'intensité d s passions sensuelles, parlait également de bonté et de nature confiante.

Ce qui donnait un aspect de dureté à cet ensemble, plutôt sympathique, c'était l'expression de la douleur poussée au farouche et la maigreur des joues rentrées, qui faisait saillir les attaches des muscles et ressortir toutes les proéminences de l'arcade sourcillière, des pommettes et de la mâchoire.

Le jeune homme qui l'accompagnait, Ivan, puisque nous savons son nom, formait un grand contraste avec lui, par sa jeunesse, d'abord, et, ensuite, par le caractère étranger de son type, ainsi c|ue nous l'avons déjà dit.

Il n'était pas grand et paraissait assez frêlo.

Il avait les yeux et les cheveux bruns, avec une légère moustache tirant sur le blond ; le visage un peu large; les traits légèrement écrasés, avec des pommettes saillantes; le menton petit, ainsi que toute la partie inférieure des mâchoires ; le front haut et vaste . la bouche triste et douce ; — le tout animé par une vague expression extatique qui faisait songer involontairement à un apôtre des temps héroïques, égaré dans notre civilisation de serre-chaude.

A ces divers signes, il était facile, pour qui les a connus, pratiqués, aimés, de reconnaître un des représentants de cette jeune génération russe, exaltée jusqu'au martyre, que le despotisme du gouvernement des czars étouffe dans leur patrie, et qui se sont répandus, petit à petit, à travers l'Europe, qu'ils comprennent peu et qui ne les comprend pas du tout.

Il n'était pas beau, en somme, malgré ses jolies mains de femme, et ses petits pieds presque d'enfant.

Il était mieux et plus que cela, sous son air à la fois doux et sévère, calme et exalté.

L'homme âgé lui reprit les deux mains, dès qu'ils purent se voir, dans cette pièce nue, à peine garnie de quelques meubles essentiels et grossieurs ; et, le brûlant de la flamme de ses yeux bleus, ])âlis par l'émotion, il lui dit encore :

— Ainsi, c'est fait. Elle n'a pas faibli... Elle a été jusqu'au bout! Est-ce qu'on va la maltraiter?

— Non. Russurcz-vou.s ! Arrêtée dans un bal, au milieu d'un certain monde, auquel elle parait appartenir, o;i ne l'osera pas.

— Ivan, ce que j'ai souffert est inexprimable ! C'est ïnfame à moi de l'avoir laissée agir... J'ai cru que je deviendrais fou... durant celte longue atlente... Et, maintenant, c'est sa tête, sa tête cliarmanle, adorée... qui est en jeu... C'est sa liberté, tout au moins: ou la mort ou la prison... Ils la condamnero.it, Ivnn !

— Peul-ôtre... Et pourtant j'ai une sorte d'espoir. Le jury n'est pas sans entrailles et sans honnêLeté, comme tous ces juges, — fît-il avec exaltation, — mais elle a fait son devoir, Maurice. Vous n'auriez pu l'empêcher, ni moi non plus. Je l'aime autant que vous, vous le savez, hien que d'un autre amour. Je souffre pour elle autant que vous... mais nous ne pouvions, nous ne devions la remplacjr, ni vou^-;, ni moi.

Il faut, jusqu'à nouvel ordr^,,. .qu'on ignore votre existence et qu'on ne sache point que je la connais.

Et le jeune homme, se laissant tomber sur une chaise, cacha, un ins'.ant, son visage dans ses mains.

il y eut un lourd si'ence entre ces deux hommes différents, unis par cette jeune fille.

Celui qui s'appelait Maurice, et qu'à son allure, comme à son énergie, on dépliait maintenant n'avoir pas plus de cinquante ans, se promenait avec agitation à travers la pièce, essuyant ses yeux d'un geste brusque, par lequel il arrachait, pour ainsi dire, quel([un larme importune et brûlante, qui persistait à gonfljr sa paupière rougir.

— C'est tout le portrait de sa mère, — balbutiaît-il parfois. — Pauvre Andrée!... Et c'est tout ce qu'il me reste :, Inès! ][|ièâ !

Ivan se releva tout à cjud, ,,,.^, , , .>

— Et le reste... marche à souhait ? — dit-il enfin. L'homme s'arrêta.

— Oui. — Le crime a fait^on œuvre. — Yous, le savez, Ivan, et l'infâme sera frappé, comme il a frappé... moins cruellement, pourtant. — Rien ne lui rendra ce qu'il m'a^^^fit^ so|i|ï)?ir.,, ce que je souffre encore ! ^oi , •

— Comptez sur Inès. A présent, je suis sûr d'elle ! — interrompit le jeune homme avec une énergie entraînante, derrière laquelle on sentait l'écho de quelque amour profond et dominateur.

— Voyons, — reprit Maurice, en s'asseyant en face de lui, — vous étiez là; dites-moi bien tout ce qui s'est passé. — Vous avez pu fuir, vous... et nous veillerons sur elle, de loin... Nous veillerons à ce que son héroïsme ne soit pas perdu pour l'œuvre de justice entreprise.

Les deux hommes se penchèrent l'un vers l'autre, et l'aube matinale les surprit échangeant encore leurs confidences et leurs espoirs.

En apercevant le jour, Ivan se redressa.

— Il est riieure, — fit-il. — Il faut que je parte, que je me montre à TEcole de médecine, dont jj suis les cours. — Donnezmoi mes vêtements.

Il quitta sa toilette de bal, reprit ses vêtements habituels d'étudiant pauvre, etfit un paquet de l'habit noir et du gilet ouvert qu'il avait revêtus la veille.

— Ne craignez'Vous pas qu'on ne vous recherche ? On saura qu'elle n'est pas venue seule.

— J'ai un alibi. Il sera prouvé que je suis rentré à mon hôtel, à l'heure habituelle, que j'y ai passé la nuit, et que j'en suis sorii, ce matin, pour me rendre au cours, où l'on va me voir.

— Et ces vêtements ?

—Hisseront engagés, tout à l'heure, au Mont-de-Piété par un^ ami, sous son nom, et la reconnaissance en sera détruite.

Cela est plus prudent que de les cacher, ou même de les brûler: la cendre se retrouve. ^î—

— Etes-vous sûr de la discrétion de cet ami ?

— C'est un Russe, — . répliqua-t-il simplement. Maurice parut complètement rassuré.

II connaissait les Russes.

Les deux hommes se serrèrent la main, et le jeune étudiant en médecine, profitant de l'heure matinale qui rendait les voies désertes, surtout en ce mois de décembre de l'année 1866, quitta la maison isolée, et s'éloigna sans être vu ni remarqué de personne.

lis?. S'

jïihioaih M oh lue. ?.uo7--Aoi3.

Inès remercia, plaça i)Uiiné, papier, encre sur un coin de la table" et n'y to\i,clia pas.

DAT.TFPOY A l'OEUVRE.

Comme il y comntait, M. Marc Dalifroy fut, en effet, charge d'instruire l'affairo du meurtre d'Emile Rouget.

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