LA PROTECTRICE
Je lui répondis que je m'appellais Inès . que je demeurais chez madame Moulinet, qui m'avait élevée, et qui habitait rue des Moulins. A Dieuze, non loin de la saline.
Cette femme qui m'interrogeait, et dont je voyais fort mal les traits, n'était plus de la première jeunesse, mais elle était richement mise, couverte d'étoffes douces dont le contact m'inspirait du respect et me causait du plaisir.
Elle avait aussi une voix charmante, qui résonnait à mon oreille comme une musique délicieuse.
Son haleine et ses cheveux sentaient bon, quand elle se penchait vers moi.
Elle portait, à la mode de l'époque, des manches ouvertes et un peu courtes, d'oii je voyais sortir ses poignets ronds et ses avant-bras d'une blancheur laiteuse.
La soirée était belle, et il faisait chaud dans la voiture.
Elle avait quitté ses gants^ et je sentais ses mains, douces comme du satin, quand elle me touchait ou me tàtait.
C'était une impression nouvelle pour moi, — qui me ravissait.
Je ne connaissais point le monde riche, comme il faut, bien élevé.
Quelle différence avec madame Moulinet !
Quelle différence avec les pauvres femmes du peuple dont j'avais subi seulement le contact jusqu'alors ; — ces pauvres femmes aux mains rugueuses, aux poignets rouges, a la voix criarde ou brutale, aux façons rudes.
Cette dame ne sentait pas la boisson comme madame Mouli-
L'FNFANT DE L'AMANT
Voyez-vous, cette dlle de pas graud'clioso, (lui se donne des airs do iidncesse
net, et son moindre attouchement m'attendrissait A la façon d'une caresse.
— - Oh ! pourquoi ne suis-jo pas chez-elle ? — pensai -je. — Pourquoi n'est-ce pas elle qui m'a élevée? — J'aurais été si heureuse !
55 '^-^ Liv. Prime graliùlc de V ÉLECTEUR RÉ PUBLIC A IX.
■131 L'E>:i<\VXT DE L'AMANT
Puis, elle me parlait avec bonté; elle semblait s'intéressoràmoi I
Elle avait pris, dans un coin de sa voiture, que j'ai su depuis être une calèche, un pardessus souple et chaud, ouaté, ï garni de satin qu'elle avait posé sur inoi pour me réchauffer... j
T(>ut cela m'amollit, me détentit. j
Tout mou cœur alla vers elle. I
Ma timidité, ma fierté sauvage d'être souffrant, écrasé, qui !
se resserre sur lui-mêue et se durcit au contact des âpretés de l
la vie, — disparurent. î
Des larmes coulèrent de mes yeux. J'eus un mouvement !
d'expansion : — le premier de mon existen 'C, — et poussée par S3S questions, encouragée par sa sympathie, je lai racontai la vérité, — c'est-à-dire ce que j'en savais.
Je lui dis que j'étais battue par madame Moulinet, et plus malheureuse que les pierres, chez elle.
Je lui dis comment j'y vivais, et comment elle vivait, buvant à la jouriiée et me maltraitant, quand elle avait bu.
Je lui dis que je m'étais enfuie, lasse de souffrir, avec l'idée de vivre dans les bois, en compagnie des oiseaux, libre et indépendante comme eux.
— Pauvre petite ! — s'écria-t-elle de temps en temps.
Elle me demanda si je savais lire.
Je lui répondis que non, qu'on ne m'avait jamais envoyée à l'école.
Elle me demanda si j'avais appris, du moins, à travailler d'un travail quelconque.
Je lui répondis, ce qui était vrai, que je passais mon existence à servir de domestique à madame. Moulinet, et que je cousais un peu parce que c'était moi qui faisais les raccommodages grossiers de la maison.
Souvent aussi on me faisait savonner le linge sale.
Mais je ne repassais point.
Cette conversation, qui fut longue, car elle m'interrompait, me posait mille questions, revenait sur les questions qu'elle m'avait déjà posées, ne se termina qu'au moment où nous arrivâmes chez elle.
L'ENFANT DE L'AMAN^l' 435
Elle m'avait dit son nom.
Elle s'appelait madame Lemennier.
Veuve avfic deux enfants, un grand garçon qui terminait sps études au lycée de Nancy et une petite fille plus jeune que moi de deux ans, elle habitait, l'été, une bell^ propriété aux pirtes de Dieuze, — c'est-à-dire environ à un kilomètre de la ville.
Elle était riche.
Je sus tout cela un peu plus tard.
La voiture s'arrêta devant une grille qui s'ouvrit, puis s'engagea dans une allée sablée, et enfin vint se ranger devant un perron.
Des domestiques accoururent.
Mme Lemeunier descendit, et je descendis avec elle.
— Ma chère enfant, m'avait-cile dit, — je vais, ce soir, faire prévenir Mme Moulinet, que vous êtes retrouvée, et la prier de passer chez moi, demain. Pour aujourd'hui, je vous garde. Vous êtes fatiguée, vous avez faim, vous avez un peu do fièvre; vous passerez la nuit cIk^z moi.
Je lui baisai avec transport ses iriains douces et blanches, bien que j'eusse le cœur gros, à l'idée que, le lendemain, je reiournerois dans mon enfer.
J'avais espéré un instant qu'elle me garderait près d'elle.
C'était trop beau, et je ne devais pas avoir tant de bonheur.
Elle me conduisit dans sa chambre, où, malgré la saison, elle fit allumer un feu de bois sec, pour me réchauffer, car c'était vrai que je grelottais.
On m'apporta un bol de bouillon, qui ma parut ce que j'avais bu de meilleur au mond^.
Sa chambre était si belle, pour moi, qui n;? connaissaits rien de beau, que cela me fit Tefifet d'un rêve.
Dt s glaces, des lapis, des tentures partout, et des meubles de formes inconnues, dont j'ignor.ùs l'usage et jusqu'à Texistenée, et des étoffes de soie aux reflets chatoyants...
Je serais restée là, toute une nuit, à regarder, à jouir par la vue, par tous les sens à la foi^, malgré mon extrême lassitude.
Mais Mme Lemeunicr, dès que je fus réchauflee et un peu
réconfortée, mo lit emmener par une femme de chambre qui me produisit aussi refï'et d'une grande dame.
On me conduisit dans une petite pièce, t")ute proprette et toute blanche.
On me déshabilla, on me coucha dans un lit aux draps fins, et je m'endormis d'uu sommeil de plomb.
Lorsque je me réveillai, il faisaitgTand jour; un soleil éblouissant entrait par la fenêtre entr'ouverte.
Une atmosphère de richesse et de bonheur m'entourait, outrait dans m< s poumons, comme, deux jours auparavant, Tair des bcis sanvac;-es.
Mais cola me parut plus doux.
Je ne savais plus bien où j'étais; tout ce qui s'était passé, depuis quarnutc-liuit homes, me faisait l'otietd'un rêve étrange et C()mpli((iié.
Mme Leiueuuier était auprès de mon lit qui me regardait.
C'est à peine si je la reconnus.
La voille, je l'avais mal vue.
J'étais ivo\) troublée trop émue.
Ce matin-là, je pus enfin la considérer à mon aise.
C'était une fomnio de quarante ans, fort bien conservée.
E\'G avait les cheveux et les yeux châtain-clair; les traits délicats, bien qu'elle fût forte et grande, mais ses formes étaient d'une rare élégance.
Elle avait dû ètio fort belle ot elle Tétait encore; — assez même, — ce ciuo j'a(>pris plus tnrd. — pour qu'on la courtisât, et qu't lie n'eût ([u'à dire oui, pour trouver un second matM.
Un long peignoir, sur. hargé de dentelles, la couvrait, ot dos bagues de prix brillaient à ses doigts potelés.
Quand elle vit que j'étais bien éveillée, elle se pencha vers moi et m'embrassa sur le front eu me disant :
— Kh bien, ma [etito Inès, comment avez-vous dormi?
Je lui répondis que je n'avais jamais si bien dormi de ma vie, — ce qui était vrai.
— C'est qu'elle est vraiment jolie! — murmuia-t-elle en m'étudiant.
L'ENFANT DE L'A^IANT 437
Je devins rouge de plaisir.
G'étaitla première fois que l'on médisait cela, ([u'un mot de compliment venait jusqu'à moi, qu'on n'avait pas l'air de mo regarder comme le dernier des êtres...
Cela me réchauffa le cœur et me rendit toute fière .
— J'ai une mauvaise nouvelle à vous donner, — et une bonne aussi, -Vempressa-t-elle d'ajouter, en apercevant mon air
inquiet.
Mme Lemeunier ajouta :
-J'ai vu Mme Moulinet, ce matin. -Car il était midi. - Elle est venue..t Je l'avais fait avertir, hier au soir...
En parlant de Mme Moulmet, j'avais surpris une expression de dégoût sur ses lèvres et une expression de pitié dans ses
yeux.
Le dégoût, c'était pour cette créature.
La pitié, c'était pour moi.
Je ne m'y trompai pas.
— J'avais, — reprit-elle, — le désir de vous garder près de jnoi. — Vous auriez tenu compagnie à ma lille Henriette. — Je vous aurais fait appreudre à lire et à écrire; puis, on vous aurait enseigné un métier.
J'ouvrais de grands yeux, le cœur me battait de toute sa
force. . ,
— Cela ne se peut, continua-t-elle ; — Mme Moulinet s y
refuse absolument.
J'eus envie de pleurer, et quelque effort qi.e je fisse pour contenir mon chagrin, afin do ne point atfliger cette dame si bonne, la seule bonne créature que j'eusse rencontrée ju>^qu'alors, deux grosses larmes coulèrent le long de mes joues.
Qu'avait dit Mmo Moulinet a Mme Lemennier? — Je ne l'ai
jamais su.
Mais le motif pour lequel elle voulait me garder près d'elle
était facile à deviner.
Elle tenait à la pension qu'on lui payait pour mon entretien, et qu'ci le eût perdue, sans doute, si j'avais quitté sa maison. :j
Peut-être aussi avait-elle d'auties raisons.
Du moins, je me lo dis, depuis que je connais ma naissance.
Mais c'est ainsi que je m'expliquai son refus sur le moment, d'après ce qui lui avait échappé quelquefois dans l'ivresse.
— Consolez-vous, cependant, ma petite Inè?, — sehâta4-e]lo d'ajouter. — J'ai obtenu deux concessions qui vous feront plaisir.
D'abord vous ne serez plus battue !
On me l'a promis, car j'ai menacé de porter plainte, si l'on vous maltraitait encore.
Cette promesse, qui aurait àt me ravir, me laissa froide, indifférente.
Ah! que m'importait, du moment que je retournais près de riiorrible mégère 1
J'eusse préféré cent fois être battue jusqu'au sang par madame Lemeunier et r-ster près d'elle, que de recevoir les plus tendres caresses de madame Moulinet.
— Ensuite, poursuivit-elle, — vous viendrez me voir une fois par semaine ; vous passerez tous les dimanches chez moi. Vous ferez connaissance avec Henriette... et je m'occuperai de vous., dans la mesure du possible.
Cette dernière promesse sécha mes larmes.
Je crus que le paradis s'ouvrait.
On me leva, on m'habilla.
Je descendis à la salle à manger, oii je trouvai Henriette, adorable petite fille de dix ans, dont le riche costume me bouleversa.
Je n'osais ni l'approcher, ni la toucher, ni lai parler, tant elle me paraissait belle et délicate.
J'avais peur de la salir, ou de la casser.
Cependant., sur un signe de sa mère, elle vint à moi et m'embrassa joyeusement.
Un quart d'heure après, la connaissance était faite, et nous riions ensemble, comme deux gamines que nous étions.
Je déjeunai près d'elle, avec madame Lemeunier.
Elle avait obtenu un sursis.
Madame Moulinet, qui était partie, ne devait venir me reprendre qu'à quatre heures.
Après le déjeuner, j'allai jouer dans le jardin avec Henriette.
Elle avait dix ans, — ai-je dit, — et elle était charmante, déjà brune de cheveux, comme un petit corbeau^ avec des yeux noirs comme du charbon, le nez un peu long, une bouche rouge comme une cerise mûre; — en somme, le type du Midi^ qu'elle devait à son père, et à qui elle ressemblait.
Avec cela bavarde, sautillante, gaie, bruyante, de bonne humeur, et pleine brusquement, sans transition, de chatteries inattendues.
Ah! cette journée fut la plus heureuse do mon existence.
Elle reste dans mon esprit comme un lever de soleil par une chaude et lumineuse matinée de juillet.
A quatre heures, tout s'éteignit.
Mme Moulinet vint me chercher.
TRA^'SFORMATION
Jamais elle ne m'avait causé une pareille horreur.
A toute celle qu'elle m'inspirait d'instinct, depuis que j'avais le sentiment et la connaissance, s'ajoutait maintenant toute celle que j'avais acquise en quelques heures par la comparaison avec d'autres façons et un autre monde. |
J'étais malheureuse, autrefois. !
Mais je n'avais pas vu le bonheur... je ne l'avais pas touché [
du doigt. î
Aujourd'hui, après avoir passé une journée en la compagnie 1
d'Henriette, sous l'œil de sa mère, je me disais que ce paradis existait; que j'aurais pu être Henriette, au lieu d'être Inès; avoir une mère semblable à Mme Lemeunior, au lieu d^'etre le souffre-douleur pt la doms'stique de Mme Moulinet.
Je m'attendais, d'ailleurs, malgré les ass iiancesde Mme Lemeunier, à être battue comme plâtre, en rentrant à la maison, pour ma tentative de fuite et l'inquiétude et la rage que cette fuite avait dû caaser à cell3 qui veillait sur mon enfaiice.
Ma surprise lut donc grande, lorsque je constatai que Mme Moulinet avait complètement changé ses façons, dans la mesure, s'entend, où cefa lui était possible.
D'abord, elle n'était point ivre quand elle vint me chercher ; elle s'était mise avec quelque prétention et affectait de reproduire les manières de la haute société.
Elle fut obséquieuse et plate devant Mme Lemeunier, me saisit dans ses bras et me couvrit de baisers, en me serrant contre sa poitrine protégée par un corset doot le buse me meurtrissait de façon à faire craquer mes os; m'appelant sa chère enfant! sa chère Inès! déclarant que mon départ l'avait rendue folle de douleur; jouant, en un mot, aussi bien qu'elle pouvait la joiier. la comédie de la tendresse et du sentiment. Elle essaya même de pleurer. Jamais, je crois, je ne l'avais vue si laide. Quandelle me lâcha, j'essuyai vivement la trace de ses baisers qui me répugnaient et m'enlevaient la douceur restée des baisers d'Penriette et de sa mère.
Enfin elle m'emmena.
Je ne comprenais rien.
Mais j'étais payée pour être défiante, et je me disais : « Elle se rattrapera, dès que nous serons seules ! » Pendant la roule, qui dura une bonne demi-heure, elle ne m'ouvrit pas la louche.
Elle me tenait par la main et'me forçait à fi.ire de grands pas.
Je n'étais guère rassurée.
Arrivée chez nous, elle ferma les portes derrière elle, et se
Pauvi-e enlaiit. D'où venez-vous ! Où sont vos parents.
plantant devant :noi, les yeux furibondi, le visage enflammé de colère, grinçant des dents, elle me dit :
— Ah! petite malheureuse! petite coquine! tu Vefisauves, tu vas courir les champs; tu vas te plaindre aux passants... tu vas raconter (lueje te bats, que je te maltraite, queje t'exploite,.
.T."^'* Liv. Prime graLuile de C ELECTEUR REPUBLICAIN
au risque de me faire perdre mon pain... d'éveiller l'attention, de faire demander qui lu es... et si on le savait... bernique... plus de mouacos pour la mère Moulinet... Ah! gueuse!... Si je ne me retena's... je te briserais...
File me mettait s<>us le nez son poing fermé.
— Je suis obligée de me contenir... (l& faire le chien couchant... mais tu ne perdras rien pour attendre, va!...
Cette belle dame. . ne sera pas toujours là... je te revaudrai ça!...
Elle s'animait, se grisait de ses paroles.
Je vis que, malgré tous ses efiorts:, la fureur allait l'emporter... qu'elle allait se jeter sur moi .
— Je ne veux plus êire battue! — m*écriai-je, exaspérée à mon tour et sentant par son impuissante fureur qu ' j'étais soutenue, protégée. — Je crierai... Je le dirai à tout le monde... à cette dame surtout !
Elle me regarda une minute en silence ; — puis sa calma subitement.
Ma menace produisait son effet.
— C'est bien! — repé'a-t-elle entre ses dents déchaussées, jaunes et longues... — Je te revaudrai ça!
Mais, en réalité, de ce jour, elle ne me battit plus et je fus un peu moins martyrisée.
La vie me parut relativement douce.
Tous les dimanches, j'allais chez madame Lemeunier.
J'y passais la journée. — Je jouais avec Henriette qui m'avait prse en affectiop.
Sa mère était toujours boune pour moi.
Elle me donnait quelquefois une poupée ou quelque autre objet enfantin dont sa flUe ne voulait plus et qui me rendait heureuse comme le plus beau et le plus riche des cadeaux.
Elle me fit faire aussi une robe plus propre que celles que j'avais portée-* jusqu'alors, aûn que je ne fusse pas humiliée chez elle; — m'acheta des bottines moins grossières que les souliers auxquels j'étais habituée, me fit mettre de petits cols brodés qui me causaient un véritable ravissement.
Pendant six jours de la semaine, je vivais sur le souvenir et sur l'espoir du septième.
Il n'y avait plus que le dimanche qui comptait dans mon existence.
C'est à cette époque que j*appris à lire et à écrire.
L'envie m'en vint en voyant les livres et les cahiers d'Henriette qui lisait déjà très bien et qui commençait à écrire.
C'était une charmante enfant, je l'ai dit.
Quand elle comprit que j'ignorais, à mon âge, ce qu'elle avait appris au sien, elle commença par en rire; puis, voyant que je rougissais et que j'avais envie de pleurer, honteuse de mon ignorance, elle me dit, un dimanche :
Veux-tu que je t'apprenne à lire? — Je serai ta petite maîtresse !
Et ce fut cette gamine de dix ans qui m'enseigna, à moi qui avais douze ans, mes lettres.
Elle y apportait un sérieux et une autorité maternelle qui eussent été risibles si cela n'avait pas été si touchant.
Elle m'avait fait promettre de n'en rien dire à sa maman, pour lui en réserver la surprise.
Il fallait voir comme je m'appliquais, comme j'étais soumise, quand elle s'impatientait ou me grondait, me menaçant de me mettre en pénitence, si je ne savais pas mieux ma leçon.
Elle me prêtait quelques-uns de ses alphabets, que j'emportais et que j'étudiais en cachette, quand madame Moulinet s'absentait ou cuvait sa boisson.
Ce la dura six mois, — tout l'été !
Lorsque l'hiver vint, je savais lire couramment, et je commençais à écrire assez lisiblement.
J'avais dépassé ma petite maîtresse^ ainsi que cela devait être, eu égard à la difTérence d'âge.
Au mois de septembre, le hls de madame Lemeunier, âgé de quinze ans, était venu passer ses vacances à la villa du CJi('ne.
On appelait de ce nom la campagne de madame Lemeunier,
et je crois que cela tenait à la présence, d'un chêne énorme qui se dressait devant la porte d'entrée.
-'*>--» k Armand Lemeunier était un grand garçon assez ordinaire» »
Dien inférieur à sa sœur, bruyant, polisson, qui mettait le dé- i,
sordre partout, et que sa mère adorait. |
II ne fit guère attention à moi que pour me taquiner un |
Pais il repartit au mois d'octobre. |
Madame Lemeunier ne quitta la campagne qu'elle aimait j
et qui convenait à sa santé, pour retourner à Nancy, que vers j
le milieu de décembre, et elle revint dès le mois de mars.
Pendant son absence, il me parut que le ciel se fermait sur moi.
CependaLt, je n'eus pas trop à souffrir du côté de madame Moulinet. . ,-.^^.. . ; <j- ^
A force d'ivrognerie et d'autres excès, — elle avait usé sa santé.
Au mois de novembre, une première attaque de paralysie la cloua pour longtemps dans son lit, puis dans son fauteuil.
Je dus lui servir de garde-malade, mais elle était impuissante, et j'y gagnai plus de tranquillité et d'indépendance, malgré un surcroît de fatigue.
Au printemps, elle se remit un peu; mais elle ne marchait qu'avec une canne, tout mouvement lui était pénible, — et je bénéficiais amplement de cette nouvelle situation,. J
Sa tyrannie avait pris fin, forcément.
Elle avait besoin de moi.
Cela l'adoucissait quelque peu.
Cette nouvelle existence dura trois ans.
Pendant trois années, je continuai d'aller toutes les semaines, à la belle saison, chez madame Lemeunier, à rester la petite amie d'Henriette qui atteignait ses treize ans. Je devenais peu à peu une jeune fille. L'enfant avait disparu.
Si rares et si courts que fussent ces moments de soleil, ils avaient suffi à me transformer.
j^e voyais uiie vie d^îîcaté et intelligente. J'y prenais une faible part, et de loin ; mais, certes, j'étais tout autre que je n'eusse été, si j'avais continué de vivre exclusivement auprès de ^a femme qui m'avait élevée^^^j^^.^ .
Je lisais, depuis que je savais lire.
D'abord, j'avais lu les livres d'enfant d'Henriette; puis madame Lemeunier m'avait prêté quelques ouvrages plus sérieux.
Mon intelligence s'était développée avec mon corps.
Ce fut à cette époque que le frère d'Henriette, M. Armand, termina ses études. u ; ;
Il venait d'avoir dix-huit ans.
Il se croyait un homme, et était devenu très prétentieux et très soigné de sa personne.
A la fin de l'année scolaire, au mois de septembre, il vint comme d'habitude; mais il ne devait plus retourner au lycée.
Cette fois aussi, il ne vint pas seul.
11 amenait avec lui, un camarade, plus âgé de trois ou quatre ans environ, dont je lui avais souvent entendu parler, ainsi qu'à madame Lemeunier, qui le connaissait et le recevait, quand elle était à Nancy.
Ce jeune homme, qui faisait son droit, arrivait pour l'ouverture de la chasse, qui est abondante et magnifique dans ce pays boisé.
M. Armand était aux anges.
Il avait un permis de chasse ; on lui avait acheté un fusil.
Il ne se sentait plus de joie.
Son ami paraissait beaucoup plus calme, beaucoup plus posé, et exerçait évidemment une certaine influence sur lui
La diligence les avait descendus tous les deux à Dieuze, où attendait la voiture de madame Lemeunier, la veille au soir, un samedi.
Le lendemain, quand j'arrivai chez ma protectrice, on me présenta M. Emile Rouget.