‹ L'enfant de l'amantChapitre 51 sur 69 · I.A PREMIERE DECLARATION · texte numérisé non relu

I.A PREMIERE DECLARATION

Depuis quelques instants l'aceent d'Inès avait changé.

11 devenait plus lent, plus hésitant, évidemment plus embarrassé.

En prononçant le nom d'Emile Rouget, sa voix faiblit, et une grande pâleur envahit son charmant visage, qui, jusque-là» s'était animé sous le contre- coup de ses souvenirs d*enfance.

Elle s'arrêta et comprima sa poitrine de ses deux mains.

— Père, — reprit- elle, en s'adressant plus directement à Maurice Aubin, — me voici parvenue à l'endroit le plus pénible de mon long récit.

Jusqu'à présent, j'ai parlé de mon enfance.

Eî!e a été atroce... mais j a n'étais que victime, et je n'y entrais pour aucuue part de responsabilité...

Jeune fille, mon existence a été plus abominable encore... Mais je me sens coupable à mon tour... bien que je ne croie pas qu'aucune pauvre créature, abandonnée comme°moi, eût rési-té mieux que je ne Tai fait. — Tu méjugeras.

— Vous me jugerez aussi, monsieur Ivan, — > ajcuta-t-elle brusquement en se touinant vers le jeune Russe, en même temps qu'un flot de sang rouge remontait à ses joues décolorées.

Elle se tut encore une seconde.

— Je vous dirai tout. — Je ne cacherai rien... Et tout ce que je dirai sera exactement vrai. Seulement, ne me demandez pas de longs détails etiaissez-moi pa ser rapidement, le plus rapidement possible... sur certains points.

Elle se recueillit pendant quelques instants, et reprit son récit oii elle l'avait interrompu.

L'KNFANT DK L'AMANT 447

Donc, on me présenta M. Emile Rouget... que je voyais pour la première fois.

C'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, L-lond, aux traits réguliers, aux yeux gris clair, à l'aspect un peu froid, je l'ai déjà dit^ aux manières réservées et discrètes.

Son aspect et son regard m'embarrassèrent vivement et d'une façon que jft n'avais point ressentie jusqu'alors.

Le fils de madame Lemeunier ne m'avait jamais produit cet effet, soit parce qu'il était le frère d'Henriette et que je le regardais aussi comme une sorte de camarade; soit parce que je l'avais connu encpre enfant ; soit parce qu'il ne faisait aucune attention à moi et continuait de me traiter en gamine.

Le regard d'Emile Rouget, en m'apercevant, avait été tout différent.

C'avait été le regard d'un homme sur une femme, et ce fut la première fois que je me sentis femme en face d'un homme.

Du reste, je dois ajouter que cette impression fort vague, que je n'ai analy ée, comprise, que plus tard, ne me fut pas agréable, et qu'Emile Rouget me déplut d'abord un peu, au lieu de m'être sympathique et de m'attirer.

Nous étions au commencement du mois de septembre.

Il suivait, je l'ai dit, les cours de la faculté de droit, se destinant à être avocat.

Armand Lemeunier se destinait à la carrière d'ingénieur.

Tous deux ne devaient reprendre leurs études que vers le milieu ou la fin de novembre.

Ils avaient donc près de trois mois à rester à la villa du Chêne.

Ce fut à ce moment qu'un grand événement se produisit dans mon existence.

Madame Moulinet eut une seconde attaque de paralysie, et mourut, après une courte agnie de quelques heures, sans avoir pu prononcer une parole.

J'étais seule, cette fois, bien seule — et de plus, sans asile.

En effet, la maison n'apparieneit pas à la vieille femme.

On ne lui connaissaii pas d'héritiers, et, quand elle fut morte, une nuée de créanciers s'abattit sur le peu qu'elle avait laissé.

La malheureuse, — paraît-il, — surtout à la fin de sa vie, donnait tout ce qu'elle avait à des êtres immondes... auxquels j'ai fait allusion, au commencement de mon récit... et qui lui coûtaient d'autant plus cher... qu'elle était plus vieille et plus infirme...

Elle s'était laissé dépouiller de tout... s'était endettée de tous côtés...

Bref, le peu qu'elle laissait fut saisi... c'est-à-dire les meubles et ses effets, car il n'y avait pas cent francs d'argent à la maison.

On mit Ips scellés. .. et je me trouvai dans la rue.

Je m'y serais trouvée, pour mieux dire, si je n'avais été recueillie par l'excellente madame Lemeunier, dont je n'oublierai jamais les bontés, dussé-je vivre mille ans.

Ce fut à cet occasion que, pour la seconde fois, cette femme d'une si rare discrétion m'interrogea sur ma naissance, car elle ne me connaissait que sous le nom d'Inès, le seul que je portasse et que j'aie porté jusqu'à présent.

Je ne pus rien lui dire, ne sachant rien.

Madame Moulinet étant morte brusquement, d'une atteinte de paralysie qui lui ôtait Tusage de la parole, n'aurait pu, l'eûtelle voulu même, à cet instant suprême, me révéler ce que j'avais besoin de savoir sur mon origine.

Avais-je des parents?

Quels étaient-ils ?

Vivaient-ils encore ?

Qui avait payé les frais de mon enfance?

Autant de problèmes non résolus, et peut-être impossibles à résoudre.

Madame Lemeunier me promit de s'en occuper sans bruit; de faire discrètement toutes les démarches nécessaires pour obtenir quelques renseignements.

Mais elle remit ses démarches à son retour à Nancy, ayant

L'ÉNPANT .DE i/AMANT

Une atmosphère de richesse, de bonheur m'entourait.

constaté que personne, à Dieuze, où j'avais été élevée, n'en savais plus que moi et qu'elle-même.

En attendant, elle me prit chez elle.

— Ma chère entant, — me dit-elle, — je vous aime beau-

oT"'-* i.iv. Prime gratuUe de VELECTEl'R HEPI'BLICAIX

!50 L'KNFANT DE L'.WLVNT

coup. — Je me suis occupée de vous depuis trois ans... Je ne puis vous abandi)nûer ainsi.

Vous all<'Z rester chez moi jusqu'à mon retour à la viUe, où je TOUS emmènpr.ii. Là je vous mettrai en apprentissage, dans quelque maison convenable, hûr que vous appreniez un métier qui vous permette de vivre. Il n'est que temps.

Je vous crois une brave et honnête fille... J'espère qne vous continuerez de rétro... que vous n'oublierez jamais que vous avez été la petite amie de ma fille, et que je n'aurai point à me repentir de ce que je tais pour vous.

Plus tard, je ne vous abandonnerai pas davantage: et, si vous rencontr'Z un brave jf'une homm?, laborieux, qui consente à vo'is ép-iuser, malgré votre fausse position dans la vie...j eh bien, je m'occuperai encore de votre petite dot.

Mais n'oubliez pj^s, ma chère Inès, que votre situation d'enfant sans nom et sans famille légale vous oblige à plus de réserve, à plus de sévérité qu^jne autre... envers vous-même, car le monde ne vous serait pas in lulgent.

Quand vous le connaîtrez mieux : — quand vous saurez mieux la vie et ses us^^ges, vous comprendrez que ce que j'ai été pour vous était déjà une audace, et qu'il a fallu que je me misse, par sympathie pour vous, au-df^ssus de bien des préjugés; peu de mères vous eussent accueillie auprès de leur fille et vous euss-nt permis de fréquenter leurs enfants.

Par exemple, si vous me irompiez, si j'apprenais, un jour, que j'ai mal placé ma confiance, — tout serait fini entre nous.

Je serais impitoyable !

Je lui jurai avec des larmes, en baisant ses mains blanches et aristocratiqu s, que j^ me montrerais digne de ses bontés pour moi, et qu'elle n'aurait jamais à se plaindre de la pauvre abandonnée.

J'étais sincère, oh 1 bien sincère, à ce moment, et je ne prévoyais guère qu'avant peu...

Mais n'anticipons pas.

Me voilà donc chez madame Lemeunier, habitant sa maison,

L'ENFAXT DE L'AMANT iôl

vivant près d'elle, ne la quittant plus, ainsi que ma chère Henriette, qui s'essayait déjà à faire sa petite demoiselle.

Je me trouvai, de la sorte, en rapports quotidicDS, constants, avec Armand et son ami Emile Rouget.

Mais le premier ne parlait que chasse, ne s'occupait que de chasse, ne pensait qu'à la chasse.

Puis, il était de nature fort orgaeilleux et trèà dédai.i^neux pour ceux qu'il jugeait ses inférieurs.

Il me le faisait sentir en mille détails. . . et cela m'aflligeait et m'humiliait.

Parfois, j'en éprouvais même une sorte de colère, que je me reprochais; car j'étais trop l'obligée de sa mère, et Henriette était trop ( harmaate, trop gentille, quoique devenue un peu l)l\is fiéretfe, 3. mesMre qu'eilo grandissait, i-our avO:r le droit de me blesser.

Je me reprochais ces mauvais sentiments et j'arrivais à les étouffer.

NéaBmoins, j'éiais moins heureuse que je ne l'aurais cru, que je ne l'avais rêvé.

Depuis que j'étais installée dans la maison, l'humilité de ma condition y éiait devenue plus marquée.

Les domestiques, hs étiangrs, tes visiteurs, tout le monde ma la faisait sentir : — je souffrais dans mon orgueil, daiis ma fierté, dans ma vanité, si l'on veut.

Des jeunes filles de mon âge venaient voir Henriette avec leurs mamans, et me tenaient à l'écart, ou me parlaient avec un air de protection, ou de dédain, qui me faisait saigner le C03ur.

— J j suis aussi jolie qu'elles, au'isi intelligente! — me disais-je quelquefois avec amertume, et un sentiment de révolte s'agitait en moi.

J'en étais arrivée à souffrir presque autant que cliez madame Moulinet^ quoique sous une autre forme.

Ce n'était plus l'enfant battue, mal nourrie, surmenée de travaux répugnants, qui pâtissait.

C'était la jeune fille qui était atteinte, frappée moralement

dans cette vanité délicate et susceptible qu'on a à l'âgo que j'avais.

Depuis, j'ai appris à être plus humble... bien que je sois restée toujours très sensible du côté de l'estime qu'on peut faire de moi. |

Tout le monde, ai-je dit, mo faisait sentir mon mnlheur ; — \

tout le monde, — sauf deux personnes : /|

Madame Lemeunier et Emile Rouget. |

Lui, au contraire, me regardait beaucoup, m'entourait d'at- j

tentions discrètes.. . quand on no le voyait pas. j

Ses yeux me suivaient et me disaient qu'il me trouvait char- j

mante. !

Sa bouche no tarda pas à me le dire.

Un jour qu'une jeune fille m'avait traitée avec quelque mé- r, pris affecté, et que, me croyant seule, je ne retenais pas les lar- \

mes dont cela avait gonflé mes paupières, il s'approcha vive- i

ment de moi, sans que je me fusse aperçue de sa présence.

— Ne pleurez pas, me dit-il tendrement. i Vous êtes cent fois plus jolie et plus spirituelle que cette !

péronnelle. i

Je le regardai avec reconnaissance et avec une douce surprise.

Il me saisit les mains, se pencha à mon oreille et ajouta :

— Vous êtes adorable ! et je vous adore! Cela me bouleversa ; je ne sais ce que j'aurai répondu, mais

du monde vint, il posa son doigt sur ses lèvres et s'éloigna.

Cette petite ecône m'avait causé une profonde émotion.

C'était la première fois qu'on me disait, d'une certaine façon, que j'étais jolie... adorable... adorée...

Ces mots caressants, cette voix tendre, restaient en moi, y éveillaient des sensations inconnues, me rendaient folio de joie...

On ne m'y avait pas habitnée... je ne les connaissais pas...

D'ailleurs, je n'en comprenais pas la portée dans cette bouche déjeune homme.

J'étais charmé ... je ne me défiais de rien.

L'ENFANT DE L'AMANT^.., ^^^ ^ io-i

Je me sentis aussitôt une vive sympathie pour celui qui me procurait cette première et délicieuse sensation du premier complimen? glissé à l'oreille d'une jeune fille. J'étais pleine de reconnaissance, je répète; -— dé-ireuse de m.ér:ter toujours et de conserver cette sympathie charmante, qui me venait d'une personne étrangère, appartenant à la catégorie de ceux qui, habituellement, me dédaignaient ou me rabaissaient.

A partir de ce jour, je le regardai autrement que les autres.

Je ne fis plus une action, la plus indifférente, je ne lis p'us un geste, je ne prononçai plus une parole, sans chercher à lire dans ses yeux ce qu'il en pensait, et si cela lui plaisait.

Ses yeux me répondaient, et il s'établit promptemeat, ainsi, entre nous, une entente tacite dont je ne devinais nullement le danger et les conséquences prochaines.

Page 1