‹ L'enfant de l'amantChapitre 52 sur 69 · ACCIDENT DE CHASSE · texte numérisé non relu

ACCIDENT DE CHASSE

— Au fond, poursuivit Ino^. après une courte hésitation, — j'étais extrêmement innocent^', extrêmement ignorante de ce qu'on appelle l'amour. — malgré la vie que j'avais menée chez madame Moulinet, et les scènes ignobles souvent auxquelles j'avais assisté : — peut-être même à cause de cela.. .

Ce que je voyais chez cette femme était si brutal et si réougnant, ressemblait si peu à l'amour... dont je n'avais jamais jamais entendu parler, que je ne sus point me mettre en garde, ni en prévoir les dangers, lorsqu'il se présenta à moi sous les formes douces et caressantes , discrètes et galantes, qu'il affecte de la part d'un jeune homme s'adressant à une jeune fille qu'il vont séduire.

Depuis que j'étais au monde, d'ailleurs, mon pauvre coeur avait été refoulé ou humilié.

Jamais oune m'avaitditunmot aimab'e ou flatteur; jamaison ne m'avait parlé de la grâce ou du charme que je pouvais avoir; j amais une voix tendre ne m'avait dit :

— Tu es jolie... je t'aime!

Ces mots adorables que les mères murmurent dans des baisers à leurs entants; — ces mots qui flattent et caressent l'oreiile et l'àm % — jo no les avais jamais entendus...

Madame Lemeunieravait été, étaitbonne pour moi, affable, généreuse, compatissante; mais je n'étais point sa fille, après tout et, d'ailleurs, pour ne point éveilb-r ma vanité et ne point m'accoutumer à d^s... sucreries... que la vie humble et dure, qui m'était destinée, m'aurait refusées plus tard, elle ne me parlait guè e que le langage ui. peusévère de la raisoii.

Pour la première fois, un ètro venait à moi, un être jeune et séduisant^ et sa bouche mo faisait entendre les paroles qui font plai-ir à toutes les femmes, — même les plus gâtées par les succès de la coquetterie.

Il me parlaU de ma beauté.

Il év. illait en mol tous les échos de tendresse, il m'entourait d'hommages discrets, mais positifs, qui me mettaient sur un piédestal, moi qui n'avait joué que le rôle d'escabeau.

J'avais besoin d'aimer...

J'avais soif do tous ces sentiments, de toutes ces sensatioLS inconnu-^s...

Tout cela éclata en moi, avec une violence brusque, irrésistible, — d'autant plus dangereuse que j'ignorais ce que c'était, et que je n'avais personne à qui me coatîer, dans cette crisy ; nul cœur oii verser le trop plein de mon cœur.

Une mère ,se fut aperçiio, peut-être do ce qui se passait en moi.

A ma mère, je l'eusse dit, à coup sûr.

Mais l'eussé-je éprouvé ainsi, si j'avais eu une mère, si mon enfance avait été heureuse, caressée?

Je ne le crois pas.

Ce que JQ vais dire, paraîtra sans '■'oute ridicule, ou exagéré., ou niais... mais il est certain que j'allais â lui candidement, comme je fusse alléa à ma mère, ne comprenant pas ladifférence qu'il y avait; n'écoutant que cette impulsion vague, mal définie et formid;ibl«, qui, confondant les sentiments de l'enfant et de l'orpheline ref'>ulée avec les sentiments de la jeune fille à peine formée, me poussait vers toute tendresse offerte.

Cepen'!ant, cela aurait pu durer longtemps de la sorte.

Je ne rêvais rien d'autre.

J'étais lieureuse de cette sympathie, je m'y laissais aller...

J'en prenais le besoin et l'habitufle, — d'autant mieux que rien dans ses man'ères, toujours fort discrè es, n'était de nature à m'cffarouchor, à me réveiller du rêve charmant où cela me berçait.

Nous ne pouvions nous voir seuls.

C'est à ppine, si, à la dérobée, il me donnait une rapide pression de main, ou me jetait en passant quelque mot aimable, quelque compliment qui me ravissait, quelque protestation dont les termes m'allaient au cœur et se gravaient dans ma mémoire.

C'étaient ses yeux surtout qui me parlaient, et ce langage avait cela de plus particulièrement dangereux que je l'interprétais à ma façon et ne lui faisais dire que ce qui convenait à l'état moral et intellectuel ou je me trouvais.

En lui, je ne voyais point l'amant, mais une créature presque céleste, diflérf'nte de toutes les autres, à qui jo prêtais tout ce qu'il y avait de beau et de grand ; que je parais, à loisir, de tous les charmes que mon imagination encore bien enfantine pouvait invent'T.

Jecroyais l'aimer comme un frère,etjera3orais comme unDieu

Cepf'udant, je ne me doutais nullement de la vivacitéde mes impressions.

Un fait brutal , un accident me révéla la vérité vraie,

Armand et M. Emile Rouget chassaient beaucoup.

C'était une véritable passion chez le premier, et son ami la partageait jusqu'à un certain point.

Ils y passaient uno partie de leurs journées.

Le pays est fort giboyeux, et, daus ces grands bois du département de la Meuithe, il y a même des cerfs et des sangliers en abondance.

Jusqu'alors, madame Lemeunier s'était écergiquement opposée à ce que les jeunes gens prissent part à des chasses dangereuses.

A son fils et à M. Rouget, elle ne permettait de chasser que le lièvre, le faisan ou le perdreau.

C'était un véritable désespoir pour Armand.

Enfin, il insista taot/il pria tant, il promit si formellement d'être sage et pru 'ent, que la mère consentit à le laisser se joindre à une grande battue aux sangliers, qui s'organisait dans le pays, sous la direciion du lieutenant de louveterie.

Naturellement, Emile Rouget devait être de la partie.

Ils partirent la veille au soir.

Au moment du départ, profitant de l'instant oil madame Lemeunier embrassait son fils et lui faisait ses recommandations, où Henriette ?e jetait au cou de sou frère, comme une petite fiile qu'elle était, Emile Rouget s'approcha de moi.

J'étais restée un peu à l'écait, dans la pénombre de la grande salle à manger, faiblement éclairée par uno seule lumière.

— Je vais courir un danger, moi aussi, me dit-il vivement en se penchant à mon oreille. Ne me direz-vous pas que vous m'aimez, chère Inès?

— Oh ! si, — baibutiai-je avant de savoir que je parlais, — je vous aime !

- Il jeta un rapide regard autour de lui, et voyant que personne ne s'occupait de nous, il se pencha en avant pour m'embrasser.

Je compris le mouvement.

Je m^'y prêtai instinctivement, avançant la tête et lui tendant ma joue.

Mais il chercha mes lèvres et y appuya les siennes.

Jl amenait avec lui un camarade (iu"cllc recevait quand elle était h Nancy.

— Longtemps,— ajouta faiblement Inès, la rougeur au front, la poitrine oppressée,— longtemps... ce baiser brûla mes lèvres. Il me sembla sur le moment qu'il me faisait mal.

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ÔS"" Liv. Prime gnUuite do VLLEGTbUR REPUBLICAIN.

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J'avais frémi ces pieds à la tête, et mon cœur s'était arrêté.

Je ne savais C9 que j'éprouvais.

Il partit presque aussitôt, sans que je m'en aperçusse, pour ainsi dire, et je restai tremblanie pendant tout le reste de là soiré'^ qui heureusement ne fut pas longue ; car, sans ta préoccupation et ses inquiétudes, madame Lemeunier eût certainement remarqué mon trouble.

Enfin on se retira. — Je montai dans ma petit*â chambre.

Je me mis au lit. — Mais je ne dormis pas.

Le sentiment qui me dominait, à présent, était presque de la terreur.

J'avais peur â l'idée de le revoir, de mè retro'uver en face de lui.

Je pleurai b-eaucoup.,. sans savoir pourquoi.

Le lendemain matin, je me levai triste et un peu ô^èvrease,

Cependant,^^ descendis comm© (^'habitud*, et per^ona© me parut faire attentioin à moi.

A midi, Ton s« mit à tablie.

On y parla tout le temps de la chasse, et madame Lemeunier n« cessait de répéter qu'elle n© serait contente qu'alors qu'elle verrait son ûïs et Emile R(Hig«t, de î^etoar, sains et saijfs»

Tout à coup, — on était aa dessert , — «a grand bruit se fit entendre dans l'avenue, accompagné d'acclamations d'un caractère inquiétant.

Nous nous levons, nous n«as précipitons à la fenêtre.

On ramenait un homme sur un brancari,

— Mon fils ! mon fils ! — s'écria madame Lemeunier. — Il est blessé! il est mort!

Et elle s'élança au dehors, où je la suivis accompagnée d'Henriette.

Lorsque nous arrivâmes près d'elle; elle était déjà dans les bras d'Armand, qui lui disait :

— Pvassure-toi, maman. — Je n'ai rien. — C'est ce pauvre Emile. . mais il n'y a pas de dxuger... Seulement ce sera peutêtre long!...

Quelle joie demefatig'ier pour lui, qui m'avait témoigné tant de sympathie, d'ftffection, disons le mot, de tendresse!... Quelle joie de pouvoir contribuer à le soulager, de lui montrer que je n'étais pas une ingrate et une indifférente.

Quelle joie aussi de m'assurer qu'il n'était pas en danger; — d'assiste-r, jour par jour, aux progrès de sa convalescence.

Ea effet, la fièvre n'avait point duré. Les blessures n'étaient pas très profondes, et, sa jeunesse aidant, ainsi que sa bonne constitution et les soins attentifs dont il était l'objet incessant, il devint bientôt visible qu'il ne surviendrait aucune complication et qu'il guérirait, sans conserver aucune trace de cet accident qui aurait pu être terrible.

Au début, je restai peu auprès de lui, et presqie jamais seule.

Madame Lemeunier, ou Armand, ou Henriette, venaient le voir, causer avec lui;, le distraire.

Peu à peu, cependant, Armand se relâcha de son assiduité.

Ses dix-huit aïs et son tempérament d'action s'jccomodaient mal des longues stations près du lit d'un malade.

La saison était belle, le gibier abondait. , .

11 reprenait petit à petit ses habitudes vagabondes, retournait à la chasse, quoi que sa mère pût lui dre, et ne faisait plus que de courtes apparitions au chevet d'Emile.

Bientôt^ j'y resiai complètement seule : — Voici comment.

Uneparento de madame Lemeunier, fort âgée, et qui habitait Nancy, tomba gravement malade.

C'était une vieille fille riche, qui avait manifesté l'intention do léguer toute sa fortune à H nriette.

Il fallut que madame Lemeunier se rendît auprès d'elle, et d'autant plus vite que son état était grave et laissait peu d'espoir de la sauver.

Impossible, d'ailleurs, d'abando. ner E^nilo Rouget, qui n'eût pu encore supporter le transport.

Donc il était nécessaire que quelqu'un restât près de lui.

— Je ne serai absente que quelques jours, — me dit ma protectrice.— J'emmène Henriette... Armand restera, — et vous aussi, ma chèr.j enfant.

Emile Rouget a pris l'habitude de vos soins.

La Tieille gouvernante d'Henriette, qui est une femme sérieuse, en qui j'ai toute confiance, me remplacera pendant mon | absence. j

Je reviendrai lo plus tôt possible, et dès que notre blessé sera |

en état de su pporterie transport, nous irons nous fixer à Nancj% »

pour la saison d'hiver. j

Alors, il n'y eut plus personne entre lui et moi. j

Je passai toutes mes journées dans sa chambre. I

La gouvernaiite m'y tenait compagnie; mais elle s'absentait souvent et pour do loDgues heures.

Afin de distraire la convalescent, jo lui lisais à haute voix, — ce qu'il semblait affectionner.

Lorsque madame Lemeunier fut partie, il m'indiqua certains livres qui lui plaisaient particulièrement.

C'étaient des romans, tout pleins de scènes d'amour et do passion eiaiiée.

Ils se trouvaient dans une vieille bibliothèque, et provenaient de f-ii M. Lo meunier.

Là, j'appris tout à coup le langage de l'amour et ae la passion.

Cela répondait sans doute à la disposition secrète de mon esprit, — car j'y prenais un plaisir extrême.

Souvent, il m'arrivait de balbutier ou de rougir en lisant certains passages qui faisaient battre mon cœur.

D'autres fois, je m'arrêtais, et je partais tout en larmes.

Je me prenais à vivre de la vie des personnages mis en £cèno.

Quelques mo's, des phrases, m'allaientau cœur, m'effrayaient comme des révélations, |

Souvent, il me semblait que c'était de moi-même qu'il était question, — et j'en rêvais tout'î la nuit.

Cette fré iUentation continuelle, la nécessité de lui donner une loule do choses dont il avait besoin, de releverses oreillers, quand il se plaignait d'avoir la tête trop basse... tout avait fini par amener une grande intimité entre Uv^iis, dont l'appareil de lamaladio achevait de me voiler les dangers.

i;!:nfant de i;ama>:t -i50

XYÎI I

ou LE CHASSEUR SE RATTRAPE SUR UN AUTRE GIBIER

— En effet, — poursuivit Inès, — celui qu'on rapportait, — c'était Emile Rouget.

Peu expérimenté dans cette chasse au sanglier, qui, paraît-il, offre de véritables dangers, il s'était éloigné de ses compagnons ou s'était laissé distancer par son cheval.

Fatigué bientôt de cet exercice violent, auquel il n'était que médiocrement habile et habitué, il avait mis pied à terre, et s'était assis, le dos appuyé à un tronc l'arbre, le fusil chargé entre les jambe?.

Tout à coup le sauglier, poursuivi par les chiens, avait débusqué d'un sentier, se dirigeant vers lui.

Emile, enchanté de l'occasion qui se présentait, lui avait tiré ses deux coups de lusil ; roais l'animal atteint, au lieu de fuir ou de tomber, s'était élancé, furieux, sur lui, et le renversant, lui avait labouré la jambe gauche de ses défenses formidables. j

Aux cris du blessé, des piqueurs é'aient accourus. ;

On avait tué l'animal, et relevé le chas>:eur, mais deux larges j

blessures, ouvertes daus la cuisse, laissaient couler son sang. î

Pansé sur le champ, d'une façon sommaire, par un médecin \

qui faisait partie du nombre des chasseurs, on l'avait ramené |

chez madame Lemeunier. 5

Tel lut Irt récit qu'on fit dès le moment de son arrivée et qu'il ]

confirma par la suite, en me le répétant plus d'une fois. j

On le monta dans sa chambre, et on l'y installa dans son lit, car il ne pouvait se tenir debout, et ses blessures, sans être abso-

lument dangereuses, demandaient de longs soins et de grandes précautions.

— Il en a au moins ]JOiir six «semaines ! — avait dit le médecin, — avant de pouvoir se lever.

Il ne 83 trompait pas.

Je n'ai point besoin de dire quelle fut mon émotion, quelle fut ma douleur, en voyant rapporter pâle, ensanglanté, celui qui, depuis son arrivée à la villa, occupait tout mon esprit et mon cœur; — celui qui m'avait iait entendre les premières douces paroles^que j'eusse entendues jusqu'alors, en dehors des témoignages de sympathie de madame Lemeunier : — celui qui, le premier, avait éveillé en moi les sensations et les sentiments de la femme.

Il eut un peu de délire, pendant les premières nuits, 'causé surtout par la terreur ressentie; — car, il s'était cru mort, en se voyant renversé, à la me ci de cette bètn sauvage, exaspérée encore par les aboiements des chiens ec les deux balles reçues en plein corps.

Ma iam3 Lemeunier voulu*, d'abord, le veiller, se reprochant amèrement sa complaisance, et se déclarant responsable de l'accident arrivé à l'ami de son fils.

Armand demanda à la relayer.

Mais, après une nuit passée au chevel du malade, je compris bien qu'il en avaitassez, et que tout son beau dévouement amical n'aurait que la durée d'un feu de paille.

Alors, je m'offris timidement, — disant à madameLemeunier, ce qui était vrai, d'ailleurs, — que c'était une occasion pour moi de reconnaître un peu ses bontés, et de me rendre utile, en la soulageant de cette grosse fatigue.

Elle commença par refuser ; — puis elle céda, et il fut convenu que j'alternerais avec elle au chevet du blesié.

Ah ! — je fus bienheureuse, lorsiue^ enfin, je me trouvai auprès de lui; — lorsque j'eus l'autorisation de le soigner, de lui donner ses boissons, d'épier ses désirs pour les satisfaire.

Cela me rehaussait à mes propres yeux, et il me semblait que je payais une dette.

Nos mains se rt'i! contraient, s'unissaient à chaque instant.

Quand il buvait du bouillon ou d-j la tisane, je lui tenais le bol et il me tenait les doigta.

Lorsque je devais me'pencher sur lui, — car il ne faisait rien pour m'aider, — nos fleures se touchaient presque.

Plusieurs fois, il m'avait embrassée, ou bien il me tenait serrée contre sa poitrine.

Je ne disais rien et je ne me défendais pas, de peur de lui causer de la peine, d'augmenter sa fièvre, ou de lui faire mal par des Fecousses et une résistance quelconque.

Maintenant, il se levait, il commençait à marcher en s'appuyant à mon bras; — mais l'habitude des baisers é'ait prise, etje ne mo sentais ni le courage, ni le désir de lui refucer.

Il en était venu à m'appeler Inès, tout court, à me tutoyer, d'abord bas, puis tout haut, quand nous étions seuls.

— C'est toi qui m'as guéri, sauvé, ma petite Inès, — me disait-il. — Ce sont tes jolis yeux qui ont fait ce miracle. Merci! merci!

Et il y déposait ses lèvres qui me brûlaient. Moi, j'étais toute fière et profondément heureuse d'avoir pu lui être utile, qu'il me dût la vie, son retour à la santé.

— Je t'adore, — me disait-il encore. — Je ne pourrais vivre sans toi... — Situ me quittais, j'en mourrais!

Et moi, je le croyais, ou du moins cela me causait tantdeplai sir de lui entendre me dire cela, que j'eusse tout fait pour qu'il le répétât.

— M'aimes-tu un peu, aussi, toi? — ajoutait-il.

— Oh! de tout mon cœur! — répondâis-je.

— Veux-tu être ma petite femme? — me demanda-t-il, un jour qu'il avait été plus tendre que d'habitude, et qu'il semblait tout à fait remis, assez du moins pour ne plus garder la chambre.

Mais il se défendait de sortir, — « afin de continuer nos têteà-tête qui le charmaient», — me murmurait-il à l'oreille.

— Oh! répliquai-je toute bouleversée... — votre femme...

c'est impossible... je ne suis qu'une pauvre orpheline... sans argent, sans nom... sans famille.

— Enfant!... fit-il en riant.

Madame Lemeunier ne revenait pas.

La maladie de sa parente se prolongeait.

Impossible de la quitter. — Ses jouis étaient comptés, désormais.

Ma protectrice ne devait-elle pas lui fermer les yeux?

Son absence dura trois semaines.

Elle ne rentraà la ville qu'après la mort de la vieille fille.

Emile était parfaitement rétabli depuis plus de quinze jour5.

Moi, j'étais perdue!

Ar-RES LA FAUTE

— Si j'avais été sa fille, madame Lemeunier se fût aperçue du changement opéré en moi.

Je ne saurais dire au juste ce que j'éprouvais.

Cela était à la fois si vague, si violent et si contradictoire, que, même aujourd'hui que je sais tout ce que j'ignorais alors, et que j'essaye d'analyser mes impressions, je n9 saurais définir et fair« comprendre Tétat oti je me trouvais.

Je subissais une révolution complète.

Mais ce qui dominait en moi, c'étaient deux sentiments opposés ;

Une joie immense d'aimer et d'être aimée, et aussi une honte affreuse en face de madame Lemeunier.

Vous êtes udoivablc et je vous atlore.

Je n'avais pas eiic3ro d'inquiétude à l'égard d'Emile Rouget. Je m'étais donnée à lui, je lui appartenais.. . Il me semblait que c'était fini pour la vie, et que rien ne pourrait nous séparer.

59"' Liv. Frime gratuile de VELECTEUR REPUBLICAIX.

466 L'ENF.VNT DE L'A^IANT

S'il m'avait prise, c'est qu'il m'aimait.

J'étais sa propriété.

Je ne songeais pas qu'il pût sentir ou penser autrement que moi; qu'il pût n'avoir cherché qu'un plaisir passager dans cet acte où j'avais mis ma vie entière.

Mon isolement, ma faiblesse, ma pauvreté, tout ce qui me manquait^ tout ce qui me faisait sans défense, — tout cela me rassurait.

«Je n'ai que lai... Il le sait... Donc, il ne m'abandonnera jamais, » — me disais-je dans mon enthousiasme ignorant.

Ou, plutôt, je ne me disais même pas qu'il ne m'abandonnerait pas.

L'idée d'un abandon possible n'entrait pas dans mon esprit

Cela eût été si lâche et si infâme de séduire une pauvre orpheline, telle que moi, que je n'en avais point la conception.

Mais je sentais bien, d'autre part, que j'avais commis une faute aux yeux du monde; que j'avais trompé la conflancodo madame Lemeunier.

La nécessité où j'étais de m'en cacher à ma protectrice m'était cruelle.

Je suis naturelle aient franche et sincère, avec une fieriô peut-être excessive.

Tromper, mentir, ou me cacher, m'est une chose pénible, — et m'humilie.

Or, Emile m'avait fait jurer do ne parler à personne, et luimême prenait des précaution si extraordinaires pour ne point laisser deviner nos rapports ; me traitait avec une telle indifTôrence, une telle froideur devant le monde, que je sentais bien toute l'importance du secret, et que je souffrais quelquefois do eette comédie, qui prenait des allures de vérité réelle.

« Je trompe ma bienfaitrice! — me disais-je pleine de douleur. — Si elle savait la vérité, elle ne m'estimerait plus, elle me chasserait !

Et je rougissais, non de ce que j'avais fait peut-être, mais de l'idée que j'étais ingrate et fausse avec madame Lemeunier, et que, si elle savait la vérité, je n'aurais plus son estime.

Heureusement, au bout de peu de jours^ nous quittâm s la campagne pour venir nous installer à Nancy.

Henriette y était restée. — Sa mère l'avait mise dans un couvent aristocratique, pour y terminer son éducation.

C'était le moment de la réouvf rtare des cours pour Emile. !

C'était aDssi le moment où Armaud devait entrer dans une !

école spéciale. i

Enfin, madame Lemeuaier voulait me placer < n apprentis- |

sage, suivant sa promesse. j

Rien ne la retenait donc plus à la campagne, ettout l'appelait à la ville.

Nous partîmes ensemble, elle, Armand, Emile et moi!

Ce ne fut pas sans un affreux serrement de cœur que je quittai cette villa du Ctiene, oii j'avais goûté les seuls moments heureux de ma triste existence; — où ma destinée s'était décidée; où j'étais entrée enfant, maltraitée et désespérée; — d'où je sortais jeune fille... femme faite... et coupable !

Je savais aussi qu'à Nancy, je ne verrais plus Emile, chaque jour ; — que nous serions séparés; — que j'allais rentrer dans ma solitude, chez des étrangers.

Il me semblait que je partais pour une longue et terrible absence; et j'éprouvais comme une scBsation de froid au eœur.

Tant que cela fat possible, je regardai tous les objets qui m'étaient si familiers et qui me racontaient tant de choses, — au fur et à mesure que la voitare s'éloignait et nous emportait vers des lieux inconnusde moi.

Au tournant de la route, quand je saluai le dernier arbre ami^ quand l'horizon aimé disparut, les sanglots qui m'étouffaieni éclatèreijt...

A Nancy, madame Lemeunier avait trouvé une maison où me placer.

C'était chez mademoiselle Fanny***, couturière, vieille fille et dévote.

Elle ne travaillait que pour une clientèle austère et très colletmonté, avait une dizaine d'ouvrières, toutes fort laides et plus ou moins bigotes, et quelques apprenties, parmi lesquelles elie

40^ I.'l^NFANT DE L'AMANT

avait consenti à me recevoir, sur la recommandation de madame Lemeuni-r.

Comme toutes les apprenties de mademoiselle Fanny, — ap,pre iii"s qu'elle recrutait prénéralement parmi les orphelines élevées au Sacré-Cœur , — j'étais nourrie et logée chez la patronne.

]\Iadame Lemeunier, en m'y conduisant, me fit ses dernières recommandations.

Eile m'('X[)liqua que j'entrais dans une maison particulièrement rec )mmai]dal)le et sévère, qu'elle avait choisie à dessein, par itjtéro't pour moi ; que jo n'y aurai que de bons exemples, et que j-^ n'y serais pas exposée aux inconvénients des ateliers ordinaires de femmes.

El'c me répéta ce qu'elle m'avait déjà dit, — que si j'étais sag3 et laborieuse, que si je ne trompais pas sa confiance, — elle ne m'abandonnerait pas et assurerait mon avenir.

]*uis, elle m'embrassa tendrement et me laissa.

Je devais rester là cinq ans.

Tous les dimanches, après Kiidi, je pourrais aller voir ma protectrice; mais je devais être rentrée chez mademoiselle Fanny, à six heures au plus tard.

J'étais profondément trist^.

Je n'avais pu ni échanger une parole avec Emile, ni même lui Sirrer la main, au moment où il nous avaiî, quittée^ pour retourner chez lui.

Je dois dire, .'e que j'ai oublié jnsqi'à présent, qu'il était luimême un enfant trouvé, ad'.)pié et éievé par d > braves gens qui lui avaient tenu lieu de famille et l'avaient aimé comme leur propre fils.

Ils étaient morts tous deux, l'année précédente, lui laissant une petite fortune suffisante à son entretien et aux frais de ses études.

Donc il était parfaitement libre.

Comment nous verrions-nous à présent.

Cela n'était [las facile^ — d'autant moins qu'il m'avait fait jur.-r de ne jamais mettre les pieds chez lui, me déclarant qu'il

lui était impossible de me recevoir sans compromettre ot perdre son avenir.

Et, pour rien au monde, je n'eusse voulu lui être une gène ou nuire a ses intérêts, nfiisnviitjv^ .jiu;

Il était convenu qu'il se chargeait de trouver les moyens de régler nos futurs rendez-vous.

Je n'avais qu'à attendre.

En effet;, au bout de huit jours, je le rencontrai dans la rue, le premier dimanche où j'allais passer quelques heures de liberté chez madame Lemeunier. i^

En peu de mots rapides, il m'expliqua que jo pouvais me rendre, tous les dimanches, puisque je n'avais que ce jour à ma disposition, rue des***, n° 17, et qu'il m'y attendrait.

C'était à moi de trouver, de mon côié^ le moyen de gagner, sans qu'on s'en doutât ou qu'on s'en aperçût, un quart d'heure, une demi-heure, le plus de temps que je pourrais, sur celui que je de.ais consacrer à mes visites hebdomadaires à ma protectrice.

La rue qu'il m'indiquait était une petite rue, ou plutôt une p.' ti te ruelle, peu passagère, et qui n'était pas éloignée de la maison de madame Lemeunier.

Nous étions en hiver, les jours étaient courts.

Il me serait facile, prolitant de la nuit qui venait, dès quatre heures, de me glisser là sans être vue.

Ce dimanche même, il m'y attendrait.

Je n'avais rien à lui refuser. ..

D'abord, j-:) ne compris que la j ne de me retrouver avec lui.

Depuis huit jours que jo ne l'avais vu, j'avais tint souffert, tant pleuré, la nuit, comme si tout était fini entre nous, pour toujours !

Lorsque j'arrivai chez madame Lemeunier, il y avait du monde, des étrangers. . .

Ma chère Henriette, au contraire, n'y était pas.

A son couvent, on ne la laissait sortir qu'une fois par moi?.

Cela me soulagea prescjuc. li me semblait que je n'étais plus digne de la fréquenter, et l'idée de sa présence m'embarrassait.

Madame Lemeunier me reçut avec sa bonté ordinaire; mais elle ne s'étonna pas de me voir abréger ma visite, et ne fit rien pour me retenir.

Nous n'étions plus à la campagne.

Elle avait repris ses habitudes de la ville, voyait beaucoup de monde et avait mille préoccupations.

Je ne comptais point dans sa vie.

Puis, au fur et à mesure que j'avais grandi, j'avais senti quo les distances sociales, qui n'existent point vis-à-vis des enfants, se marquaient davantage.

Maintenant, après avoir été la compagne et l'amie de sa fille,, je n'étais plus qu'une apprentie couturière, une future ouvrière, qu'on protégeait... et j'eusse été mal venue à me trop familiariser...

J'étais trop susceptible et trop fière, de mon côté, pour ne pas comprendre toutes ces nuances.

Ce dimanche-là, elles me sautèrent aux yeux.

J'étais mal à l'aise chez elle, je faisais tacha dans son salon.

J'avais hâte de partir, — et je partis le cœur gros.

« Il r.e me reste que lui ! » — pensais-je.

Cinq heures venaient de sonner.

Je me dirigeai précipitamment, toute palpitante, craignant d'être vue, suivie ou remarquée, vers la maison où Emile devait m'attendre.

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