JOIES ET DECHIREMENTS
Il m'avait donné des indications si précises et si claire^, que je pénétrai sans hésiter dans la maison portant le r. 17.
C'était une maison assez grande et fort propre, sur le devant,
Derrière s'étendaient deux cours, avec des corps de bâtiments plus humbles.
Je devais gagner la deuxième cour, terminée par une sorte de petit pavillon élevé seulement de trois étages.
Emile m'attendait au second.
En traversant la cour, je levais les yeux, et j'aperçus, à une fenêtre, une légère lueur qui me permit de CDUstater qu'un pan de rideau blanc était relevé.
« Il est là ! — pensais-je. — Il m'attend ! »
Jô m'élançai dans l'escalier. — Je gravis deux étages en me cramponant à la rampe.
J'étais aussi émue que si j'allais commettre un crime.
Mes jambes tremblaient sous moi... Le cœur me battait à arrêter la respiration.
Enfin, j'arrivai sur le palier.
Je vis une porte qui s'entr'ou vraie discrètement, comme pour m'invitera entrer...
Je m'y précipitai : la porte se reuferma, et je me trouvai dans les bras d'Emile.
Il n'était que temps !
Je ne pouvais plus me tenir debout.
Il me soutient et me conduisit à un fauteuil où. il me flt asseoir.
Jj ne pouvais parler ; l'haleine me manquait.
Je restai ainsi près de deux minutes.
Il s'était rapproché de moi, en souriant.
Je cachai ma figure contre sa poitrine, en balbutiant :
« J'ai peur ! J'ai peur ! »
Il me rassura et me réconforta bien vite.
Il n'y avait, — disait-il, — aucun danger.
La maison était habitée, — du moins, les corps de bâtiments donnant sur les cours, — par des jeunes gens, étudiants, employés de cominerce.
Emile y avait un ami, — qu'il venait voir assez souvent. —
472 L'ENFANT DK L'AMANT
Sa présence n'y serait donc pas remarquée, — et c'était cet ami qui consentait a lui prêter son petit appartement pour nos rendez-vous.
Quant à moi, on d'y ferait pas non plus grande attention.
Je n'étais pas, jg ne serais pas la première jolie fille qui vînt là I
On me confondrait avec les autres... sans s'en inquiéter; j d'autant plus que je ne viendrais qu';\ la nuit, pendant tout
i l'hiver.
5 II me dit pas. le nom de cet ami, chez qui nous étions, et je
ne le lui demandai pas.
Je l'ignore encore.
Je ne l'ai jaiiais vu^ et il est probable qu'il ne me connaît pas plus que je ne le connais.
Toutes les précautions d'Emile étaient admirablement prises pour ne point se compromettre et que l'on ignorât absolument nos rapports.
Qui pouvait, en effet, deviner que je vinsse pour lui, et n'étais-je pas chez un autre ?
' Si l'on me rencontrait, on me prendrait pour une grisette.. . une fille à étudiants !...
Je ne m'inquiétai j as de tout cela.
Que m'importait ? — Je no pensais pour ainsi dire pas à moimême ; et quand il me parlait des précautions prises par lui, ponr lui, quand il m'expliquait qu'il n'y avait aucun risque, pow lui, — j'étais assez niaise... pour ne plus voir autre cRose et me sentir toute rassurée.
Ce petit logement où nous nous trouvions était très simple, mais propret, et je le vois là, devant mes yeux, comme s'il y
était encore.
Il se composait de deux pièces communiquant ensemble, mais ayant chacune sa porte sur le carré ; — ce qui permettait, — s'il survenait quelqu'un à qui l'on fût obligé d'ouvrir, — de s'échapper, sans être vu, au cas, — qui était le nôtre, — où iî eût fallu cacher la présence d'une personne.
La première pièce, en venant par l'escalier, était la chambre
ir/'yfi^.-'//
Ou le monta dans sa cL ambre.
à coucher, meublée (i'un lit, d'une table devant la fenêtre faisant facr à la porte, d'une commode-toilette à droite, au pied dn lit, de deux chaises ordinaires et d'une chaise basse en tapisserie à dos droit.
G0^« Liv.
Prime yraluite de SÉLECTEUR RÉPI'BL'.CAIX.
En face du lit, une cheminée avece une glace.
La seconde pièce, formant salon et cabinet de travail, ne con- j
tenait qu'an canapé, une table, deux fauteuils, aux cô.és de la ,
cheminée, une petite console en bois doré, à dessus de marbre, |
près de la porte du carré , un pouff immense , au milieu. — j
L'étoffâ était brune. |
Sur la cheminée, des candélabres et un bus?e do Voltaire, j
Sur la table , des livres , des papiers , des photogra- j
phies. j
Partout des rideaux en étoffe algérienne, à raies vives, noire?, !
rouges, jaunes, vertes et brunes.
Aux murs, quelques gravures. j
Un peu rassurée et remisa de mon émotion, puis confiarjte, 1
comme je l'étais tonjours quand je me trouvais auprès de lui, j
je parcourus les deux pièces, les regardant et ks analysant |
avec une curiosité enfantine. !
Cela n'était point riche , comme chez madame Lemeunier, j
mais, c'était gai, et cela me parut adorable, parce qu'il y était, I
et je croyais à son amour.
— C'est un petit paradis ! — m'écriai-je. — Ah ! comme nous serions bien le, tous les deux, si nous y vivions ensemble ! Il ne ne nous faudrait pas un plus grand logement...
« Tu travaillerais là ! »
Je montrais le sa' ou.
« Moi, je resterais là. »
Je montrais la chambre à coucher.
Ce serait un nid !
Un bon feu clair de bois flambant brûlait dans la cheminée de la première pièce,
Il m'en fit approcher.
Je m'y réchaufifai doucement.
J'y séchai mes chaussures humides et glacée?, car le temps au dehors était froid et brumeux.
Ce fut là que, pendant huit mois, je vi=! Emile presque tous les dimanches.
Ce qu'il me fallut de ruse et de courage, pour gagaer quel-
qiies instants qui prolongeassent nos tête-à-této, est inexprimable.
Quand on ne me voyait pas, je courais comme une folle, me disant :
« Ce sera une minute, deux minutes, trois minutes d-^ plus! »
Lui, au commencement, d'ailleurs, arrivait toujours le premier.
Plus tard, il n'en fut pas toujours de même.
Alors, je l'attendais sur le carré, cachée dans l'encoignure du corr'dor, dans l'ombre épaisse, — pelotonnée sur moi-même, tremblante, inquiète.
Mais quand j'entendais son pas, j'oubliais tout.
Une ou deux fois même, vers la fin de l'hiver, il ne vint pas du tout; — et je rentrais chez mademoiselle Fanny, bouleversée, triste à en mourir pour huit longs jours.
Cependant ma santé s'altérait.
J'éprouvais des sensations singulières, inconnues, qui ne m'inquiétèrent pas beaucoup, d'abord.
Je les attribuais à mon changement de vie.
Habituée au grand air de la campagne, à une existence, en somme, active et toute de mouvement physique, j'étais, maintenant, renfermée toute la semaine, assise pendant toute la journée, courbée eu deux, cousant, la tête penchée.
Cela durait d^s dix heures, des quatorze heures...
Parfois, il fallait passer une partie de la nuit, car mademoiselle Fanny avait [une forte clientèle et prenait souvent plus d'ouvrage qu'elle n'en pouvait faire.
Dire que cet existence me plaisait, — serait mentir.
J'avais beaucoup de peine à m'y assouplir, et je souffrais physiquement.
Mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu m'en plaindre, ni être l'objet d'une plainte do la part de ma patrone.
Je m'y résignais pour satisfaire madame Lemeuaier. — C'était une manière de lui prouver mon affection et ma reconnaissance.
470 L'I-NFANT DE L'AMANT
Puis, qu'aurai-je fait? ..oruf-c,*!,,
Walemoiselle F.inîiyélait assez satisfai'e de raoi, ati moins démon zclo et d) ma soumission ; — car je ne faisais pas do grands progrès dans ce métier de couturière qui répugnait à mon tempérament.
Cependant, ma santé d»*venait de plus en plus mauvais*^.
J'éprouvais des étouffements. — Des chaleurs me montaient brusquement au visage..., et je voyais trouble.
Par moments, la nourriture m'inspirait de riiorrur... dans d'autres, je ne pouvais me rassasier, ou j'avais envie de mets étranges dont j'avais entendu parler...
J'avais aussi dos maux de coeur.
Je m'alourdissais. — Il m'arrivait de m'endormir sur moa ouvrage.
Je m'aperçus un jour en mettant mon corset; que ma taille grossissait.
Enfin, j'ét lis enceinte... et jo dus bien fiiiir par le comprendre, quelle que fût mon ignorance.
Mon premier mouvement fut de la joie.
L'idée d'être mère me ravit... et m.ère par lui !
Quel lien de plus entre nous deux !
Je me figurais d'avance sa surprise et son attendrissement.
Du reste, je n'étais pas sans tristesse et sans inquiétude depuis quelque temps. - --^^ -
Emile était moins exact à nos rendez^fous.
Quant il venait, il les abrégeait le p'us possib'e, regardant à chaque instant sa montre, pour savoir l'heure, et me renvoyer.
Il craignait toujours que je ne fusse en retard chez ma patronne, et j'avais constaté plusieurs fois que sa montre avan-
Ç!lit.
Il était froid, distrait, souvent ennuyé et maussade. — Il me grondait sans motif, ou me parlait durement, devenait exigeant.
Je lui cédais sur tout, et il ne paraissait jamais con'.ent.
J'en pleurais, quand j'étais seule, la nuit., dans mon pctii lit
d'a{)prentie. l et je D'osais rien lui dire, rien lui demander, me plaindre de rien.
Pourtant, le premier moment passé, — ma grossesse me fit peur.
Je me sentis moins heureuse.
Comment recevrait-il cette nouvelle?
Moi, enceinte, quand on le verrait, quand on le saurait, je semis déshonorée...
Mademoiselle Fanuy me chasserait.
Madame Lemeunier me repousserait et me mépriserait,
Qje deviendrais-jc?
II faudrait qu'il s'occupât de moi et de mon enfant... • Nous tomberions à sa charge tous li:s deux !
Jamais il ne m'avait donné un sou, fait un cadeau, si insignifÎAnt que cela fût^.. et j'avais constaté qu'il teLait à l'argent.
Pendant quinze jours, je ne trouvai pas le coursge de lui annoncer la vérité...
Quinze jours d'angoisses affreuses et de cruelle agonie...
Il fallait, néanmoins, s'exécuter.
Rien ne paraissait encore.
Jo pourrais le cacher pendant deux mois, peut- être trois... mais ce serait tout.
Il n'était que temps de l'avortir... de savoir ce qu'il y avait à faire, ce qu'il déciderait de moi et de notre enfant.
Un dimanche donc, le printemps était passé depuis longtemps, et BOUS approchions de la fin de l'été, — je lui révélai la vérité.
Il m'écouta sans di' e mot et fit la grimace.
Du reste, il n'en parut pas extrêmement surpris.
On eût dit qu'il s'y attendait.
Jo suisconvaiucuo, à présent, qu'il l'avait compris, su, avant moi.
— C'est fort malheureux! — fit-il enfin, — d'autant plus malheureux que je vais êirc obligé do partir.
— Partir ! — répétai-je, croyant qu'il s'agissait d'une absence
de quelques jours ou de quelques semaines, qu'il allait à la campagne...
— Oui, je vais à Paris.
— Pour combien de temps ?
— Mais pour toujours !
Je le regardai, hébétée, avec de grands yeux qui n'exprimaient que ma surprise.
Mes études sont terminées, ou vont l'être. — Encore un examen à passer... C'est à Paris que m'appelle mon avenir. — C'est là seulement que je pourrai faire ma carrière, comme je l'entends.
— Eh bien, et moi? — lui demandai-je. — Tu m'emmènes, alors?... Je ne puis rester ici... jo ne puis vivre sans toi... tu le sais. Et notre enfant ?... On me jettera sur le pavé, quaud on saura que je suis enceinte.
— Oh ! cela va sans dire ! — s'écria-t-il brusquement. — Mais pas tout de suite... Tu comprends, il faut que je m'installe, que je m'organise... Je te ferai venir. ..
— Quand?
— Le plus tôt possible...
J'étais toute rassurée et toute heureuse. A Paris, nous serions plus libres... Nou>} pourrions presque vivre ensemble.
Qui n'a entendu parler de Paris ?
Je me figurais que c'était un endroit où l'on vit comme l'on veut; cil les lois ordinaires et les préjiigés courants n'existent point.
Il abonda dans mon sens, me jura qu'aussitôt installé, c'està-dire, au bout de trois semaines, un mois au plus, il m'appellerait auprès de lui.
Il me trouverait une petite chambre, à côté de la sienne. — Je serai chez moi. — Il pourrait y venir, autant qu'il lui plairait. — -Je continuerais de travailler, néanmoins, parce qu'à Paris ma grossesse ne me nuirait i)oint.
« On ne fait pas attention à ces choses-là, à Paris ! » — - me disait-il.
Je le crus ; — je croyais tout ce qu'il me disait.
L'ENFAiNT DE L'AMANT 479
Seulement, les préparatifs de son départ allaient l'absorber.
— Il ne savait s'il aurait le temps de me revoir avant son départ ..
Il fallait redoubler de prudence... pour ne pas me compromettre...
A quoi bon insister, à quoi bon détailler?
Quand je le quittai, j'étais triste, mais convaincue et rassurée, ne doutant ni Je sa parole ni de ses promesses.
Du reste, dès son arrivée à Paris, il devait m'écrire, — poste restante, — me donner son adresse, me tenir au courant de tout, et me fixer le jour oh j'irais le trouver.
— Surtout que ce soit avant qu'on s'aperçoive de ica grossesse,
— le suppliai-je.
— Sois donc tranquille ! — me répondit-il. — Adieu !
— Non, au revoir !
— Oui, oui, au revoir.
J'avais aussi obtenu, à force d'insister, qu'il me verrait une dernière fois, avant son départ.
Ce dernier rendez-vous était fixé à trois dimanches de là.
Le jour convenu, en arrivant chez madame Lemeunier, comme d'habitude, j'y appris brusquement qu'il était parti de l'avantveille.
Je crus que j'allais tomber. .. puis je me dis que c'était impossible... qu'il av^ait simulé un faux départ, — et qu'il m'attendait en cachette, 17, rue des •*.
J'abi égal encore ma visite chez ma protectrice. — Je courus comme une folle... au lieu du rendez-vous, où j'arrivai une heure avant l'heure habituelle,
Il n'y était pas !
« C-e n'est pas l'heure», — me dis-je.
Je m'éloignai... Je revins. — Je regardai, si je verrais le coi.^ du rideau relevé...
Rien !
Je montai, néanmoins, je frappai...
J'attendis... J'attendis deux longues heures, ne m'occupant plus d'être vue, remarquée.
Que m'importait?
Je souifrais tropl Il ne venait pas.
Alors, prenant mon courage à deux mains, j^allai chez lui, où je n'avais jamais mis les pieds.
Je sonnai à une porte.
Ce n'était pas la sienne.
Une voisine ouvrit.
— Qui demandez-vous?
— M. Rouget.
— C'est au-dessus. — Mais il est parti depuis deux jours. C'était donc vrai!
Etait-ce possibk ?
Sans un mot d'adieu!...
Ah! peut-être avait-il écrit, poste restante, comme nous en étions convenus.
« C'est cela! pensai-je. — Que je suis niaise de n'y avoir pas songé plus tôt. »
Je courus à la poste.
Il n'y avait rien pour moi I
Je rentrai ch z ma patronne, en retard de plusieurs heures.
Elle m'interrogea sévèrement sur la cause de ce retard.
Je balbutiai, essayai de mentir, inventait une fable quelconque.
Elle fit semblant de me croire, mais je vis à sa figure qu'elle était soupçonneuse.
Je me couchai presque aussitôt.
J'étais brisée, rompue, au désespoir, à demi folle. . J'eus la fièvre ( t un peu de délire toute la nuit.
— Il m'écrira de Paris! — me répétais-je pour me calmer, sans y parvenir.
vjyt^ ;a«*u
l|p|ii|i':f v^'^^a:^-^
C'est toi qui m'as gi'.é/i, ma petite Inès.
TOUT SE ]>i:COUVRE !
C'est A ce mement, c'est pendaût cette nuit de fièvre et d'an-
01""^ Liv. Prime graluile de l'iLECTEVll RÉPUBLICAIN.
goisse, que j'eus la première vision et comme le pressentiment de l'avenir qui m'attendait.
Pour la première lois, je doatai d'Emile.
Cô fut atroce!
Ma position était claire et nette.
Je venais d'avoir seize ans et demi.
J'étais orpheline. — Je n'avais point de métier, aucun moyen de gagner ma vie; car ce que j'avais appris chez mademoiselle Fanny^ en une année^, était bien peu de chose.
Je pouvais coudre, voilà tout!
Je ne subsfetais que par la bonté et la protection de madame Lemeunier.
Avant quatre ans, époque à laquelle finirait mon apprentissage, j'étais incapable de subvenir à mes besoins. J'étais enceinte de près de six mois.
Mon état allait éclater à tous les yeux, quelques précautions que je prisse.
Si Emile m'abandonnait. . . j'étais perdue, perdue sans ressource^, avec mon enfant, — à moins que je ne devinsse une fille de joie, et que je ne consentisse à vivre de mon corps...
Emile, en effet, m'avait appris beaucoup de chose-, et je suis certaine, à présent, qu'il y mettait une intention, une arrièrepensée infâme.
Nos conversations, quand nous étions ensemble, roulaient toujours sur ce qu'on appelle vulgairement « des histoires do femmes ! »
Il me racontait tous les cancans de la ville... que madame une telle et madame une telle avaient des amants ; que tontes les femmes mariées trompaient leurs maris...
Il me citait de pauvres petites ouvrières comme moi qui avaient des entreteneurs et qui roulaient carrosse au lieu rie se tuer à UD travail ingrat et f^e consumer leur jeunesse dans la misère...
En un mot, il me tenait au courant de toute la chronique galante, me traitait comme un étudiant traite une grisette quelconque, et paraissait trouver tout naturel, absolument iné-
• vitable, qu'une jolie fille sans argent vécût de sa beauté et lui demandât le bien-être et le luxe.
Je l'écoutais, sans le comprendre, c'est-à-dire sans comprendre que cela put s'appliquer à moi, que cette existence et C6t avenir pussent devenir un jour les miens.
Pour la première fois, cette nuit-là, je me demandai avec terreur s'il n'avait pas eu un but en me parlant ainsi; s'il n'avait pas voulu, de la sorte, me préparer aux conséquences inévitables de la faute commise par moi avec lui.
C'était trop abominable, trop làcho...
J^éloignai cette idée.,. Je me la reprochai...
Je lui demandai pardon en moi-même de le calomnier.
Au matin, je m'endormis, et lorsque je me réveillai, j'étais plus calme. j
« Il va m'écrire, — me dis-je. — Il y aura une lettre pour |
moi à la posta. »
Hélas ! les jours, puis les semaines s'écoulèrent. — R,ien. — pas un mot de lui!...
Je me sentais devenir folle.
E*^, pourtant, j'eus la force de ne pas le compromettre, en demandant de ses nouvelles à madame Lemeunier, qui devait en recevoir, savoir oii il était, ce qu'il faisait.
Je lui avais juré que jamais son nom ne sortirait de mes lèvres, que jamais une parole de moi no ferait soupçonner nos rapports.
Et je serais morte plutôt que de ne pas tenir ce serment.
J'essayais aussi do me leurrer. . . Je me cramponnais à toutes les branches..
Ja m'inventais des raisons, des prétextes, de nature à justifier Fon silonce.
Son installation à Paris, dans cette ville immense, doit lui prendre tout son temps, me disais-je.
Ou bien :
11 cherche un logement et du travail pour moi... Et il ne veut m'écrire que pour m'annoncer la nouvelle de notre réunion prochaine pour me dire :
— Viens, je t'attends! ni ii'up :;:MiÎ0uOi-; i<^ tix-i^ï t;'i.r-:..vn ^''
Mais jG n'y croyais pas moi-inéme,'malgré tous mes effort?.
Depuis le jour oii j'étais rentrée en retard, ma patronne ne m'avait plus dit un mot. uov-s^riooiqA —
Eilo m'observait en silence avec ses petits yeux malins et durs de dévote et de vieille fille. -
Je le sentais. Cela m'inquiétait et je redoublais de précautions. AO.fT<^[|?î ;
Ces précautions devenaient chaque jour plus difficiles.
Je groississais à vue d'œii.
La nuit, j'avais dû, en veillant , élargir la .ceinture de mes robfs. !^„4j^«. fi»«h jt^rrov-sgt
Mes jours, mes heures de répit étaient comptés... et je n'avais pris aucune résolution...
J'attendais toujours qu'Emile m'écrivit, vint à. mon. secours, à mon aide. ;rT?>f^-of!> f^il^ e-nn^f^tt'
Deux ou trois fois, j'avais songé à aller me jeter aux pieds Je madame Lemeunier, ;\ tout lui avouer, à me réfugier dans ses bras, comme dans les bras d'une mère.
Mais elle n'étaint point ma mère... J'avais honte. — Je la trompais depuis un an !
D'ail. eurs, elle m'eût demandé le nom de mon amant, et j'avais juré de ne pas le dire, et je tiendrais mon serment tant qu^il ne m'aurait pas dit lui-même :
— Je ne t'aime plus, va-t'en ! — Tout est fini entre nous !
Tani qu'il no m'aurait pas dit cela, lui-même, de vive voix, — qui me prouvait que je ne l'accusais pas à tort? — que je ne me trompais paSiSiir les motifs, auf lesicauses de sa conduite envers moi ? -rT-rf-^ n;;? ''"^î^q^ ^pHA. •--" ,^;ao-''~>;^iî?r{/îd)
J'en étais là de mon agonie, quand, un matin , après le déjeuner, mademoiselle Fanny me fit appeler dans le petit salon, à côté de i'atelier, où elle recevait ses clientes.
J'arrivai près d'elle, sans défiance.
Elle s'était placée tout au fond de la pièce, qui était longue, et regarda attentivement^ pendant que je marchais pour m'approcher d'elle, .rtui-j; ru «ûi;:^ -../u:
Ce regard était si singulier qu'il m'inquiéta. ''^ ■'•■'n^rT — •—Que me voulez-vous, mademoiselle? — lui demandai-je, en m'arrêfant brusquement. :ao|,aiE.-
— Aprochez-vous, — répondit-elle sèchem^ntl' *^*^*i <î-'-*' ■■' Je dus encore faire quelques pas, pendant lesquels elléne me
quitta pas des yeux.
Je m'arrêtai de nouveau.
Il y eut une demi-minute de silence.
J'attendais, le coeur me battait bien fort, sans que je susse au juste pourquoi.
9^ Mais tout m'inquiétait à présent.
— Veuillez-vous déshabiller, — reprit-elle brusquement. — Voici une robe commandée pour une jeune fille de votre âge et de votre taille^ et je désire vous l'essayer pour corriger les défauts qu'elle pourrait avoir, avant de l'essayer à cette jeune fille elle-même.
Refuser ce qu'elle demandait c'étaH tout avouer.
Je n'©sai. — Puis, à qu'oi bon lutter ?
Je me désabillai donc.
Quand j'eus quitté ma robe, elle s'approcha de moi , me tâta la taille, s'occupa de resserrer mon corset , puis me passa la robe, l'ajusta, tout cela lentement, minutieusement, en promenant ses mains sur moi, sans dire un mot.
Quant à moi, j'eusse été incapable d'ouvrir In bouche.
J'avais la chair de poule, une sueur froide inondait mon visage et mes mains.
Dans ces conditions, ma grossesse éclatait aux jeux.
Quand elle eut fini, la patronne me dit du uiême ton :
— Rhabilltz-vous. — Allez mettre un chapeau. — Nous sortons ensemble.
Une demi-heure après nous pénétrions chez madame Lemeunier.
Je m'y attendais.
,' Mademoiselle Fanny me laissa dans Tentrée, et après avoir dit deux mots a la domestique qui nous avait ouverf, elle fat introduite dans la chambre de madame Lemeunier.
Je restai seule.
Au bout d'un quart d'heure ma patronne ressortit.
Elle était fort rouge et paraissait très animée.
Jamais son visage , sec et long , ne m'avait paru aussi maussade.
S?s petits yeux brillaient, et sa bouche , entr'ouverte par quelque émotion intérieure, laissait voir de longues dents mal plantées, où Ton constatait de nombreux vides.
Elle s'élança vers moi.
J'étais assise. — A sa vue, je me levai.
Lorsqu'elle fut bien en face de moi, elle se tourna de côté, et, me montrant de son index jaune, tout piqueté par l'usagj de l'aiguille , la porte qui venait de lui livrer passage, elle me dit :
— Entrez ! Madame Lemeunier désire vous parler.
Pui.^, sans ajouter une syllabe, elle ouvrit la porte qui donnait au dehors et S'''rtit.
Je voyais trouble. — Mes jambes tremblaient.
Pourtant je suivis son indication, son ordre.
Traversant la petite pièce d'entrée, je poussai la porte qui menait dans l'appartement intime de madame Lemeunier, et je mo trouvai tout à coup devant ma bienfaitrice, — devant le seul être qui m'eût tendu jusqu^alors une main secourable, devant le seul être qui me soutînt dans la vie.