‹ L'enfant de l'amantChapitre 54 sur 69 · LE DERNIER BIENFAIT · texte numérisé non relu

LE DERNIER BIENFAIT

La pièce où je venais de pénétrer était petite.

Ce n'était point le salon officiel, mais une sorte do cabinet-

j boudoir, OÙ madame Lemeunir se retirait généralement, lors-

I qu'elle restait chez-eile, sans attendre personne.

I Elle prenait jour sur Ja rue par une fenotre-glace, au-dessus

I d'une cheminée de marljre blauc toute couverte de bibelo's

j charmants et rares, axquels elle tenait extrêaienient, et qu'elle

\ essuyait et rangeait elle-même chaque matin. |

j Au fond, en face, une chaise longue, 1

I Denx fauteuils bas, quelques sièges de fantaisie, une bibiio- i

! thèque fera-ée en bois de rose, complétaient l'ameublement, 1

I avec une de ces petites tables chinoises, qui se multiplient et

j sortent les unes des autres, où l'on prend le thé.

I Des teintures jaunes, — madame Lemeunier était très brune,

I et cette couleur lui seyait à merveille ; — un lourd tapis, chaud

l et soyeux sous les pieds, acli avaient la décoration de ce réduit

c charmant, où s'ouvraient trois portes : l'una, celle par laquelle

I j'étais entrée donnant sur le corridor ; — les deux autres com-

• maniquant à droite avec le grand salon, à gauche avec la salle-

l à-manger.

j Si j'insiste sur la description de ce boudoir de femme riche, — c'est qu'il était plein de souvenir pour moi, et que c'éiait la

! dernière fois, jusqu'à aujourd'hui, que je devais voir quelque

j chose de doux à l'œil, respirant le bien-être et un parfum d'honnêteté.

I Depuis... hélas !

[ C'est là que, le dimanche, bien souvent, je me réfugiais pour

i rêver seule, ou éviter le contact un peu humiliant des amis de

I madame Lemeunier, quand elle avait trop de monde chez

j elle.

i Pas un de ces objets, ftimiliers à ma vue, qui ne me rappelât une sensation, rêve de bonheur, confiance en l'avenir, ou dout'-,

inquiétude ou désespoir.

C'est là que je cemptais les minutes qui me séparaient du rendez-vous avec Emile, avec le père de mon enfant !

C'est par là que je passais toujours, quand je partais pour me rendre ruelle des ***, où il m'attendait.

C'est là qu'à certain symptôme qui ne trompe pas, j'avais eu

la révélation absolue, indiscutable, de ma grossesse, — de Cirlie grossesse qui faisait ma honte et mon agonie actuelles.

Lorsque jo pétiétrai dans le boudoir, madame Lemeunier s'y promenait avec quelque agitation.

Ea entendant le bruit léger de la porte qui tournait sur ses gonds, elle se retourna brusquement, et me regarda.

Ah ! — ce regard tout chargé de sévérité, d'indignation dou • loureuse, il me transperça; — je le sens encore là!

Ce regard disait trop qu'elle savait tout.

D'ailleurs, j'en avais déjà]la certitude.

Il me fit mal, il me brisa.

Toute l'horreur de ma conduite à son égard, ou plutôt toute rjiorreur que cette conduite devait lui inspirer, m'apparut avec une violence irrésistible.

Je tombai sur mes genoux, dévorée de douleurs et de remords , en m'écriant :

— Madame, ne me maudissez pas... ne me méprisez pas... Toute coupable que je sois, que je paraisse à vos yeux, vous ne saurez jamais combien je vous aime et je vous respecte.

— Relevez-vous, petite malheureuse, — me dit-elle d'une voix sévère.

Mais je restais à genoux, la tête baissée, sanglotant, avec un déchirement affreux.

— Relevez-vous donc, — reprit-elle avec impatience.

Et me prenant par les deux mains, elle me força de quitter mon humble position.

Je tremblais sur mes jambes, je n'osais braver son regard, je ne pouvais parler.

Elle i^'en aperçut et me fit asseoir sur un fauteuil.

— Ainsi, c'est vrai ! -— s'écria-t-elle alors, en se tenant devant moi. — Vous êtes enceinte. — Votre maîtresse vient de me l'annoncer. .. Par égard pour moi, qui vous protège, qui vous ai recommandée, qui vous ai placée chez elle, elle n'a pas voulu vous chasser violemment, au su et au vu de ses ouvrières... Elle vous a ramenée, ici, chez m.(>i... sans bruit et sans scandale...

C'était chez Mlle Famiy, coutunçrcj, vieille Tille et4âyot9.

Je Pen remercie... Je a remercie de m'avoir évité cette honte, cette humiliation... Celte étrangère qui ue me doit rien, a eu plus d'égards pour moi, plus de respect pour ma considération, pour mon honorabilité, que vous n'en avez ou, vous q'à me de-

02""^ Liv. Prime graluiie de l'ÉLECTEVR RÉPUBLICAIX.

vez tout... VOUS que j'ai recueillie... élevée presque comme ma propre fille !

Chacune de sxs paroles me traversait le cœur.

Ses reproches étaient justes.

A cet instant, j'aurais donné ma vie pour ne pas lui causer cette douleur, pour ne pas avoir reconnu si mal les bienfaits dont elle m'avait comblée

— Oh ! madame ! madame!— balbutiais-je en mots entrecoupés par mes pleurs, — je le sais... oui... c'est vrai... je suis bien coupable envers vous... Si vous saviez combien je vous aime pourtant... Pensez de moi tout ce que vous voudrez... mais ne croyez pas que je sois une ingrate... ni une mauvaise fille... Pour vous, j'aurais donné ma vie, je vous le jure! .

Elle haussa les épaules.

— Et vous n'avez même pu rester honnête fille ! Elle fit deux pas avec colère, en s'éloignant de moi.

C'est donc vrai que mauvais sang ne peut mentir! — Voilà une petite créature que j'ai prise dans un milieu infâme, plus malheureuse qus les pierres; qui a vécu près de moi, pendant des années; qui a été la compagne, l'amie de ma fille; à qui je n'ai donné que de bons conseils et de bons exemples ; — qui

aurait dû bénir le ciel du bonheur inespéré qui lui arrivait

que j'arrachais à la boue, au ruisseau... qui, par reconnaissance au moins, n'ayant pas d'autres moyens de mériter mes bontés, devait rester sage et se conduire honnêtement...

Depuis qu'elle est grande et seule dans la vie, je ne l'ai pas quittée une minute... Je l'ai placée dans la maison la plus décente de Nancy... Elle n'avait pas un instant à elle... Et elle a trouvé le temps de prendre un amant... et elle a seize ans! — C'est odieux et décourageant!

— Mais voilà ! — ajouta-t-elle, à demi-voix, se parlant à elle-même, plutôt qu'elle ne s'adressait à moi, — c'est une enfant de l'amour... Elle avait ça dans le sang! — Telle mère, telle fille !

Je me taisais...

Que pouvais-je répondre?

J'aurais voulu être morte !

Elle revint vers moi.

— Comment cela est-il arrivé? — reprit-elle plus durement.

— Qui est votre amant? — si ce n'est ms le dernier des êtres, peut-être pourra-t°on obtenir qu'il répare son crime et lo vôtre I

Je courbai la tête encore davantage, et je cachai mon visage dans mon mouchoir.

— Vous vous tais-'^z ! — fît-elle avec surprise. — Est-ce que vous ne m'avez pas entendu ?

— Si, madame,

— Eh bien ?

— Ne m'interrogez pas... je vous en conjure...

— Comment ! vous refusez de le nommer?

— Je ne le puis 1

J'avais juré à Emile de ma taire en toute circonstaLce; d'ailleurs, je savais bien qu'il ne m'eût jamais pardonné une indiscrétion, que tout eût été fini entre nous si j'avais parlé.

Or, à cet instant cruel, j'espérais, je voulais espérer encore en lui.

Madame Lemeunier me saisit les deux mains et me força à relever la tête.

— Ainsi, — s'écria-t-elle, — vous refusez de dire qui... vous refusez de m'aider à réparer la faute que vous avez commise !.. C'est incroyable ! — Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là?

— Est-il si bas, si vil, qu'on ne puisse Ta vouer?... — Est-ce un homme marié... — Est-ce pour de l'argent?...

Je me jetai de nouveau à ses pieds, embrassant de force ses mains qu'elle essayait de retirer.

— Madame ! — lui disais-je, — ne m'interrogez pas. — Vous me torturez... Je ne puis pas répondre... Je l'ai juré.

Elle me repoussa.

Je restai ployée sur moi-même, les bras pendants.

Jo souffrais horriblement.

Je n'avais plus ni force, ni volonté.

Et jamais je n'avais senti aussi profondément combien j'aimais cette noble femme, tout ce que je lui devais. Elle garda un instant le silence.

— C'est bien ! — rt-prit-ellc enfin, d'un ton indifférent, froidement méprisant. — Je vois qu'il n'y a pas de ressource avec vous. — Vous n'avez pas de cœur ! — Vous êtes gangrenée jusqu'à la moelle!

Elle fît deux tours dans la chambre, puis s'arrêta; mais, cette fois, à distance, comme si mon contact lui était odieux.

— Mademoiselle, — dit ell^ alors, — puisque vous me refusez votre confiance, puisque vous refusez de m'aider à vous sauver dans ia mesure du possible, nous n'avons plus rien à faire ensemble, — et je ne puis plus rien pour vous....

Dans quelques heurf s, votre honte sera connue...

D'ailleurs, il suffit de vous voir... votre grossesse ne peut plus se dissimuler...

Maii. mois3 leFanuy, votre patronne, refuse de vous reprendre, do vous garder chez elle...

Je 1« comprends !

Par respect pour elle-même, pour ses autres ouvrières, pour ses pratiques, elle ne le peut plus... Et cette aventure, quand elle sera connue, lui causera déjà le plus grand tort.

Vous comprenez également qu'aucune maison honnête ne voudra de vous.

Je ne pu*s plus vous présenter, vous recommander nulle part.

Quant à moi, il m'est impossible de vous recueillir, de continuer à m'occu; er de vous...

— Je le sais, madame ! — répondis-je,

— J'ai une fille, Henriette... Il est déjà assez malheureux qu'elle vous ait connue, et on me jettera assez la pierre, dans cette ville de province, pour ce que j'ai fait jusqu'à présent.

Qu'allez-vous devenir ?

C^'ite question que je me posais à moi-même, depuis le départ d^* M. Emile Rouget, était terrible et sans réponse.

— Vous ne sav- z encore aucun métier, — poursuivit -elle ; —

L'ENFANT DE î/âMaNT 493

et alors même que vous s.'*riez une Louiie ouvrière, vous ne trouveriez ici aucun ouvrage dans la position où vous êtes... Vous n'avez point d'argent... vous n'avez point de famille... point d'abri...

Comprenez-vous, au moins, malheureuse, la situation où vous vous êtes mise ?

— Oui, madame, je le sais, je comprends tout ceia. — Je comprends que je ne puis plus remettre les pieds chfz vous... que je vous compromettrais... que je vous ai compromise. — Je vais

l me retirer

J m'étais relevée, je fis un pas vers la porte. Mais je m'arrêtai.

— Je vous jure, madame, surtout ce qu'il peut y avoir de sacré au monde, que je n'oublierai jamais ce que vous avez été pour moi... que, jusqu'à mon dernier souffle, je bénirai votre souvenir... et que ma plus cruelle douleur, en ce moment, c'est la douleur que je vous cause...

Je fis encore un pas vers la porte.

— Où allez vous? — me demanda-t-elle d'une voix où l'on sentait un^^ émotion et une pitié qu'elle s'efforçait de cacher.

— Je n'en sais rien.

— Qu^allez-vous faire ?

— Je n'en sais rien.

— Mais malheureuse, vous allez mourir de faim, vou- faire ramasser au coin de quelque borne! Vous ue pouvez rester à Nancy.

— J'irai à Paris

— Comment?

— A pied ! en mendiant s'il le faut.

— Vous serez morte avant d'arriver, ou arrêtée... et mise en prison ! — s'écria-t-elle. — Attend, z !

EU^' sortit brusquement, et revint au bout d'une minute.

— Tenez, — me dit-elle. — J'ai trop fait pour vous, pour vous laisser partir ainsi.

Elle me tendit un petit paquet de papier.

— Voici cinq cents francs. — C'est la dernière chose et la

seule que je puisse pour vous, désormais. Avec cela vous pourrez gagner Paris, y vivre en attendant vos couches... Après... ce sera a vous de voir...

— Non, non, madame, — dis- je en repoussant l'argent.

— Mais prenez donc ! — Etes-vous folle ? — S'il vous arrivait malheur immédiatement, je me le reprocherais. — Prenez, je le veux.

Elle me glissa les billets dans la poche de ma robe. Je saisis sa main, je la portai à mes lèvres. Elle la retira lentement, en détournant la tête pour cacher une larme que je devinai...

— Que Dieu vous protège ! — murmura-t-elle. — Puissiezvous éviter l'avenir que je prévois, et qui attend celles qui commencent ainsi que vous.

— Soyez bénie, madame ! — baîbutiai-je.

Et je sortis en chancelant, de cette maison où je ne devais plus rentrer, emportant le dernier bienfait de cette noble femme que je ne devais plus revoir.

Deux jours après, j'arrivai à Paris.

Page 1