PARIS
Inès s'interrompit quelques instants.
Plus elle s'avançait dans son récit, plus elle paraissait agitée et, en même temps, plus elle montrait de hâte d'eu finir.
— Reposez-vous, — lui dit doucement Ivan ; — vous devez être bien fatiguée.
L'ENFAXT DE L'AMANT 495
En effet, c'était tout d'une haleine, — pour ainsi dire, — qu'elle avait raconté cette partie de sa vie qui se trouvait mêlée à celle d'Emile Rouget.
— Mon père^ — reprit-elle faiblement, — je viens de confesser ma fv-ute, de faire connaître les circonstances dans lesquelles je la commis. — Ce n'est point l'époque la plus dramatique, la plus horrible, au point de vue matériel, de ma courte existence,
mais l'époque qu'it me coûtait le plus de retracer devant toi
devant vous, monsieur Ivan. Maintenant, vous me connaissez... vous savez comment j'ai failli...
Et elle baissa la tête, attendant, anxieuse, ce qu'on allait lui répondre.
Maurice se leva, alla vers elle, la prit dans ses bras, la baisa au front.
— Relève la tête, mon enfant, — lui dit-il d'nne voix ferme^ — Ce n'est pas à la victime de rougir.
— Merci, père, — fit-elle avec élan, — merci... Tu es plus indulgent pour moi que je ne le fus, que je ne le suis encore.
Ton pardon, néanmoins, me donne la force de continuer. Il me reste à vous dire l'expiation.
— Veux-tu remettre à demain ? — lui demanda-t-il d'un air oii la sollicitude paternelle luttait C()ntre le désir ardéfît, passionné, de savoir la fin de cette triste odyssée.
— Non, non... — répliqua-t-elle vivement. — J'ai hâte de terminer, de ne plus m'appesantir sur ces affreux souvenirs
Hélas ! ils ne hantent que trop mon esprit I Nous t'écoutons ! — fit Maurice, — et il alla reprendre sa place sur sa chaise, sans s'éloigner de sa fille. Elle poursuivit :
— J'en étais restée à mon arrivée à Paris.
Le mouvement et le bruit de la grande ville me grisèrent littéralement, pendant les premiers jours que j'employai à me chercher une chambre en rapport avec mes moyens.
J'étais d'abord descendue à un hôtel quelconque ; mais cela coûtait trop cher, et, bien que je ne me fusse jamais vu à la tête d'une somme aussi considérable que les cinq cents francs de
490 L'ENFAXr DE L'AMANT
madame Lemeunier, je comprenais que cet argent était ma seule ressource, tant que je n'aurais pas retrouvé Emile, et que je devais le ménager.
Eu effet, j'étais partie pour Paris, afin de le rejoindre, sans avoir aucun»^ idée de la grandeur de la ville et des difficultés qu'une semblable recherche devait opposer à une jeune fille ignorante et étrangère.
Je m'étais figuré qu'en peu heures, en interrogeant, je saurais sa demeure.
N'en eut-il pas été ainsi à Nancy ?
Au bout de deux jours, j'avais compris mon erreur.
Je commeDçai donc par me retenir une petite chambre garnie à Batignoiles, rue Beudant, àraison de vingt-cinq francs par mois.
Je payai le premier mois d'avance.
Ceci fait, je me mis à refléchir plus trartquillement à ma position.
Où était Emile ?
Qu'était-il devenu ?
Comment le savoir ?
A qui m'adresser ?
J'eus ridée d'aller à la Faculté de droit.
Mais là, il était parfaitement inconnu.
A cela, rien d'étonnant, puisqu'il avait terminé ses étudcS, et qu'il était reçu avocat.
Que vous dirais-je 1
Pendant deux mois je me livrai à cette folle recherche, à cette recherche insensée, avec un acharn^men' désespéré
Parfois, je me disais qu'il me cherchait peut-être aussi, de son côté, sans savoir ce que j'étais devenue.
Mais hélas ! en me disant cela, je me mentais à moi-même,— et je le savais.
Avant de quitter Nancy, en effet, j?étais allée à la poste oii j'avais prié, s'il venait quelque lettre, au nom d'Inès, bureau restant, qu'on la renvoyât à Paris.
Et, chaque jour, je passais à la poste.