JEUNE HOMME A MARIER
— Je ne sais combien de temps je mis à me rendre de la rue dQ Fauboiirg-du-Temple à larue Soufflot, ni quel chemin je suivis.
Je ne sais même quel sentiment j'éprouvais en me rendant ciiez lui, en y courant plutôt.
Je ne sais pas non plus, si je pensais, ni si j'espérais quelque chose.
En tout cas, je ne ressentais point de joie, à proprement p;rler.
J6 me disais seulement :
« Je vais le revoir ! »
Et il me serobla.U que j'étais sauvée, — mon enfant surtout.
Quant à me demander comment il me recevrait, je n'y pensai même pas.
Les mois écoulés depuis notre séparation, depuis son départ de Nancy, depuis mon arrivée à Paris, avaient disparu, n'existaient plus.
lime s^mbait que mon existence, interrompue par un long sommeil rempli d'affreux cauchemars, allait reprendre.
Enfin, je me trouvais dans la rue Soufflot.
J'aperçus le n- 19 au-dessus d'une porte.
J'entrai-
— M. Emile Rouget? demandais-je à la concierge
— C'est ici — me répondit-elle. — Au deuxième étage, la porte à droite.
L'ENFxiNT DE L'AMANT ^>ll
Je gravis l'escalier, je sonnai. . J'entendis un pas. C'était le sien !
Je le reconnaissais comme si je l'avais entendu la veille. La porte s'ouvrit,
\ C'était lui ! — C'était bien lui !
! Il tenait une bougie allumée à la main et me regarda à deux
j reprises, avantde me reconnaître.
I Moi j'étais immobile et silencieuse.
; Je n'avais pas la force de prononcer une parole.
I Tiens! — C'est toi? — fit-il, l'air surpris, mais sans
> émotion apparente.
; Il hésita une seconde, puis voyant que je ne disais rien :
• — Entre donc! — ajouta-t~il.
î II s'effaçaît pour me laisser passer.
1 Je m'élançai dans l'appartement.
I II referma soigneusement la porte, et me rejoignit dans une
j petite pièce, richement meublée, cabinet de travail évidemment
I oii j'avais pénétré, parce qu'elle se trouvait écl iirée et devant
I moi.
! — Tu es donc à Paris ? — reprit-il. en posant tranquiîement
I sa lougie sur la cheminée et la soufflant.
I Une lampe avec abat-jour, placée sur un bureau de vieux
I chêne sculpté, éclairait suffisamment la chambre,
i Cet accueil me boulversait et me glaçait, avant que j'en
\ comprisse la portée.
^ Il me semblait, en allant le voir, que je tomberais dans ses
1 bras, et maintenant je restais là, pétrifiée, comme dans un rêve.
i Je le regardais, je le reconnaissais bien, et ce n'était pas lui,
? et il me semblait que ce n'était pas moi.
! Cet homme m'avait prise à quinze ans, j'avais bien été sa maî-
i tresse pendant un an, il m'avait rendue mère... Je
] n'avais vécu que de lui, par lui, pour lui.. Nous nous retrouvions
I et il me paraissait qu'un abime nons éparait, que nous étions
I étrangers l'un à l'autre.
î Enmême temps qu'il avait reposa et éteint la bougie, il avait
pris du tabac et ime feuille de papier sur la cheminée, et il roulait une cigarette.
— Il y a longtemps que tu es à Paris ? — fit-il encore, voyant que je me taisais.
— Ne le savais-tu pas ? — dis-je enfin lentement, le cœur traversé par une douleur aiguë.
Je commençais à voir, à comprendre.
— Non! — mais ça ne m'étonne pas. — C'est toujours là qu'on vient.
— Ta ne t'es pas inquiété de moi, informé, tu ne m'as doue pas cherchés... attendue?..
Il me regarda d'un air inquiet et surpris.
— Ja suis Inès, — repris-je.
— Oui^ oui, je sais bien.
— Et quand tu est parti, quand tu as quitté Nancy,tu m'avais juré que me ferais revenir auprès de toi, dès que tu serais installé....,
— On dit toujours ces choses-là, au moment de se quitter... mais tu comprends bien que c'était impossible.
— Impossible. — Tu me mentais?
— Allons pas de gros mots, ma chèrG ! — Q le diabîa veux- tu ? — Les amours comme les nôtres ne peuvent pas durer toujours. Ta étais gentille... je ne dis pas non... mais la bagatelle a une fin. — Me voilà avocat... j'ai ma carrière à faire. — j'ai tiré de mon côté, toi, tu as tiré du tien. — Chacun sa vie. — Je suis devenu un homme raisonnable... Eh arrivant à Paris, je me suis dit:
« Plus de collage ! »
— Et je me suis tenu parole...
— J'étais enceinte ! — répliquai-je encore machinalement.
— Eaceinte ! — Ah ! o ai, tu prétendais l'être, en efi'et, quand je suis parti. — Eh bien, que voulais-tu que j'y fasse?
— E' je suis mère!
— Ah ! dame ! — quand on fait la noce, — ces chosas-là arrivent, à un moment où à l'autre ! — Et il y a longtemps que tu es à Piris ?
L'EXFANT 1)E I.'A.M.VNT
Deux Jours après j'arrivai à Faris.
— Six mois, six mois de misère et de désespoir, pendint lesquels l'ai cherché un certain Emile Rouget, que jamais, qui m'avait séduite, et qui est le père de mon enfant !
— Il ne fallait pas quitter Nancy, où ti étais très bien.
Gô""' Liv. Prime gratiiUc de VhLECThi'R nEPUBLlCMN.
514 L'ENFANT DE L'AAIANT
j — Ma grossesse a paru. — Ma patronne m'a chassée ; Mm*? L'--'-
\ meunier m'a chassée, et...
5 Et tu as trouvé quelqv/mi qui t'a amenée à Paris. — Ma foi !
' tu as eu raison. — C*est ce que lu pouvais faire de plus sensé. —
j Je suis bien aise de t'avoir revue... mais il ne faut pas revenir...
> Tu comprends, j'ai dit adieu aux folies de jeunesse. — Je veux
I faire ma carrière... C'est à mon âge qu'on décide de son avenir... Il est probable que je m« marierai, un de ces jours... Etj'ai pour
t système de ne pas recevoir de femmes chez moi.
\ Son accueil, ses réponses, ses insultes, m'avaient d'abc rd
i étourdie.
; Tout cela était tombé sur ma tête, comme une cheminée qui
I m'eût assommée...
I Je souffrais, mais le désespoir m'aveuglait..,
Tout à coup, je mo redressai.
Non pas le sang-froid, mais la faculté de sentir et de parler [ rentrait en moi.
j — Emile, — m'^'criai-je violement, — cesse cette plaisanterie
I — Elle a assez duré, eQc est abominable. Je ne suis pas folle, et
I si tu n'es pas fou toi-même, jo n'ai pu entendre, tu n'as pu dire
i C3 qu'il m'a semblé que tu me disais
î Encore une fois je suis Inè.^.
: Tll m'as déshonnorée... j'ai été à toi, pendant un an; jft suis
j mère, je suis sur le pavé, depuis six mois; je sors de l'hôpital
I où j'ai accouché; je te cherche depuis ton départ, comptant sur
\ ta parole, convaincue que tu sauras remplir tes devoirs.
\ Et c'est ainsi que tu me reçois !
— Qu'est- es Ciuo tu me chantes là ? — répéta -t-il aigrement. ■ — Je suis orpheline .. J'étais honnête, quand tu m'as prise...
] J'étais encore un-; enfant... Je t'aimais. , Tu me jurais que tu
^: m'aimais,,. Je me suis fiôo à toi, tu as brisé ma vie... Tu m'as
i ôté tous les moyens de gagner honorablement mon pain.
j Je suis une fllle perdue, aujourd'hui, une fille- mère eaus
protection, sans abri, sans ressources... Une créature, une seule, s'intéressait à moi ; Madame Le-
meunier... J'étais comme sa fille adoptive... Grâce à toi, elle m'a retiré son cœur, et s m estime. . .
Me voilà dans la rue, sans un être à qiii m'adresser, désespérée, pans pain...
Et c'est ainsi que tu me reçois... Et c'est là ce que tu me dis!...
Que veux-tu que je fasse ? Qae je mendie, que je me tue, que je me prostitue?
— Il ne fallait pas faire la noce ! — répéta-t-il.
— Voilà la seconde fois que tu me jettes ce mot infâme à la face ! — Ta sais bien que tu mens, — J'étais honnête. ..Je la suis toujours...
— Ah! — Elle est bien bonne! — ricana-t-il. — Une honnête fille ne couche pas avec 1 ) premier venu. — Elle reste sage et elle se marie !
— Le premier venu! — Toi! Le premier venu! — balbutiai-je.
— Darne ! Je me plais à croire que j'étais le premier... quoi qu'on ne sache jamais au jusie^ après tout. — Ta y as mordu assez vite, d'ailleurs... et si ce n'avait pas été moi... c'aurait été un autre... Je ne l'ai pas prise de force, «près tout ! — Si tu y as été, c'est que cela te convenait même beaucoup.
— Je ne savais pas ce qu- je faisais.
— Ta ! ta ! ta !
— Je t'aimais... je croyais que tu m'aimais... Est-oo que je comprenais?...
— Naturellement... Je te plaisais, comme tu me plaisais... — Si je t'avais dégoûté, ou si ta m'avais fait horreur... nous n*au rions pas été ensemble.... Est-ce que je t'ai promis de t'é[)0user ?
— Oh ! non !
Eh! bien, alors? — Ta m'as donné du plaisir... je t'en ai donné... Nous sommes quittes... Un jeune homme a des maîtrosscos. . s'il fallait qu'il leur fasse un sort à toutes... et qu'il adopLc tous les marmots qui viennent, sans qu'on sache d'oii, ni de qui, la vie ne serait pas tenable... L-^s filles qui ont des amants savent bien à quoi cela les expose.
Voyons, sois raisonnable... et n'essaj-e pas de me la faire. —
} 5lr. L'ENFANT LE L'AMANT
Je ne suis pas un gob> ur, moi, ni un imbécile... C'est bon pour i les vieux' — Quittons-nous bons amis, et que ça finisse.
I Tout mon être se révoltait, tout mon être saigait.
C'était SI abominable, si imprévu pour moi, du moins, dans cotte forme, que je n'avais ni présence d'esprit, ni les grands éclats d'indignation et de colère qu'il paraît peut êire que j j'aurais dû resseniir, manifester...
j J'avais surtout le sentiment de ma faiblesse, de mon impuis-
1 sance, de ma bout ;.
I J'étais écrasé-.
Contre <.et homme, rien ne me protégeait.
Tout lui 'donnait raison.
La société entière était pour lui: ses lois, ses moeurs, ses préjugé^, ses usages, sa morale.
J'?ivais assez appris pour savoir que quiconque à qui je me fusse adressée, quiconque à qui j'eusse demandé aide, ou protection., ou justice, m'eût répondu, en haussant les épaules, ou en me faisant des propositions.
« Il ne fallait pas faire la noce ! il fallait rester honnête fille. »
En le reiro'-.vant., je sentais que je ne l'aimais plus.
Eu l'écinitant, il m'inspirait de i'horreur.
Le supplier, rrstM% lui répondre seulement, était une humih tion affreuse.
Je me faisais l'effet d'une mendiante, d'une véritable prostituée, en implorant de lui sa pitié, ou des secours matériels.
C'étdi itjnoble. — C'était trop avilissant.
J'aurais dû partir.
J'étais mère! — J'avais un enfant, un enfant de lui.. Je ne i^avai- coinment le nourrir,., ou, plutôt., je savais que je ne pouvais pas le nourrir.
C'étaii cela qui me clouait sur place, après la première surprise, après la premier déchirement.
Je me redressai.
Monsieur, — lui dis-je, — c'e^t bien. — Pour moi je ne vous demande rien... et je rougis d'avoir eu l'air de vOiis demander
quoi que ce soit. — Vous ne m'aimez plus. — Vous ne m'avez jamais aimée. — Vous avez trouvé une pauvre créature ignorante et sans défense. — Vous étiez à la campagne, vous étiez à malade... vous vous ennuyiez... Vous l'avez prise parce qu'elle vous paraissait jolie... vous l'avez gardée, en province. [)arce qu'elle é'ait discrète et ne vous coûtait, rien. — Après, vous l'avez jetée au ruisseau, en l'abandonnant comme on n'abandonnerait pas un chien, qu'on aurait gardé deux jours près de soi.
Cela suffit.
Je ne vous parbrai plus de moi.
Mais, à cette créature, vous avez fait un enfant. — Cet enfant est Votre fils. — Il vous appartient comme à moi. — Je ne puis le nourrir... Nourrissez-le.
Il haussa les épaules.
Je m'agenouillai, je lui tendis mes mains jointes, pleurant de honte et de révolte comprimée.
— Pour lui, je vous demande grâce ! — pour lui je vous demande la vie.
— Allons donc! vous êtes folle ! — s'écria-t-il hors de lai. — Est-ce que je le conn?iis, cet enfaru? — Est-ce que cela m-^- regarde? — Est-ce que je sais s'il est de moi ? — Faudrait-il pas que je l'adopte, ce tetit bàtarU? que je lui donne mon nom?
Eh î bien, ce serait du propre ! — Et puis, j'irais me maiier ensuite, n'est-ce pas ? — Et je le fourrerais dans la coibeiUe de noce de ma fs'mmo ?
— Vous refusez ?
— Parbleu !
— Et SI je vous l'apportais ?
— Je vou'- flanquerais à 1h porte tous les deux. Il écumait de rage.
— Et n'allez pas lui parler de moi !
Et qu'il ne vienne pas me relancer plus tard, quand il sera grand !
Il no recevrait de moi que ma botte... au derrière ! Je me relevai.
Un instant, je le regardai, devenue de pierre, ne soufifrant presque plus.
Puis, j'étendis le bras.
— Misérable ! lâche l — lui dis-je lentement. Et je sortis.
Mais j'entendis encore sa voix qui grommelait :
— A-t-on jamais vu ? En voilà du toupet 1 Que le diable l'emporte, elle et son petit !