‹ L'enfant de l'amantChapitre 58 sur 69 · LÀ FAIM · texte numérisé non relu

LÀ FAIM

Quand je sortis de chez lui, je ne savais plus ce que je faisais.

La tête me tournait.

J'allais droit devant moi.

— C'est fini ! bien fiai ! — répétais-je d'une voix monotone.

J'éprouvais une sorte de volupté âpre dans la monotomir même de ce refrain, dont chaque mot me biûlait le coeur, avant do monter âmes lèpres.

Ainsi^ j'avais été à cet homme... Je lui avais donné tout ce qu'une femme peut donner... non «euhment mon corps, mais moa âme; — non seulement mon honneur, mais mon existence même...

Et il avait pris, il avais volé tout cela, avec l'intention de me jeter à la borne, après, quand il avait fait ce mal volontairement... pour s'amuser.

C'était abominable.

Qui m'eût dit que cet être qui m'avait serrée tant de fois dans

ses bras, sur sa poitrine, où les battements démon cœur allaient répondre aux battem'^^'nts du sien et se confondre avec eux ; — que cet être qui avait bu tant de baisers sur mes lèvres vierges de tout baiser d'amour; que cet être, un jour, sans pitié sans niêmoiie même des heures de plaisir, me chasserait de chez lui, l'insulte à la bouche ; — me jetterait à la rue avec son enfant, disant :

« Vous me gênez ! — Je ne vous connais plus ! »

Me traiterait plus cruellement que si j'avais été la plus infâme des criminelles !

Eh ! bien, soit !

J'étais criminelle ! — criminelle d'avoir cru! — criminelle do m'être fiée à lui ! — criminelle d'avoir cherché un appui à ma faiblesse.

Mais n^'étions-nous pas deux pour ce crime?

•EtFeiiSsé-je commis, s'il ne m'y avais poussée pour en profiter?

Pourquoi donc étais~je seule punie, — si ce que nous avions fait était un crime ?

Sôuie, non pas! — Mon enfant, cette pauvre créature innocente, qui n'avait pas demandé à naî re^ était puni avec mo'.

Et lui?...

Lui triomphant^ satisfait, impudent, bien vu de tous, il Fe marierait, il se créerait une famille ; il aurait une autre femme d'autres enfants ; il jouerait la comédie de l'amour légitime et de la patarnité, devant la société qui applaudirait !...

J'allais toujours devant moi...

Je ne comprenais pas...

Je ne comprends pas encore !

Tout à coup, je m'aperçus que j'étais sur le quai, et j'entendis le clapotement de l'eau sombre contre la pile d'un pont.

— Voilà la délivrance ! me dis-jo.

Recommencer la lutte, rentrer dans mon affreuse mi;îèrp, maintenant que je n'avais plus d'espoir et que tout était bien fini, me paraissait au-dessus de mes forces.

— Que vais-je devenir? — Vivre en travaillant?... Cela ne se

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peut!... je le sais... je l'ai constaté... pour une pauvre flUe dans ma position...

Alors, quoi? — Prendre un amant, — qui me chassera, quand il en aura assez .. comme celui-là. .

Puis un autre, et un autre... et un autre...

La prostitution, en un motî

Les hommes me semblaient tellement infâmes, après ce que je Venais de voir... que la nausée m'en monta aux lèvres... et que cela me parut impossible !

Oh! non, jamais!

Restait le suicide.

L'heure sonna.

Minuit !

Je tressaillis. Il y avait quatre heures que j'avais quitté mon enfant, mon Georges...

Il d<^vait avoir faim !

J'oubliai tout... Je pris ma course et j'arrivai haletante à mon galetas.

Charlotte m'y attendait, impatiente, inquiète, berçant et dorlotant de son mieux le pauvre petit être qui pleurait

— Enfin, te voilà ! — dit-elle, — je te croyais perdue. Il y a bien deux heures que le marmot demande à boire... Mais qu'as-tu donc?

Elle me regardait ébahie, comme si je lu' eusse fait peur. Sans répondre, je me jetai sur une chaise... Et je donnai le sein à Georges qui le prit avidement.

— J'ai encore du lait! pensais-je. — Mais, pour en avoir, i^ faut manger... et jusqu'à quand mangerai-je?

— Tu l'as trouvé, et il t'a chassée, — reprit Charlotte. — Cela se voit. — Est-ce que je me trompe ?

— Non.

Et je lui racontai tout 1

— Je m'y attendais, — fit-elle, quand j'eus terminé mon récit. — Les hommes, tous les mêmes! — Tant qu'on a à leur donner du plaisir et que ce plaisir-là les amuse avec tous... ils prennent... Ayez besoin d'eux, ils vous tournent le dos!

ai)

Je pus le noarir.

Ah! je les connais bien, va! — I!s n'aiment que les gueuses qui les grugent. — Tu a ois si j'avais raison ! — 11 ne faut pas s'attacher à eux plus qu'ils no s'attachent à nous.

Que veulent- ils?

r: ••■ ;.iv. Prime gratuite de ChLECTtUR ilEV L'BLlCAiy.

Du plaisir!

Ea v'ià! mais paye,.. — et comptant encore, — sans ça^ bonsoir la compagnie !

Et puis, veux-tu un conseil?... Ne prends jamaiis un jeunB homme. — Le moment vient oti il veut se caser dans la vie, faire son chemin, se marier... et alors, ils sont impitoj'ables.

Surtout, pas d'enfant^ ma chère... Ils n'en veulent pas...

Les hommes mariés, à la bonne heure : — ceux-là ne vous quittent pas pour prendre femme, puisqu'ils en ont une...

Elle me parla longtemps ainsi.

Elle aurait pu me parler toute la nuit.

Je ne l'écoutais pas. — Je l'entendais: — mais tout m'était indifférent.

J'étais dans l'engourdissement qui suit les grandes crises et les douleurs atroces.

Que vous dirai-je?

Yous savez en partie le reste, et ce que vous ne savez pas so devine.

Je me remis au travail puisque je ne pouvais mourir, sachant bien qu'il me mènerait aussi à la mort, — mort plus lente et plus affreuse, mais dont je n'aurais pas la responsabilité.

Cette idée souriait presque, par moments, à mon désespoir, à mon découragement.

— J'irai tant qu'il me restera un morceau de pain... je disputerai ma vie, minute par minute , bouchée par bouchée, — non pour moi, — pour mon enfant; — et, quand il n'y anra plus rien, eh bien ! nous mourrons ensemble 1 — je n'aurai rien à me reprocher.

Tant qu'il me resta quelque argent, cela alla à peu près, et le peu que je gagnais le prolongea.

Charlotte, aussi, quoique pas rich^, car la brave flUe, tout en professant le scepticisme vis-à-vis des hommes et de l'amou/-, s'attachait à l'amant qu'elle prenait sans s'inquiéter des avantages pécuniaires, et se trouvait pour le moment la maîtresse d'un petit employé fort misérable; — dis-je, m'aidait quelquefois, et S'3 privait même pour cela.

Hélas ! cette seule compagne devait à son tour me manquer.

Son amant reçut un peu d'avancement, mais en province.

Elle le suivit, et la solitude absolue commença pour moi.

Je dus, peu de temps après, quitter mon logis.

Le propriétaire augmentait le prix de ses loyers, et avait taxé mon cabinet sans feu, à raison de cent francs par an.

C était trop.

Je partis... et jo m'installai rue de l'École-de-Médecine, oii je ne payais que soixante francs.

Mais le déménagement, le versement d'un terme d'avance, avaient épuisé mes dernières ressources.

Je mangeais si peu que mon lait tarissait et que mes forces s'en allaient.

L'ouvrage me manqua aussi pendant quelques jours.

On faisait l'inventaire, et la maison changeait de patron.

Je vendis tout ce que je possédais jusqu'à la chemise que j'avais sur le dos... ne gardant que ma robe...

Je vendis ia laine de mon matelas, poignée par poignée...

Pais, je n'eus plus rien à vendre.

J'eus faim.

Je restai trois jours sans manger.

Mon enfant tétait du sang.

Je m'évanouis...

Vous savez le dénouement.

Il y eut un long silence.

Elle avait la tête baissée.

Maurice s'était levé et parcourait la chambre, les poings fermés, le regard étincelant, terrible de douleur, de menace et de haine farouche.

Son indignation contre les bourreaux lui faisait oublier presque la victime.

— Voilà ma vie ! — reprit-elle enfin. — J'ai péché... mais je l'ai expié assez pour mériter le pardon. — Je voudrais mériter encore l'estime... et cela ne se peut plus !

Ivan se leva à son tour.

Il était fort pâle, mais ses yeux aussi brillaient, quoique d*un autre éclat que celui qui allumait les prunelles de Maurice Aubia.

Il s'approcha lentement d'Inès, s'agenouilla doucement devant elle, lui prit la main.

Elle le regardait, toute saisie de surprise.

— Inès, — lui dit-il d'une voix ferme, — je vous aime depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois. — Voulez-vous être ma femme ?

FIN DE Li. PREMIÈRE PARTIE

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