‹ L'enfant de l'amantChapitre 59 sur 69 · i'infa.ntiGici · texte numérisé non relu

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UNE AUTRE MKRK

Six semaines environ, après les scènes que nous venons de raconter, un grave événement, un événement terrible s'accomplissait dans le silence solennel de l'hôtel habité par M. Marc Dalifroy et sa fille.

On était alors, on se le rappelle, au mois de décembre de l'année 18G0.

Dans quelques jours devait avoir lieu le bal donné par madame de Séverin, et dont nous avons raconté les péripéties tragiques, au début de la première partie de ce récit (1 j.

Le temps était froid, pluvieux, sombre, etla nuit, encore hâtée par la brune étendue sur le ciel, avait fait son apparition dés quatre heures du soir.

Emma s'était absentée pour quelques achats destinés à sa toilette de bal, et la vieille Marguerite^ au lieu de l'accompagner selon son habitude, était restée à la maison.

Une dame âgée, qui fréquentait le salon du magistrat, et en qui ce dernier avait la plus grande confiance, était venue prendre la jeune fille, et devait la ramener au domicile paternel.

A cinq heures sonnant, en efî'et, medemoiselle Dalifroy rentrait chez elle.

Elle monta directement à la petite chambre du second que nous connaissons déjà, et se trouva en face de sa gouvernante.

A sa vue, Emma recula d'un pas .

Le visage de Marguerite était tellement décomposé, esprimait une telle terreur, que la jeune fille eut peur, elle aussi.

— Qu'y a-t-il donc ? — demanda-t-elie.

Qu'est il arrivé ?

Qu'as-tu?

Sa voix, en parlant, était devenue tremblante, et ses magnifiques yeux interrogeaient la figure de la vieille femme avec une angoisse indicible,

— Ah ! ma pauvre Emmal ma chère Emma !... Un grand malheur. . . le plus grand... j'en suis comme folie...

— Quel malheur ?

— Nous sommes perdus !

— Explique toi donc! — s'écria Emma, en s'avançant sur elle et en lui saisissant les mains avec violence.

— Il est là î

— Qui?

Eoima pâlit.

— Quel enfant ?

— Le tien !

— Ici 1 Allons donc, c'est impossible ! En effet, tu es folle !

— Tu mens !

— Hélas ! — Ce n'est que trop vrai !

— Je te dis que c'est impossible ! Il est en nourrice !

— On l'a rapporté.

* — Où?

— Ici !

— Qui?

— Le père nourricier !

Emma, plus livide qu'une morte, froissait ses mains avec rage.

— Ce n'est pas vrai ! — reprit-elle. — On ignore mon nom et mon adresse. — D'ailleurs, tu ne l'aurais pas reçu... Ei je ne le vois pas !

Marguerite s'élança vers la porte qui communiquait avec sa chambre, et l'ouvrit.

Emma l'avait suivie.

Toutes deux pénétrèrent dans la petite pièce qui servait d'appartement personnel à la vieille gouvernante.

Arrivées là, cette dernière étendit la main vers son lit.

Une lumière placée sur la cheminée, à quelquo distante, l'éclairait faiblement, et un des rideaux abaissés y jetait de plus son ombre protectrice.

Malgré cela les yeux perçants de mademoiselle Dalifroy distinguèrent aussitôt la forme d'un corps d'enfant, étendu, immobile et muet.

Elle se précipita vers le lit, mais s^arrêta â deux pas, penchant seulement la tête en avant.

L'enfant était chaudement emmailloté et, de plus, le couvrepied du lit, ramené sur lui, achevait de l'envelopper, de telle sorte qu'on ne voyait guère que son visage.

Il avait les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, et la lumière tamisée qui venait jusqu'à lui faisait paraître son visage d'uno pâleur extrême. ' •

Emma le considéra une seconde.

Puis, se retournant vers Marguerite, elle dit à vo'x basse :

— M uis il est mort !

Son regard n'avait rien eu de maternel en le dévisageant, et son accent, en parlant de sa mort, était un accent de soulagement, presque de triomphe.

— Mort ! — répéta la gouvernante . — Oh ! ciel ! Non ! Il dort!

Emma se rapprocha encore du lit, et colla sa figure presque contre la figure du bébé.

Ce n'était point pour l'embrasser.

Elle sentit la chaleur de la vie, elle entendit le souffle faible, mais régulier de sa respiration.

Tout son corps frémit.

Elle se redressa effrayante, les traits convulsés.

— C'est une trahison ! — balbutia-t-elle d'une voix étouffée par la rage et la terreur.' — Misérable, c'est toi !... C'est toi qui l'as ramené...

Ah ! tu veux me perdre î

Elle marchait sur Marguerite, qui recula en joignant les mains-

— Emma, je t'en conjure, calme-toi... Ecoute-moi. — Tu sais que je donnerais mon sang poîur toi... Comment peux-tu croire que je veux te perdre ?

— Il est là ! — répéta la jeune fille, les lèvres blanches et les narines gonflées.

Il est là !

Et toi seule savais mon secret, avec Athénaïs... Donc, elle ou toi, l'une ou l'autre, m'a trahie.

Malheur.,, oh! oui, malheur à celle-là!

— Ni elle, ni moi, te dis-je. C'est le père Leroux... qui l'a ramené... Sa femme est morte brusquement... Il ne peut le garder...

— Tu mensi tu mens! — Il ne sait ni mon nom, ni mon adresse... encore une fois !

— Il lésa appris...

— Comment ?

— En me suivant, la dernière fois que j'ai porté le mois de nourice...

* Yois-tu, la vertu, c'est des blagues.

— Infamie! infamie!... Je suis perdue!... Que faire? Que faire? — répétait mademoiselle Dalifroy, avec une fureur concentrée plus effroyable que tous les éclats de la colère la plus violente.

rrivie (jraLuilc de CÉLECTEUH RÉPUBLICAIX.

Et tu l'as reçu!... Et tu ne Fas pas J3té à la porte... cet homme! — ■ ajouta-t-elle.

— Etait-ce possible? il aurait parlé...

D'ailleurs, j'ai perdu la tête. — Il avait passé, grâce au brouillard, sans être remarqué... Il a déposé l'enfant, en disant qu'il ne pouvait plus s'en charger... et qu'il le porterait chez le commissaire de police, si je ne le prenais pas...

N'étaii-ce pas ce qu'il fallait éviter à tout prix?'

Que pouvais-je faire ?

— Idiote ! — Le prendre, sortir derrière cet homme, et l'exposer n'importe oti, sous une porte cochère... au coin d'une borne... que sais-je ?

Malheureuse ! — C'est ton enfant.

— Je n'en veux pas !

— Il serait mort de froid !...

— Et tu aimes mieux que je meure de honte, ou que' mon père m'enferme dans un couvent, ou qu'il me tue! car il en est capable... s'il l'apprenait jamais.

— Emma, tu me fais peur!

— Et toi, tu me fais pitié !

Mais tu ne comprends donc rien... Mon père va rentrer... S'il montait !^, s'il le trouvait ici! Est-ce que je peux le garder, cet enfant?

— Non, je sais bien que non...

— Est-ce que je peux le garder dans cette maison, chez moi?.. Est-ce que tu as seulement du lait à lui donner ?... Et, d'ailleurs, est-ce que je le connais?... Est-ce que j'en veux?... Je hais son père... Le misérable !

— Demain... cette nuit... je l'emporterai... sans qu'on me voie... je le placerai quelque part... je lui trouverai une nourrice...

— Comment ?

Où?

Chez qui?

— Je ne sais... je ferai l'impossible... nou3 chercherons...

— Oai, et l'on te suivra encore... et l'on saura que mademoi-

selle Dalifroy a un enfant!... Et je tremblerai, nuit et jour... que ce secret ne retombe sur moi, n'éclate, ne me jette dans la boue... Et j'aurai cette menace éternellemeat suspendue sur ma t-ête!...

Mais, j'en deviendrais folle...

Non ! jamais! — Je ne le veux pas! — Cala ne sera pas! — C'est toi, avec tes niais' ries sentimentales, qui est cause de tout...

— Emma... je t'en conjure...

— Tais-toi, tu me fais horreur ! Tu me fais plus de mal que la pire des coquines. Je t'avais dit que je ne voulais plusenentendre parler... Je t'avais dit de le mettre aux Enfants-Trouvés... C'est toi qui l'a ramené à Paris...

— Mais c'est ton enfant !

— Qu'est-ce que cela me fait ? — Ce n'est pas vrai !

— Je n'ai pasd'enfaLt.,. S'il était mort ou perdu... qui le saurait !... On ne le saura pas... Il faut qu'on ne le sache pas.,.

Mademoiselle Dalifroy, avait, en parlant ain^i, une expression de dureté farouche, impitoyable, qui donnait la chair de poule à la vieille Marguerite,

Elle regardait cette jeune fille qu'elle avait élevée, et qu'elle aimait avec l'attachement d'un chien fidèle pour son maître, en proie à la lutte de deux sentiments contraires :

La terreur et la pitié !

Elle ne voulait pas la juger, ne se sentant pas la force de la haïr.

— Prends-le, emporte-le... à tout prix... Tu m'entends !... Je le veux.

— Je vais essayer, — balbutia la pauvre femme, — mais c'est fou... c'est insensé... A présent, les domestiques vont et viennent... on me verra. .. Puis, ou aller ? — Je n'ai pas d'argent. . . En le prenant... je vais le réveiller... on l'entendra.

— Tais-toi ! — fit brusquement mademoiselle Dalifroy. — Écoute !

Les deux femmes penchèrent la tête.

On parlait à l'étage inférieur.

C'était la voix de M. Dalifroy, qui disait à quelque serviteur ;

— Mademoiselle Dalifroy est-elle rentrée ? '.'

— Oui, monsieur, mademoiselle est dans sa chambre. "^ ■ '

— C'est bien. Je vais y monter.

Marguerite ne respirait plus.

Emma se redressa brusquement.

Elle bondit vers le lit et saisit l'enfant.

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