LE CRIME
Son mouvement avait été si violent, il y avait queique chose de si terrible dans sa résolution, que Marguerite crut que sa jeune maîtresse alleit tuer le pauvre petit être, et laissa échapper une sorte decri de terreur aussitôt étouffé parle regard que lui lança mademoiselle Dalifroy.
Elle resta donc sur place, la bouche à demi ouverte, les mains en avant dans un geste de prière, qui disait clairement ses angoisses et l'horreur qu'elle avait ressentie.
Emma, avons-nous dit, s'était élancée vers l'eufant qui dormait toujours.
D'une main, elle retira le couvre-pied, et l'on put voir ses petits bras blancs et potelés, assouplis par la tiédeur du sommeil sous les chaudes enveloppes de laine qui protégeaient et cachaient le reste de son corps.
Ce mouvement éveilla le bébé joufflu et qui paraissait admirablement bien portant.
Il ouvrit ses yeux, et croyant, sans doute, que c'était sa mère
nourrice qui s'approchait et se penchait sur lui pour lui offrir le sein il sourit de toute sa bouche aux gencives roses et tendit ses petites mains.
Mais Emma ne vit qu'une chose, c'est qu'il s'éveillait, que sa bouche s'ouvrait, et qu'il allait crier F 'i âif
Elle ne sentit qu'une chose, c'est que son père était là, à l'étage au-dessous, qu'il pourrait entendre, qu'il allait monter!
Elle saisit l'enfant, lui entourant la tête de son pardessus froid et humide de la brume de décembre, qu'elle n'avait pas pris le temps de quitter, — et, se retournant vers la vieille gouvernante :
— La clef! — dit-elle d'une voix sèche et sifflante, qui passait avec peine entre ses dents serrées.
— Quelle clef? balbutia Marguerite, qui avait perdu la tête et tremblait de tout son corps, — plus de l'aspect de la fille, que de la menace du père.
— La clef de l'appartement de ma mère !
— Tu veux. . .
— Vite ! Je ne puis le laisser ici... Il n'y a pas le choix. Làbas, on n'y entre jamais.
Le pauvre bébé, saisi par le froid du pardessus, étouffant à moitié, comprimé, effrayé instinctivement peut-être de la violence de cette pression qui ressemblait si peu à celle d'une mère, se débattait faiblement, mais ne poussait pas un cri.
Marguerite fouilla dans sa poche et en tira une clef toute rouillée qu'elle tendit à la jeune fille.
Celle-ci la lui arracha. !
— Reste î dit-elle encore. !
— Si mon père monte, occupe-le... dis, fais ce que tu voudras invente... mais empêche-le d'entrer ! j
Et, sans attendre de réponse, elle se jeta dans le corridor, le j
traversa, pour ainsi dire, en un bond, ouvrit une porte, — celle j
qui conduisait à la chambre occupée, autrefois, par Andrée; — puis retira cette porte sur elle.
Elle se trouva aussitôt dans une obscurité profonde.
Un instaTit, elle resta immobile, l'oreille tendue, écoutant si son père montait.
L'enfant, à moitié suffoqué, se déb^ittait avec plus de violence contre sa poitrine, cù elle le serrait avec ur;e énergie extraordinaire.
N'entendant aucun bruit menaçant, elle desserra son étreinte, comme un peu rassurée, et s'avaraça à tâtons, à travers la grande pièce d'où tombait sur elle l'air glacé des appartements abandonnés.
Le silence était profond.
La nuit opaque.
Elle entendait sa respiration, le battement de ses artères et le souffle haletant du f^auvre petit être, qui était son enfant...
Cela la gênait, cela lui fa'sait peur,..
Elle avait hâte de s'en débarrasser, de Téloigner d'elle, de ne plus sentir sa tiédeur, qui, cependant, était impuissante à fondre la glace de son cœur., et qui l'agaçait, lui causait une irritation nerveuse croissante.
Elle s'avançait donc, dans -l'obscurité, essayant de ^'orienter, pour trouver le lit, afin d'y déposer son fardeau.
Une table lourde, à angle aigu, l'arrêta en lui meurtrissant
les chairs.
Elle poussa un cri étouffé de douleur^ mais ne s'arrêta pas.
Ce choc la guidait, en lui disant en quel endroit elle était de la pièce.
D'un mouvement rapide, elle tourna l'obstacle, et, en deux pas, elle eut atteint le lit... ce lit qui avait été celui de sa mère...
Ce lit où elle était née...
Ce lit, où, petit être innocent et saus défense, comme celui qu'elle portait, elle avait tendu ses bras blancs et potelés et souri à Andrée, qui la couvrait de baisers et d'ardentes caresses maternelles, de même que son enfant à elle venait de lui tendre ses mains roses et de lui sourire de ses lèvres imprégnées de lait.
Sur ce lit qui avait reçu les larmes de sa mère ;
Sur ce lit où elle avait joué, où elle avait été aimée;
Sur ce lit que nul n'avait approciiê, ni touché, depuis le départ de madame Dalifioy;
Sur ce lit que même les bourreaux de sa mère avaient respeclé, — par indifférence, tout au moias, — elle jeta son enfant.
Le bébé y resta, d'abord, quelques secondes, étourdi de ce qui lui arrivait, stupéfié par les brusques ténèbres qui avaient succédé à la pleine lumière de la chambre de Marguerite; presque suff jqué, cherchant sa respiration.
Le froid de ces draps trempés de l'humilité do vingt hivers, de Ir glace de l'abandon, lui causa une nouvelle douleur, et lui rendit le souffle.
Il poussa un premier cri encore faible, à moitié étranglé dans sa gorge resserrée par la terreur.
L'innocent avait sept mois.
Les idées ne sont pas venues, mais les sensations sont déjà plus distinctes qu'aux premiers jours.
Ce qu'il éprouvait eût été de la peur chez un homme. Ce n'était encore que de la souffrance confuse.
— Tais-toi! malheureux ! Tais-toi ! — murmura Emma, d'une voix sourde et qui eut donné le frisson à qui l'eut entendue.
Mais l'enfant n'entendait pis.
Il pleurait.
Les forces lui revenaient. .
Sis cris d'abord faibles, irréguliers, s'enflaient, se succédaient plus rapprochés... — Tais-toi ! — Tais-toi donc ! — répétait la voix de mademoiselle Dalifroy^ do plus en plus sourde, au fur et à mesure qu ) l'autre voix se faisait plus distincte et p. us aiguë.
Elle s'était penchée vers lui.
— Te tairas-tu ! — Il va me perdre... On va Fentendre. Ah ! maudit!... tu te tairas!
Il venait de pousser un cri plus fort. Brusquement on cessa de l'entendre.
La mère avait posé sa main sur ses lèvres, et, les comprimaat avecuce force terrible, arrêtait l'émission, du son. Il se fit un silence horrible.
Ni la mère, ni l'enfant ne respiraient plus. Elle lui écrasait les lèvres et les narines. Il se débattait.., agitait ses bras... ses jambes... sa poitrine se soulevait dans des spasmes affreux.
Emma n'avait pas voulu l'étouff-r...
Elle n'y avait pas songé...
Elle voulait seulement qu'il se tût.
Mais à présent, sous ces convulsions qui lui annonçaient la mort, elle était prise d'une sorte de vertige, d'un mouvement do fureur bestia'e...
Il y avait une lutte.
Elle voulait en triompher, et, dans le crime commencé, elle puisait cette ivresse affreuse qui donne le vouloir d'accomplir le crime tout entier.
Elle subissait cette fatalité que subissent tous les criminels; — cette griserie sauvage qui s'empare d'eux, à la vue de leur forfait, et les fait s'acharner sur leur victime.
Une fois le premier coup porté, la tête s'égare, la raison faiblit.
L'horreur de l'acte accompli crée la peur qui rend fou^, qui rend féroce, qui rend forcené.
Et sa main délicate, sa main blanche, aux longs doigt flexibles; sa main de jeune fille aristocratique, devenait de fer, se contractait, se moulait sur le visage tuméfié de l'enfant, ne pouvait plus s'en séparer, s'y enfonçant, s'y crispant avec une sorte de volupté atroce.
Il lui semblait que jamais elle ne pourrait l'en arracher... que c'était fini, qu'elle faisait corps avec ce visage !
Le petit ôire ne bougeait plus depuis longtemps, restait là, immobile, muet, se glacint, q'ie la main ne se détachait point et paraissait participer de cette rigidité cadavérique. Cela était horrible...
Ele le sentait...
Monsieur, lui dis-je, c'est bien. Pour moi, je ne vous deu'.auJe rie::.
Elle ne pouvait faire autrement.
Tout à coup...
Etait-ce une vision ?
Le visage de son enfant lui apparut clairement, les yeux
GS'' Liv. Prime graluile de VÉLECTEUli REPUBLICAIN.
grands ouverts et convulsés, la peau violette, le cou gonflé et couverts de taches, sur lesquelles se détachait, avec une blancheur de marbre, sa main meurtrière.
Elle poussa un cri, sa main se souleva, et Emma tomba raide, évanouie.