LA FAUTE DE MARGUERITE
Ce cri étonna Marguerite, même au milieu de sa stupeur et de son horreur J — même après ce q^u'elle venait d'entendre, d'apprendre.
— Tiens, ma pauvre Marguerite, — reprit Emma, en haussant ses épaules rondes et blanches, dont la grâce printanière constrastait si violemment avec l'atrocité de ses aveux, • — tu me fais pitié I
Tu m'as servi de seconde mère, de mère véritable pour mieux dire. — Tu m'as suivie, veillée, depuis le jour de ma naissance, et tu ne me connais pas encore, et tu ignores tout de moi et de ma vie...
— Ce n'est pourtant pas faute de t'avoir adorée... d'avoir prié le bon Dieu pour toi... Ah I si les prières d'une pauvre paysanne comme moi avaient été exaucées, tu aurais été la meilleure et la plus heureuse des jeunes filles !
— Au lieu de prier, il fallait regarder, — répondit durement mademoiselle Dalifroy.
Ce n'est pas dans le ciel que je vivais, c'est sur la terre.
Mais, dès ma première enfance, j'ai vu que tu ne savais rien, que tu avais une nature de dupe et de mouton... et je n'ai jamais eu confiance en ce que tu me disais -; je n'ai jamais cru un mot de ce que tu me contais...
— Est-ce possible? — Je croyais, "cepeudant, que tu avais pour moi quelque affection...
— Certes... autant qu'on peut en avoir en pareille circons-
UIÎNFANT DE L'AMANT
tance... Tu es même le seul être pour qui j'en aie eue, pour qui j'en ai encore, à l'heure actuelle... mais tu n'as jamais compté dans mon existence... et tu n'as jamais exercé sur moi la moindre influence. . .
Te voyant si simple.,, et si bonasse... toute petite flUe, je m'amusais à te faire toute espèce d'histoires et de mensonges... que tu croyais comme paroles d'évangile...
Je jouais toute espèce de comédies de gamine... et tu les prenais au sérieux.
Cela m'amusait, mais cela m'apprenait aussi à ne pas faire grand cas de ta portée d'esprit... cela m'accoutumait à ne pas compter sur toi... et à ne pas compter avec toi...
Aussi, tu n'as jamais lu en moi, et tu m'as toujours ignorée...
Maintenant, Marguerite pleurait lentement.
— C'est donc vrai I — disait-elle, — que j'étais au-dessous du devoir que je m'étais juré, que j'avais juré à ta mère, de remplir jusqu'au bout! — J'y ai mis tout mon dévouement... cela ne suffisait pas !
Et l'honnête femme, dans sa simplicité de brave cœur, était prête à s'accuser, à se rendre responsable des crimes accomplis, heureuse encore, si, par là, elle pouvait excuser, trouver moins coupable, celle qui'la flagellait ainsi.
— Mais toi, du moins, — reprit Emma, tu ne m'as point fait de mal volontairement.
L'auteur de tout, — c'est Athénaïs !
— Madame de Séverin ! — s'écria la vieille gouvernante.
— Est-ce que cela t'étonno? — Est-ce que tu ne la connais pas, non plus celle-là !
— Oh ! si! si ! — fit Marguerite.— C'est une mauvaise femme je l'ai toujours haïe.. Et j'ai fait ce que j'ai pu pour te mettre en garde contre elle., bien que je ne pusse deviner... qu'elle oserait perdre l'enfant., après avoir..
Marguerite n'acheva pas sa phrase.
Il eut fallu parler de choses qu'elle avait toujours tues devant la jeune fille, aicsi qu'on va le voir.
— Mais, — poursuivit-elle, — pour te la fair hair comme elle
le mérite, il eut fallu te dire., ce que je ne me croyais pas le droit d'apprendre à une enfant, à une fillette de ton âge...
— Il eut fallu me dire qu'elle avait été, qu'elle était la maitresse de mon père! ricana mademoiselle Dalifroy.
— Comment, tu sais !..
— Je sais tout... tout ce que tu m'as caché.
Je sais aussi l'histoire de ma mère, dont tu me parlais toujours, comme d^une sainte., et qui s'est enfuie avec un amant, en m'abandonnant! ^
— Oh ! malheureuse ! ne parle pas ainsi... Qui t'a dit...
— Athénais !
— Elle a osé, l'infâme ! Mais elle a du mentir... Elle a menti, sans cela tu aurais d'autres sentiments pour elle^ et tu jugerais autrement la conduite de ta pauvre mère...
Ah! je vois, maintenant, combienj'aipéchépar excès de scrupules et de délicatesse !
Je craignais de déflorer ton imagination, de briser ton coeur.
Si coupable que fut ton père, si odieuse qu'eût été sa conduite je ne voulais pas t'ôter le respect filial envers lui...
Je me disais qu'il n'est pas bon que les enfants apprennent trop tôt à juger ceux qui doivent représenter pour eux l'autorité la justice et l'honneur... ceux devant qui ils doivent cramdre de rougir., ceux qu'ils doivent estimer, sous peine d'apprendre le mépris de tout et de tous!
Je ne voulais point te raconter la faute de ta mère., avant l'âge où tu pourrais comprendre ses excuses; j'avais peur que cela n'appesantit ton esprit sur des passions et des vices qu'une jeune fille doit ignorer.
J'aurais craint que tu ne l'aimasses moins: ou que, méprisant ton père, et aimant ta mère, quoique coupable, — tu en vinsses à ne plus savoir où était le bien et le mal, le vice et la vertu, et à te croire autorisée par l'exemple des tiens, à n'être plus ass^z sévère envers toi-même.
Et pendant que je poussais jusqu'à l'excès le respect de ta pureté, une autre te faisait tout savoir, t'expliquait tout., à son
C'est le père Leroux «lui l'a ramené.
avantage. . à son point de vue, salissait ton imagination, corrompait et desséchait ton cœur?
Une autre?. .
Et quelle autre ! . . une femme vicieuse, perfide!
70 '^'^^ Liv, rriiuc yialu'iic dv t i, jC. "c : L ô'à' UEL'UJJL1CaI.\ .
Ah ! je comprends tout maintenant ; j j comprends? Je me suis conduite comme une brute !
Et la vieille Marguerite se frappait la poitrine avec rage, sanglotant, se reprochant ses délicatesses et son manque de pré- Tision, ainsi que d'-S crimes.
Et puis, — ajouta-t-3lle, j'avais peur, si je te parlais, que lu n3 commisses une indiscrétion. . que tu ne montrasses trop de haine ou trop d'ant'pathie contre cette femme.
0 j aurait su que cela venait de moi, et M. Dalifroy m'aurait chassée.
C'est que j'avais juré, vois-tu, de rester près do toi... juré, à ta mère, de no te quitter jamais.
Oui, oji, tu as eu raison do me mépriser, Emma, de douter de m3n intelligence... Je mérite tes sévérités... cu' je n'ai rien su faire pour toi de ce que je voulais... Jo n'ai pas su te protéger... te sauver.
Que ta mère me pardonne!
Pendant que la pauvre lemme parlait, le regard d'Emma s'éfait quelque peu adouoi.
Elio alla vers Marguerite et la releva.
— Voyons, calme-toi, — lui dit-elle plus doucement. — Le momon' n'e^t pas aux lamentations.
Tu as fait pour le mieux, je n'en doute pas.
Mais eusses-tu agi d'autre sorte que le résultat eût été le même. — Ça n'aurait pas empêcîié Athénaïs déparier... et cela ne m'aurait pas empêchée dà la croire plutôt que toi.
C'est une femme du monde, intelligente, expérimentée, qui sait la vie, et qui voit clair. — Sa propre existence, que je sais sur lô bout du doigt, et qu'elle a menée avec une si merveilleuse habileté et un succès si extraordinaire, prouve qu'elle est dans le vrai.
Toi, ma pauvre Marguerite, tu sors de ton village... et tu en sortiras toujours. — Tu es incapable déjuger et de comprendre certaines choses.
Comment veux- tu que je croie ce que tu me dirais de ma mère^
que tu as à peine connue, quand je constate que tu ne me connais point, après m'avoir élevée ?
Laisi^ons cela, te dis-je.
Athénaïs est une coquine, oui, je le sais; mais parce qu'elle m*a exp'oitée...
Dans la vie, c'est au plus malin, après tout !
J'ai voulu jouer ce jeu... je m'y suis Irûlé les ailes... Cela ne prouve pas que le jeu soit mauvais... Cela prouve que je n'ai pas eu de chance.
Ah ! si j'en réchappe, cette fois-ci, — quelle revanche !
Elle fit deux tours dans la chambre d'un air sombre, les sourcils froncés, la bouche tirée ï ar un sourire d'amère provocation ; puis, t lie revint vers la vieille gouvernante, qui sanglotait toujours.
— 11 y a du vrai, — reprit-tUe, — dans ce que tu me dis, pourtant. — Il est certain que sije n'avais pas connu Athénaïs; il est certain qne si j'avais eu foi aux vertus de mon j ère, et à l'ho! neur de ma nère ; il est cert£;in qu^) si j'a^^ais gardé l'ignorance et le respect dars lesquels on élève la plupart des jeunes fillts... m s sentiments et ma vie tussent été différents.
J'aurais été une dupo honnête... una niaise quelconque... jusqu'au jour, plu 5 tardif, oîi la vie m'aurait df ssi'lé les yeux.
J'aurais été mariée, alors, sans doute, et je n'aurais pas connu l'affreuse angoisse, l'horrible désespoir... qui m'ont conduite à l'abîme... il y a une heure !
Je n'aurais pas eu à commettre... l'acte affreux. . que je viens d'accomplir... et qui me perdra !...
Je n'en aurais pas eu b soin !
Combien de milliers de femmes ont fait pire... font pi e que j'ai fait... sans que cela les compromette... Au contraire... elles en vivent.
Mais une fille chez son père ! .
Et chez un père tel que le mien !...
Je n'y peux plus rien... Cela me tuera... peut-être... mais tu ne dois pas me comprendre... avant de savoir ma véritable histoire.
— Cela me soulagera de parler... — ajouta-t-elle avoc un frisson.
Si cela pouvait me faire oublier le présent !