‹ L'enfant de l'amantChapitre 63 sur 69 · L4 FILLE DU MAGISTRAT · texte numérisé non relu

L4 FILLE DU MAGISTRAT

Emma se ragiprocha encore de Marguerite, la prit par la main, la conduisit près de la cheminée et la fit asseoir.

La brave femme la laissait faire, à présent, machinalement, brisée par la douleur, écrasée par le sentiment exagéré de sa responsabilité, se demandant presque si elle n'était pas en proie à quelque horrible ciuchemar, tant les événements auxquels elle assistait, tant les idées qu'elle entendait exprimer par la jeune fille lui paraissaient hors nature et la transportaient dans un monde étranger.

Elle était prête à tout écouter, sinon à tout comprendre, et |

se sentait tellement dépaysée, qu'elle n'essayait même plus de \

protester. •

Mlle Dalifroy saisit un léger peignoir, qui se trouvait \

à sa portée, le jeta sur ses épaules frissonnantes de la flè- «

vre dont elle était dévorée, et vint s'asseoir aux côtés de sa !

vieille nourrice. |

■ — Je n'espère pas, — dit-elle d'une voix assez calme et dont le calme contrastait avec la décomposition de ses traits et la pâleur de son visage, — je n'espère pas que tu comprennes bien ce que je vais te dire. — Mais j'ai besoin de parler.

Il me semble, si je me taisais, que je deviendrais folle... Mes oreilles sont pleines du dernier cri... de celui qui est... là-bas...

muet à jamais... mes yeux sont brûlés du regard de ces yeux morts... que j'ai entrevus...

Il me faut le bruit de ma parole...

Il me faut évoquer d'autres visions...

Elle reprit fortement haleine et continua :

— Je vais te dire clique je ne dirais à personne... c'est une sorte de confession suprême.

Je me sens perdue... Je lutterai jusqu'au bout... mais c'est fini... j'en ai la conviction.

Après tout, tu es le seul être honnête et bon que j'aie rencontré. ^ ,

Je sais que tu m'aimes, et si ton intelligence n'est pas a la

hauteur de ton cœur... peu m'importe !

Je ne demande'pas à être comprise ou approuvée... ou blâmée...

Je demande à être écoutée, rien de plus.

Ta m'as élevée, et tu ne m'as pas connue.

Ou, plutôt, tu as cru m'élever.

C'est une autre qui m'a faite ce que je suis... qui m'a appris la vie... Tu ne pouvais me l'apprendre, toi, puisque tu l'ignorais... puisque tu l'ignores.

Tu mourras ignorante.

C'tte autre, je te l'ai déjà nommée : — C'est Athénaîs.

J'ai passé mes premières années près de toi.

Easuite, j'ai été au couvent.

Toi, tu me caressais, tu cédais à tous mes caprices... Tu me parlais de ma mère, en me disant que c'était une sainte... le modèle de toutes les vertus et de tous les dévouements.

Je te croyais, naturellement.

Je croyais qu'elle était morte en Italie, pendant un voyage.

Tu m'avais montré son portrait. — Elle était jolie, et j'aimais sa figure, sa belle toilette de bal qui montraitses épaules rondes et ses bras nus, plus blancs que du lait.

Cela amusait mes yeux, et, toute petite, je rêvais d'être aussi jolie, et de m'habiller ainsi, quand je serais grande.

Tu me parlais aussi de mon père, — qui me faisait peur et me glaçait, quand il posait ses lèvres sur mon front.

Tu me disais que c'était un homme sévère, qu'il fallait aimer et respecter.

Je voyais que tous ceux qui l'approchaient étaient humbles avf c lui, s'inclinaient devant lui.

Si petite que je fusie, — j'f n'endais cl.anter ses louauges autour de moi.

Les mots d'hononbilité, de veitu, d'austérité, frappaient perpétuellement mes creil'es.

Je sentais qu'il était influent et puissant, que l'approbation et l'estime du monde s'attachait nt à lui.

Je savais vaguement qu'il ren plissait des fonctions redoutables.'., qu'il était magistrat... que c'était lui qui jugeait les conpables, qui faisait punir ceux qui commettaient de mauvaises retiens...

Je ne puis dire que je l'aimais, néanm'^iias ; — mais il me produisait l'effet d'une esf èce d être supérieur; et, quand je commettais un ac^e douteux, quand j'éternuais de travers, je me disais avec effroi :

— Si papa le sava't, qu'en penserait- ii ?

Ton approbation ou tes reprcches ne comptaient pas à mes

yei.x.

Je ne m'c coupais que du juge !

Dans mon imagination eijfantine, tou e farcie d*idées religieuses et de récits de la Bible, mon père me faisait l'effet de Jéhovah, pesait dans ses balances les actions humaines, triant les hommes, mettant d'un côté les méchant?, de l'autre h s boDS, difctribuant les supplicf s et les récompenses, lisant dans les cœurs, — absolument parfait, impeccable, au dessus de tous les autres êtres sujets à des péchés quelconques.

C'était à ce point que, lorsque je songeais au jvgement dernier^ à cet instant suprême oti le Créateur proconcerait déflnitivement si r les créatures, c'était toujours sous la figure de M. Dalifroy que je voyais Dieu le père, avec des favoris grisonnants

une cravcite blanche et cet air solennel qui lui est particulier et qu'il ue quitte jamais.

Qiant à ma mère, je la comparais à la vierge Mme, — ce type de tout s les puretés et de toutes les veitas trempées de larm3S.

Cette double vision a pesé sur toute mon eufance première et l'a dominée.

Je la gardais pour moi, et n'en parlais à personne, — pas même à toi.

— C'est vrai ! — interrompit Marguerite avec quelque èurpri?e.

— Je suis ainsi faite, — poursuivit Emma. — Je n'ai point d'expansion. — Je n'aime pas à dire C3 qus je ressens, — et j'ai toujours eu l'instinc'. d^ me cicher d3s autres.

Je vivais donc ainsi, poursuivie par l'idée que mon père et ma mère étaient des êtres absolument supérieurs, et qu'un jour je serais, comme eux, une créature au-d.^bsus des autres.

Les mots de Vr3rta, de sainteté, n'avaient point de sens pour moi ; mais ils me grisaient.

J'en étiis arrivée à mépriser mes petites camarades ; et, quand je jouais avec une fi lette de mon âge, sans en ricu montr^er, je me disais to jt le t mps :

« Toi, tu n'as pas comme moi, pour parents, la i<ainte Vierge et Dieu le père ! »

J'en étais venue ainsi à un degré de vanité inexprimable que ton admiration pour moi et t'.-s gâteries souvent ridicules exagér-dent encore.

Lorsque je fus un peu plus grande, on me mit au couvent.

Cela ne fit qu'aggraver mon état d'esprit.

On me bourra d'idées religieuses.

On continua de me parler de vertu, de sainteté ; de m'expliquer que le seul moyen d'arriver et de mériter les faveurs célest*>s et terrestres, c'était de vivre de la façon la plus austère et la plus c jnforme à l'idéal chrétien.

On ce cessait de me répéter que la Providenc j veillait sur les bons et frappait les méchants., dételle sorte que je croyais

très fermement que les pécheurs, que ceux qui commettaient des actes répréhensibles étaient immédiatement foudroyés par la colère divine, ou périssaient misérablement, après avoir beaucoup souffert ici-bas.

Je croyais surtout à la conscience, aux remords ; je me figurais que ceux qui transgressaient, si peu que ce fût, les lois morales qu'on m'enseignait, étaientaccablés de regrets, et passaient leur existence a^se frapper la poitrine, à sangloter sur leirs crimes, ne pouvant plus goûter un instant de repos ou de satisfaction.

Qaand j'entendais parler d'un coupable ou d'un criminel quelconque, j'évoquais aussitôt la figure do Caïn, marqué du signe fatal, et fuyant, sans trouver un asile, sans rencontrer un être qui voulût lui tendre la main, courbé sous la réprobation universelle !

Je pensais aussi à l'histoire d'Adam et d'Eve, après qu'ils eurent mordu au fruit défendu.

Immédiatement, ils avaient rougi... ils avaient été honteux... Ils avaient essayé de se cacher... mais Dieu les voyait !...

J'avais acquis, de la sorte, une véritable exaltation religieuse, et je devenais, chaque jour, plus orgueilleuse, plus fière de descendre de parents tels que les miens, que je continuais à considérer comme des êires absolument au-dessus de l'humanité.

Dans mon raisonnement enfantin, je me disais : puisque le Seigneur punit les fautes des parents sur leurs enfants jusqu'à la septième génération, et même au delà; puisque nous expions tous la curiosité coupable d'Eve et d'Adam, il doit récompenser les vertus des parents dans leur progéniture également.

Je ne puis donc manquer d'être la petite personne la plus heureuse et la plus bénie de la terre.

Cela doit t'étonner, n'est-ce pas, ma pauvre Marguerite ? — mais j'étais en train dei devenir une sorte de petite sainte Thérèse, et j'édifiais tout le couvent par ma sagesse, mon exaltation religieuse.

Il s'approcha du lit, en écarta les rideaux et aperçut sa fille les yeux fermés.

Ma morgue, je la gardais pour moi.

Cela aurait pu durer longtemps ainsi, — et je ne sais ce qu'il serait advenu de moi, — si j'avais conservé ces idées, si j'avais continué de vivre exclusivement dans ce milieu.

71'"* Liv. Prime gratuiic de l'ÉLECTEVll UÉi'UJJUCAIX.

C'est qae j'ai une nature qui se porto violemment d'un seul côté à la lois.

Quand je m'aperçus que j'étais une dupe ; que tout cela était mensonge ; qae la vie démontrait le contraire ; que personne ne s'occupait d'appliquer ces principes; qu'on s'en moquait, et que cela réussissait, je n'eus plus que du mépris et do la colèro pour les idées et les sentiments que j'avais le plus chéris.

Pour que cela durât, pour que je restasse la niaise, ■«- la gobcuse que j'étais, — il aurait fallu que je no sortisse pa? du couvent, ou que je ne visse, en dehors des bonnes sœurs et de la Baère supérieure, que toi, Marguerite, qui croyais à tout cela, qui y ©rois encore, sans raisonner.

Car, je dois te rendre cette justice, qae tu es la sôuIj personne sincère, qui conformj ses actes à ses opinions, que j'aie rencontrée.

Heureusemeat, malheureusement^ peut-être... mais peu importe, — ce qui est fait est fait... et rien ne saurait l'empêcher; — quelqu'un se chargea de porter la lumière dans mon esprit perdu de mysticisme, et de me montrer le mjnsonge et les erreurs de cette éducation absurde et tausse...

Ce quelqu'un ca fat Athénaïs.

Elle souffla sur toute cette fantasmagorie, et opéra ma transformation complète.

Voici commeut.

^lAT LUX !

— Aux vacances, — poursuivit Eoima, — je quittais le couvent pour quelques semaines, que je venais passer chez mon père, auprès de toi.

Pendant le courant de l'année, à certains jours, on nous permettait de recevoir quelques visites au parloir.

Mon père venait m'y vor assez régulièrement.

Quand ses occupations le retenaient, c'était toi qui le remplaçais.

D'autres fois, Mme de Séverin vous remplaçait l'un et l'autre.

Généralement, dlo accompagnait M. Dalifroy.

Cette femme m'était fort sj^mpathique.

J'étais habituée, dès ma plus tendre enfance, à la voir à la maison, av^nt que j'entrasse au couvent.

Elle me caressait beaucoup, me flattait, me disait que j'étais charmant», jolie comme un coeur ; — faisait, en un mot, tout ce qu'il fallait pour me plaire, en donnant pâture à ma petite vanité et à ma gourmandise.

Ta te rappelles qu'elle avait toujours ses poches bourrées de friandises pour moi, et qu'au jour de l'an, c'était toujours son cadeau qui était le plus riche et le plus beau.

Il avait encore ce mérite, que c'était celui qui réponîaitle mieux à mes secrets désirs, et qui me causait, par conséquent, le plus de joie.

Athénaïs est fort insinuante.

Elle a quelque chose de la couleuvre, par ses façons douces et sa souplesse : elle s'enroule, pour ainsi dire, autour de vous.

Quand on s'en aperçoit, on est lié.

Elle me séduisait aussi par ses toilettes, ses manières du grand monde, et je ne sais quoi de tiède et d'élégamment {

vicieux qui se dégage de toute sa personne.

En somme, en dehors de mes rêves, elle était le seul être vivant qui m'allât et me charmât.

Ma mère n'était qu'une figure poétique.

Mon père, que j'admirais à l'état de Jéhovah, me faisait froid âl'état d'homme.

Toi, je t'aimais bien, comme on aime un bon chien à qui on tire les oreilles pour lo faire un peu crier, parce que cela amuse, — férocité d'enfant; — mais, dès le berceau, il y avait un abîme entre nous, et je n'eusse jamais songé à te parler de rien, à m'appuyer sur toi, ni à me fier en toi.

Plus je grandissais, plus ces divers sentiments se développaient en moi, plus Athénaïs prenait d'influence et finissait par effacer toutes mes autres affections pour les morts et pour les vivants.

Lorsque j'eus quinze ans, tu sais qu'on dut me retirer du couvent.

J'étais devenue pâle, malingre, cmêmiqve, comme on dit aujourd'hui.

Le médecin avait ordonné pour moi le repos et l'air de la campagne.

Mon père ne pouvait quitter Paris.

Athénaïs offrit de m'em mener avec elle à sa campagne, oti elle avait pris l'habitud o de passer une partie de Tété, dans le Limousin.

La chose fut décidée^ et je partis au mois de juin.

Tii m'accom[agnais.

M. Daliiroy d^jvait venir nous rejoindre, ou plutôt nous chercher, vers lo milieu du mois de septembre, n'étant pas libre avant cette époque.

A ce moment elle était déjà veuve, et elle n'a jamais cessé d'être mondaine, n'ayant jamais cessé d'être fort agréable, bien qu'elle approchât de la quarantaine; mais elle est de cette race de blondes potelées qui se conservent admirablement et remplacent la fleur de la jeunesse par l'opulence des chairs et toutes ces grâces acquises, qui, pour être artificielles, n'en sont pas moins séduisantes.

Moi, je ne connaissais rien de cotte vie mondaine, bruyante,

agitée, élégante, qui est son élément.

Ce n'est pas dans cet hôtel sombre de la rue de Turen^" „ „ ^ ^ uC que

j'aurais pu en acquérir la plus faible idée.

Les réceptions hebdomadaires de mon père np respirent que l'ennui.

Ce ne sont point des soirées : - ce --^^^^ des offices. -On ne s'y distrait point: — on y pontifie

Athénaïs traîne le plais^'. partout derrière elle.

On m'envoyait ch^;.(.her le repos et l'air fortifiant des grands châtaigniers d'^^s le Limousin, et c'est l'ngitation du monde, c'est U V\e enfiévrée que je trouvai.

Pour la première fois de ma vie, j'y connus cette existence animée, ces réunions d'hommes et de femmes, de jeunes filles et de jeunes gens, ces soirées où l'on fait de la musique, où l'on danse, où l'on joue à une foule de jeux préteadus innocents que j'ignorais profondément.

C'était juste le contraire de ce que j'ai vu, i

Athénaïs trônait là et édifiait toutes ces femmes 'le province par son luxe de bon goût et ses façons de Parisienne expérimentée.

Cela me parut charmant.

Cela m'enivra.

Je mordis à belles dents à cette rie si nouvelle, et qui répondait si exactement à tous mes besoin?. , . que j'ignorais.

Ce fut, en moi, une éclosion ; non, mieux que cela : une explosion de ma vraie aature, qui faisait éclater do toutes parts la nature fausse que je devais à mon éducation.

D'abord, j'avais été un peu étonnée.

Je le fus encore, jendant quelque temps, même après avoir été conquise, après m'être grisée dans ce toiiibillon qui brouillait toutes mes idées.

On ne m'avait parlé que de vie austère et de ("evcirs.

Le monde m'avait toujours para sous la double forme du couvent ou du cabinet du juge d'instruction.

Je n'étais pas loin de regarder le plaisir comme une csi èce de crime.

Max''' ^J^^'oy^ii^ tous ces gens y goûter, sans apparence du plus petit remo^'^'^^' ^'^^ conclus qu'ils ne faisaient rifn de mal en s'amusant'et q."' '^^'^ ^^''^'^ ^^'"^ absolument psrmis.

C'est ainsi, prem.:^'"^''^^' ^^^^ ^^ ^^"^^ P^^^^^^'^ ^^ ^«^ et que je me demandai, assez vaguement, pour comaencer, n tout ce

que j'avais cru jusqu'alors .^^'^'^' ^^^^ ^^^'' «^ ^^ ^o^t ^e que j'avais pensé était bien f xact.

Athénaïs, d'ailleurs, ne cessait de me diiT '

— Am'dse-toi bien, ma petite Ea ma. — Cela tt ^^"érira. Puis elle me regardait et m'embrassait en disant:

— Pauvre enfant ! — On aurait fini par t j tuer tout à fait ! Tu n'as pas été heureuso ! — Profite de ce que tu es avec moi 1 — Tu retourneras a^scz tôt dans ta prison.

D'autres fois, en redoublant do caresses et en prenant des airs attendris^ elle s'écriait :

— La (hère petite ! C'est qu'elle serait charmant'*, si ses yeux étaient plus vifs, ses manières moins gauches et moins raides.

Ou bien :

— Tu as l'air d'une religieuse. — On dirait que tu n'as pas appris à vivre ! — Quand tu seras éveillée, tu s^ras adorable,... Déjà tous les jeunes gens qui viennent ici raffolent de toi...

Sais-lu que tu viens d'avoir quinze ans ? — J'étais déjà une femme à ton âge.

Voilà ce que c'est que d'être élevée par une vieille paysanne qui ne sait rien, un magistrat qui ne sait que le code, et des religieuses qui ne savent que leur chapelet... Tu es jolie cv mmo un amour ... tu ser< s riche ... Tu dois briller dans le monde . . .

et les seule i choses qu'on ne t'ait pas apprises. . . ce sont celles qui feront ta vie et pour lesquelles tu es née !

Tout cela me bouleversait, m'humiliait et me flattait à la fois.

J'étais, d'ailleurs, assez intelligente pour comprendr- cornbie.i mes idées étaient différentes de celles qui avaient cours chez Athéiiaïs, et pour constater ma gaucherie, jun. ignorance de certains usages.

Athéo^ï:?, que j'aimais et qui me fascinait, avait tellement l'air de me p'aindre, de me regard .t comme une victime, disait si souv.uit, à ses amies et à S3S aoais, en parlant d 3 moi :

— La pauvre petite!

Qiio moi, qui n'ai aucune disposition pour jouer les victimes innocentes et persécutéas, je me figurai bien vite que j'avais été trê^ milheureuse, et que je pris presque instantanément rhorieui'[)rofonde de rexistencqua j'avais connue et que j'avai^ menée jusqu'alo 'S.

11 n'y eut pas de traiiSition, pour ainsi dire.

Une seule choi-c me gênait el, me précccupait : — c'était de meUre d'ace jrd mos besoins nouveaux avec mes anciennes théori 'S.

J'ai l'esprit fort logique, et j'aime à me rendre compte de mes actes et di mes sentiments.

Or, il y avait l;i un [)rob!èmo qui ms gêoait.

J'étais double, à cet instant.

Tout mon tempérament, toute ma nature se révoltait contre les préjugés dj moj éducation; mais ces préjugés restaient, de telle sorte qu'il se produisait dans ma tête un chaos dont je ne pouvais me dépêtrer.

Cette lutte, tu le devines bien, ne devait pas durer longtemps.

Athénaï ', qui m'observait beaucoup, sans en avoir l'air, et qui lisait en moi beaucoup mieux que moi-même, avec une rare habileté, une extiêmo prudouc 3 et une finesse extraordinaire, se chargdait^ chaque jour, sans que je m'en aperçusse, pour ainsi dire, de répondre à des questions qui brûlaient mes lèvres et que je n'avais pas tLême la peine de pO;er.

Peu à peu, il s'établit une intimité profonde entre nous.

Habituée à être dirigée, conseillée, soit par mon confesseur, soit parla mère supérieure du couvent, j'avais besoin, à cette époque, de demander la direction de mes sentiments et de mes idées à quelqu'un qui ne fût pas moi-même.

Mme de Séverin prenait ce rôle d'une façon si charmante que j'y trouvais un véritable plaisir.

Puis, tout ce qu'elle me disait répondait à mes instincts, à mes désirs secret^, les éveillait et les satisfaisait à la fois.

Bientôt, elle affecta de ne yAus me traiter en petite fille, d'être émerv'eillée de nia raison, de lajustesse démon jugement, deme dire que j'étais une femme, et qu'elle devait me parler comme à une femme; que ce serait pitié de ne pas éclairer, de ne pas développer une nature aussi bien douée que la mienne.

Un jour, enfin, elle me prit dans ses bras, et me dit:

— Ma cLère, je t'aime comme si tu étais ma propre filla! Il t'a manqué une mère. — Je t'en servirai. — Il ne faut pas que tu subisses les conséquences des sottises des autres, que tu sois punie pour leurs sottises, et que ta vie soit manquée, faute d'une direction ititelligentc.

Ton père, qui a le mépris des femmes, qui les regarde comme vouées à un esclavage perpétuel, l'élève de telle sorte que tu ne serais dans la vie qu'une dupe et qu'une exploitée.

Je veux faire de toi une triomphatrice et t'armer pour la lutte. — Car la vie est un combat, et c'est au plus malin que reste la victoire.

— Oui, oui, — m'écriai-je, — parlez-moi, guidez-moi. — Je sens bien que j'ignore tout et que la vie que j'ai menée jusqu'à présent me serait, désormais, insupportable ! — Je voudrais être une femme comme vous!

A ce moment, il y avait deux mois que j'étais chez Mme de SéveriD^ et une révolution considérable s'était opérée dans toute ma personne.

Je n'étais plus aussi fière d'être la fille de mon père.

Sans le juger, sans Ccsser de le respecter, sans cesser d'adorer ma mère comme une sainte, ils me paraissaient tous deux, lui

Mademoiselle Dalifroy.

surtout, que je connaissais, — un peu moins élevés au-dessus de l'humanité.

Depuis que ja voyais du monde, d'autres parents d'autres jeunes filles, et une autre manière de vivre, je faisais des com-

72'°« Liv. Prime gratuite de VÉ LECTEUR RÉPUBLICAIN.

paraisonsqui n'étaient pas toujours à l'avantage de M. Dalifroy.

Le respect était entamé ; — l'affection n'avait jamais existé.

Un mot devait suffire à renverser tout l'échafaudage sur lequel rf posait mon existence.

J'avais vécu l'esprit tendu vers un seul point, comme l'aiguille aimantée vers le pôle nord.

Qu'on déplaçât ce pôle, et j'allais opérer une conversion complète, lui tourner le dos, et sauter du nord au sud.

Je n'étais pas née pour être dupe.

Je l'étais.

Que je l'apprisse, — et tout était dit.

LE MONDE TEL QU'iL EST

— Je l'appris, — et ce fut fini î — ricana ^ lie Dalifroy avec un air de bravade ironique, — après un court silence.

Les voiles tombèrent et je vis le monde tel qu'il est.

Mes illusions sottes s'émiettèrent sous les coups de marteau de la réalité et s'envolèrent au vent, en si fine poussière, qu'on n'en saurait plus retrouver la trace.

J'appris que j'avais vécu dans un rêve, dans une sorte d'hallucination ridicule, que tout ce que j'avais cru n'était que mensonge.

J'appris que j'étais en train de devenir la plus niaise des dupes, et que j'avais [assé mon enfance dans une fantasmagorie aussi fausse qu'un conte de fées.

J'appris que mon père, le « JéhoTah»de mes premières années, le d stributeur des peines et des récompenses ; — cet homme aust>re, solennel, qui traversait la vie, entouré de l'estime, de Ix considération et du respect du monde, était un simple mortel, assez farceur, aj^ant eu des maîtresses, — notamment Athénaïs, elle-même ; — en ayant encore, sans doute, et qui trompait le public avec une perft ction rare d'hypocrisie ; — aussi sévère pour les autres qu'il était indulgent pour lui-même ; aussi impitoyable et aussi raide pour les faibles et les maladroits, livrés à ses enq'iêtes de juge d'instruction^ qu'il était tendre pour ses passions et souple envers les puissants dont il ci'oyait avoir besoin.

J'appris que ma mèra, — la sainte Vierge de mes rêves, — était adultère de son côté, comme il l'était du sien ; avait des amants, s'était enfuie avec l'un d'eux, m'abandonnant, tout enfant, sans s'inquiéter de moi, plus que d'une guigne.

— C'"st faux ! — C'est une infamie ! — s'écria Marguerite ne pouvant plus contenir sa douleur et son indignation.

Emma haussa les épau es.

— C'est faux? — répliqua-t-elle. — Tu me soutiendras qu'elle n'avai'. pas d'amant? — qu'elle ne s'est pas enfuie avec lui, quand j'avais à peine dix-huit mois ?

Marguerite s'était levée.

— Veux -tu, — poursuivit E^nma, — que je te dise son nom ? — • Il s'appelait Maurice Aubin... Il était professeur... pauvre...

A+hénaïs l'avait présenté à mon père pour qu'il le protégeât...

Veux-tu que je te le décrive? — Que je te dise sa taille, la couleur de ses cheveux... l'histoire de sa famille... la façon dont mon père le surprit^ dans la propre chamb e de ma mère.,, cette chambre sacrée dont tu me pariais toujours avec un saint recueil'ement, où tu me menais eu cachette pour me montrer le portrait de ma mère, me faire joindre les mains devant elle, et la prier de veiller, du haut du ciel, sur sa fille à demi orpheline ?

— Ah ! malheureuse ! — balbutiait Marguerite, — quel mal on t'a fait !

— Ta vois que je suis|bien renseignée, ma pauvre Marguerite ! M*a-t-on menti ?

Non, si ce n'est toi !

— Les faits sont vrais, — reprit la vieille nourrice, avec un amer découragement et une sorte de terreur, — mais...

— Cela me suffit, interrompit Emma. — Les faits sont vrais.., pour le reste, tu me permettras aussi de croire Mme de Séverin et ce que je sais de la vie... plutôt que toi, qui m'as abusée et trompée autant que tu l'as pu, et qui, d'ailleurs, ne sait rien que ton catéchisme et tes rêveries de vieille paysanne, dupe de tout et de toi-même ?

Marguerite se laissa retomber sur sa chaise, en cachant sa figure dans ses mains.

Elle sentait l'inutilité de lutter, son impuissance à guérir cette gangrène morale qui s'étalait sous ses yeux.

Le mal était fait.

Il était trop tard pour y porter remède, et ce n'était pas elle qui en eût été capable.

Son cœur protestait. — Son esprit n'était point de taille à terrasser un pareil adversaire.

— Tu te tais ? — Tu as raison, — reprit Emma. — Je ne t'accuse pas, du reste. — Je sais que tu croyais bien faire. — Mais il fallait s'attendre à ce que je visse clair un jour ou l'autre.

En perdant le respect démon père et de ma mère, je me sentis, — poursuivit-elle, — comme soulagée d'un poids immense, et il me sembla que je me redressais.

J^étais lasse d'agenouillement !

Je m'étais emprisonnée dans un idéal absurde ! — Il tomba, à la façon du mur d'une prison.

Je me sentais libre. — Plus de liens, plus de joug !

Chacun, dans la vie, cherchait le bonheur et le plaisir, le prenait oii il pouvait, ainsi qu'il pouvait. — Le tout était de concéder à l'opinion publique certaines apparences auxquelles elle tient.

Elle ne demande pas même à être trompée... Elle ne demande qu'à en avoir l'air.

Est-ce qu'Atbénaïs, riche, honorée, flattée, bien vue, enviée, influente^ charmante, Athénaïs que j'admirais et que j'adorais à présent, n'avait pas conquis tout cela, par le plaisir et la quantité de ruse exigée dans le monde ?

Pauvre, ayant épousé un soldat pauvre et peu intelligent, elle avait fait la carrière brillante de ce triste mari et sa propre fortune, en prenant des amants. ..

C'était ce qu'on appelle le vice, la débauche, dans ton langage et dans celui du couvent, qui l'avait mise au pinacle, qui en avait fait une des reines de la société parisienne.

N'avait-elle, n'a-t-elle pas un des salons les plus courus et les plus importants de Paris ?

N'y voit-on pas les hommes les mieux placés et les plus sérieux, les femmes les plus à la mode et les plus comme il faut ?

Sa vie pourtant n'a été qu'une vie de plaisir et de caprices écoutés, ou habilement calculés.

Crois-tu qu'on Tigaore ?

Non. — On le sait.

Mais elle est âne... On ne l'a jamais prise la main dans le sac... On peut paraître l'ignorer... Ses amants sont restés ses amis... Elle a aidé plus d'uue femme qu'on cite pour sa tenue et sa respectahility à faire cascader sa vertu, — comme on dit dans la Belle-Hélène.

Et tu vois le résultat !

Ces honnêtes mères de famille que je rencontrais chez elle, à la campagne, quelquefois entourées de leurs enfants ; ces maris parfaits qui les accompagnaient ; — tout cela avait eu ses petites aventures, — même quelques jeunes filles à marier.

Nul de ces criminels n'avait de remords, ne portait le signe fatal de la réprobation divine.

Ils vivaient fort bien, très heureux, considérés.

Emma sourit orgueilleusement.

— J'avais compris la vie !

Elle se résume ainsi :

Fa's tout ce que tu voudras... et ne te fais pas pincer 1

Elle s'arrêta dans un ricanement lugubre.

— Eh bien, tu te trompes ! Eh bien, on t'a menti ! — s'écria enfin Marguerite, en se redr<^ssant pour la seconde fois. — Je n'ai pas le langage habile de cette femme, de cette Mme dd Sôverin, qui a empisonné ton jeune cœur et fasciné ton esprit. — J) n'ai pas reçu son éducation. . . Je ue puis répondre, ainsi qu'il faudrait, auxhorribles choses que tu me contes... Il est possible que dans son monie, dans un certain monde riche et que jo ne connais pas, on vive ainsi, en se moquant de tout, avec un masque sur le visage... mais, puisqu'on se cache, c'est que c'est mal I

Tu me fais peur, et j^ te plains !

Es-tu heureuse, depuis que tu penses ainsi, et qu3 tu agis d^ cette sorte ?... Car jm croyais, bêtement, que tu avais été victime de que'que séduction de jeune fille, où l'on succombe par amour, ignorance et faiblesse... et maintenant j'ai terreur que cela ne soit pas mêma cela I...

Mais, quoi qu'il en soit, regarde-to' !

Tu as suivi les conseils de cette femme, de cette coquine. Tu n'as pas vingt ans, -- et te voilà, H, devant moi, pâle, brûlée de fièvre, n'osant rester seule en face de toi-même, te grisant de tys paroles pour oublier la réalité, tremblante, désespérée... avec un crime sur la conscience I

Et quel crime !

Ne sachant ce qu'il aiviendra de toi, demain... menacée des catastrophes les plus épouvantables...

Ah 1 ma pauvre Emma, je n'ai la force ni de te maudire, ni de te juger même.

Puis, à quoi cela servirait-il ?

Mais, crois-tu, dis-moi, que tu ne serais pas plus heureuse, si, ayant conservé ce que tu appelles tes illusions et les mensonges dans lesquels je t'avais bercée, tu dormais là, dans ce lit, innocente et la conscience tranquille, ainsi qu'une jeune fille dans sa famille ?

Si tu rêvais de quelque fiancé qui i'aimer;jit et que tu aimerais... Au lieu d'avoir, devant les yeux, le fantôme de ton enfant... et de craindre la malétiiction paternelle et la cour d'assises 1

— Tais- toi ! — fit Emma d'une voix sourde. — Tais-toi ! — Je n'ai rien oublié... La vie est une loterie. .. Tout le monde ne gagne pas... J'ai perdu 1... Je le sais !... — Ce n'est point ma faute... C'est la faute d'Athénaïs... qui m'a trompée, jouée...

Et puis, je ne savais pas...

Sans cela je me serais défiée . ..

Mais je pouvais gagner... et, alors, le monde serait à mes pied».

— Dis-moi donc, au moins, ce qui t*est arrivé !

— M'y voici :

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