LE BEAU REVE D EMMA
Emma parcourut deux ou trois fois la petite pièce où se trouvaient les deux femmes.
Les heures tombaient lentement sans qu'elles s'en aperçussent ni l'une ni l'autre.
Onze heures, puis minuit, avaient sonné depuis longtemps.
Maintenant, les aiguilles de la pendule, sur la cheminée, se dirigeaient vers le chiffre IIL
Le feu, peu à peu, s'était éteint.
Le froid emplissait graduellement l'appartement. Un froid de décembre, humide, sombre.
Le brouillard, que l'appel d'air de la cheminée chaude n'entraînait plus au dehors, que la flamme gaie du bois ne traversait plus de ses rayons yifs, entrait par mille fissures invisibles, chargeait l'atmosphère, l'épaississait, se massait silencieusement, éteignant le reflet même de l'unique bougie qui achevait de se consumer dacs une lumière roussâtre et comme enveloppée d'un crêpe funèbre.
C'était lugubre et glaciaL
Les deux femmes grelottaient sans s'en apercevoir. Emma s'arrêta brusquement en face de la vieille Marguerite et reprit :
— J'ai fait un beau rêve! — Le réveil a été terrible, atroce, infâme !
Tu sais — poursuivit-elle plus lentement — qu'après avoir passé la fin de l'été et tout l'automne à la campagne, chez Mme de Séverin, je ne retournai plus au couvent.
•Le grand air, le changement de vie m'avaient fait le pi us grand bien..
J'étais devenue forte et vigoureuse. J'avais embelli.
Sur les conseils d'Athénaïs, mon père consentit à me faire terminer mon éducation chez lui.
Elle m'avait promis de le lui demander et de l'obtenir. Elle l'obtint.
Il était temps l — disait-elle — de m'apprendre le monde où, par ma fortune et ma naissance, j'étais destinée à vivre, avant longtemps.
Kn effet, j'apprenais le monde, et de ce côté, j'avais accompli des progrès surprenants.
Une fois à Paris, ce fut donc, malgié les professeurs qu'on me donnait chez moi, Mme de Séverin qui fut ma véritable institutrice.
Elle avait une élève fort intelligente et fort docile, je t'assure. J'allais souvent chez elle.
jj.-,- C-.TWD
Malheureuse ! c'était ton lils !
Elle venait à chaque instant chez mon père.
Nous ne nous quittions plus pour ainsi dire.
Chez elle, je voyais beaucoup de personnes de toutes sortes.
Tu sais qu'elle reçoit presque continuellement, et qu'elle est
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fort courue de la société parisienne où elle brille par son élégance, et que son salon est l'un de ceux où Ton tient le plus à honneur d'être reçu, parce qu'elle a trouvé moyen, avec sa rare habileié, de le rendre amusant, tout en le laissant sérieux et de bon ton.
C'est un tour de force dont peu de femmes sont capables.
Je m'y plaisais extrêmement, et je ne tardai pas â y plaire moi-même aux habitués d'Athénaïs.
J'étais devenue toiït à fait jeune fille.
Je m'étais assouplie.
Je suis fineet j^ai l'air grave... qui' fait supposer, comme on dit, — Emma ricana, — une âme flère et sensible, un cœur pm^ slonné sous une enveloppe é& glace.
Les hommes adorent ctla^
Tous rêvent d'animer la statue*, d'en faire jaillir Pé'tineeTIie qui est censée brûler en dedans.
J'étais toute jeune.
Je suis jolie et j'ai l'air suprêmement distingué, même un peiit dédaigneux.
B m'fea! faut pas plus pour faire tourner toutes ces têtes vi(fes$ dflioiïïimes f
La nature' m'avait armée pour ces sortes de luttes, et Athénaïsm'avait merveilleusement enseigné le maniement de ces armes délicates et perfides de la rouerie féminine.
Je fus donc courtisé^*.
Cela m'amusait, — et d'autant plus, que nul ne me plaisait; — que mon cœur restait parfaitement calme, etqu'à cf^ joli jeu, où je conservais tout mon sang-froid, je sentais que j'avais les atouts en mains.
Au besoin, j'eusse fait sauter la coupe, — pour retourner le roi.
Ce ne fut pas un roi, — reprit-elle avec un souiire de triomphe, — mais un prince. . . un prince allemand !
Inutile de te dire son nom.
Il n'était plus tout jeune. — Il pouvait avoir quarante ans. —
Mais il ét^it supiêmemeQt comme il faut^ avait grand air et tout lemond^, s'inclinant devant lui, en parlait avec almiration, l'adulait et l'enceusait.
C'était le grand ornement du salon de Mme de Sév-rin.
Un prince, un prince authentique, avec une véritable principauté, que tout le monde cjnnaît. .. t'i comprends l'effet que cela produisait I
Toutes los femmes se le disputaient; les plus sévères et les plus austères s'adoucissaient pour lui, lui faisaient des avances plus ou moins détournées, suivant le caractère et U tempérament de chacune.
Rien de cette comédie ne m'échappait. . . et nous en faisions des gorges chaudes avec Athénaï^. . .
Ajoute à C'da qu'il dépensait b-aucoup, qu'il était généreux, plus que cela, follement pro -igue 1
Il n'en faut pas tant p )ur amollir toutes les venus et les rendre plus malléables que de la cire.
Lui, se laissait courtiser, était aimable et ga^ant pour toutes, mais semblait ne s'attacher à personne, bien qu'il eût eu quelques aventures galantes des plus retentissantes.
Je m'aperçus vite qu'il me remarquait et me préférait â toutes les autres.
Cila me suf ût.
Je jetai sur lui mon dévolu; — et, encouragée par Athénaïs, qui me parlait de l'effet que j'avais produit sur lui, et dont elle était confidente, — je me dis que jamais je ne trouverais un parti plus brillant.
Princesse!... comprends-tii ?
Il y avait de quoi en perdre la tête !
Je m ^ lançai donc avec ragd dans ce rêve doré, dans ce rêve enivrant.
Athénaïs m'assurait qu'il était éperdument épris de moi.
Elle me ménageait des rendez-vous avec lui, où nous nous rencontrions. . . par hasard.
J'étais censée tout ignorer.
Un beau jour, il me fit sa déclaration en régie, — et je vis bien qu'il jouait franc jeu, qu'il était véritablement épris.
Je crus en devenir folle de joie.
Je ne rêvais plus que couronne et millions I
Guidée par Mme de Séverin, et par ma propre ambition, je fis tout ce qu'il fallait pour l'emflammer de plus en plus, sans rien lui céder. . ,
Ce que je voulais, — c'était le mariage ; — c'était la situation effective avec tous ses avantages.
Et d'un homme vraiment amoureux on peut tout espérer, tout obtenir.
Cela dura trois mois de coquetterie réglée, de passion attisée, chez lui, de la façon la plus correcte et la plus séduisante à la fois !
Ah I je t'assure que j'étais fière de moi, — et que jamais passion du cœur ne vaudra, en émotions charmantes et en triomphes intimes, cette passion d'ambition, où j'admirais ma propre habileté ; où j'avais mis aussi tout ce que j'ai d'ardeur, de volonté, de désirs...
Il ne m'avait, d'abord, parlé que de son amour.
Voyant qu'il n'obtenait rien ainsi, — il finit par me parler de mariage.
Ce jour-là, je faillis m'évanouir de joie.
Il crut que c'était d'amour, et ma sincère émotion me servit admirablement.
Enfin, que te dirais-jeî
Tous ces détails t'ennuieraient, ne t'apprendraient rien.
Tu n'y comprendrais même pas grand'chose.
J'acceptai, comme de juste, de devenir sa femme.
D'ailleurs, à ce jeu, je m'étais quelque peu échauffée.
A force de jouer la grande passion, je ne sais plus trop ce que j'éprouvais.
J'avais des moments de sincérité.
Je ne sais si l'homme me plaisait beaucoup ; — mais cet homme était prince, plus riche qu'un nabab, et le prince m'enivrait.
C'est alors qu'il m'expliqua qu'il ne pouvait demander ma main ouvertement à mon père, ni avouer ses projets, à cause de sa haute position.
Il fallait qu'il attendît la mort de sa mère, — entichée de préjugés gothiques, — et qui était, du reste, fort âgée...
Athénaïs, de son côté, me fit tout un cours de politique monarchique et d'équilibre européen, auquel je ne compris rien.
Toujours est-il qu'on me fit accepter cette idée, qu'il ne pouvait tout de suite m'épouser régulièrement, officiellement; qu'il faudrait attendre quelques mois, peut-être un an ou deux.
Mais il m'engageait sa parole de gentilhomme, sa parole de prince!...
Et il m'offrait de faire bénir secrètement notre union par un pasteur protestant, — car il appartenait à la religion réformée.
Il m'assurait que cela se passait ainsi souvent dans son pays.
Je résistai d'abord...
J'avais de la méfiance... comme on dit.
Cela ne me paraissait pas clair...
Ah ! pourquoi n'ai-jepas écouté mon secret instinct?
Elle se tordit les mains dans un spasme de rage, puis reprit :
— Cependant j'avais peur, si je laissais échapper cette occasion, de ne plus la retrouver.
J'avais peur de le lasser, de le dégoûter par ma résistance.
Il se déclarait blessé de mon manque de confiance.
Beaucoup de femmes charmantes l'entouraient, qui n'eussent pas demandé mieux que d'accepter... moins qu'il ne m'offrait...
Je craignis que mes refus ne le poussassent à adresser ses hommages ailleurs...
Je pensai, puisqu'il m'aimait, que ce serait un moyen de l'attacher à moi définitivement.
Démon ancienne éducation religieuse, des anciennes théories apprises au couvent, il m'était resté cette impression que le mariage religieux était le seul véritable mariage.
Qu'il fût protestant ou catholique, il m'importait peu.
Que ce fût un pasteur ou un prêtre qui bénit notre union, c'é-
tait toujours une église quelconque et l'intervention de la religion.
Je cédai !
Emma respira fortement.
— Ua bsau soir, chez Âthénaïs, dans son petit boudoir, un homme ra-é, avec une cravate blanche, une longue redingote noire, boutonnée jusqu'au menton, l'air onctueux et la vo x nasillarde, nous lut un passage de la Bible, et nous déclara unis devant Dieu.
J'étais ivre de joie.
Je me crus princesse !
Pendant six mois, nous nous voyions, presque chaque jour, chez Athénaïs, comme mari et femme.
Il était charmant et paraissait toujours fort amoureux. La voix d'Emma redevenait saccadée et sèche.
— Je devins enceinte, — ajoata-t-elle sourdement. Je le lui dis.
Huit jours après, il partait, obligé, m'affîrmait-il, — de retourner dans sa principauté, pour y tout préparer, afin de rendre possible notre mariige public, et de me faire reconnaître pour sa femme légitime.
Je ne l'ai plus revu !
Le misérable était déjà marié en Allemagne !
Le pasteur qui nous avait unis était payé par lui pour se prêter, le cas échéant, à ces infâmes comédies.
Athénaïs le savait.
Elle avait reçu cent mille francs pour sa complaisance, — et elle avait calculé de plus qu'obligée de cacher ma honte ; livrée, désormais, à sa discrétion, je garderais immuablement tous les secrets de son existence surpris par moi, ou confiés par elle.
J'avais été jouée...
J'étais perdue !
l'amour d'ivan
Nous avons laissé Inès au moment où I^an, après avoir écouté le récit de sa triste existence, s'était approché d'elle et lui avait dit :
— Inès, je vous aime ! — Toulez-vous être ma femme ?
En entendant ces paroles, la jeune fille était, d'abord, restée muette de surprise, pendant qu'un flot de sang montait à ses joues et chassait la pâleur qu'y avait plaquée le souvenir du drame de misère et de désespoir dont elle avait été la victime et l'héroïne.
Qu'eût-elle répondu sur le premier moment ?
C'est ce que personne ne sut, car Maurice Aubin, aux paroles d'Ivau, s'était brusquement retourné vers ce deriiier.
— Est-ce sérieux ? — semblait dire son regard. Mais il ne posa pas la question.
L'aspect de l'étudiant russe, sa pose inclinée aux genoux d'Inès, Texpression d'enthousiasme résolu et de volonté réfléchie dont ses yeux étaient chargés, ne pouvaient laisser aucun doute sur la nature de ses sentimeuts.
Aussi Maurice, oubliant tout à coup ses colères et ses haines, s'élança vers lui, lui saisit les deux mains et le força à se relever, en lui disant :
— IvaD, merci I Oh ! merci !
— Vous venez de faire pour elle, — ajouta-t-il en montrant Il es, dont le regard rayonnait aussi, à présent qu'elle avait
eu le temps de comprendre le caractère et la portée de l'acte accompli par Danilow, — vous venez de faire pour elle plus que son père, plus que sa mère, si elle vivait encore, plus que personne au monde n'eût pu faire.
La voix du père tremblait, et une larme même apparut au coin de sa paupière.
— D'un mot, — poursuivit-il plus lentement, — vous venez de la relever. — Elle se croyait dans la boue, vous la mettez sur un autel...
Oui, oui, merci, Ivan Danilow ! — merci pour elle! merci pour moi ! merci pour Andrée !
Que je pardonne à mon enfant abandonnée, livrée à ellemême, sans un appui, sans un conseil, — séduite par un lâche, par un misérable ! . . . Que je lui garde mon estime, après sa faute, rachetée, d'ailleurs, par l'héroïsme avec lequel elle en a subi les conséquences, sans faiblir, à travers les plus horribles souffrances que puisse connaître un cœur de femme et de mère, — elle devait s'y attendre, et il n'y avait là rien que de logique et de naturel.
Elle est ma fille : — mon pardon lui eût prouvé, surtout^ que j'aimais le sang de mon sang, le sang de sa mère coulant dans ses veines.
Puis, qui serait indulgent, en pareil cas, si ce n'est un père?
Elle se serait dit aussi que j'avais tant souffert, tant succombé moi-même, que je n'avais ni la possibilité, ni le droit d'être bien sévère.
Elle se serait dit qu'après l'avoir pleurée, cherchée, pendant vingt ans, j'étais trop heureux de lui ouvrir les bras, de l'appeler ma fille ! pour conserver la netteté et l'impartialité de mon jugement.
Elle se serait dit que, brisé par une longue vie épouvantable, j'avais trop besoin d'affection, j'avais trop soif de vivre aux côtés d'un être aimé, pour avoir la force et le courage des sévérités nécessaires.
Elle se serait dit que je prenais une part des responsabilités de sa chute ; — et mon pardon, et mes baisers de père, et ma
LKNFAXT ])V. I/AMANT
Imom
rjr:-.i:;Kn»ri7r:if7irii
C'était toujour- son culi^àu qm et ut le plus i.(,'ic et le plus beau.
bénédict'on, ne l'eussent rassuréo qu'à demi, consolée qu'à demi, guérie qu'à demi.
Toujours sa plaie aurait saigné par quelque fissure mai
cicatrisé \
7 1 ■■ i,n. i\''l..!.' jrriiialj ch' VELE'JVKUR lŒ:'UULICAiy.
586 L'ENFANT DE L'AiMANT
Toujours elle cûi pensé qu'elle était, ' n uu point, flétrie à jamais.
Toujours elle se fût crue diminuée.
Toujours elle S3 fût conidérée comme une coupable, (ïigno d'indulgonce, peut-êtrf, mai- qui expie!
Peut-être sa consciei ce tût-file fini par se rassurer. . Peut-être eût-elle compris qu'elle n'était qu'une vi time, et eût-3'le retrouvé la paix de son cœur, vis-à-vis d'elle-même...
Mais elle eût conservé cette idée, cette douleur, cette angoisse, — la pire pour qutlques natures, — que le monde la rejetait 3oin de lui; — que les meilleurs la plaindraient; mais qu'un hoijnête homme Iiésiterr.it à lui donner son nom, à l'élever jusqu'à lui!
J'ignore, Ivan, ce qu'elle vous répoiidra.
J'ignore ce qu'elle décidera.
Inès est libre.
Je ne l'ai point rttrouvée pour peser sur elle, lui faire sentir un joug, — même celui de l'amour paternel.
Mais, quelle que soit sa décision ; qu'elle accepte ou qu'elle refuse ce que \ous venez de lui offrir; qu'elle vous aime comme une épouse ou qu'elle vous aime comme ime sœur, vous lui avez fait, je le répète, le plus grand bien qu'un être ici-bas pût lui faire; vous lui avez apporté la plus grande joie qu'elle pût goûter, ciésormai?, dans sa position.
Vous, Ivan, vous êtes un am) ; — oh ! oui, un bien cher ami; — mais vous êtes un étranger, en ce sens qu'aucun lien ne vous unit à nous, que votre amitié est fille ^u libre choix, non de la nature.
Vous n'avez avec nous aucune solidarité que celle que vous nouez volontairement avec nos malheurs et nos ruines.
Vous êtes donc, vis-à-vis de noun, — vis-à-vis d'elle comme vis* à-vis de moi, — un représentant de ce monde qui nous a flagellés jusqu'à présent, dont les duretés, les préjugé s les férocités et les hypocrisies pèsent si lourdement sur ses frêles épaules do jeune fille, après avoir brisé les miennes.
Vous êtes un homme, un jeune homme.
Vous êtes intelligent, instruit ; l'avenir vous appartient, et il sera brillant, s'il est mesuré à vos capacités. f,.'?^
Vous pourriez aimer n'importe quelle jeune fiile ; et celle-là qu3 vous auriez choisie, honorée de votre amour, pourrait, devrait en être fière, quelle qu'elle fût.
Eh 1 bien, celle à laquelle vous allez, celle à laquelle vous offrez votre cœur, votre nom, votre honneur et votre dignité; cello que vous j ugez digne l'être la raôre de vos enfaats ; de les élever, d'en fa^re d'honnêtes gens, d >nt vous soyf z heureux, un jour, de revendiqu<'r la paternité, c'eH Cr)lle-là mèin^- qui se croyait perdue à jamais^ avilie à jamais !
Vous allez à elle, — vous la prenez par la main, vous lui dites :
— Lève If^ front haut, I ;è:<. — Tu es pure, tu es d^gne d'estime et d'amour.
Le passé n'existe plu».
Il n'y a que le présent et FaTenir !
Je te confie raa vie, comme à la meilleure, co nme à la plus digne !
Pen lant que Maurice Aubin parlait ainsi, aV' c une sorte d'éloqueEc^ mystique, Inès, après l'av)ir écouté, d'abord, avait fini par cacher son visag» dans ses mains, à t- avers lesquelles on voyait sourdr® et tomb«^r ^r>utle à g■)utt^< lea larm"îs qu'elle n'avàii plus ré.icrgie de contenir.
Ivan n'avait pas fait un geste.
Toujours un peu pâle de la pâleur qui lui était montée au front, lorsqu'il aviit fait sa demande à Inès, il 1 dssait parler le père, ?ans essiyer de l'interrompre.
Lorsque ce dernier se tut, il prit la parole à son tour, d'une voix grave et douce.
— Manrle A ibiu, — d t-i1, — c'est \ moi de vous remercier de la foi sans hé -itaiion que vous avez eue en moi et d ) la noble façon dont vous avez accu-ulli un acte si simple et si naturel.
— Seu'ement, — ajouta-t-il, en se retournant du côté u'Iuès, qui arrêta ses sanglots pour le mieux ent<'ndre, — je ne voudrais pas <iu'laèf vît tro,) de géaérosité ou supposa: uu sentiment qui
r.8.8 i;enfant d:^ l'amant
ressemblât, en oiiOi que ce soit, à de la pitié, dans la demaïK'e que je lui ; i adres&ce tout à l'heure.
— Non, Inès, — reprit-iî avec une douceur infinie, — non, ne le croyez pas.
Ainsi que je vous l'ai dit, je vous ai aimée, dès que jo vous vis, — Seulement, je n'aurais pas osé vous exprimer cet amour de longtemps, peat-êire, sans les circonstances qui m'ont initie si intimement à tous les s*^ crtts de votre exister.ce.
Maintenant que je vous connais, maintenant que je connais votre père, je n'ai pour vous, comme pour lui, qu'une estime et une admiration profondes, sans aucune arrière-pensée.
Pas une minute, [>as une seconde, je ne me suis figuré que je me penchais jusqu'à vous pour vous élever jusqu'à moi.
Si vous acceptez ma main, si vous ne repoussez pas mon nom, si vous ne refusez pas mon amour, — c'est moi qui ferai votre obligé, et c'est moi qui méjugerai grandi et honoré.
Du fond de mon cœur, je vous le dis, Inès, et vous pouvez me croire, car je n'ai jamais menti, et si je viens â vous, ainsi que l'a constaté votre père, c'est bien librement , — du fond de mon cœur, je vous le dis, Inès, je ne connais pas une femme plus pure et plus courageuse que vous.
Je n'en connais pas une dont un honnête homme puisse être plus fier de faire sa compagne.
Ce que vous appelez votre faute n'existe pas à mes yeux.
Sur ces questions, j'ai des idées particulières, spéciales, que je vous expliquerai un jour.
Vous avez aimé...
Inès fit un geste do protestation instinctive.
— Ou cru aimer, — ajouta-t-il vivement. — Qu'y a-t-il là qui puisse vous diminuer à mes yeux ? — Aimer est un besoin naturel de la femme, comme de Thomme.
Puis-je exiger qu'avant de m'avoir connu, si vous devez m'aimer plus tard, votre cœur n'ait ni vécu, ni battu ?
Autant vaudrait dire que si le hasar^: ne n^ us avait pas réuni? , nous aurions dû mourir tous les deux ïans aimer, — ce qui serait absurde.
Vous riTf'z cc<lé ;"i. cet amour ; vous avez cru à de fausses promisses...
Eh ! bien, (iiM iiis quand est-ce celui qu'on trompe qui doit
être irapp*^ et 11 (^ tri ?
l-:t jouriiiioi y anrait-il exception pour les seules choses du cœur i
i:t por.rquoi ce qne l'on pardonne à l'homme, ne serait-il pas pardonné A la f/'iiirne ?
Avant de vous connaître, avant de vous aimer, Inès, j'ai été jeune, j':\i eu des entraînements.
Je les ai suivis... avec moins d'excuses que vous.
Pour moi, nui cr.is à l'égalité des droits pour tous, je ne saurais vou>; ]uge.v autrement que je me juge moi-iiième, et vous condamner, alors que je m'absous.
Si un crime a été commis, il n'y a qu'un criminel : — celui qui vous a prise itinocente, qui a abusé de votre ignorance ; — qui a. su M'i'Jl ^'^''S perdait, pour satisfaire un caprice ; —celui .lui vou.s a abandonnée à la misère, à toutes les tentations de la faim, de la honte e'. du désespoir, après vous avoir sé'iuite et ren- 'lue m'-re.
(\Mui-là est in'àme !
Celui-là n'a poi; t d'excuse et ne mérite point de pardon !
:Nlais vous qui .ivez aimé, vous qui avez cru, vous qui vous êtes donnée lo\ alement, naïvement, non pa" calcil ; — vous qui avf/, ensuite lutié contre la vie affreuse qui vous était taite, î^ans faillir : — vors qui n'êtes point tombée de chute en chute de ]\-.n.our qui lue à la débauche qui fait vivre ; —je vous admire, et Je ri'ai lien à vous reprocher...
.1(- >rai riiéme rien h regretter que vos douleurs, — pour vous, non pour n\oi : — (nr elles vous ont trempée pour les luttes à vt nii'.
Klles ont fait de vous une femme qui sait, qui comprend, qui jr;^f. i-i qui s^ p'.s-ède intégralement.
MaiTûtenanî. Inès, croj'fz-vous qu'un jour, vous m'aimerez,
vous m'estimerez assez, voas aurez assez confiance en moi, pour accepter de porter mon r.om ?
Inès leva s-ir lui ses y^jux humides.