REVIREMENT
A cet inst-înt, le visage clfi la jeune fllle rayonnait d'uno joie intérieure^ adoucie par u le profonde reconuais^ance.
Il s'y mêlait aussi quelque chose de plus tendre, peut-être, mais qui n'osait se m mifester, et qu'il eût falln deviner.
EUe aus^i, depuis qu'elle connaissait Ivan, elle avait été touchée au coeur. ,
Mais elle ne voulait point se l'avouer.
Elle eût considéré comme une lâcheté, comme une sorte de trahison envers ses devoir.*, d'admett-e qu'elle pût aimer encore, — et surtout si vite 1
Contre un pareil sentiment, elle se raidissait ave;c violence : — il lui eût semblé que cela la diminuait à ses propres yeux.
Après s'être donnée à Emile Rouget; après avoir été si cruellement trahie, — el!e eût jogé indigne d'elle de passer ainsi brusquement à un autre amour; et elle se croyait tombée trop bas pour mériter cet amour qui venait à elle.
Elle se disait que le seul moyen de montrer qu'elle valait mieux que sa faute, — c'était de s'y enfer.ner et d'en mourir.
Puis, quelle que fût la délicatesse d'Ivan Danilow; —de quelque culte respec'ueux qu'il parût l'entourer^ — tant qu'il n'avait point parlé, — e\U pouvait supposer, et elle supposait, natu-
rellemenf, que ^i le jeune homme la couitisait, à sa façon, — car elle s'en était aperçue immédiatement, — c'est qu'il la jugeait une femme facile, et voulait en profiter à son tour.
Cette idée l'indignait et l'humiliait, soulevait en elle toute sa fierté et tout son orgueil.
— Quand il apprendra que je suis morte, il comprendra ce que je valais ! — se disait- elle.
Et ce désir delui laisser un souvenir d'ej-time et de sympathie entretenait sa volonté de mourir, et donnait à son suicide comme un arrière-goût de coquetterie suprême.
Tout cela changea, quand elle entendit la demande d'Ivan Danilow; quand elle comprit, à n'en pouvoir douter, que c'était son nom qu'il lui offrait; que cet amour qu'il lui avait voué, et qu'elle avait deviné, était un de ces amours sérieux sur lesquels on joue sa vie entière; un de ces amouis oii l'estime profonde se joint à toute l'ardeur de la passion.
Délivrée de la terreur et des doutes qui l'avaient assiégée jusque-là, Inès sentit tout à coup combien elle l'aimait elle-même.
Cela était si différent de ce qu'elle avait éprouvé pour Emile Rouget, qu'elle n'avait pas même à oublier une affection précédente.
Non, elle n'avait pas aimé jusqu'à présent.
Elle allait aimer^, elle aimait pour la première fois I
Elle était bien vierge de cœur.
Hélas ! — Elle seule pouvait le savoir de façon positive.
Et cette décou\erte, qui la ravissait à certains égards, n'empêchait pas qu'elle n'eût failli matériellement, qu'elle n'eût été mère, qu'elle ne fût une fille déchue aux yeux du monde.
Si lui l'oubliait, elle ne pouvait, elle, l'oublier !
Il lui restait, dans sa joie et dans son relèvement, comme une douleur sourde et comme un regret que rien n'apaiserait ; — du moins le croyait-elle, à cet instant.
— Monsieur Danilow, — balbutia- t-elle, — je ne connais pas de cœur plus noble que le AÔtre, d'homme meilleur et qui mérite davantage d'être aimé,.. — aimé n'est pas assez fort ! —
d'être adoré, ainsi qu'on adore ce qui est grand ei ce qui -dst beau... Mais...
— Mais quoi ? — demanda doucement Ivau.
— Mais, quoi que vous en disiez, quoi que vouseiipeïî.-^ie/.ijno'. que vous en croyiez, — car je ne doute pas un inscaiiL de tuLr^ pleine et absolue' sincérité... — vous ne pouvez empêcîiei (\ne ce qui a été, n'ait été. Le passé, vous pouvez it* pardon iier, vous... vous pouvez le regarder comme non avenu p Mir-^Hre. .. ïuoi, jî dois me souvenir...
— Pourquoi ? — demanda encore D3nilo^\ .
— Parce que d'autres se souviendraient, alors mcme que ;r>u:> oublierions, tous les deux.
— Que nous importent les autrws ?
— Jasais, — reprit-elle avec un accent <;'* îUh'nisiâsmf, — que votre générosité n'a point de bornes, et je sens que vous êtes assez héroïque pour braver l'opinion du monde. Mais vous inérit- z... mieux que moi. — Celle qui aura U; bonheur d^ poi'ter votre nom doit tenir la tête haute, et nV voii- Jn m.ii.s à l'ougir, ni à trembler devant personne.
Or, — elle baissa la voix et devint de nonve-^.u très i)."ile, — si je devenais votre femme, il ya un hommu, quenous pouiriou^ rencontrer, qui aurait le droit de me moiitrer au doigt, et de dire :
« Vous voyez bien, cette femme... que Vv^us esiiniç/. et qui a trouvé un mari... Eh bien ! elle a été ma maiuesàr^... ell^ s"est traîué'dàmes pieds... et je l'ai jetéeà la porte, n'eu voulaniplus!»
Maurice Aubin avait écouté sa fille avec une profonde afention.
Tout à coup sa physionomie changea. Sou regard attendri cl rayonnant d'enihousiasme se chargea d'une exi.ression de résolution farouche, et ses traits détendus reprireni Ws plis arfiois et désBspérés qui leur étaient habituels.
— Cet homme, — s'écria-t-il violemment, .sans laisseià l'éludiant russe le temps de répondre ; — cet liorcni \ \\\i^u ne te montrera pas au doigt.
Cet homme ne te fera pas rougir.
La fa,oa dont mou père le surprit dans la propre chambre de ma mère. . . .
Cet homme ne dira pas que tu as été sa maîtresse, que ai l'as supplié, que tu as pleuré à ses genoux, et qu'il ta rejc.ee
ipp dans la rue 1
Il eut un ricanement terrible
75 '^^ Liv. Prime g)
.aiiùtc de VÉLECTEUR RÉPUBLICAIN.
— Non, cet homme ne fera rien de cela ! ne dira rien de c-la !
— Qui l'en empêchera ? — demanda laès effrayée de cette violence.
— Moi ! — Cet homme se taira, car il mourra !
— Mon jière ...
— Il mourra ! te dis-je !
— Que voulez-vous dire ? demaiida à son tour Ivan Dalinow. Maurice Aubin serapprccha des deux jeunes gens, leur prit
les main?, les unit.
— Éc utez-moi, — fit-il avec cet air d'exaltation sombre qui l'avait qditté un moment, et qui le reprenait, maintenant, plus marqué que jamais. — Vous savez que, dequis vingt ans^ je ne vis que pour la vengeance. .. Non, le mot n'ei^t pas juste. — C est « Justice ! » qu'il faut dire ; car, punir les infâmes et les criminel?, c'est venger la conscience outragée... et qui venge la conscience, — pt ut s'appeler uu j usticier !
Je croj^ais n'avoir qu'un misérable à frapper, au nom d'Andrée et au nom d'Inès.
Il y en a deux:
Marc Da'ifroy, pour le passé ;
É'nile Rouget, pour le présent.
Celui qui a fait périr la mère !
Celui quia déshonoré la fille!
Ah ! ce serait trop commode qu'on eût le droit de séduire une enfant, de lui voler sa vie, de la jeter à la misère et au suicide, — et que tout fût dit, sous prétexte que la loi n'a pas prévu le cas, et que la société ne sait point protéger les faibles, — qu'ils s'appellent la vierge séduite et qu'on écrase sous le crime d'autrui, ou l'ouvrier vieillard et sans pain qu'on ramasse et condamne pour vagabondage.
Vraiment ! — poursuivit-il, s'exaltant de plus en plus au bruit de ses propres paroles, et laissant éclater enfin la tempête qui couvait en lui, depuis tant d'années, — j'ai toujours admiré la résignation de ces père?, de ces frères^ dont on déshonore les filles ou les sœurs, et qui ne savent pas défendre ou venger les victimes...
Eh ! bien, moi, je ne suis pas de c<^^ux-là.
S'il faut un exemple, — c'est moi qui le donnerai.
Derrière I lè^^ la fi! le abandonnée, et qu'on se croyait le droit de briser, parce qu'on supposait que cela était sans danger, — il y a Maurice Aubin.
Er, il puni a.
Marc Dalifroy ! Étuile Rouget !
Ah ! pren^ z gardo à vous !
Je suis là !
J'ai vécu pour cel \. — Ma vie, au moins, n'aura pas été inutile. — Assez longtemps, j'ai été victime. — Je serai bourreau à mon tour !
Sa voix s'adoucit brusquement.
— Tenez, Iv'an, je vois remercie encore pour cela, — cmti- Qua-t-il. — Vous venez de me rendre ma libf^rté. — J^ sais qu'Inè?, après moi, aura ua appui. — J^ sais qu'elle est sauvée par vous... que soi existence et son bonheur sont assurés.
Le reste ne regarde plus que moi.
Je n'ai plus de ménagements à garder.
Je frapperai l'assassin d'Andrée, celui qui m'a fait connaître toutes les torlurcS, qui a fait de moi ce que je suis, par qai j'ai vu couler g nitte à goutte tout le sang de mon cœur.
Je frapperai Éiuile Rouget, ce lâche, qui, venant comme le chacal à la suite du lion, s'est jeté sur la vict'ine survivante, et lui a pris son honneur et son existence pour s'en faire quelques quarts d'heure de plaisir infâme !
InèsTôcoutait, bou'eversée.
Ivan lui-même^ bien qu'il partageât les idées d*e Maurice Aubin, semblait troublé et mécontent.
— Non, s'écria-t-il à son tour, interrompant résolument le père do celle qu'il aimait. — Non, ce n'est point vous qui frapperez le se iucteur. — Je vous laisse M. Dalifroy. — Celui-là voas appartient, n'appartient qu'à vous ! — Mais l'autre m'appartient, — J'aime Inès... c'est à moi de la vengr^r et de punir pour elle.
— Elle est ma fille ! répliqua Maurice. — E> , si vous la ven-
giez, justement parce que VOUS l'aimez, cet acte n'aurait pas le caractère de haute et solennelle justice qu'il doit avoir.
C'est au père seul qu'il convient d'être juge, en ces circonstances ; — ce n'est pas, ce ne peut être à vous !
Pais, vous seriez arrêté, condamné, et Inès vous perdrait, perdrait le seul appui sur lequel elle puisse compter, sur lequel je doive co jipter... car, moi, je suis vieux, usé.
Elle ne m'aura pas longtemps près d'elle.
La retrouver a été la dernière joie de ma vie.
Punir, sera rna dernière mission ; et cette mission accomplie, — elle resterait seule... si vous n'étiez pas là !
XH
ou CELLE QU ON NE SONGEAIT PAS A CONSULTER COMM-lNDE
Cette discussion aurait pu durer longtemps, si Inès n'y avait mis un terme en priant doucement^ mais fermement, les deux hommes de l'ajourner.
— Je suis fatiguée de tant d'émotions, — leur dit-elle, — et nous avons besoin, les uns et les autres, de réfléchir à tête reposée à la situation nouvelle où nous nous trouvons.
Je vous en prie, mon père ; Ivan, je vous en supplie, accordezmoi, accordez-vous quelques jours de calme, et jurez-moi d'attendre que je vous le demande pour reprendre cette conversation.
Jurez-moi, surtout, de ne rien entreprendre, de ne rien décider, sans me consulter, ou sans m'avertir, tout au moins.
Si vous m'aimez, — ajouta- t-elle plus faiblement, — vous ne me refuserez pas la première prière que je vous adresse.
Tous deux, domptés par cette voix de jeune fille, qui leur allait au cœur, à des titres différents, s'inclinèrent aussitôt devant son désir, et, pendant huit jours, il ne lut plus question de rien.
Inès vivait, maintenant, avec Maurice Aubin, dans la petite maison isolée qu9 nous connaissons, près de l'avenue de la Grande-Armée.
Elle ne sortait point, et s'occupait seulement de tenir le ménage de son père, de l'entourer de cette atmosphère tiède de la femme attentionnée et dévouée, qui lui était d'autant plus douce qu'il y était moins accoutumé.
Avec Andrée, il n'avait connu que les emportements de la passion obligée de se cacher à tous les yeux, ou les angoisses de la misère et du désespoir.
Puis, il avait été en prison, au bagne, courbé, flétri. Pour la première fois de sa vie, il goûtait les douceurs de la vie de famille.
Inès avait-elle compté le lier et l'amollir ainsi ? Peut-être.
En tout cas, elle n'y réussit qu'à moitié ! Il avait parfois d-^îs mouvements d'attendrissement, lorsqu'il se trouvait à ses côtés, et presque d'oubli. Mais cela ne durait pas.
Elle lisait, dans ses yeux, la préoccupation d'une idée fixe, que rien ne chasserait de son esprit.
Quand elle s'en apercevait ; — quand elle voyait le regard de Maurice Aubin s'allumer de la haine qui brûlait toujours en lui; — lorsqu'elle voyait se creuser les rides de son front et les plis amers de sa bouche, elle soupirait et détournait le regard, et un peu de pâleur fugitive montait à son joli visage.
Du reste, Maurice sortait assez fréquemment, bien qu'avec prudence et en prenant les plus grandes précautions pour n'être point reconnu- On se rappelle qu'il avait rompu son ban, qu'il n'habitait
Paris qu'en s'y cachant comme un criminel, et qu'il eût suffi que sa présence y ffit signalée pour attirer sur lui les sévérités de la loi.
Lorsqu'il rentrait, il paraissait toujours pi as soucieux.
Inès devinait bien qu'il poursuivait un but, et que ses sorties n'avaient point pour unique motif le désir de prendre l'air.
Néanmoins, elle se gardait de rien dire, obserTaut en silence et taisant ses observations.
Un beau soir, Maurice rentra plus tard que de coatame, avec une expression de triomphe qui frappa vivement sa fille.
Elle en fut toute b mleversée, et ouvrit la bouche pour l'interroger; — puis, elle s'arrêta et fit semblant de ne point s'apercevoir du changement opéré dans 1-s manières d;^. son père.
Ivan, lui, venait aussi, chaque jour, et passait à la maisonnette isolée tout le temps qu'il ne consacrait pas forcément à ses études médicales.
Il n'avait plus dit un mot de son amour et de ses intentions à laj-?une fille, qui semblait^ de son côté, avoir oublié ce qui s'était dit entre eux.
Elle le recevait avec des façons affectueuses, mais des fîiçons de sœur qui aime him son frère, — voilà tout.
Sans être froide ni sèch3 avec lui, elle était fort réservée.
Sans fuir sa présence ni les tête-à-tête qui naissaient naturellement de leurs fréquents contacts et des absences souvent prolongées de Maurice Aubin, ell^ ne faisait rien pour les provoquer, et, dès qu'elle se trouvait seule avec Fétudiant russe, elle mettait la conversation sur des questions qii n'avaient aucun rapport avec leurs sentiments et leur situation réciproques.
Elle l'interrogeait beaucoup, se faisait expliquer certaines idées, cAftaines théories, qu'elle avait entrevues dans les discours précédents du jeune homme, et l'écoutait attentivement, de l'air d'une élève soumise qui désire apprendre.
Ivan se prêtait à ce manège, sans une observation, et se laissait parfois aller à exposer ses principes avec une sorte d'éloquence mystique, qui devait impressionner vivement celle à la-
quell- il s'adressait, et dont l'esprit ouvert^ mais presque vierge d'études et d'idées raisonnées, s'imprégnait sans résistance de ces principes si nouveaux.
Cependant Danilow, sans en rien montrer, souffrait quelque peu de cette attitude d'Inès.
Sa délicatesse ne lui permettait point de l'interroger, ni de chercher à la faire sortir de sa réserve ; mais cette réseive l'étonnaitet l'inquiétait, et bierjtôt sa tristesse, quelque efiort qu'il fit pour la dissimuler, devint si visible, qu'Inès comprit qu'il ne lui serait plus possible do partàtro ne point s'en apercevoir.
Aussi, un jour qu'ils se trouvaient seuls, comme à l'habitude, — c'était le lendemain du jour où Maurice était rentré triomphant, — et la semaine de répit qu'elle avait réclamée était écoulée, — Inès, après avoir regardé Ivan, un instant, en silence, lui dit : .
— Monsieur DaniloAv, ma conduite a dû vous sembler singulière ; — et je vois qu'elle vous afflige. — Je vous dois une explication. — Je vais vous la donner.
— Je ne vous interroge pas, — fit-il doucement.
— Non, mais j'ai je devoir de parler.
Elle paraissait fort émue.
— Ce que je vais vous dire, vous causera peut-être une vive douleur... mais j'ai pris une résolution immuable... et je vous supplie de la respecter, car rien ne m't n ftra changer.
Ivan pâlit.
— Je n'ai rien à vous refuser, — répondit-il.
— Cela ne me suffit pas. — Jurez-moi que vous me laisserez exécuter ce que j'ai résoiu, et que vous m'y aiden.z même.
Il hésita.
— Me pcrmettrez-vous, au moins, — dit-il enfin, — de vous faire mes observations et de vous donner mes conseils, si je le crois nécessaire ?
— Oui, mais à condition, si je persiste, que vous m'obéirez.
— Je vous le jure, Inès.
— Merci.
Elle se recueillit.
Elle était visiblement embarrassée, et surtout très agitée.
— Ivan, — reprit-elle, la voix tremblante, — vous m'avez dit que vous m'aimiez, et vous m'avez offert votre nom. — Je ne puis accepter ni votre amour ni votre nom.
— Pourquoi ? — lui demanda-t-il en devenant très pâle, mais en homme qui s'attendait à quelque chose d'analogue.
Est-ce que vous ne pourrez jamais m'aimer ?
— Ce n'est pas cela, Ivan. — Je vous aime... Je crois que, comme vous, je vous ai aimé au premier regard.
Sa voix avait faibli encore.
— Je puis vous l'avouer. — Je n'ai aucune raison pour vous le cacher... Vous êtes un homme à qui l'on peut dire... ces choses-là... s'en taire avec vous, ce serait vous méconnaître !
— Alors, je ne comprends pas...
— Vous allez comprendre, — vous, surtout, qui êtesThomme du devoir, du sacrifice, de la justice.
Depuis que je vous connais, — poursuivit-elle, avec plus de fermeté ; — depuis que nous vivons l'un près de l'autre ; depuis que je sais et que je m'assimile vos idées et vos sentiments — une révolution s'est opérée en moi.
Mon père aussi y a contribué.
Elle se leva :
— Mon bonheur... le vôtre, Ivan, ne pourrait reposer que sur une lâche abstention de ma part. — Je ne pourrais le ramaj^ser que dans le malheur de mon père.
Ivan baissa la tête.
Il comprenait, il devinait ce qu'elle allait dire.
— Pour que nous fussions l'un à l'autre, pour que je devinsse votre femme, il faudrait nous retirer de la lutte, ne penser qu'à nous, laisser mon père agir seul, frapper seul les coupables.
Le détourner de sa vengeance, qui a été le but de sa vie, depuis vingt ans, — c'est impossible.
Vous le connaissez comme moi, et vous savez que nul ne l'arrêtera.
— C'est vrai ! — murmura Ivan avec douleur.
'ioutos lesfemm<;S se le disputaient
— 11 frapperaa M. Dalifroy, il frappera Emile Rouget ! Or, s'il le fait, dans sa position, ayant le passé qu'il a, sortant du bagne, en lutte avec les lois et la société, c'est pour lui, de nouveau, le bagne, peut-être Técliafaud !
Pnmc yraluiic de ij-.LlîCnCUli h'yi'f'/inrMX.
Que dis-je ? — Non . — Je lis dans sa pensée. — Après avoir frappé^ — il se tuera !
C'est sa vie qu'il met pour enjeu dans cette partie terrible. — Et il payera comptant.
Est-ce que je me trompe, Ivan ?
Est-ce que j'exagère ?
— Non ! — répliqua-t-il.
— Puis-je consentir, consentiriez-vous à ramasser noire bonh îur dans son sang ?
' — Je puis frapper pour lui, — dit-il av.^c exaltation, — et vous conserver votre père. — Si je ne suis pas votre époux, je serai votre vengeur, le vengeur des vô:re'!... et cela me sera doux encore !
— Ce serait déchirer mon coeur, d'autre sorte, — réponditelle vivoti;ent ; — et je n'en serais pas moins méprisable, pas moins lâche à mes propres yeux.
Il y eut un silence.
— S'il était passible, — reprit-elle en rougissaut, — de faire renoncer mon père à ses idées et à sas haines... j'aurais la faiblesse, je vous l'avoue, et j'en sui? honteuse, — d'oublier les crimes commis et les criminels, — ma mère morte, mon enfant mort, mon honneur perdu, es tortures de mon père, — et do vous dire :
« Voici ma main ! »
Je vous aime assez pour cela.
Ce sera'.tmal, peut-être... mais je no suis qu'une jeune fille... et certiines lutt'^s rne font peur.
Hélas ! c'est un rêve irréalisable !
Mon père en mourrait, et d'ailleurs j) ne puis lui demander ce sacrifice.
Il a assez souffert... il a droit à avoir son jour.
Ivan la regardait avec angoisse.
— Q'avez-vous décidé alors ? — murmura-t-il.
— Ceci :
C'cSt moi qui agirai !
— Vous!
— Moi, et moi seule. — Moi seule, d'ailleurs, j'en ai le droit et le devoir.
Je suis la fille d'Andrée et de Maurice. — J:- su' s la mère du pauvre enfant, de mot Georges, mort de faim à mon sein tari.
En agissant, je prends ma part de ce long drame, dont j'ai été l'une des principales victimes, part que je serais lâche de refuser, et je sauverai^ de la sorte, mon pèra.
Elle parlait, maintenant, avec une sombre eialtation qui la faisait presque ressembler à Maurice Aubin et qui prouvait que le même sang coulait dans l^^urs veines.
— C'est à moi de venger ma mère... c'est à moi de verger mon fils !
C'est à moi de sauver mon père !
Au-desf-us du bonheur, il y a le devoir; au-dessus du devoir, il y aie sacrifice.
Ivan était doveiui d'une pâleur mortelle.
— A ma place, agiriez vous autrement que moi ? — lui demanda-t-elle„
Il hésita.
On voyait qu'un combat afïueux déchirait son cœur.
— A ma place, ne sentiriez-vous pas de même que moi?
— Vous êtes une héroïne ! — tit-il erifîn.
— Alors, vous m'approuvfz?
— Je vous comprenais !
— Je l'espérais.
Elle lui tendit la main.
Il la saisit, et, attirant la jeune fille contre sa poitrine, il posa sur son front un long baiser, le premierqu'ils eussent échangé.
Tous deux frémirent, et tous deux, d'un même mouvement, ils se repoussèrent doucement, laissant seulement leurs mains unies.
— Mais, je veux ma part de vos dangers, Inès, — ajouta-t-il avec force.
Je ne sais au juste comment vous vous y prendrez ! — Je ne sais au juste quels risques vous allez courir ; mais, de ces ris-
ques, je veux ma part ; et, quoi qu'il advienne de vous, mon s©rt sera le vôtre.
— Quoi qu'il arrive, — murmura- t-elle, — nous serons perdus l'un pour l'autre.
— Pourquoi?
— Parce qu'il y aura un éclat terrible sur moi !
— Que m'importe ? — fit-il avec exaltation. — Serment pour serment, Inès ! — Soyez aussi forte que je suis fort. — Jurezmoi, — quelles que soient les conséquences des actes que vous voulez accomplir^ — que si vous y survivez, vous m'accorderez de partager vctre existence. — Moi, je vous promets de vous aider, de vous obéir, en tout, partout et pour tout, peur la réalisation de ce devoir d'abnégation et de sacrifice.
— Vous le Toulez, Ivan ?
— Inès, voudriez-vous me réduire au désespoir? Faire de moi le plus malheureux des hommes ?
— Ce serait de l'ingratitude, — balbutia-t-elle.
— Alors, vous acceptez ?
— Je vous aime!