POURQUOI MAURICE AUBIN TRIOMPHAIT
Le jour oii cette explication décisive avait lieu entre les deux jeunes gens, Maurice Aubin s'était absenté plus tôt que d'habitude.
En partant, il avait embrassé sa fille avec une extrême agita-
l'i-:nfant de l'amant 005
tioii, en lui disant^ comme emporté par uue impulsion supérieure à sa volonté :
— Avant peu, j'aurai du nouveau à l'annoncer !
C'était cela, en partie, qui avait décidé Inès à aborder le sujet qu'elle venait de traiter avec Ivan, et à lui faire connaître la résolution suprême qu'elle avait adoptée.
Pour en arriver là, la lutte, chez la jeune fille, avait été longue et cruelle.
Sa nature énergique, mais douce et jusqu'alors timide, s'était longtemps révoliée cont^-e les nécessités d'action violeate, d'action terrible, qu'elle assumait enfin sur ses frêles épaules.
Elle était bien plus faite pour l'amour que p^ur la haine.
Cependant, ce qu'on lui avait révélé do la vie de ses parents était si atroce ; le désespoir de son père avait quelque chose de si tragique ; la parole de cet homme brisé prenait de tels accents de réquisitoire impitoyable, que la colère et l'indignation entraient en elle, et la haussaient aux vouloirs farouches de justice sans merci.
Puis, elle aussi, elle avait un véritable assassinat à venger.
L'assassinat de son enfant mort à son sein tari:— sans compter l'assassinat de son honneur de jeune fille !
D'abord, elle s'était courbée sous les coups qui la frappaient, se sentant bien victime, mais ayant trop de honte de sa faute et trop peu d'espoir de s'en relever, de s'en laver jamais, pour se croira le droit de punir, et songer à autre chose qu'à la mort pour elle-même.
Mais, depuis qu'elle vivait entre ces deux hommes: — Maurice et Ivan ; — depuis que le dernier lui avait tendu la main, donné son cœur, en lui disant :
— Inès, je vous aime et je vous estime ; — voulez-vous être ma femme?
Elle s'était redressée, elle devenait tout autre ; se sentant moins écrasé^, moins avilie, elle se sentait plus forte et plus près des résolutions viriles.
Ces deux hommes, d'ailleurs, l'entouraient d'une sorte
d'atmosphèe d'exaltation mystique, qui lui communiquait peu à peu leur fièvre.
C'étaieiit des révoltés, et ils faisaient entrer dans ses veines un ferment de révolte.
Leurs idées pénétraient en elle, la transformaient.
Maintenant elie voyait et elle jugeait le monde d'une façon différente.
Sa situation lui apparMssait sous un jour nouveau.
Sa faute lui paraissait moins coupable, de son côté, e^, par conséquent, pius criminelle du côtéde c-lui qui la lui avait fait commettre.
Cet hoD'me qui l'avait abuséf^, trompéf^, volontairement, puis chassée sans pitié, l'insulte et la menace aux lèvres, lui semblait de plus en plus infâme et lâche.
Ce qu'il avait fait, c'était bif=n pire, — et plus vil, — qu'un meurtre ordinaire.
S'il l'eût poignardée^ s'il eût poignardé leur enfant, la société serait intervenue, la loi l'aurait frappé.
Mais son double meurtre, accompli en dehors des brutalités matérielles et des conditions prévues par le Code, n'offrait aucun danger pour lui, et c'était pour cela qu'il l'avait arcompli, sciemment, avec préméditation .
Or, où la loi s'arrête, commence le droit personnel.
Des milliers de jeunes filles sont, tous les jours, victimes de pareils crimes, toujours impun's, et tombent de chute en chute, jusqu'à la boue des ruisseaux, quand elles ne se réfugient pas dans le suicide, comme elle uvait essayé de le faire.
Des milliers do petits bâtards peuplent les hospices et le-^ maisons d'orphelins, ou les carrefours dt s grandes ville;», jusqu'à ce que la prison, le bagne ou i'échafaud les prenne à son tour, — victimes du même attentat et de la même indifférence sociale.
L'indignation grandissait en elle.
— Non, je ne me courberai pas ! — se dit-elle. — J'ai mon enfant à venger... J'ai son meurtrier à punir. . . J'ai à protester, à donner wn grand exemple à toutes celles qui sont broyées et
râ'ent sous la même meule d^infamie : la débauche de l'homme protégé par les mœurs, irresponf^ab^e devant la loi.
Enfiu et suLtout elle voyait que son père, eile voyait qu'Ivan, agiraient, si elle n'agissait pas ; qu'ils so perdraient en agissant, et elle se dit qu'elle devait sauver ces deux hommes qui l'aimaient.
D'Ivan, elle ne voulait point accepter ce sacrifi :e.
Quelle gratitude et quelle lâche é, pour le remercier de son amour et de sa grandeur d'ânae, que de lo laisser jouer sa vie, dans une cause qui était celle uniquement de la femme aimée.
Qtiant à son père, — elle eût donné pour lui jusqu'à la dernière goutte de son sang.
Elle se croyait responsable, désormais, de son existence, et, quoique sa fille, apportait à son affection quelque chose, pour ainsi dire, de maternel.
— Je dois, près de lui, remplaCv^r Andrée, — pensait-elle. — Elle est morte pour lui. — Elio me l'eût confié, si j'aviis pu recevoir et comprendre ses dernières volontés. — Ja me dois do l'empêcher d'accomplir des actis, de cjmmsttre des imprudences, pour lesquels on serait sans pitié.
Forçat libéré, on le frappera cruellement, quoi qu'il fasse. » Je ne puis le perm^•ttre : il s'est assez sacrifié.
A m «n tour de me sacrifier, en tout cas, de le couvrir de ma poitrine, d'agir à s \ place.
C'est le devoir, puisque rien no Tarrêtera !
Illotaut! — Je le veux!
Et pâle, de la pâleur résignée des martyrs, — tremblante dans sa cha'r déjeune fille, mais inébranlable, et la conscience plus calme, elle sigaifia sesvoloatés à Ivan Danilow.
Cet ordre d'idées et de S'^utiments, cette abnéjatï on, -^es ex iltalions héroïques et un peu en dehors des règles ordinaires de l'humaniié, concordaient trop bien avec les impulsions de la nature du jeune Russe, pour qu'il ne comprit pas U résolution d'Inès.
Cette résolution le crucifiait, — ©t c'est peut-être pour cela qu'il la combattit moins.
Il eût craint que ce fût par égoïsme et par faiblesse envers ses propres désira de bonheur.
« Je la suivrai, je l'aiderai et je succomberai avec elle, si elle succombe», — se dit-il.
En tout cas, cela lui paraissait grand et généreux. Il s'inclina, en refoulant son désespoir, et il partagea bientôt l'enthousiasme de la jeune fille.
Pendant toute la journée, ils discutèrent, ils approfondirent la question, s'exaltant mutuellement au bruit de leurs propres paroles, se hissant sur ces hauteurs morales qui donnent levertige, et d'où l'on ne veut plus descendre, une fois qu'on y a mis un pied chancelant.
P©u à peu, la situation s'élarg-issait à leurs yeux.
Ils se regardaient comme des justiciers, prenant en main Ja cause des faibles et des écrasés, se substituant à l'action de Ja sociéié qui ne sait ni ne veut protéger les exploités et les vaincus, et n'a d'indulgence que pour les hypocrisies triomphantes.
Peut-être avaient-ils raison.
Cependant Maurice Aubin ne rentrait pas.
Le soir vint, puis la nuit.
L'inquiétude dévorait Inès et gagnait Ivan.
Que pouvait-il être advenu ?
Avait-il tenté sans rien dire à personne, de frapper M. Dcilifroy.
Avait-il été reconnu par quelque agent, et arrêté comme étan t en rupture de ban ?
Était-il mort?
Toutes les suppositions traversaient le cerveau des deux jeu> nés gens.
Inès devenait comme folle.
Avait-elle déjà perdu ce père, retrouvé depuis quelques jurs seulement^ et qu'elle adorait de toutes les adorations qui n'allaient pas à Ivan Danilow ?
L'ENFANT DK L'AMANT
J'avais Oté jouée, j'éuls perdue.
Dès le leudemaiu maiiii, l'ctudiant russe partit en quête de Maurice Aubin.
Mais quelque zèle qu'il apportât à st s recherches, ne pouvant les faire ouvertement et n'osant niottre personne dans la secret
ÎV"»* Liv. Prime graiuile de rj^LECT., rji HEPUJJLÎCM.W
de ses angoisses et des angoisses d'Inès Aubin, — il n'aboutit à rien, ne put rien savoir, retrouver aucune trace du malli3UreuxMauricf.
Trois nuits et deux jours se p issèrent ainsi.
Inès n'avait jamais taut souffert !
Enfin, le soir du second jour, au moment où tout espoir paraissait perdu, Maurice rentra.
A sa vue, Inès poussa na grand cri ût tomba dans ses bras.
— Père ! — balbutia-t-ellô, — que tu m'as rendue malheu reuse ! — Te voilà, enfin ! - D'oii viens-tu ? — Qu'as-tu fait ?
— Rassure-toi, — s'écria-t-il en embrassant sa fille avec violence. — J'apporte la victoire! — Jj tiens ma vengeane) ! — Elle sera terrible.
Alors, de/ant Inèspalpitant% devant Ivan bouleversé, il raconta l'emploi de sîs journées depuis plus d'une semiine.
Il avait pu reprendre le logement occupé j a lis par lui, quand il était l'amant d'Andrée, — ce logement qu'il avait fait co m muniquer avec l'appartement de la jeuae femme.
Ce logement s'était trouvé vacant et il s'y était installé immédiatement, se disant qi'il pourrait ainsi surveiller M Dalifroy et guetter l'occasion favorable pour le frappei-, — sans résoudre encore ni quand ni comment .
Il fallait, d'abord, savoir ce qui se passait chez cet ho-ume, afin de choisir l'heure propice et l'endroit sensibl:*, — car le tuer n'eût été rien.
Ce que voulait Maurice, c'était l'atteindre dans sa réputation, daas sa considération, dans son existence morale, avant tout.
Le reste viendrait plus tard, — s'il y avait lieu !
Ne devait-il pas souffrir un peu de ce qu'il avait fait souffrir aux autres?
C'est ainsi qu'il avait surpris le crime d'Emma,— et c'était la lumière de sa lampe qui, en tombant sur le visage de l'enfant, lui avait fait croire à quelque hallucination atroce. Mlle Dîlitroy évanouie, il s'était approché du lit. Il avait constaté la mort du pauvre bébé, —- et s'était retiré.
On devine le reste. <r
Il avf^it altendu, se doutant bien qu'on voudrait faire disparaître le cadavre.
Une nuit, Emma était revenue.
Elle avait pris le corps, elle l'avait emporté.
Il l'avait suivie.
Aucun détail ne ]ui était échappé.
Il savait le chemin qu'elle avait pris.
Il connaissait la carrière abandonnée de la route de Châtillon, et le terrible secret enfoui dans ses profondeurs.
Nous n'insif-teroiis pas davantage sur cette partie de notre récit.
Le plan dont on a vu rexécution dans la première partie naquit aussitôt dans le cerveau d'Inès.
Ce plan, il fallait le faire accepter de Maurice Aubin.
La lutte fut k ngue, acharnée. Il ne voulait point qu'elle agît, qu'elle se compromît.
De sa vie, à lui, ii avait fait le sacrifice.
Inès dut se jeter à ses pieds, lui jurer qu'elle ne lui survivrait pas, réclamer sa part du danger, au nom de son propre honneur à (lie; revendiquer son devoir et son rôle dans ceite longue tragédie, évoquer le souvenir d'Andrée, qui l'eût approuvée; lui faire comprendre qu-'elle courait moins do risques que lui; — qu'au xyfux du monde l'action de \d fille-mère vengeant son honneur et sin enfant, serait un grai d exomph; — lui expliquer que M. Dalifroy serait d'autant mieux frappé et plus sûrement que Maurice ne paraîtrait pas; — le supplier de ne pas attirer de scandale et de honte sur la méinoire d'Andrée, qu'il devait laisser en paix et sur laquelle son ibtervention à lui appellerait l'attention.
Maurice céda.
11 nous reste maintenant à raconter le dénouement du drame, dont on possède tous les élément? et dout on connaît tous les personnages.