ENTREE EN CAMPAGNE
Voici comment M. Dalifroy procéda :
Il fit assigner, à la fois, xîomme témoins, madame de Séverin et les domestiques qui avaient présidé, dans l'antichambre, à la réception des invités de la veuve du général ; celle-ci munie de la liste complète des personnes conviées à son bal.
Après qu'elle eût rempli les formalités d'usage, en déclinant ses nom, prénoms, âge, qualité et domicile, enregistrés par le secrétaire du juge d'instruction, M. Dalifroy lui dit ;
— Madame, afin que nous puissions la parcourir soigneusement ensemble, veuillez me remetlro la liste de vos invités.
Il avait pris le ton correct qu'il eût employé avec tout autre témoin étranger, se présentant devant lui, pour la première fois, — de façon à lui faire bien comprendre que l'homme avait disparu et qu'il ne restait, en face d'elle, pour le quart d'heure, que le magistrat.
— Voici cette liste, — répliqua la dame, qui connaissait trop L' personnage pour s'étonner de ses façons sèches et n^^ pas savoir avec quelle perfection il jouait la comédie de la solennité.
— Combien conlient-olle de noms ?
— Deux cents, qui représentent à peu près quatre ou cinq cents personnes, car il s'y trouve un grand nombre do gens mariés et de famille...
— Comptant jusqu'à trois ou quatre membres, jeunes gens ou jeunes filles, interrompit Dalifroy.
— C'est cela.
— Toutes ces personnes ont-elles répondu à votre appal.
— La plupart ; mais je ne saurais me le rappeler exactement, surtout après la terrible émotion qui m'a bouleversée et dont le souvenir trouble ma mé. noire.
— Cela se comprend, madame ; mail il faudrait faire un effort, et retrouver, autant que possible, la netteté de vos souvenirs.
Veuillez, pour commencer, lire tout haut cette liste, que vous passerez ensuite à mon secrétaire, qui en prendra copie.
Nous aurons, sans doute, à interroger ces personnes, qui pourront, peul-être, nous fournir quelques détails utiles sur les faits qui ont précédé l'accomplissement du crime. — Je vous prierai seulement de me signaler, au fur ot à mesure, les nous des personnes que vous croirez avoir manqué à votre bal, malgré l'invitation reçue.
Madame de Séverin ob.'it d"uu air maussade, et Von. s'explique facilement son ennui, son irritalio;\ à l'idée que son nom, que le nom de tous ceux qu'elle pouvait coiuuiître, allaient traîner dans une affaire criminelle, dont le retentissement n'avait été déjà que trop grand et trop déplorable.
Pourtant, il fallait s'exécuter, et elle s'exécuta, — heureuse,
après tout, au milieu de ce scandale si désagréable pour elle, de n'avoir rien de plus à craindre, grâce aux habiles précautions prises jadis par M. Dalifroy.
Que fût-il advenu si Emile Rouget n'avait pas eu une situation légale, nettement établie par l'adoption du vieux jardinier et de sa femme ; si, le sachant vivant, elle avait eu la sottise d'aller le voir, ou de s'occuper de lui, pendant son enfance?
Aujourd'hui, cela éclaterait au grand jour, peut-être, par suite des enquêtes minutieuses de la justice. -
On rechercherait qui était la victime, de qui elle était née ; on arriverait à relever la trace- de l'adultère enfoui dans le passé, ignoré de tous, et ce serait son homieur de femme mariée qui serait menacé.
Rien de pareil à redouter.
M. Dalifroy avait pris de telles précautions, que la vérité, de ce côté, resterait à jamais cachée.
Décidemment, cet homme était très fort.
Elle lut donc les deux cents noms, s'arrêtant, de temps à autre, pour dire :
— CelLii-]à n'est pas venu, ou^ du moins, je ne me rappelle pas avoir vu madame X... ou madame Z...
Pour plusieurs, elle fut affirmative ; pour d'autres, elle hésita.
Il y avait sur cette libte un tas de ces gens qu'on invite presque, sans les connaître,- on les a vus ici ou là, on les reçoit parce qu'ils sont reçus ailleurs ; mais c'est à peine si l'on serait capable de mettre un nom exact sur leur visage, et, à coup sûr, on n'en pourrait donner le signalement.
Suivant le degré de certitude des souvenirs de madame de Séverin, on mettait en marge de la liste, soit un point d'interrogation, soit une croix.
Quand ce travail fut terminé, M. Dalifroy reprit la liste et la garda devant lui.
— Maintenant, — dit-il à Athénaïs, — vous êtes sûre que personne n'est entré sans remettre sa lettre d'invitation ?
— J'avais à cet égard donné des ordres les plus positifs.
— A qui ?
— A Jean.
Puis releva ;t !a têt, 3 et ôtant son biiun-hN il [nvseiita une lettre à M. Halid ç
— Cet homme mérite-t-il votre confiance?
— Je le crois. Il n'y a pus fort longtemps qu'il est à mon service ; mais je l'ai toujours trouvé exact et consciencieux dans l'exercice de ses fonctions.