LIV
— S'il u'clait pas à votre service depuis longtemps, — il pouvait ne pas coanailrc de vue, individu 'lleinent, toutes les personnes (jui fréquentent habituell-ment votre salon ?
— Il y en a, certainement, qu'il ne connaissait pas.
— A-t-il g-ardé toutes Ls lettres qui lui furent remises?
— Oui monsieur.
— C'est bien. • — • Je vous remercie, madame; vous pouvez vous retirer.
Et M. Da'ifioy, se levant, accompagna madame de Siverin jusqu'à la porte de son cabinet, où il la salua en s'inclinaat à demi ; puis il ordonna qu'on fit entrer le témoin Jean.
Si ]\J. D.viifroy aimait la solennilé, il dut être content, à la vue du priiîcij-al domt-slique de madame dj Séverin ; en fait de solennité, M. Jean aurait pu rendre des points à M. Dalifroy.
Comme M. Dalifrï^y, M. Jean était vêtu d^ noir des pieds à la tête; comme M. Dalifroy, M. Jean était cravaté de blanc; co.i.m ; M. Dalifîoy, M. Jean avait des favoris et renonçait au luxe cavalier de la moa4ache ; comme M. Dalifroy, M. Jean était chauve et raide et ne riait jamais; comme M. Dalifroy, M. Jean poî tait sa tête ainsi qu'une relique.
Tl n'y avait qu'à intervertir la place des personnages : à déposer M. Jean, assis, d rrière le bureau du juge, et à planter M. Dalifroy, debout, devant ce même bureau d'acajou, pour que le laquais eût l'air du magistrat, et que le magistrat eût l'air du laquais.
Ces deux solennités se contemplèrent, un instant, en silence.
Rien à redire.
Elles étaient aussi absolument correctes l'une que l'autre.
Sur l'ordre de M. Dalifroy, M. Jean déclina ses nom, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile.
Il avait qtiarante-cinq ans, il habitait rue des Pyramides, chez madame de Séverin, depuis une année.
— Vous avez conservé les lettres d'invitation remises par les invités avant d'entrer? — demanda le juge d'instruction.
— Oui, monsieur. — Je connais mes devoirs. — J'ai toujours servi dans lu haute société, et je me suis toujours montré digne
de la confiance de mes maîlres et des fonctions spéciales que me valait mon expérience des usug.'S du monde.
Vous êtes sûr que personne n'a manqué à cette formalité?
— Absolument sûr.
— Alors, l'assassin à dû vous remettre une lettre semblable à celle des autres invités, et portant un nom connu de vous?
— Incontestablement. J'avais appris les noms par cœur, et j'avais, du reste, un double de la liste de madame, afin de vérifier, au cas où la mémoire m'eût fait défaut.
— C'est à vous seul qu'on a remis ces lettres? Aucun autre domestique n'en a reçu?
— Aucun, monsieur ! Je ne permettrais à aucun de mes collègues de s'immiscer d ais un service qui exige autant de dclicatesse que de tact et de sévérité.
— Où sont ces lettres ? i
— Les voici, monsieur.
— Combien y en a-t-il ?
— Cent quatre-viiigt-une.
M. D.ilifroy vériCa: — le compte était exaet.
— Ainsi, reprit-il, dix-neuf personnes seulement n'ont pas répondu à l'invitution de madame de Séveriii ?
— D x-îieuf, oui, monsieur.
— Monsieur BlanJineau, — dit le ju::>'e, en s'adressant à son secrétaire, — appelez les noms : je constaterai si les lettres remises y correspondent toutes.
Cet appel fait et terminé, il se trouva que trois personnes, mentionnées comme absentes par mida ne de Sévenn, se trouvaient, néanmoins, représentées par leurs lettres d'invitation.
Cette constalatioa inattendue parut satisfaire le magistrat.
— Cv la devait être, — Iit-il froidement. — J'étais certain d'avance que l'assassin s'était preseiité avec une lettre, et avec une lettre qui ne lui était pas destinée.
Le juge mit les trois lettres à part, et donna l'ordre à son secrétaire de préparer immédiatement trois assignations à témoin, aux noms que ces lettres contenaient.
Ce qu'il y avait de remarquable, d'ailleurs, c'est que ces trois lettres correspondaient à des invités peu connus de madame de
Séverin, et dont elle n'avait pu certifier, avec assvira»Qej,iisDitAla/. présence, soit l'absence. > -...■' ■-■■.nol^ ;
— Maintenant, — reprit M. Dalifroy, «'adressant à M. ieanJX^M- » vous rappelez-vous, par hasard, à quel nio aentueJLlsous quel nom s'est présenté l'assassin, et si la jouiie fîlle qui, a .comniiis 4©™ crime était accompag-aée ou ne l'était pas? -'.'A^
— Oui, monsieur le juge. — J'ai une mémoire excellente pour les noms e^ l^,^,,ptiysipapmiÇS. .msi] ijs asl en &{ J© ,nii
— Bien. — Procédons par ordre. — A; qvel heure, suivant voîfs,l'assassin se serait-il présenté?
— A onze heures et demie, à peu près. — Les salons étaient pleins, et ce monsieur et cette dame sont venus parmi les retardataires.^! jjfjj3v-j3 îj^jjq jioa ommori iao sup 8Uov-syiyqqiii »iioV —
— Ce monsieur et cette dame..; dites-^UÉ^]?'iIl"y avait donc uil ■ homme avec la prévenue? ,'•. ^
— Certaiï^ement, monsieur. — La beauté de cette personne m'avait frappé, ainsi que la simplicité extraordinaire de sa toilette, et son extrême jeunesse, et je me rappelle parfaitement tout ce qui la concerne.
— L'homme qui l'accompagnait était-il jeune aussi ?
— Oui, très jeune. yyjG n^t)l .i
— PoLirriez-vous préciser son âge ?
— De vingt-six à vingt-huit ans.
— Vous rappelez-vous le nom sous lequel ils se sont présentés! -^uom 3fiiJ
— Si monsieur veut me permettre de feuilleter les lettres d'invitation, je suis sûr de le reconnaître... ■ ; aiMMU'i ^ji t"i' -^i» ^"
— Voiei, — fit M. Dalifroy av ec Yivacitéi.ijDi£raoT s^v^'n euoV — M. Jean pr'.t les lettres, s'assit gravement, sur rinvitatiort"du""
magistral,, plaça noblement uuvbiïjiocle sur son nez, et commença, avec une sage lenteur, à parcourir les noms étalés devantlui; "'
Il employa bien un long, quart d'heure à cette besogne ;pîuîîs,''^^ relevant la tête et ôtant son binocle, il présenta deux lettres à M, Dalifroy, ,^ ,a^vi et iïb sa ^sUbvisra à edoi&m ehO —
— C'est un de ces deux noms,. — dit-il enfîn^ '-^hën' pétsoïînèë^^^^ dont ^1 s'agit so^| ^s, d^r.nÀk^^iira?ivéôSy et à*Vès pétite^iâtànée'''"^-^ l'une de l'autre. : t/ vi,.., ^■.yj j r.-jrmi: i\•^i^ aoe. oh uir^i)7 t^I èTu.UfiL
xM. Dulifroy lutîa?<B 09^« «i^t^î' «iod io .nnovuc
« Monsieur et madame Vérézoff. >ji..;>?ac i Jioa < --
« -Monsieur 'fet madame Moaceiiis; y - - -■ -^^'ï ^.inaneUih Lb'.jpge réfléchit un instant. ' Jnr.PGft i^q .P,no'/-ssfaqqfii 8UOV — *»IV%iiS8m'è^'oôilti^is^z' dé' vue ni le couple' Vérézoff m le couple " Monceïiis ? — dcmanda-t-il: enfm-^'^ '^^' "-> oông-Lqiaoujii Jix^ju-^i^mm
— Non, monsieur. Ge' ne sont 'pas dësTià'bit'ùés'dema;(2fame de" Sévurin, et je ne les ai jamais vus aux petites réceptions !
— Vous reconnaîtriez la jeune fillo qui a commis l'assassinat ?"
— Certainement. • .q ii-Jiiiiâa ua ni^^si^^iil
— Et l'homme qui l'accompagnait? c'^^"''^^' '^ ao^U';fI osno A —
— Sans do ite. ^ '' ^^^-^ '-' -^^'^^^nom do :?o .pniolq
— Vous rappelez-vous que cet homme soit parti avant le môme iit oui (j':aâ' donne l'ordre de ne laisser sortir personne ?
— Je crois me le rappeler. Mais l'émotion qui a suivi cet ordre et la nouvelle de l'assassinat m'ont^ quelque peu troublé, et je suis moins sûr de ma mémoire à cet instant. ''* ■^^^^■■'' *"'■
— ^^ Vous n'avez raconté à nul autre qu'à moi ce que vous venez de me dire? ^^ ''^ .up jt> .ul':
— Je ne parle que lorsqu'on m'interroge, monsieur',' -—-■répliqua"* M. Jean avec une grande dignité.
— Vous pouvez donner le signalement de cet individu?
— Approximativement, oui. C'est un jeune homme de taille moyenne, brun de cheveux, les cheveux même très abondants... une moustache.:.
— De quelle couleur?f09^ sb aijjomisq om iJJôV luôianoni ia —
— Je ne me le rappelle pas. ,9idΣnflO09i eî oh lûa aiua ^'l ,noiJBU
— Vous n'avez remarqué aucun signe distinctiM ^^ {i->ioV
— Non. ,|vi!i-t 'n<n ,n.M,ri-;-; ;u■.■..-^ - :- ••^!^''ï ^9» *^^q "^^^ -M
— C'est bi^n; vous pouvez vous 4»èiii«éi»J'J^àUràï'6hfcèïilb4^<b'Si'^'"''' de vous interroger, mais plus tard, lî'ïijooi^^q k .luôiaol o-^lz eriu C3V£
M. Je£^nsalua M. Dalifroy avec ' la solennité dont il* lii» s''ét£tit ' ' point départi, et sortit, comme il était entré, 'raide et bt'au. '"•■'''^-^
— Cela marche à merveille, se dit le juge, en frottant ''fefe^ -^ tement, l'une contre l'autre, ses mains sèches, à long doigts crochus. La ç.ûiinplicité d'un homme est' constatée. On le tetr'<yilvera malgré le vague de son signalemeut. C'est chez M. Moncc^nis ou
chez M. Vérézoff que nous saurons la vérité. Je suis sur la piste. Et son reaard Laiya un éclair qu'on eût pu qualifier, chez tout autre, d'éclair de joie.
ou INES COMMENCE A PARLER
Le lendemain, M. Dalifroy put constater que, sur les trois personnes dont l'absence avait été signalée par madame de Séverin, et dont les lettres d'invitation figuraient au dossier, deux avaient réellement assisté au bal, sans que la maîtresse de la maison se fût rappelé le salut banal échangé avec elles.
Les seules qui ne fassent point venues, c'étaient M„ et madame Vérézoff.
Ils appartenaient à la colonie russe, habitaient Paris depuis peu de mois, et se répandaient beaucoup dans le monde, étant fort jeunes et très riches, avides tous deux de goûter aux plaisirs de la capitale.
Un ami commun les avait présentés, dans une maison tierce, à madame de Séverin, et elle les avait couchés sur la liste d'invitation, p. rce qu'elle savait qu'ils étaient r< çus dans les salons les plus à la mode, sans les connaître autrement.
Ils déclarèrent au juge d'instruction qu'ils n'avaient pu profiter de cette invitation, par suite d'une violente migraine ressentie par madame Vérézoff.
— Avez-vous conservé votre lettre d'invitation ? — demanda M. Dalifroy de l'air le plus naturel du monde.
— Ma foi ! monsieur, — répliqua le mari, — je ne sais ce qu'elle est devenue. Quelque domestique Taura jetée au feu.
— Elle n'a pas été brûlée; la voici !
Et il leur montra la carte imprimée qui portait leur nom. Tous deux parurent assez surpris.
— Vous rappelez-vous où vous Pcivicz placée? — continua le
— Elle était sur la cheminée do mon cabinet, — répondit le jeune hommo, — en compagnie de beaucoup d'autres cartes et invitations de cette nature.
Malgré l'insistance du juge d'instruction, il fut impossible de préciser à quel moment, cette fameuse lettre avait pu disparaître, ni par qui file avait été enlevée.
M. et madame Vérézoff connaissaient beaucoup de monde, recevaient des visites continuelles, surtout de la part de leurs compatriotes russes.
Rien do clair, rien de nature à guider les recherches, ne ressortit de leurs réponses.
11 ne restait dj leur côté qu'un dernier moyen à employer, — le |jlas importa.it, il e.-t vrai ; les mettre brusquement en présence de l'accusée.
C'est ce que fie M. Dalifroy.
Sur son ordre, la jeune (il le avait été extraite do la prison et amenée au Palais de Justice, où on h\ tenait à sa disposition.
Le magistrat fit un signe à son greflier, qui se leva et alla parler bas à Thuisser de service.
Deux minutes après, la porte s'ouvrait,, et la prévenue entrait, pâle et calme, dans sa petite robe sombre.
EU 3 s'avança jusqu'au bureau du ju^e, sans s'occuper des autres personnes présentes, auxquelles elle n'accorda qu'un regard banal, qui n'exprimait ni surprise, ni émotion quelconque.
• — Connaissez-vous cette personne ? — demanda M. Dalifroy, en s'adrcssant aux époux VérézolT.
— Pas le moins du monde, monsieur, — répondirent-ils d'un ton qui ne laissait aucun doute sur la sincérité de cette réponse.
— Voas ne l'avez jamais vue, ni chez vous, ni ailleurs?
— Jamais I
La jeune fille sourit.
— Je vois ce que c'est, — dit-elle de sa voix douce, mais légèrement ironique. — Vous cherchez à savoir qui je suis. Je regrette qu'on ait dérangé monsieur et madame.
L'EiNF^NT DE L'AMANT
— Vous pouvez vous retirer , — interrompit brusquement M. Dalifroy en s' adressant aux témoins Vérézoff, et il se hâta de les congédier, ne voulant pas qu'ils apprissent combien l'acousée lui tenait tête. ,r>
— Eh bien, mademoiselle, — s'écria-t-il, lorsqu'il se retrouva seul en face d'elle, avec un ton où perçait tout son fiel et toute sa rage contenue, — ; vous triomphez de cette première épreuve. Mais ne vous hâtez pas de crier : Victoire !
J'ai là, — ajouta-t-il en la regardant fixement et en frappant Sur les papiers étalés 'devant lui, • — le signalement de votre complice, et, par lui, nous saurons ce que vous avez tant d'intérêt à cacher. •
— Quel con:iplice? — fît-elle, après avoir imperceptiblemen tressailli. — Je n'ai pas de complice. -
— Vraiment? Et le jeune homme qui vous à accompagnée, après s'être emparé de la carte d'invitation adressée à M. et à madame Vérézoff, car c'est sous ce nom que vous vous êtes introduite chez madame dv Séverin, la nuit du crime!
Les paupières d'Inès battirent faiblement. Ce fut son seul signe d'émotion.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, — répliqua-t-ejle cependant, d'une voix ferme.
— Ah ! vous niez? — Cela prouve que j'ai touché juste, — ricana le juge. — Quelle que soit votre incroyable impudence, comprenez bien ceci, mademoiselle, c'est que la Justice sait toujours ce qu'elle veut savoir, et que j'ai confondu des coupables plus habiles et plus expérimentés que vous ne pouvez l'être, malgré votxe étonnante précocité. -o-r ... • i
— Certes, vous saurez tout, monsieur, — repriî-élïe'eÏÏ^enveloppant d'iMi regard:.' étrang)&,.^i—-,j'yjous découvrirez tout. Je le désire autant que vous, et je vous assure que je vous y aiderai de tout mon pouvoir !
Quel que fût son sang-froid, le magistrat resta stupéfait devant cette réponse, ina|,jtençl,uey, qui semblait contenir une sorte de menace indirecte, et la bravade qu'il lui clevinàït lui ihspira une des plus violentes colères qu'il eût jamais ressenties.
Mais M. Dalifroy ne montrait jamais sa colère.
yjTjiêd 98 fr is ,'flosàiàV gnic/j-;; vjj.j ji.;a;. •"•suoP-eU n">'f^rfroo ^n^^-^-r-rr-r- ■■.
(O'iiiÏL'
Veuillez signer votre interrogatoire.
C'est à peine si elle se manifestait en verdissant son visage habituellement jaunâtre.
Il se contint donc et reprit seulement ;
— Cela arrivera plus tôt que vous ne le désirez, en tout cas.
Jmt
— Ou fait, en ca moment, une enquête minutieuse sur le passé delà victime, de U. Emile Rouget. — On saura quand, où, comment, vous l'avez connu..., quels lurent vos rapports avec lui. — C'est la chose du monde la plus facile, -r^ Cela prendra quelques jours... et alors votre incognito disparaîtra, s'il n'a pas disparu auparavant, par la confrontation avec votre complice, qui sera arrêté oe sQir ou demain.
Comme on le voit, suivant le procédé classique, M, ©alifroy prêchait le faux pour savoir le vrai, et donnait, comme faits acquis, des uiits a}3SQlum,ent problématiques,
La jeune filb l'éçputait; %ïk silence, avec une attention profonde.
-^. Oii ! -^ diUeîte enfin, quand il se tut, — si ce sont mes rap^ ports avec M. Emile Rouget que \oua cherchez à connaître, rien de plus facile,^ et|e p^ws TçOU* s^tisMpe immédiatement.
— En vérité? -rr- Je vous écoute, alors. -^ il était mon aman t.^
-as Votre amant ?■ ~ répéta le ma^àstrat, -^rr. Oui,, en effet, cela devait être. — On commence par la, débaucht;» ^^. Xon finit pai' le erime,
La jeune fille haussa les épaules.
■^ On commeuce par être victime, e(; Vqû finit par être juge! répondit-elle enfîiK, cVune voix profonde..
— Oh ! oh ! des théories,, — ût M, Dalifroy. ^ Je vous les laisse. — Où avez-voùs connu ce malheureUiX? ^=rr A Nancy,^ t. Bciris ?
— A Paris.
-m Quand?
— Il y a deux ans.
— Avez-vous vécu avec lui?
— Non, jamais. — Il ne l'a pas voulu.
— Pourquoi vous êtes-vous donnée à lui?
— Parce que je l'aimais.
— Ce n'est pas une raison pour une honnête fille.
— Vous croyez? fit-. Ile.
Elle resta silencieuse quelques secondes.
— Ma vie était abominable, — leprit-elle brusquement. — II
vmt à moi... Je crus qu'il allait me sauver. — U me rendit mère... et m'abandonna...
— Vous avez un enfant?
— J'en avais un. Il est mort !
^ — De quoi?
— De son père !
— Qu'entendez- vous parla?
— Ce serait trop long à expliquer, aujourd'hui.
^^ï. Dalifroy, heureux de la voir mettre inopinément le pied dans ce qu'il appelait « la voie deo aveux », et craignant toujours qu'ello ne voulût rentrer dans le silence obstiné des premiers jours, n'insista pas, décidé à ne lui demander que ce qu'elle vou- ^ irait bien dire.
—- Quand votre enfant est-il n-.ort ?
— H y a six mois.
- Etait-ce un garçon ou ime Jilîc?
•;- l'a gargoa.
•— (é^uel: 'âge avait-il ?
vpt mois.
-- C7LI a-t-il été enterré?
— r Dans la fosse commune. :
-^ Je vous demande si c'est à Paris ou ailleurs. ■ — A Paris.
— Dans ([uel cimetière ?
— Je ne le dirai pas.
— Pourquoi?
•^- J'ai mes raisons.
— Vous pouvez me dire, au moins, la date de votre aocoucliement et la date du décès de cet enfant !
-^ Vous me croyez plus naïve que je ne suis, monsieur, •=— répliqua-t-elle en le regardant bien en face.
-^ Oh ! mademoiselley c'est ce qui vous trompe! Jo ne t<)trs crois nullement naïve.
— Alors, ne me demandez pas deux dates à l'aide desquelles TOUS pourriez, peut-être, arriver à savoir ce que je veux vous laisser ignorer.
— Vous devez pourtant comprendre qu'à présent je possède
L'ENFAîfT DE L'AMAÎNT
assez d'éléments pour reconstituer ce qui m'échappe encore de ce drame.
— Je vous ai déjà répondu, monsieur, que vous sauriez tout. Seulement, vous le saurez quand et comme il me conviendra.
— C'est ce que nous verrons.
— Cherchez. '"'■' ' ''''' " ' ''^^^^^^ TOaiîlAa .m 00 — • Vous ne voulez plus répondre?
— Pour aujourd'hui, non,!
— Ètcle'' am'^ ''^ ColiiiiiU Ati ^slia oiiuDi «i ^^ Jwqàb 9Î êMqA
— ■ Cela dépendra. , , ,
iy ' •,,-^^'- '^"'^>5 no.> 91 ,sofr989iq JBa hf-iro MrSi-nVl iup eO
— Veuillez signer votre interrogatoire., ^
Je refuse.
zuoir jHorno
M. Dalifrov se pinça les lèvres.
, ; -■•-w---'i. r -j" '. ' .^6l(:i£qr/oo ?9D
queue prévoyait et aepis
fi çQijpinoii i3 ul slls
U avait presque espéré qiie. machinalement, elle lui obéirait :
. ' T ■'■^'^ii'Vsf'-'^P-^rt'B 1fUV,rM'.;-h .^i!'/ li,:/. Ut:;, .-^^j;;
ais on eut dit cfu elle prévoyait et dépistait toutes ses ruses.
mais
midcd)Ie,
luorj:§i iiBi iuQimii quoouBsâ
^-^îtppo-îq :Yi\prr. iQ^Q^.iid irp 'inorflr.rn ub -■■[î
Jamais un, prévenu ne s'était ioiié, de lui de cette façon for
Dré,venu, j 9,'était^ une jeune jQll
; délicate, l'aspect frêle et g chose de plus mordant à l'humiliation de l'homme armé de tous'
Et ce prévenu,, ç était uneieune fille, presque une enfant, dont *■ la heauié délicate, l'aspect frêle et gracieux, donnaient qiielque '^^ chose de plus mordant à l'humiliation de l'homme armé d les pouvoirs que la .société confère à ses représentants.
Volontiers, il, Pe ût hri^ée entre , ses doigts crochus et durs *
^...? ,rnjT ,.7-D.:^ '.w.i:i,>..l >.ij-jJ:' ol.» Ij-ji-r-, r , . ^-AirAiso 89a gjJoJ comme le fer. , ...
M Jf/idmeg .gJnsm — Pour quel motif? — s'écria-t-il d'une voix qui tremblait,
^ ^ o\nji 'jj' —
malgr^p tqus.se^s^efli'prts, pç>ur paraitre.^^^^ ^^ .
— ' Vous pensez bien, monsieur le juge d'instruction, que vous êtes le dern^i^r, à qui.j^^^^.^ir^i^, P'aille voulez-vous "
que je signe,;puisque je tais ixion ç^^ (^^ni^j^îf^sufpm ^^
Il n'y a avait, rien à répondre. , ., , . ,
II le comprit et la fit emmener, sentant qu'il n'^était plus assez . maître de lui-même pour ne pas comprqnjiettre sa dignité et péj;'dre le peu d'autorité qu'il pouvait avp^^i:,. dans une luj;te contre ^ cette éa^ê|în^lé^4e^ggt ^§^m^,^^q iV^^ ^u ^iis^è^lVu^ aO -nir.i y<^ iup ^lm;'Tono^I^^..o f'rjï oophup .::'j^*'-o^I èJôo e:.-pbup -rr
,^^o^lo■/ suon oni; .00 ■-
00 M. OAIIFROY BESSENT UTfE PREMIÈRE JOII
Après îe départ de la jeune fille, M. Dalifroy ' se caima graduellement. ' "\ " '
Ce qui l'irritait, c'était sa présence, le ton calme', T aceêilt fier et ironique, mais implacablement doux, en niême temps, dont elle lui répondait.
Elle
dinaires
, "^ - . ■■■■ ir'.o.rjjOJ Uilisiqsb j-) Unvo/o'm
dans son, cabinet. , , , . "
Beaucoup "avaient Tair ignoble, d'autres plus 'niMlleùreux qu'infâmes, mais du malheur qui brise et avilit : presque tous étaient profondément vulgaires; — tous tremblaient devant lui.
Il ne pouvait se faire à cette distinction qui mettait la prévenue a la hauteur et même au-dessus du magistrat ; — h ne pouvait ce faire 4 cette fràhcliise 'iiieïèe'*(iV'uHëss^ qttllViê^ tous ses calculs; à ce regard de deux beaux yeux, qui, par moments, semblait lui dire :
— Le juge, c'est moi ! ■ iJ)om
Avec Inès, ses clïets'îïe |iôî^â:ietfl)à^^i8t^^'teëMt^sa êfr^ impuissanty;^- ^"^^^^^^^-'^^'^^ ^S'^l ^^ iii^i^nom ,n^id s(..noq b-,v^
Aussi sa ïiâïii^ ^i»^gllî^aîtî^ft^^â'&^ il, maintenant, à tous égards, une passion personnelle à vouloir écraser, à vouloir perdre celle que la loi liVràit'â' «è^ ihvestigationsT"'' ^'^'^ '^^^'^ " ^^^'^ inMii-r^ .iGnomma aii ^1 ■!> dnq
La faSel^àlifïiffiilF^^JaftPMi:'^^ ^«^ ^« luoqomâm-iu. ...
Le crime était patent, avoué, '^«'^^^o^ ^^''-'? è*-c-»itç'I> us-
Ce qu'il rêvait, ce qu'il poursuivait avëci rage, c^étàit dé découvrir quelque côté honteux, quelque fait déshonorant, qui fit tomber la superbe de l'accusée, qui la lui livrât salie, semblable à tous ceux qui vont finir sur les bancs d'une cour d'assises.
Or, son irritation passée, et le sang-Iroid rentré dans son esprit, la journée, à cet égard, lui parut bonne, et il commença à éprouver uno certaine satisfaction.
Elle avait avoué ses relations avec Emile Rouget.
Elle avait été sa concubine !
Sa concubine !
Il se répétait à lui-même ce mot adoré des magistrats, qui abaisse et rejette au ruisseau toute femme que l'amour a unie à un homme, en dehors des formes légales du mariage.
L'ne femme qui aime, une femme trompée, une fille séduite, peuvent avoir l'auréole de la passion et du malheur.
Appelez- la » concuijinô*'"^'^ fetflâ Voiik dan-; la l^oue.
Avez-vous jamais entendu Yin président de cour d'assises ou de police correctionnelle, dire : '•'
« Fille une telle, vous étiez la «concubine » du nommé X...! »
Ensuite, elle avait eu un enfant, et cet enfant était mort!
Ici la satisfaction ide^ M. Dali froy dêVint plus marquée.
y'il avait eu un cœur, et si ce cœur avait pu battre, nous dirions volontiers qu'il ressentit une b?ripltation de joie.
Une fille-mère, dont renfarit'èst tîibrt, sans qu'elle puisse dire de quelle maladie, *:aiis ijù'ellé veuille dire ce qu'il est advenu de son corps...
Est-<;e que l'infanUeid : ne devièiVt pas possible, probable?
-^ Cela serait trop buau ! — lût-il sur le point de s'écrier.
Cependant, il se leva brusquement, car il n'avait pas enco-e quitté son cabinet, durant ces réflexions que nous analysons rapidement, et, s'avançant vers son secrétaire qui rangeait quelques papiers, avant de se retirer, il lai dit vivement :
— Monsieur Blandineau, écrivez immédiatement au jjréfet de police qu"il fasse une enquête minutieuse sur tous les enfants âgés de moins d'un an, dont la disj^arition, depuis quelques mois, serait venue à sa connaissance^ et de m'avertir, sans retard, si l'o.i découvrait, à un moment quelconque, le corps d'un nouveau-né, fille ou gartjon, mort de mort violente.
Le secrétaire écrivit la lettre et la présenta à son chef, qui la relut attentivement et la signa.
— Qu'on la por'te séance tenante, — ajouta M. Dalifroy.
L'KNFANT DE L'AMANT 63
Ceci fait, il se fro'ta leuteiiicnt les mains.
— Vous supposez-cloac un infanticide? — demanda M. Blandineau, petit homme rous.sâ re et sans â^-e défini, — lorsqu'il eut accompli les ordres du jus'e d'instruction.
L'idée m'en c'ait venue aussi.
— Oui, monsieur Blandineau. — J'ai tout lieu de le supposer. — La personne qui a frappé ce malheureux jeune homme avec la froide énergie que vous savez, îa personne qui déclare qu'elle a eu un enfant et qu'il est mort, en cachant soigneusement tous les détails de cotte mort, — peut, doit avoir tué son enfant.
— Mais, s'il y a six mois?
— Elle a menti, évidemment, sur l'époque, et peut-être sur le sexe. — Cette jeune fille étonne par ses ruses savantes et son diabolique sang-froid. — Seulement je ne suis pas de ceux qu'on trompe facilement^ vous le savez. — Elle parle do six mois... il s'agit peut-être de six jours.
11 faut savoir à quelle (-poque. récUe remonte son accouche-
^^^^''^- ;.r-:-rT.a^o ao i. -^-^^'^
C'est raflaire des médecins qui l'interrogeront et la visiteront.
Je vais donner les ordres nécessaires...
Quelle que soit son habileté, quelle que soU, &cv\ impudence,
j'arriverai à la confoadie.
Elle ne trompera pas la science.
Sur cette idée consolante, M. Daîifroy passa son pardessus, prit son chapeau et s'apprêta à rentrer chez lui. 11 était cinq heures du soir.
Sa voiture l'attendair, et à cinq'll'ëiîrés et demie il arrivait à
son hôtel.
M. Daîifroy, peu riche par lui-meiiie, très riche du fait de sa femme, morte il y avait de longues années, habitait, en effet, rue de Turenne, en plein Marais, non loin delà place des Vosges, une superbe et vieille maison, qui s'élevait triste et solennelle au fond d'une cour glaciale, d'où le soleil, luêiae au mois de juillet, ne parvenait pas .à chasser l'humidité.
Cette maison, bâtie sous Inouïs XIII, moitié brique, moitié pierre de taille, était immense, et les pièces hautes do plafond,
à fenêtres longues et étroites, causaient une impression de malaise et d'ennui insurmontable.
On s'y sentait comme perdu quand on y mettait le pied, et il semblait que l'on quittait le monde vivant, pour rentrer dans l'atmosphère sépulcrale des siècles écoulés.
L'ameublement correct, aux formes raides et anguleuses, où nulle part ne se révélaient la présence et les coquetteries de la femme, achevait d'augmenter l'impression lugubre qu'on subissait en mettant le pied dans cet intérieur qui tenait du désert et de la prison.
M. Dalifroy y vivait seul, en compagnie de sa fille Emma, que nous avons à peine entrevue; de sa vieille gouvernante et d'un personnel domestique très peu nombreux, encore plus silencieux, et dressé par le maître ci avoir des allures d'aides du bour= reau venant annoncer à un condamné que sa dernière heure a sonné.
La maison n'avait que deux étages, plus des mansardes.
Au rez-de-chaussée, se trouvaient la salle à manger et des pièces de réception.
Au premier, M. Dalifroy avait installé son cabinet, près de sa chambre à coucher.
Les autres chambres restaient inhabitées.
Au second, les seules pièces qui fussent habitées étaient celles de mademoiselle Dalifroy et de. sa gouvernante.
Un escalier, large comme une rue d'autrefois, tout en pierre, avec rampe de fer ouvragé, desservait les divers étages.
Tous les jeudis, M. Dalifroy recevait un certain nombre de personnes appartenant comme lui à la magistrature, gens aussi corrects-, aussi froids que leur hôte ; et quelques femmes, presque toutes âgées ou pires: dévotes et frottées de ce pédantisme sibérien que dégage le monde officiel.
Parmi elles, madame de Séverin représentait la jeunesse, l'esprit sémillant, la vie, le ton moderne.
A ces soirées, on prenait de l'eau sucrée ou du thé, avec des gâteaux secs.
Quelques vieillards jouaient au whist.
On venait à neuf heures.
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