JE NE SAIS PAS
Maggie lui parla, avec force gestes, en haussant la voix comme on le fait d'instinct avec les étrangers.
D'abord Juliette ne répondit pas du tout. L'effort
qu'elle faisait pour comprendre était une véritable souf-
5 france, si bien que Mrs. Hardy fit taire sa petite-fille.
Mais, cédant à sa naturelle impétuosité, Maggie bientôt
recommença à parler.
— Je ne sais pas ... je ne sais pas !
Juliette disait cela très bas, le répétant avec une sorte
10 d'angoisse et Maggie, de son côté, faisait des efforts inouïs pour deviner, d'après l'expression de la petite étrangère, ce que ces mots pouvaient bien signifier. Elle les répétait à sa grand'mère, les prononçant d'une façon cocasse.
15 — Dje ne se pââ. . . C'est peut-être son nom, grand'mère. Il n'est pas joli. Mais il n'est pas étonnant que, dans la lune, on porte des noms étranges.
Maggie tenait plus que jamais à son explication. Dans la famille on avait commencé par s'en moquer, puis on
20 s'en était amusé. Bientôt on n'appela plus la petite inconnue que Va enfant de la lune.» Maggie sentait qu'elle avait gain de cause et elle en était très fière.
La convalescence de Juliette fut aussi rapide que sa maladie avait été longue.
25 La grand'mère disait :
— Dès qu'elle sera tout-à-fait bien portante et qu'elle aura appris assez d'anglais pour se faire comprendre, elle nous dira son nom, d'où elle vient et nous pourrons écrire à sa famille — qui doit être bien inquiète.
30 — Le postman ne va pas jusqu'à la lune, répliquait Maggie.
Les deux petites filles arrivèrent très vite à s'entendre et ne pouvaient se passer l'une de l'autre. Maggie ap-
22 avait gain de cause : seegai>i.
prenait à son élève beaucoup de mots anglais, en lui montrant des objets et en les nommant. Elle riait comme une folle de la prononciation de l'étrangère, et alors Juliette se mettait à rire aussi. Mais elle n'enseignait pas le 5 français à la petite Américaine. Lorsque celle-ci disait :
— Comment dis-tu table, ou lit, ou assiette dans ta drôle de langue ? . . .
— Je ne sais pas, répondait Juliette, je ne sais rien. . . Et, alors, le regard angoissé revenait au fond des yeux
10 bleus et le front se plissait douloureusement. Dressée par sa grand'mère, la petite garde-malade alors parlait bien vite d'autre chose.
Le jour où Juliette se leva pour la première fois, fut un jour de fête pour toute la famille, pour Maggie sur-
15 tout. Des vêtements de l'année précédente, beaucoup trop petits pour Maggie, pendaient lamentablement sur le petit corps émacié de Juliette. L'enfant regardait la disgracieuse robe, le tablier, les bas, les gros souliers, et se sentait mal à l'aise. Sûrement, dans un de ces rêves,
20 dont elle gardait un souvenir trouble et pénible, elle avait entrevu une enfant qui lui ressemblait, habillée autrement, avec les jambes nues et des rubans à la ceinture. Maggie décrocha un petit miroir, grand comme la main, et le tendit à sa petite amie.
25 L'image que reflétait le miroir faisait peine à voir : un visage, très blanc, si maigre que la peau semblait collée aux os, des yeux cernés d'une grandeur démesurée et des cheveux courts comme ceux d'un petit garçon. Juliette se détourna. Elle ne se reconnaissait pas en cette
30 enfant lamentable.
Cependant, un grave problème occupait l'esprit de Maggie. Comment appellerait-elle sa nouvelle amie? Maintenant que l'enfant commençait à balbutier quelques mots anglais, que bientôt elle serait en état de jouer, de
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courir, de vivre enfin comme tout le monde, il était urgent de lui donner un nom quelconque.
— Tu comprends, papa, dire toujours Dje ne se pàâ, qui est évidemment son nom, m'écorcherait la bouche.
5 Puis c'est trop long.
— Appelle-la Luna, ce n'est pas long, c'est gentil et cela lui rappellera son pays.
Maggie battit des mains. Ce serait parfait 1
— Veux-tu que nous te donnions le nom de Luna? de- 10 manda-t-elle à sa petite amie. C'est papa qui a trouvé cela.
Juliette eut quelque peine à comprendre. Alors Maggie, parlant toujours très fort et avec beaucoup de gestes, lui dit:
— Tâche de te rappeler. Comment les gens de la lune 15 disaient-ils quand ils te parlaient?
Mais Juliette, avec le pli au front que Maggie connaissait maintenant si bien, secoua la tête sans parler.
— Cela te fait de la peine que je t'appelle Luna? C'est très joli. Je dirai : « ma chère petite Luna »...
20 Elle l'embrassa et le pli disparut du petit front trop blanc.
— Yes, fit Juliette.
Maggie n'avait jamais été en pension, tout ce qu'elle savait, sa grand'mère le lui avait appris ; ce n'était pas
25 beaucoup. Elle pouvait lire, écrire et calculer un peu. Mrs. Hardy lui racontait aussi quelques incidents de l'histoire nationale, des anecdotes de la jeunesse de Washington, des luttes héroïques de la guerre d'Indépendance. Mrs. Hardy avait un vrai talent pour raconter ainsi les
30 choses du passé ; elle savait aussi quelques contes de fée dont Maggie ne se lassait jamais. Si la grand'mère n'en trouvait plus au fond de sa mémoire, l'enfant en inventait. Les histoires de Maggie n'avaient pas souvent le sens commun, mais plus elles étaient extravagantes, plus
elles amusaient leur auteur. Dès que Juliette fut en état de la comprendre, ce qui arriva très vite, Maggie lui raconta les aventures extraordinaires des fées, des princesses, des nains, des esprits malins qu'elle inventait à 5 mesure. Juliette, ou Luna pour l'appeler comme les autres, écoutait ravie et se sentait pénétrée d'une vive admiration pour son amie.
Le père de Maggie n'avait pas toujours été un ranchnian. Il avait été élevé dans l'État du Maine. Il avait
10 reçu une assez bonne éducation et songeait à devenir avocat. Mais la vie des villes lui répugna bientôt. La beauté du pays au pied des Rocky Mountains le séduisit ; il se fit squatter, comme l'on dit, c'est-à-dire, il s'établit sur des terres incultes et se bâtit une cabane.
15 Quelques années se passèrent. La grande solitude de cette région où il se mit à élever d'énormes troupeaux lui plut d'abord, et il songea à se faire un foyer. Il épousa une Californienne et appela auprès de lui sa mère, restée veuve et sans autre enfant que lui.
20 Mrs. Hardy apporta, avec ses propres effets, quelques caisses de livres. Jack les examina avec une sorte de curiosité, s'étonnant d'avoir, dans sa jeunesse, adoré la lecture. Les volumes dédaignés furent jetés dans la chambre de débarras.
25 Le fils aîné de Jack Hardy découvrit ce trésor. A quatorze ans, il déclara à son père qu'il voulait aller en pension. Jack Hardy se mit dans une colère épouvantable. Harry laissa passer la colère. Son père le crut vaincu, mais un beau jour il s'en alla tranquillement. Deux ans
30 plustard, le fils cadet, Phil, le rejoignit. Letroisième,Tom, au contraire, méprisait les livres et ceux qui s'en servent ; il devint, en toutes choses, le lieutenant de son père.
Maggie, à son tour, découvrit les livres, à moitié rongés par les rats. Elle devint une liseuse enragée.
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La première fois qu'elle montra un livre à Luna, celleci chercha à lire et n'en vint pas à bout.
Alors Mrs. Hardy entreprit l'éducation de l'enfant trouvée. Tous les matins, les deux petites filles s'enfer- 5 niaient dans la chambre de la grand'mère.
Pendant une semaine environ, Luna écouta, déconcertée, timide et comme peureuse. Puis, subitement, elle prit le livre de la main de son professeur et, en balbutiant, en hésitant, en prononçant à la française, elle lut 10 une page tout entière.
Maggie sautait de joie. Enfin, Luna allait devenir véritablement sa compagne.
— Luna a su lire, tu peux en être sûre, dit la grand'mère, seulement elle avait tout oublié. Un jour elle nous
15 dira son vrai nom et se rappellera son pays.
— Dis. . .tu avais donc des livres dans la lune? Mais, chaque fois que Maggie lui parlait de la lune, la
petite fille ne répondait pas.
Ce fut autre chose encore lorsque Mrs. Hardy lui posa 20 sur une ardoise une petite addition. Luna prit l'ardoise
et s'assit dans un coin. On la laissa bien tranquille. Bientôt elle se leva et porta l'ardoise à Mrs. Hardy.
L'addition était faite et bien faite, mais l'enfant semblait
à moitié malade de son effort.
25 — C'est parfait, Luna. Tu as su calculer et tout ce
que tu as appris te reviendra avec la santé. Mais en
voilà assez pour aujourd'hui. Va jouer avec Maggie.