CHAPITRE V
LES PETITES FERMIERES
Chez Jack Hardy, il n'y avait nulle place pour les oisifs. Maggie aidait sa mère. Maintenant qu'elle était guérie, Luna devait s'occuper, elle aussi. Les deux petites filles ne se quittaient plus.
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Mrs. Jack Hardy avait sa spécialité. Un restaurateur français de San Francisco, impatienté de ne trouver dans le pays que des poules jaunes d'une maigreur inquiétante, se mit à la recherche d'une fermière in- 5 telligente. Son restaurant devint à la mode et Mrs. Jack Hardy avait de la peine à lui fournir tout ce qu'il lui commandait. Elle se faisait ainsi de petites rentes personnelles.
Maggie savait fort bien écrémer les grandes terrines lo et même battre le beurre. Ce qui l'amusait svirtout, c'était lorsque sa mère lui confiait le soin de transporter les paniers, pleins de volailles troussées et de mottes de beurre, jusqu'à la plus proche gare. On attelait alors le plus sage des vieux chevaux à une charrette légère et 15 Maggie conduisait.
La première fois qu'elle emmena Luna, la petite fille eut très peur.
— Tu n'as donc pas de cocher?
Maggie la regarda étonnée.
20 — Pourquoi faire? Il y a longtemps que je sais conduire.
— Mais s'il arrivait quelque chose? Si le harnais se cassait ?
— Je le raccommoderais. Mets-toi là. Je vais t'ap- 25 prendre à tenir les rênes. Il faudra bien. Si j'étais malade, à mon tour, c'est toi qui porterais les paniers de maman à la gare. Ainsi fais attention au chemin.
Comme, à ce moment, Maggie s'apprêtait à entrer dans la toute petite rivière qui traversait la propriété 30 d'un bout à l'autre, Luna se demandait si c'était vraiment aussi amusant que le disait Maggie. Cependant Maggie encourageait son cheval, en sifflant comme un garçon. Elle semblait si calme, que Luna n'osa avouer sa propre terreur. Elle ferma les yeux résolument
et ne Tes ouvrit que lorsque le cheval traîna la charrette, non sans peine, sur la berge, assez raide en cet endroit.
A la gare les employés connaissaient tous Maggie 5 Hardy. Elle fit son expédition, reprit des paniers vides, accomplit toute sa besogne avec l'aisance et le sang-froid d'une petite femme. Comme elle voulait faire reposer son cheval, elle se mit à causer avec les gens du village. Ils se montraient curieux de la petite étrangère qu'ils
10 voyaient pour la première fois. Maggie leur expliqua, avec un grand sérieux, qu'elle leur était tombée de la lune. Comme un grand éclat de rire accueillit l'histoire, Maggie se mit en colère. Très digne, elle tourna le dos à ces gens grossiers qui ne voulaient pas la comprendre
15 et grimpa sur son siège. Luna la suivit, mais la petite n'était pas contente non plus. Elle n'aimait pas entendre dire qu'elle était tombée de la lune. Cela faisait d'elle un être à part. Et puis, elle ne croyait pas que ce fût possible.
20 Maggie suivait assez bien les pensées de sa petite compagne, elle dit brusquement :
— Puisqu'il n'y a pas d'autre explication — voyons ! Tu verras, continua Maggie, un jour, bientôt peut-être, tu commenceras à te souvenir. . . Moi, vois-tu, je suis
25 sûre que j'ai dû voir un autre monde que celui-ci. Je disais, il y a quelques années : « quand j'étais grande, avant d'être petite...» cela me semblait tout naturel. Alors maman s'est moquée de moi et je n'en ai plus parlé. Mais, souvent, je croyais que j'allais me souvenir de
30 quelque chose — je ne sais pas de quoi — maintenant, tout cela est bien effacé. Toi, c'est autre chose. Il n'y a pas quatre mois que tu as quitté ton pays. Quand tu
23 verras : see voir. — 25 dû : see devoir.
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seras tout-à-fait bien, tu te souviendras. Alors, tu me raconteras tout.
— Ne parlons pas de cela, veux-tu, Maggie ? Cela me fait toujours mal dans la tête quand je pense à ces
5 choses-là. Raconte-moi plutôt l'histoire que tu as inventée hier. Comment fais-tu pour trouver des histoires? Moi, je ne peux pas.
Flattée dans sa vanité d'auteur, Maggie reprit son histoire, en y ajoutant des merveilles nouvelles.
lo Les instincts sauvages de son père se retrouvaient chez Maggie. Elle avait parfois des besoins de solitude qui la poussaient à se cacher, même de sa famille.
Creusée dans la roche très friable, d'un rouge de sang, se trouvait une sorte de grande niche, ou de petite ca-
15 verne, au fond de laquelle tombait, goutte à goutte, l'eau très pure d'une source cachée.
L'entrée de la grotte était dissimulée par des broussailles, par des lianes et une vigne vierge qui formaient un véritable rideau de verdure si bien que personne
20 n'avait jamais soupçonné l'existence de cette retraite que Maggie appelait fièrement « ma maison.» Deux petits tabourets de bois, une vieille table, trouvés dans la chambre de débarras, meublaient la grotte. On y voyait assez mal — mais quelle joie de se sentir chez soi.
25 Maggie hésita quelque temps avant de livrer son secret à Luna. Mais le moyen de ne pas le faire ! Luna fut moins éblouie que ne l'aurait voulu son amie.
— Tu ne t'ennuies pas ici? Moi, j'aime mieux voir le soleil et le ciel bleu.
30 — Cette grotte, répondit gravement Maggie, c'est l'entrée d'un autre monde. L'eau qui filtre à travers le rocher s'en va dans les profondeurs de la terre, dans un pays merveilleux.
Luna ouvrait de grands yeux.
— Tu y es allée ? Comment — par où ?
— Je n'y vais pas réellement. Mais j'en rêve — alors il me semble que je vois — des choses extraordinaires. . . je ferme les yeux pour les voir mieux encore. . .
5 — Tiens ! — moi, quand je veux voir, j'ouvre les miens.
Alors, Maggie mettait deux volumes sur la petite
table. Elle s'absorbait dans sa lecture. Luna, lisant
encore l'anglais avec quelque peine, trouvait les heures
un peu longues et se perdait bientôt dans une vague
10 rêverie. Parfois, une sensation, une bouffée d'air, un parfum fugitif, le vol d'un oiseau la faisaient tressaillir — et elle semblait sur le point de se rappeler le passé, de « voir » — puis tout disparaissait et l'enfant poussait un soupir, qui était presque un gémissement.
15 Le livre favori de Maggie était le roman de Walter Scott, appelé Ivanhoe. Par une malechance qui, à ses yeux, prenait les proportions d'un véritable désastre, une grande moitié du vieux volume avait disparu ; l'histoire s'arrêtait brusquement pendant le siège du château
20 de Front de Bœuf.
Que devenaient les prisonniers — la délicieuse Rebecca surtout? Que faisait le ((chevalier noir»? Arrivait-il à temps? Puis, ensuite, Ivanhoe épousait-il vraiment Rowena. Ah ! si elle pouvait seulement savoir ! . . .
25 Elle avait fait plusieurs fins à ce roman. C'était, entre Luna et elle, le sujet d'interminables causeries.