‹ L'enfant de la morteChapitre 13 sur 23 · L...,..„,Goo;:;lc · texte numérisé non relu

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> Elisabeth Landeronne est en Amérique. Il y a entre elle et moi l'Océan; mais j'habite trop près de la mer, et quand un vent salé m'arrive, Acre, vibrant, à travers la lande, je le reçois comme un soufûe d'Amérique, j'allais écrire : comme un soufflet, tant je me trouve ridicule dans ma mélancolie. » Mais le ridicule, comme l'absence, comme la distance, envenime les plaies, sans les cicatriser. Ce queje n'aurais pas songé à écrire, il y a six mois, il y a un an, il y a six ans; je suis tenté de l'écrire en lettres majuscules, pour m'en repaître et m'en crever les yeux et le cœur... Je l'aime.

» Oui, c'est là la vérité, béte ou sublime ; c'est là le dernier terme de ma faiblesse, ou le premier terme d'une torture qui doit m'élever, si je suis encore l'homme que j'avais l'ambition d'être ; oui, il ne me sert à rien de me mentir : je l'aime, cette femme que je ne reverrai jamais, que je maudis, que je déteste, que j'accuse, que j'absous, qui ne ni'a pas aimé, qui s'est jouée de moi, qui ne pouvait pas m'aimer, qui est à l'antipode de ma raison, de mon caractère, de toute ma vie, et dont la pensée me fait tressaillir, dont le sourire reste ou plutôt redevient lumineux, persistant. Elle est bien loin et je la sens là, derrière ma porte. Elle est peut-être morte, et quand je suis à table, je la vois, en face de moi, s'accoudant avec grâce, pour porter à ses lèvres le bol de lait que Tiphaine vient de lui servir . et qu'elle a partagé avec son fils.

n Par instants, je m'abandonne à ce regret. Je

me dis : — Pourquoi n'ai-je pas été assez fort pour

lavMncre à force d'amour? Quand on n'aime pas

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iW L'ENFANT DE LA HORTK

par delà l'impossible, on n'«st pas certain d'aimer assez. Cette fatale vocation de la vie régulière, paisible, qui m'entrave, il fallait la faire partager, après des heures ou des jours de délire, par celle qu'oQ ne peut réduire à l'aide du raisonnement ou de la morale.

» J'ai été maladroit, avec mon perpétuel besoin d'équilibre, avec ma modestie, avec cette pruderie de mon esprit qui ne voulait pas se laisser empiéger par les sens.

» Je n'ai pas la dévotion qui forti&e, la vocation d'une vie bruyante etfoUequi étourdit dans l'ivresse. Gomme je ne veux ni me tuer ni me dégrader, je ferai ce que j'ai déjà fait, je voyagerai.

I) Je puis quitter Raymond, pendant plusieurs semaines, et mSme pendant plusieurs mois. Tiphaine et Yvonne lui suffisent. Avec les chemins de fer et le télégraphe, on feint de s'éloigner, mais on est toujours à portée de son devoir. Je veux partir seul. Plus tard, j'emmènerai mon fils.

" Où irai-je ? vers le nord. Celte fois, je ne me donnerai plus pour but l'étude des systèmes, des écoles. A quoi m'a servi ce prétexte? Je veux voyager, pour paître les arbres, le ciel, les horizons, les monuments. J'ai assez disséqué, assez philosophé! Peutêtre bien que la simple flânerie me donnera ce que la science et la réflexion m'ont refusé, n

Liomer se mit en route, impatient de secouer sa mélancolie, mais il ne parvint d'abord qu'à la fatiguer, sans la lasser.

Son itinéraire, c'est-à-dire son régime, lui parut défectueux au bout de boit jours. Il était allé droit en Hollande. Mais cette tranquillité monotooe des horizons, ces glissements perpétuels de barques devant les moulins à vent lui donnèrent la nausée de la solitude, quand précisément il étaitparti de chez lui pour la prévenir.

Il se souvint qu'il avait autrefois prescrit à un de ses clients, atteint d'une maladie nerveuse, le séjour de la Suisse, les ascensions alpestres, la vie sur les hauteurs. 11 s'imposa la même hygiène, et cbaussé de gros souliers, un bâton ferré à la main, il entreprit consciencieusement toutes les escalades classiques et en tenta quelques-unes d'inconnues.

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Mais les pics font des carrefours dans le vide. Ils sont une déception plus haute et n'aboutissent à rien. C'est par ironie qu'on les accuse de trouer le ciel et d'y plonger les excursioQnistes qui les gravissent, en rampant aux endroits ditSciles. Liomer était toujours obligé de redescendre à terre, et la terre, à la descente, lui paraissait plus basse que le sommet ne lui avait paru élevé, à la montée. La neige salutaire qu'il rapportait se fondait au feu des bdtellenes, sans lui refroidir les veines. Quand il ne tombait pas de sommeil, en tombant de fatigue, il restait éveillé, pour rêver à des voyages sur mer, à une traversée en Amérique. S'il lui arrivait de rencontrer des Américains, il prenait un involontaire plaisir b les interroger sur l'existence aux États-Unis, sur la facilité ou la difflcultépour un Français ou une Française de s'assurer l'abri, l'indépendance et la fortune.

Un jeune médecin allemand, du pays de Bade, dont il Ht la rencontre, au moment d'une glissade qui pouvait être dangereuse, sur la Gemmi et avec lequel il se lia d'une de ces amitiés rapides qu'on contracte en voyage, l'ayant engagé à venir passer quelques jours chez lui, dans sa famille, Liomer ne voulut pas refuser de servir de trophée à son sauveur ; il accepta. L'Allemand lui avait parlé de son père, de sa mère et de sa sœur d'une façon touchante. Liomer voulut éprouver si la vue d'un intérieur patriarcal et le parfum balsamique de la Forôt-Noire achèveraient une guérison qu'il croyait commencée parce qu'il s'était distrait de son mal.

Que serait-il arrivé, si le Badois eût habité

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Carlsnihe et si Liomer avait été mis à mBrae d'apprécier, sans distraction, la sœur, fort jolie et fort raisonnable de son nouvel ami, dans l'encadrement d'une Tille de province, ou d'une petite capitale recueillie, un peu sévère? 11 eût rendu plus de justice aux vertus pratiques, aux qualités de ménagère, à l'agréable talent de musicienne, à l'esprit calme de mademoiselle Gertrude, forcément blonde, et fatalement placée à son égard dans une situation analogue à celle de Charlotte vis-à-vis de Werther.

Mais le roman sauveur n'eut pas le temps de naître, et dés le premier jour, l'écho d'un orchestre mondain assourdit, déchira la petite brume, propre au sentiment, que Liomer apportait avec lui.

La famille du Badois habitait à Bade, une maison h mi-c6te de ces hauteurs aimables qui dominent l'allée de Lichtenthal, et la première invitation de la famille du jeune Allemand à leur h6te fut de le conduire à la maison de Conversation, pour entendre la belle musique ou pour regarder jouer.

Cette distraction quotidienne était si nécessaire à cette honnête et patriotique famille, fière des ressources, plus que des sources locales, que Liomer eût été bien cruel de refuser.

Tous les jours, et deux fois par jour, il allait, en compagnie du père, de la mère, du frère et de la sœur, entendre les airs du Trovatore, joués par l'orchestre du jardin. La musique terminée, les parents se dispersaient, lui laissant la blonde jeune fille à promener deVant les boutiques, où quotidiennement mademoiselle Gertrude admirait les belles parures fabriquées avec des cailloux du Rhin.

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Liomer faisait des emplettes dont il était remercié par un sourire, ingénu, cordial, et cette promenade achevée, il ramenait au logis mademoiselle Gertrude, ft moins qu'on ne revint en cortège, comme on était parti, car les parents attendaient parfois leur hbte dans une des salles de jeu. La roulette k laquelle ils n'avaient jamais donné un thaler les amusait beaucoup.

Au bout de huit jours de celle existence routinière et édifiante, Liomer songeai t au départ, quand, par une belle journée, vers trois heures, comme il était seul dans l'allée deLichtenthal, digérant avec bonhomie les quenelles au serpolet que mademoiselle Gertrude confectionnait à ravir, il vit passer au galop une amazone élégante, dont le voile à demi rabattu sur le visage, cachait mal l'éclair de deux grands yeux noirs.

Liomer fut frappé de l'étincelle. Il suivitd'un long regard cette apparition rapide qui avait réveillé en lui des souvenirs assoupis. Il avait instantanément comparé la taille de l'amazone à celle d'Elisabeth Landeronne. La ressemblance était frappante; si celle du visage, avec le feu des yeux, s'y mêlait, il aurait revu en efQgie celle qu'il ne devait plus revoir en réalité.

N'était-il pas naturel que Liomer eût la curiosité de retrouver celte amazone pour s'éprouver luimême, en s'assurant qu'il était le jouet de son imagination, ou qu'il avait assez de forcé pour ne pas. s'émouvoir d'une apparition?

Son départ était Usé au soir même ; il le remit au lendemain, et, jusqu'à la nuit, il parcourut fiade

ans tous les sens, s'arrâtant devant tous les hôtels, xaminant tous les groupes iustallés devant la nuison de Conversation, anxieux, presque aussi ïfTrayé & l'idée de revoir dans cette inconnue des traits qu'il ne pouvait oublier, qu'à la pensée de ne pas les retrouver.

Ses recherches Turent inutiles. Il en vint à supposer une hallucination et, tout en soupant dans la salle à manger.paisible de ses hAtes, devant le sourire de mademoiselle Gertrude, qui le remerciait d'avoir retardé son départ, pour manger d'une confiture dont elle lui donnerait la recette, il se disait :

— C'est en moi que je l'ai vue passer. J'étais TaLigué de couleur blonde et, pour réagir contre ce visage calmant, j'ai évoqué le visage flamboyant. Décidément, je suis fou I

Après souper, on parla d'une dernière promenade à la maison de Conversation. Liomer a<îcepta avec empressement. Si une sollicitation secrète de sa curiosité le tourmentait, il calculait peut-être qu'en donnant le bras à une douce Allemande, il serait mieux préservé contre le premier choc d'une ressemblance redoutable, au cas où il devrait la constater. La soirée était belle, le jardin regorgeait de monde; il n'y avait guère, dans les salons de jeu, que les joueurs et ces amateurs obstinés de la folie des autres, gourmets fanatiques qui se grisent de la fumée des passions.

Après plusieurs tours à travers les parterres et autour des orangers ; quand il eut vainement passe en revue tous les groupes et promené pendant une

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iïi L'BNPJkNT DE LA HORTE

heure mademoiselle Gertrude, moins curieuse àe la

nuit étoilée que des salons illuminés, il consentit,

pour déférer au go&t classique de lajeune Badoise,

à la promener autour des tapis verts râtelés par les

croupiers.

Ce plaisir est toujours acheté par quelques minutes d'attente. Une haie compacte ne permet pas l'abord immédiat. Il faut qu'un curieux se lasse ou qu'un joueur se dépite et fasse .une trouée, pour qu'on puisse pénétrer jusqu'à la rangée des victimes assises. Ce spectacle, comme celui de la guillotine, suscite des curiosités ardentes, souvent infatigables.

La bonne volonté de Liomer fut pourtant récompensée, après cinq minutes de queue. Une brèche se Dt dans la haie vivante; il en prolita pour pousser légèrement mademoiselle Gertrude, qui s'aida d'ailleurs de ses coudes, et il put lui-même introduire par-dessus t'épaule de la Jeune Dite sa tète de philosophe.

Au premier coup d'oeil jeté devant lui, il eut ua éblouissemeut subit qui fit palpiter ses paupières, en même temps qu'une sorte de gémissement mon* tait comme du fond de sa poitrine à ses lèvres.

Devant lui, placée par le hasard, pour fe frapper droit et vite, en plein cœur, une femme élégante, radieuse, belle, dans laquelle il reconnut immédiatement l'amazone de l'avenue Licbtenthal, élait assise et semblait absorbée dans les émotions de la roulette.

La joue appuyée sur sa main droite repliée, le coude sur la table, elle poussait de la' main gauche,

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devant elle, les enjeux, sur les chiffres ou sur les couleurs.

Elle paraissait en gain. Deux piles de louiS, sur des billets de banque, méthodiquement étalés, attestaient ses bénérices. Liooier ne voyait pas son visage, car elle avait la tête baissée; mais il la reconnaissait bien. C'était elle. Il ne pouvait s'y tromper. Un petit bruit de râteau qui attirait l'enjeu considérable de la belle joueuse l'avertit de la perte du coup. Elle releva la tète avec impatience, ouvrit les yeux, pour laisser jaillir un éclair de menace.

L'amazone de l'avenue LichtenLhal, la joueuse enfiévrée, était Elisabeth Boumel.

Liomer n'eut pas le temps de s'avouer que son pressentiment avait été infaillible; car Elisabeth, en jetant un regard de provocation, de reproche au destin muet et invisible qui venait de la tiabir, pour la première fois de la soirée, rencontrait le regard de Liomer.

Elle fut stupéfaite. Elle laissa passer un tour sans jouer, tant cette apparition extraordinaire la troublait. Liomer qui avait dans les veines comme une coulée de plomb rondu, était brûlé, au-dedaus, d'une terreur, d'une surprise qui l'immobilisait et le rendait impassible d'aspect.

Il la contemplait, essayant de comprendre comment elle était ià, en grande parure, en grand éclat, jouant avec des poignées d'or; quand depuis quelques semaines, il la voyait si distinctement en Amérique, dans un milieu grave, travaillant, luttant avec Apreté pour préserver son orgueil d'une nouvelle défaite, et son fils de la ruine, de la misère.

ut L'ENFANT DE Lk MORTE

Ils n'échangèrent pas d'abord le moindre signe. Ils se pénétraient mutuellement par un regard mystérieux de leur pensée. A un mouvement de mademoiselle Gertrude, à un mot que la jeune Badoise adressa au docteur, pour lui faire remarquer cette belle dame qui jouait si gros jeu, Elisabeth s'aperçut que Lioraer n'était pas seul, et qu'il servait de chevalier à cette blonde jeune fllle.

Elle eut alors un sourire lent et profond qui creusa sa bouche en l'animant. Une lueur de railleriB hautaine illumina ses yeux. Ses grands cils noirs eurent, deux ou trois battements expressifs, pour secouer dédaigneusement une apparition qui olFusquait sa vue, et revenant à son jeu, elle réunit ses deux mains autour des piles de louis et des billets de banque qu'elle avait devant elle, qu'elle mêla, puis, défiant la chunce autant qu'elle provoquait Liomer elle mit sur un numéro, en plein et au hasard, ce formidable enjeu.

Bien que l'étonnement pour de pareilles audaces fût de mauvais goiil à fiade, et que le tapis vert en eût vu beaucoup d'autres, il y eut autour de la table un murmure d'admiration.

Quelques joueurs superstitieux, qui avaient confiance dans l'étoile de cette parieuse héroïque, poussèrent leur argent vers le sien. Le croupier imprima avec plus de solennité que d'habitude le mouvement de la roue fatidique,

La plupart de ceux qui étaient là pensaient tout bas: Klleagagné! Si on avait eu le temps d'engager des paris on eût parié, tant l'audace parait toujours infaillible.

Liomer ne formait aucun souhait; il regardait avec une angoisse qui ne tenaitpas au jeu.

Elisabeth perdit. Elle n'avait plus rien devant elle. Elle se leva, avec une indifférence superbe qui dissimulait 'son effort, rajusta de ses doigts fiévreux son chapeau, ses cheveux, et laissa tomber, comme une lueur métallique sur les louis d'or que le râteau enlralnail, un éclair d'adieu.

On s'écarta, pour la laisser passer. Quand elle fut hors de la foule, elle fil le tour de la grande table et vint rejoindre Liomer qui lui-même s'était retiré en arrière.

Pendant ce temps, la haie entr'ouverte s'était refermée ; le croupier reprenait son refrain ; la roue symbolique son mouvement indifférent et les râteaux leur râtelage. L'épisode de la belle joueuse allait être oublié. Il avait suffi d'une minute pour éteindre cette gloire.

Liomer attendait, et malgré lui, avec cette sorte de plaisir qu'on ressent à rentrer dans une habitude secrète del'espritifût-elie une douleur. Il retrouvait sa souffrance perdueet voulaitlui faire bon accueil. Elisabeth ne portait plus le deuil, ni celui de sa famille, ni celui que lui imposait, par économie, sa médiocrité. Sa toilelte élégante, à la mode, attestait àelle seule larévolte ou plutôt la vocation satisfaite. Madame Bournel s'habillait pour séduire. Sa jolie taille, son allure souple, sa façon de redresser la têle, à chaque pas, par une sorte de peti te secousse du talon frappant le sol pour le défier, recevaient de celle élégance apprêtée un surcroît de prestige dont Liomer fut frappé.

ISe L'ENPA»T DE U MORTE

Elle souriait en l'abordant, non d'un sourire complaisant, mais d'un sourire fier, de grande dame qui , impose une trêve, avant de combattre.

— Bonjour, monsieur Liomer. Vous voyez que vous me portez toujours malheur!

Elle' parlait d'un ton léger, comme si elle lui avait parlé la veille, le matin, une heure avant de s'asseoir au tapis vert.

Liomer s'inclina, en répondant à ce sourire d'étiquette mondaine, par un sourire égal.

— Gomment êles-vous à Bade? reprit madame

— Par hasard.

— J'aurais été surprise, en effet, que vous y fussiez venu, tout exprès pour me faire de la morale.

— Je vous croyais bien loin d'ici, en Amérique.

— Ahlonvous aditcelaî— ajouta-telle en dépliant un éventail dont elle se servit pour agiter les dentelles de son corsage légèrement écbancré sur la poitrine. — Oui, j'avais songé d'abord à ce grand voyage, mais j'ai eu peur de penser trop souvent k ' vous pendant la traversée, et là-bas. i

Elle se moquait ; mais derrière le frétillement de ! son rire moqueur, on sentait une ironie pluâ sérieuse. I

Ëlisabethn'înspiraitjamais plus de curiosité triste j que quand elle se mettait ainsi en gaieté. ,

Liomer fronça le sourcil. I

La jeune Badoise qu'Elisabeth n'avait pas re- j gardée en abordant Liomer, et que cette brusque façon française déconcertait un peu, craignit d'être indiscrète.

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— Je TOUS, laisse, monsjeur, ditrelle doucement au docteur,

— - Mais je ne puis vous permettre... balbutia Liomer assez embarrassé.

— Mes parents doivent être dans le grand salon, — reprit Gertrude avec un sourire. — Je vais les rejoindre. A ce soir, monsieur. Si vous rentrez tard, Marguerite tous attendra.

Elle fit un salut de la tCte, qui s'adressait à Elisabeth autant qu'à Liomer, et s'éloigna.

Madame Bournel ne fit aucune question ; mais le regard qui suivit l'Allemande, en la toisant par derrière, depuis le bord de sa jupe trop coucte qui laissait voir ses talons robustes, jusqu'à ses cheveuz blonds nattés sous un cbapeau d'une mode vieille de trois ans, ce regard de Parisienne avait une interrogation si impertinente que Liomer se crut obligé de désarmer cette malignité silencieuse.

— C'est la sœur d'un ami, dit-il.

— Ahl répliqua simplement Elisabeth, en relevant son regard, qu'elle alluma aux lumières.

Ce ah! commenté par un hochement de tête était plus explicite et plus cruel que toutes les répliques parlées. Il voulait dire : — A la bonne heure! ce n'est pas une fiancée, comme je le croyais. Il disait aussi : — Je tous reconnais bien là, homme patriarcal, vous promenez les Charlotte en disponibilité!

Ces réflexions se résumèrent en une formule complaisante, qui était sans doute une dernière ironie, jetée uniquement dans le dialogue, pour l'amour de la raillerie :

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2!)8 L'ENFANT DS Lk MORTE

— C'est une jolie personnel

Elle roarchail à côté du docteur et, en passant j d'un salon dans un autre, eomma elle fut heurtée ' par quelques personnes, elle craignit sans doute . d'être séparée de Liomer; elle lui prit bardimentle bras. Puis, au bout de quelques pas :

— Ainsi, c'est uniquement le hasard qui tous amène à Bade?

— Oui.

— Je devrais dire la fatalité. Pour moi, du moins; car, tant que vous serez ici... je perdrai. On devient superstitieuse, en devenant joueuse.

— Alors, ne jouez pas 1 répliqua Liomer presque gaiement. I

Il ne se rendait pas compte du grand cbangement j opéré dans les manières d'Élisabetb Bournel ; mais il en subissait déjfi le charme.

Jamais, depuis leur rupture à Paris, et dans les diverses occasions qu'ils avaient eues de se rencon- 1 trer, elle n'avait pu lui tendre la main. C'était tou- j jours avec précaution qu'elle l'abordait, ou avec une intrépidité qui trahissait la timidité de sa conscience, en paraissant la violer.

Mais, soit qu'elle fût devenue différente d'ellemême, plus frivole, en devenant plus mondaine ; soit que rencontrant le sage docteur dans une atmos- j phère d'élégance, de plaisir facile, elle tint à prendre possession de cette sagesse, à tenir en laisse ce puritanisme, à constater le flagrant délit de ce confesseur opiniâtre; soit qu'elle fût plus sérieusement émue qu'elle ne voulait le paraître, et qu'elle n'eût pas la notion exacte de sa familiarité; elle s'ap- 1

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puyait sur le bras de Liomer comme elle Taisait jadis dans le petitjardin de l'hôtel de sa tante, et lui, involontairement, dans son trouble, dans cette incertitude qui le faisait douter de sa colère, il serrait ce bras charmant contre lui, en recevait la cbaleur et se laissait conduire.

Il y eut, en quelques minutes, moins que cela, en quelques secondes, uneCet de fascination, d'engourdissement magnétique qui terriilait et ravissait Liomer tout ensemble. Il retrouvait une arrièrejouissance perdue et il découvrait une joie, une espérance nouvelle.

Gomme ils s'avançaient vers une des grandes portes du perron, ils furent rejoints par un bomme de haute taille, de belle prestance, qui posa Familièrement un doigt sur l'épaule d'ÉUsabetb et l'obligea à se retourner à demi.

C'était un homme de près de soixante ans, mais si Tortement sanglé dans un gilet blanc qui formait cuirasse sous un babit-veste, si bien coifTé de che< veux d'argent, et la bouche vermeille si bien armée d'une moustache grise, si cambré, si triomphant, qu'on ne devinait son Age que pour s'en étonner.

— Je te cherchais I dît ce bel homme, et clignant des yeux, il ajouta :

— Es-tu en fonds?

— J'ai tout perdu, répondit Elisabeth.

— Tiens 1 et moi aussi !

Il rit d'an gros rire sonore que madame Bournel interrompit en lui présentant le docteur Liomer ; et pendant que ce modèle des vieillards à la dernière mode rapprochait ses talons et faisait un

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salut, Elisabeth reprenait en le désignant à Liomer :

— H. le colonel Landeronne, mon père!

Liomer s'inclina, le front rouge.

— Enchanté, docteur, de faire votre connaissance, — dit le colonel ; — excusez-moi ; on me garde ma place.

Il salua de nouveau et reutra dans les salles de jeu. Liomer et Elisabeth descendirent les marches du péristyle, sans s'adresser une parole. Quand ils furent dans l'allée d'orangers :

— Vous êtes venu le retrouver, dit tristement le docteur.

Elisabeth, avant de répondre, secoua de la main qui restait libre les plis de sa robe de moutselioe de soie dont la jupe traînante pouvait s'étaler maintenant sur le sable du jardin, et d'un ton léger :

— Oui, — répliqua-t-elle, — il me demandait; il est rangé maintenant. Après tout, c'est mon père. Vous Êtes surpris de notre réconciliation, n'est-ce pas?

— Non, dit froidement Liomer.

— En tout cas, vous la blâmez?

— Je vous plains de l'avoir crue nécessaire.

— Que voulez-vous! J'ai pensé qu'il était plus moral de me faire faire des rentes par mon père, que par d'autres ! Est-ce plus sûr ? je n'en sais rien ; car, entre nous le colonel a des séries de déveine depuis quelque temps. Mais, puisque je tiens de lui ce besoin de luxe, d'éclat de bataille, d'agitation, il est bien juste qu'il l'entretienne. C'était fatal I Si vous restez ici, on parlera de moi ! avouez que vous pensiez me rencontrer ce soir.

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— Voilà huit jours que je suis à Bade, et je n'ai pourtant pas entendu parler de tous, répondit Liomer avec une apparente naïveté qui servait l'intention de réfréner l'orgueil d'Elisabeth.

— Depuis huit jours! C'est que j'étais absente; j'avais été faire un tour sur le Rhin, pour changer la veine ; cela m'avait réussi... Mais vous, comment êtes- vous ici î Vous ne me l'avez pas dit.

Ils marchaient vite. L'impatience, visible dans madame Bournel, secrète mais fiévreuse dans Liomer, de savoir ce qui les intéressait réciproquement, leur faisait hâter le pas. Elisabeth avait toujours son bras sous celui du docteur.

Liomer expliqua comment il avait cédé à l'invitation du jeune médecin rencontré en Suisse.

— Le frère de cette belle blonde ?

— Oui.

-^ Défiez'vous! ce médecin-là veut vous guérir du célibat.

— Ma maladie est incurable.

Elisabeth, à l'accent de cette réponse, craignit d'avoir été maladroite.

Elle devint un peu c&line.

— Restez-vous longtemps?

— Je devrais être en route pour Paris à cette heure.

— Pourquoi êtes-vous resté?

Liomer hésita, il remua la tête, mais cédant à une inspiration de franchise qui n'avait rien d'extraordinaire de sa part, et qui dans cette ciconstance, dans ce tête-à-tête, prenait une grande importance, il s'arrêta et dit simplement :

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262 L'ENFANT DE L\ HORTB

— C'est parce que je vous avais tu passer tanl6t ft cheval, et que j'ai voulu savoir si je se m'étais pas trompé.

Madame Bournel sourit, et l'arrêtant par une pression du bras :

— Partirez-Tous demain?

— Peut-êtrel répondit Liomer troublé.

— Ah 1 voilà une des meilleures paroles que vous m'ayez jamais dites] reprit Elisabeth eu l'attirant de nouveau pour continuer leur promenade.

Ils sortaient des ombrages du jardin, et se trouvaient sur le chemin qui longe la petite rivière de rOos, en s'éloignant du bruit et de la clarté. D'un roouvemenL pareil, ils respirèrent à pleins poumons l'air doux de la nuit. Liomer, enhardi par l'obscurité reprit :

— Si je reste demain, ce sera probablement pour vous gronder.

— Commencez tout de suite, docteur.

— N'ai-je pas déjà commencé?

— Oui, vous êtes scandalisé de me retrouver en compagnie de mon père, après ce qui s'est passé autrefois. Mais il y a si longtemps ; il faut bien pardonner aux cheveux blancs.

— Vous pardonnez trop I

— Je ne fais pas comme vous, alors, qui ne pardonnez jamais; el puis, je vous le répète, j'ai du sang de|joueur dans les veines. C'est ce sang-là qui bouillonnait à Paris, en Bretagne, qui me faisait faire tant d'imprudence. J'ai reconnu ma vocation et j'ai mis de la logique dans ma vie. Celle-ci n'a-lelle pas été un jeu perpétuel? Rouge ou noire ! Je

mettais sur la rouge et toujours la noire me faisait perdre. Maintenant, j'ai discipliné ma fièvre. C'est bon de jouer 1 cela dispense et repose de penser. On a un but ûs.e, immédiat, étroit. Si on le manque, on prend sa revanche. Je mène depuis deux mois une existence de femme à la mode ; cela durera ce que cela durera. Après, nous yerrons I J'ai trop' souffert de regarder toujours dans le lointain.

— Et votre flls ?

— Mon flls, il est ici, je vous le montrerai, il est superbe. Et le vôtre î

— Il est resté à la Tour-CaUech.

— Je croyais que vous ne deviez jamais le quitter?

— Tipbaine me remplace. Yvonne m'écrit tous les jours.

Liomer dit cela avec l'empressement d'un coupable qui s'excuse.

Madame Bouroel, satisfaite d'avoir si habilement paré le reprocbe qu'il voulait lui adresser, continua doucement :

— Docteur, nous avons tous deux la même maladie, et nous cherchons à la tromper par les mêmes moyens. Vous jouez au voyage, comme je joue à la roulette; c'est l'ennui, n'est-ce pas, qui vous a fait partir?

— Non,

— Ob ! je m'entends, — reprit-elle à voix presque basse, en se penchant à son oreille, comme si les mots eussent dû se décolorer et perdre de leur douceur en tombant de trop haut et de trop loin, — et vous me comprenez fort bien. Je donne ce nom-là par modestie à un chagrin dont ma vanité

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Sfli L'ENFANT DE LA. MORTE

féminine n'ose se gloriBer. Nous ne pouvons pas nous tromper... Je vois bien que c'est à cause de moi que le repos vous est dirilcile .. Et c'est à cause de vous que je me suis JBtée, dans celte via frivole ., toujours ma manie de suicide!

Liomer fit un mouvement pour dégager son bras de l'étreinte qui lui paraissaittout àcoup plus pressante. )1 regarda Elisabeth.

— Oui, — reprit-elle, — nous sommes funestes l'un à l'autre, et pourtant, que faudrait-il pour nous guérir tous les deux?

— Rien que la possibilité de nous aimer! dit Liomer avec un grand courage et d'une voix qui enlevait tout accent de galanterie à ses paroles.

— C'est donc impossible I murmura madame Bournel.

— Ce n'est pas à moi à vous répondre, repartit gravement Liomer.

— S'il suffisait de la volonté!

Elisabeth avait crispé sa main sur le bras du docteur et levé la tSte, en jetant à la nuit ce cri à demi étouffé.

Liomer eut de la peine à ne pas trahir sa grande émotion.

— Pourtant, quand la conscience veutl... balbutia-t-il.

— La consciencel —interrompitÉlisabeth blessée. C'est avec ce mot-là que vous me découragez toujours!

— Il vous fait peur?

— Il ne me suffit pas, et vous-même, vous vous leurres en imaginant qu'il vous sufftt. Car, je suis

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3ûre que votre conscience vous reprocha de ne pas me tialr et me mépriser assez, tandis que la mienne me parle vainement de votre bonté et de vos vertus, sans m'inspirer plus que de l'estime. Non, il y a entre nous un autre obstacle, mystérieux, insaisissable, le même qui me faisait hésiter la première fois que vous m'avez parlé de votre amour, le inSme qui m'empêche de vous forcer à un nouvel aveu, quand je sens que vous m'aimez encore, et que vous brûlez de me le dire.

Elle approcha son visage de celui de Liomer, le défiant de la contredire.

Liomer eut besoin de se reculer, pour résister tout à coup à la tentation folle, absurde, de mettre la morsure d'un baiser sur cette bouche qui niait l'amour en le provoquant.

— C'est vrai, — ditil avec une simplicité héroïque, — je n'ai jamais cessé de vous aimer.

— Je le savais bien ! — reprit-elle d'un air triomphant et attristé cependant. — C'est pour cela que je voulais vous revoir : c'est aussi pour cela que je voulais vous fuir. Je m'imaginais, parfois, qu'au premier mot de vous, je me sentirais touchée, vaincue. D'autres fois, j'avais honte de votre tristesse. J'ai essayé autant de vous haïr que de tous aimer. Je crois que la haine me serait plus facile, et, pourtant, j'éprouve à vous sentir ta, près de moi, une joie que je n'ai jamais connue. C'est une rosée jetée sur l'aridité de ma vie, Jevous dis cela ce soir, et demain j'aurai peut-être delà colère; je prendrai peut-être du plaisir à vous tourmenter d'une coquetterie sans but ou d'un dédain affecté,,. Vous

le voyez, je suis une joueuse efTrénée, uae joueusf sans cfBur, qui remettrait demaiu en question le gain moral qu'elle aurait fait aujourd'hui. Je suis mal née; j'ai été mal élevée; j'ai été plus tard mal dirigée dans la vie. Il faut ma plaindre et se guérir de m'aimer.

— Pauvre femme ! soupira Liomer.

— Ahl — s'écria Elisabeth, prouvant bien viteU contradiction de son esprit qu'elle annonçait, — je me souviens qu'un jour à Paris, vous m'avez dit : « Pauvre enfantl » et que j'ai tressailli, de reconnaissance autant que d'épouvante, k celU pitié qui me menaçait. Je vous en conjure, ne me plaignez pas. Prenez-moi comme je suis. Soyei mon ami, rien que mon ami, sans morale, sans compassion trop expressive. Non, je ne veux pas être plainte... Je veux dtre traitée fraternellement, Y consentez- vous?

Elle était charmante, et l'on peut dire innocente dans celte offre. Liomer lui prit la main sur son bras et la serra fortement.

Ils marchèrent jusqu'à l'extrémité de la ville, se parlant de moins en moins, se comprenant de mieux en mieux. Une quiétude étrange ou une agitation si vague de leur 4me, qu'ils n'en avaient pas conscience, les rapprochait par toutes sortes d'affinités .

Ce phénomène bizarre d'une trêve subite, appo^ tant l'apaisemenl entre deux inimitiés apparentes, est trop fréquent, dans la vie des passions, pour que j'insiste sur la sincérité des sentiments dont Elisabeth et Liomer se croyaient animés, je l'ai dit,

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la bâine n*est souvent que le désespoir de ne pas aimer. L'amitié leur semblait un pacte qui réservait l'amour, el ces deux loyautés égales, mais si différentes, s'unissaient pour un effort commun vers la passion, qui n'est pas la récompense de l'ef' fort.

11 ne fut plus échangé entre eux un seul mot sur les souffrances du passé, ni fait un seul rèvo d'avenir. Ils trouvaient l'instant doux à savourer, et, avec une candeur profonde, ils s'abandonnaient en esprits indépendants qui ne redoutent aucun piège, à cette joie humaine de l'accord des idées et des sensations.

Madame Bournel devait rester à Bade, jusqu'à la fin de la saison, et mgme au delà. Liomer ne fit aucune objection. Lui-même pouvait prolonger son séjour, tant que les bulletins d'Yvonne seraient satisfaisants.

La pudeur du juge, narcoUsée par cette belle nuit et par ce doux entretien ne se réveilla, que quand madame Bournel dit à Liomer, au moment de se séparer, et comme ils revenaient sur leur pas :

— Vous viendrez me voir, n'est-ce pas? je vous attends demain.

— Oui, répondilLiomer, etilajouta, en hésitant: où m'attendrez- vous?

— Mais chez moi,

— Chez le colonel?

— Puisquej'y demeure!

Après celte réplique un peu fiëre, Elisabeth devina qu'il en coûtait au docteur de rencontrgr

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203 L ENFANT DE Ik MORTE

M . Landeronne. Elle ne voulut pas forcer l'épreuve

ni abuser des premières tolérances d'une amitié

puritaine.

Elle parut se rappeler qu'elle était soaventobligée de sortir pour les promenades de son fils. 11 serait plus facile et sans douta plus commode de se rencontrer dans l'allée de Licbtenthal ou sur la terrasse delà maison de Conversation.

Liomer comprit. Quand il la quitta, à la porte de sa villa, après un serrement de main énergique, il fut tenté du la remercier, comme d'une faveur inouïe, de ce qu'elle avait eu honte de sou père.

Il était près de minuit quand le docteur rentra chez ses hôtes. 11 s'excusa, en voyant que toute la famille l'attendait. Mais on l'avait attendu, en préparant un arrière-souper, une sorte de médianoche qui accompagnait quotidiennement le bonsoir intime.

On ne fit au docteur aucune question sur la belle dame qu'il avait rencontrée. Seulement, le jeune médecin badois, en choquant son verre, empli de vin du Rhin, contre celui de Liomer, lui dit ;

— Vous nous restez, n'est-ce pas?

— Quelques jours encore.

Mademoiselle Gertrude, prise d'une charmante pitié pour l'embarras qu'elle voyait s'élendre sur le front de Liomer, intervint charitablement.

— J'étais bien certaine de gagner ma cause. Nous

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avons encore tant de choses à tous faire voir, et moi

j'ai tant de choses à tous faire goftterl

Elle lui tendait une assiette de tartelettes, confectionnées par elle, et son sourire bon, amical, sans arrière -pensée, l'aTertissait de ne pas prendre ses paroles pour de la coquetterie; elle feignait de s'attribuer un succès dont elle se savait incapable.

Cette grflce toucha Lionaer. Il prit une tartelette avec expression, mais ne la mangea pas ; il sourit ft mademoiselle Gertrude plus tendrement qu'il n'eût osé le faire la veille, le matin ou le jour même. Il lirait presque inTolontairement un augure faTorable de cette complaisance; comme si les yeux caressants de la jeune Allemande eussent consacré par nne approbation muette, par une bénédiction fraterjielle, la préférence qu'il donnait aux yeux provocants de la Parisienne.

Dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, le docteur, qui venait de traverser une atmosphère de simplicité et d'y laisser les parfums trop épais de la griserie rapportée du dehors, s'aperçut tout à coup de l'énormité de sa conduite. Un voile tomba brusquement de ses yeux et de son cœur. Il eut le frissonnement d'une mauvaise action commise. Il alla lentement vers un miroir qui, penché assez haut, l'attirait, en reflétant sa bougie, et s'y regardant avec amertume :

— Voilà le portrait d'un l&che, se dit-il à demivoix, pour se révolter en s'injuriant.

11 ajouta, après une pause, comme s'il eût écouté et jugé le silence de sa conscience, incapable de le détendre :

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— Je n'ai pas memft songé h I uï demander si ello a tué madame de Provîlle !

11 fit plusieurs tours dans sa chambre, mordant ses doigts, rugissant et répétant :

— Lâche ! lache ! lâche!

Les arguments de son repentir étaient trop violents pour le convaincre, et il en abusait trop pour s'en meurtrir.

Il se plaçait tout de suite dans cette extrémité morale de fuir le lendemain matin, à la première heure, sans revoir Elisabeth, sans lui écrire, sans s'excuser de la craindre. Tout en se reprochanttde ne l'avoir pas interrogée, il ne pensait pas à rester, pour lui faire subir un interrogatoire décisir.

H passa une nuit épouvantable, accoudé à la Tenêtre, et pourtant, jamais nuit plus douce n'invita aux rêveries tendres, clémentes.

La vallée dormait sous une gaze argentée. Toute passion semblait éteinte dans ce nid des passions. Il eût fallu l'imagination sacrilËge d'un joueur, pour trouver à la lune un faux air de thaler, placé comme le blason des croupiers dans le ciel badois, et pour supposer des enjeux dans les rayons qui tombaient sur le tapis naturel des parterres. C'était une nuit de poésie et d'amour, Peut-être mademoiselle Gertrude, accoudée comme lui à une autre fenêtre de la jolie maison, soupirait-elle comme Charlotte, à l'heure où Werther la surprit en pleine mélancolie, et les yeux bleus levés vers le ciel bleu, murmurait^ elle aussi, comme l'héroïne de Gœthe : — Klopstockl KIopstockl

Le matin, Lîomer sortit de bonne heure; monta

S72 L'BNFANT DB LA MORTK

jusqu'au vieux chftteau, se promena dans les raines, ajouta ce surcroît de fatigue physique k sa lassitude morale, et se trouvant brisé, quand il redescendit de la montagne, eut un prétexte excellent pour na pas partir, sans que l'orgueil de sa logique eût trop à souffrir.

Il rencontra Elisabeth dans l'allée de LicUtenthal. Elle avait avec elle son fils qui courait autour d'elle avec une gr&ce si parfaite et un si joli costume, que Liomer céda &. l'attrait de cette vivacité enfantine, et dissimula son trouble dans des caresses.

Il avait fait quelques semaines auparavant de si vilains rêves de pauvreté, h propos de cet enfant, qu'il se sentit consolé, rassuré, en l'attirant dans ses bras. Il le remerciait des soulagements qu'il donnait tout à coup sur ce point à sa conscience.

Madame Bournel avait-elle prévu l'insomnie de Liomer? voulait-elle la lui faire oublier? S'était-elle parée de son (ils, pour ajouter à la séduction préliminaire qu'elle avait entreprise? Cédait-elle à sa passion maternelle? Elle ne l'exagérait pas; mais elle lui obéissait tout naturellement avec une exubérance de gestes, avec une fièvre qui montrait l'énergie de son amour, et qui troublait Liomer.

Elle s'interrompait de parler, de marcher, pour saisir Paul, follement,«à bras le corps, pour le soulever, le dévorer de baisers, en montrant au docteur sa bouche toute brillante du feu de sa tendresse, et en disant :

— N'est-ce pas qu'il est beau mon filsî

Elle prononçait : mon fils, comme elle eût prononcé ; mon amant, mon amour!

L'BNFA»T &E LA MORTE 273

Il Tallut bien que Liomer se rendit à l'évidence et porl&t le témoignage qu'on lui demandait. Il convenait de la beauté de l'enfant, approuvait les baisers, les enviait et mettait les siens à la même place, sur le visage du petit Paul, qui s'impatientait de tant d'idoIAtrie.

— A ce soir! dit madame Bournel, quand l'heure de la promenade fut écoulée.

Liomer répondit : A ce soir! sans hésiter, sans se souvenir même que toute la nuit, il s'était juré da partir.

Elisabeth, ce soir-là, ne s'approcha pas du tapis verL Liomer dont la faiblesse avait besoin de s'affermir, pour s'augmenter, lui demanda si elle était guérie.

— Non, mais c'est le colonel qui court aujour* d'bui lachancel répliqua-t-elle en souriant.

Liomer ne rencontra pas M. de Landeronne; fut llatté du sacrifice qu'Elisabeth lui avait fait pour toute une soirée ; ne mit la conversation sur aucun sujetqui pût déranger cette harmonie du dialogue, resta très tard dans la compagnie de madame . Bournel, et rentra chez lui dans un somnambulisme qui ménageait toutes ses émotions, en lui laissant seulement la conscience de marcher, déparier, de sourire, de répondre aux amabilités de ses hôtes.

Je ne sais si, en rentrant, Liomer nota sur son cabier les impressions de la nuit précédente et de la journée.

Il est probable qu'il n'écrivit rien. Il se détournait de lui-m&me. II ne voulait pas s'analyser. Il snivait la pente, il s'abandonoait à l'épreuve.

........ C,oo;;lc

Après tout, sielledeTaitl'aimer.UDJour, bientbt, n'aurait-il pas h s'applaudir de sa faiblesse?Na raménerait-il pas plus sûrement à cette vie correcte, paisible, morale, dont il voulait être l'initiateur, et si elle ne devait jamais l'aimer, ne parviendrait-il pas à dompter cette passion sans issue, qui n'aurait plus l'excitant, le prétexte d'un malentendu ?

11 se dît cela, le premier jour; mais il prit en deux jours l'habitude de ne plus rien se dire, et ses hâtes discrets, visiblement intéressés au spectacle qu'il leur donnait, furent persuadés qu'il n'avait accepté l'invitation de son jeune confrère que pour avoir un prétexte de venir à Bade et d'y retrouver cette belle Parisienne qu'il épouserait sans doute, la saison finie.

Je raconte une défection de la volonté, sans laquelle il n'y a pas au monde un amour puissant et vrai. Mais, qu'on se rassure, les caractères comme celui de Liomer, soumis aux lois universelles et banales, se retrouvent toujours, sinon pour se guérir, au moins pour constater le mal et le juger, - Le soir où madame Bournel, prenant à la lettre un encouragement qui n'était qu'une épreuve, s'assît devant le tapis vert et recommença à jouer, Liomer fut mordu au cœur par une colère qu'il ne pouvait plus tromper. 11 se répéta ce qu'il s'était dit, dans sa nuit d'insomnie, qu'il était lâcbe, et, avec une amertume profonde, il voulut voir jusqu'où il descendrait dans la patience et dans l'abandon de lui-même. ,

Une vie honteuse commença désormais pour lui. 11 devint «n de ces bommes qu'on rencontre dans

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