‹ L'enfant de la morteChapitre 15 sur 23 · L...,..„,Goo;;lc · texte numérisé non relu

L...,..„,Goo;;lc

Les confidences qu'elle lui avait faites, le premier soir de leur rencontre, ne s'étaient pas renouvelées. Elle ne songeait plus à lui parler d'autre chose que des menns incidents de leur existence factice, ellui n'osait pas l'interroger. Elle se montrait toujours ravie de le voir près d'elle. Mais si l'habitude augmentait la familiarité, il ne paraissait pas que l'amitié fit aucun progrés pour se transformer en amour.

Un observateur impartial eût remarqué au contraire qu'en s'accoutumant à cette compagnie discrète, guérie du pêdantisme d'autrefois, Elisabeth perdait de jour en jour l'estime craintive qu'elle avait longtemps ressentie pour le caractère de Liomer.

Le plus grand obstacle à un sentiment fort dans cette Ame impérieuse, c'était la banalité, Or, leur intimité, toute charmante qu'elle fût, devenait forcément banale par son uniformité. Après quinze jours, il n'y avait plus de raisons pour supposer un imprévu qui exaltât Elisabeth et qui jetAt Liomer dans un paroxysme de passion et de puissance capable d'accomplir un prodige.

L'imprévu, cependant, mit une tempête et des éclats de foudre dans cette tranquillité sourde, et ces deux êtres qui se côtoyaient sans s'unir, furent placés brusquement face à face, pour s'étreindre ou se séparer, dans une circonstance d'où sortirait violemment l'amour ou la haine.

Depuis trois semaines environ, le docteur vivait

de cette vie énervante, quand un jour il remarqua

dans madame Bournel un commencement d'in-

CMoslo

quiétude, une agitation qui ne tenait ni à l'amour du jeu, ni à la tentation plus forte du jeu de l'amour.

Ce jour-là, elle vînt plus tard que d'habitude se promener dans l'allée de Licbtenthal ; elle n'yparui qu'un instant et n'échangea que quelques paroles distraites.

Le soir, Liomer fut arrivé avant elle à la maison de Conversation. Quand elle entra, elle se contenta d'un signe de tête et s'approcha du tapis vert avec empressement. Elle était plus p&le que d'habitude; ses yeux qui évitaient ceux du docteur, semblaient chercher ou craindre une apparition. Elle gagna, ramassa son gain et sorlil. Liomer voulut la rejoindre ; mais elle avait disparu tout à coup dans la foule, et il fut évident, au bout d'une heure de recherches, qu'elle était partie pour rentrer sans doute chei elle.

Son enfant était-il malade? — Je suis médecin, se dit Liomer. — Mais pouvait-on supposer qu'elle eût quitté son fils souffrant pour tenter le hasard 7

Malgré le serment qu'il s'était fait (le seul qu'il eût tenu depuis trois semaines), de ne pas mettre les pieds chez M. Landeronne, Liomer courut k la villa du colonel. Il n'en était plus à marchander ses faiblesses.

La villa était close, obscure, dans un silence décent. On y dormait à coup sûr, ou l'on feignait d'y dormir. Si madame Bournel était de retour, elle ne veillait pas, ou elle avait pris ses précautions pour que du dehors on ne s'aperçût pas de ce retour.

Liomer eût été fou de tenter de se faire ouvrir, en

sonnant ou en frappant. Mais si Elisabeth n'était pas rentrée, où était-elle et que faisait-elle?

Lionter se souvint de la station qu'il avait faite, par une nuit à peu près semblable, avec un tourment plus noble et moins âpre, à Paris, sur le trottoir de la rue de Grenelle, devant les Tenëtres d'Elisabeth Landeronne. Recommencerait-il cette veillée douloureuse, absurde? A quoi bon.

— Je dois avoir confiance en elle, — se dit-il, — elle me dira demain ce qui la troublait.

C'était une grande victoire que de ne pas commettre la l&cbelé de faire le guet.

Liomer rentra lentement, en se retournant ù chaque pas, comme si chaque fois on l'eût appelé dans la nuit, comme si un bruil l'eût averti de découvertes à faire. Mais la villa Landeronne, avec ses volets fermés, visible dans la nuit claiio, le rassurait et le déliait tout ensenil)le, sans lui permettre de revenir sur ses pas pour vérifier un soupçon.

Le matin, vers dix heures, Liomer voulut envoyer un billet à Elisabeth. Ceh était plus délicat, plus digne et d'une curiosité plus voilée. Mais il fut étonné, en relisant son billet, des termes affectueux dans lesquels il exprimait son inquiétude. C'était la première foisqu'il écrivait à madame Bournel, et les formules amicales, qui pouvaienl passer dans une conversation, sans être soulignées, encourant la chance d'être assourdies par le Ion de la voix, d'être dévorées par la bouche, prenaient un sens exact, un éclat formidable sur le papier.

Liomer rougit de ce billet comme d'une épUre amoureuse ; il le déchira en morceaux el se dit :

SBO L'iUTKVr DB LA HORTB

— J'irai ! cela vaut mieux.

Il sortit, uo peu embarrassé de savoir s'il se hasarderait à s'informer directement de madame BoUrnel, ù cette heure matinale.

Au bas de la colliae sur laquelle était située la maison de ses h6tes, en débouchant par un petit sentier dans l'allée Lichtenthal, il aperçut madame Bournel, seule, qui l'atteodait, en paraissant se promener.

L'allée était déserte. Liomer s'avança en toute bute.

— Qu'y a-t-ilî

Sa voix ne dissimulait pas le trouble qui l'agitait.

— Rien, — répondit Elisabeth, qui baissa les yeux sous l'interrogation trop directe du docteur.

— Bien, sinon que j'ai des excuses à vous faire pour mon brusque départ d'hier au soir.

— Étiez-vous souffrante?

— Oui.

- — Alors, quand tous souffrez, vous fuyez le médecin ? reprit-il avec un faible sourire.

— Je souffrais d'une douleur que j'ai seule le secret de guérir, repartit madame Bournel, en fronçant le sourcil.

Elle fit quelques pas, sans rien ajouter; puis s'an-ëtant et se tournant vers Liomer d'un ton résolu :

— Je viens vous faire mes adieux.

— Abl dit-il avec un tressaillement.

Il y avait une surprise douloureuse, une interrogation poignante dans celle exclamation. Madame Bournel sembla embarrassée.

o,.,..„,Goo;:;lc

L ENFANT DE LA MORTE 28i

■ — Oui, reprit-elle, je suis forcée de partir.

— Forcée?

— Ne m'interrogez pas ! — continua-t-elle avec empressement. — Supposez que c'est un caprice, une lassitude, un remords.

— Où allez-vous ?

— Je n'en sais rien encore. Mais, dès que je le saurai, je vous promets de vous le faire savoir, et si TOUS me le permettez, de vous écrire.

ïjomer rougit en pensant au billet qu'il avait écrit et déchiré quelques instants auparavant.

— Quand partez-vous? demanda-t-il.

Celte question si simpletroubla madame Bournel. Il lui répugnait, de mentir, et elle ne voulait pas s'expliquer davantage.

— Dès que mes préparatifs seront terminés, ditelle.

— Aujourd'hui?

— Aujourd'hui ou demain.

— Vous partez seule?

— Seule avec mon fils. Mon père ne sait pas encore que je ijois le quitter.

Liomer éprouvait une grande tristesse. Elisabeth lui défendait de l'interroger. II se le défendait à luimême. Il ne savait que supposer. Il se sentaitjiussi incapable de la retenir que de la suivre. Ce dénoue- . ment troublait jusqu'à son tourment habituel. C'était la dispersion de ses chimères. Il ne s'agissait plus de sortir de celte situation équivoque par un grand amour ou par une grande haine. L'énergie de la douleur, du mépris ou d'un transport enthousiaste lui était également refusée. Il partirait le len- «ooslo

demain, comme partaient tantde joueurs décavés; il retournerait dans son village de Bretagne, en emportant, au lieu des flëres blessures ou des joies terribles qu'il avait rêvées, un inexprimable ennui, un brouillard flottant, toute ta trame de cette séduction tragique, qu'il croyait si solide, réduite en une toile d'araignée, dont on sortait par un simple pas en avant, sans ia déchirer.

L'entretien fut court.

Madame Bournel semblait avoir peur d'être aperçue de si grand matin sur la promenade, en I6te à tète. Elle regarda plusieurs fois autour d'elle, comme une personne qui redoute d'être épiée.

— Adieu I dit-elle encore.

Elle tendit sa main que Liomer prit et serra vaguement, lisse reculèrent, et abaissant un voile sur sa Qgure, Elisabeth s'éloigna, sans se retourner.

Liomer resta quelques minute^ frappé de stupeur. Quand il ne vit plus la robe sombre de madame Bournel, dans la perspective de l'allée, il balbutia, presque à demi-voix :

— C'est fini I c'est bien fini !

Alors cet homme fort qui avait fait tant de sacrifices de dignité k son amour, acheva l'immolation par des larmes qui lui remplirent les yeus, et il revint chez ses hôtes, la tète basse, traînant le pied, comme un blessé qui remonte du champ de ba~ taille, ne sachant s'il veut guérir ou mourir.

Mademoiselle Gertrude était matineuse. Elle présidait aux soins du ménage, à l'intérieur, tout en jetant par la fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, dans son jardin, des miettes de pain aux oiseaux

.,.,..„,Goo;;lc

qui venaient régulièrement lui demander à déjeuner.

Elle avait entendu sortir le docteur. Elle ne pensait pas qu'il dût rentrer si tôt. Mais à tout hasard, elle regardait dans la direction de l'avenue deLichtenthal, ElievitLiomer et devina de loin qu'il avait été chercher une déception.

Elle se trouva, par hasard, sur le seuil de la maison, quand Liomer voulut entrer, et lui souriant, sans avoir l'air de remarquer sa tristesse, elle lui souhaita le bonjour, en s'excusant de l'avoir laissé sortir, sans qu'il eût pris son café à l'heure habituelle, en le grondant de ce qu'il n'avait pas exigé qu'on le lui servit.

— Je sais bien, — ajouta-t-elle gaiement, — que vous autres Français vous prétendez que nous n'entendons rien, de ce côté du Rhin, à préparer le caré. Je le Tais pourtant bien fort ; mais avouez, en revanche, que notre crôme vaut bien la crème de France.

Liomer reçut ce bonjour familier, comme le blessé reçoit la première goutte d'eau qui soulage sa lièvre, en attendant qu'on touche à sa blessure. Il admira mademoiselle Geitrude, la trouvant plus belle, plus douce, plus simple que d'habitude. Pourquoi était-il incapable d'aimer celte beauté calmante, cette douceur inaltérable, cette simplicité enfantine et maternelle? Les rêves brisés qu'il rapportait se blottirent au fond de sa pensée. H lui sembla qu'une aile blanche et légère passait sur ces débris, pour s'envoler ensuite dans un horizon profond et paisible.

o,.,..„,Goo;:;lc

SSi L ENFANT DE LA MORTE

Depuis la première heure de son installation à Bade, il ne lui était pas arrivé, une seule fois, de penser que mademoiselle GeHtrude, intelligente, instruite, d'honnête famille, d'humeur sereine, passant à travers la gaieté, comme elle passait à travers les parterres de son jardin, sans en prendre autre chose qu'un parfum léger et l'ornement d'une minute, pourrait être la femme d'un homme grave, bon et simple.

La plaisanterie de madame Bournel, qui lors de leur première rencontre, l'avait averti que son jeune ami projetait de le marier à sa sœiur, avait effleuré son esprit sans laisser de trace. Mais voilà que tout à coup, à l'instant de sa tristesse la plus amère, de son découragement le plus profond, cette vision d'un ménage, dont Gertrude serait la lumière tranquille, lui apparaissait, non pour le consoler, mais pour ajouter le deuil d'un bonheur trop souhaité et disparu.

Liomer redoutait la solitude. Il resta une heure à causer avec la blonde Allemande ; mais II ne put la tromper. Elle voyait bien qu'il n'était si complaisant et si causeur, que pour se distraire d'une pensée absorbante. Elle lui servit sa bonne grâce, ainsi qu'elle lui servait son café à la crème, et quand il remonta daus sa chambre, elle reprit son travail de ménagère. Tout au plus, mit-elle à le finir, une lenteur inaccoutumée, et devint-elle deux ou trois fois pensive, en rangeant la maison. Mais, quand elle revit Liomer, on n'eût pu découvrir dans la limpidité de ce regard loyal, l'ombre d'une mélancolie. Sa pillé pour le docteur restait aussi invi-

Page 1