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186 L-BNrANT DB LA. MORTE

préparer sans douta le souper des adieux, et lai donner uo attrait, un arôme de vergia» mein nicth, que le voyageur emporterait avec lui.

Liomer semblait résolu à ne pas rentrer. Il vit, peu ik peu, les promeneurs de la Terrasse se retirer, les salons se vider. Il lui plaisuit d'assister à celle décroissance de la lumière et du bruit, dans ce tiea de délices suspectes où le bruit et la lumière l'avaient si longtemps étourdi, ébloui. Quand tout serait éteint et quand tout serait désert, peut-être bien que !e calme absolu descendrait en lui, comme le calme et le silence descendaient sur Bade.

Il se croyait seul dans tes parterres; lorsqu'une femme enveloppée et voilée passant sur le fond à demi éclairé encore de la maison de Conversation, parut se diriger vers une des allées ombreuses et sinueuses qui conduisent à la Trinckhall .

— Suis-je fou? se demanda Liomer.

Il disait cela avec crainte, mais sans défiance de sa folie. Elle ne l'avait pas trompé la première fois qu'elle lui avait fait pressentir madame Bournel dans l'amazone inconnue de l'avenue de Lichtentbal.

Ijomer séUnça sur les traces d» celte femme Bientôt, à un rajon jeté par un bec de gai, il la lil distinctement et n'eut plus de doute. C'éUit madame Boumel, vêtue pouruneeîpédilionnoelupne, pour un rendez.Tons, déguisée aui yeux qui n'avaient pas la pénétration intéressée des yeni de Liomer. Il la rejoignit. Au bruit dos pas sur le sable, elle se retourna, le vit à son tour, poussa une exclamation sourde et, naïvement, prit son élan pour courir.

Liomer la retint par le bras.

— Je vous fais peur?demanda-t-îl d'une voix essoufflés.

— Peur ? oui. Mais surtout vous me gênez.

— Vous allez à un rendez-vous 7 reprit impétueusement Liomer.

L, Goosic

— Je ne le nie pas.

— C'est de l'audace de l'avouer t

— C'est de la franchise, comme j'en ai toujours, continua madame Bournel avec tristesse.

— Eh bien, dites-moi franchement qui vous attendez.

— Franchement, vous ne le saurez pas.

— Je veux le savoir.

Elisabeth eut une secousse de révolte, puis subitement adoucie, et baissant la voix, avec la crainte visible d'6tre entendue :

— C'est mal ce que vous faites là ! — murmura-t-elle. — Vous n'avez pas le droit de no'interroger, de tous mêler à ce point de ma conduite !

— Si, — repartit Liomer, vibrant de jalousie, de colère. -~- J'ai le droit desavoir enKn ce que vous êtes, puisque vous prenez une si grande part de ma vie !

— Âhl ce que je suis, monsieur Liomer, — dit sourdement Elisabeth, — une femme bien malheureuse! La fatalité me poursuit, m'enchaîne, me fait trébucher à chaque pas. Mes meilleurs mouvements blessent les autres et me déchirent. Vous m'aviez empêchée de me tuer, quand j'étais jeune flUe. Vous avez eu tort, pour vous et pour moi, je vous l'ai déjà dit. Aujourd'hui que je suis mère, c'est mon fils qui me retient. Sans cela I...

— Si un danger vous menace, montrez-le-moi, répliqua Liomer, ébranlé par cet accent sincère.

— Je ne crains aucun danger.

— Alors pourquoi ne pas me dire la vérité ?

— Plus tard, je vous la dirai.

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— Il sera Irop tard.

— Dans ce cas, je subirai une fois de plus cette chance funeste qui me meurtrit toujours à rbeure de mes espérances. Je serai un peu plus malheureuse ; voilà tout.

— Il est impossible, — s'écria Lîomer, en lui serrant la main avec force, — que vous doutiez de ma raison, de mon courage. Je puis tout apprendre I

— Tout 7 demanda Élisabetb pensive,

— Oui, tout, même un crime I Elisabeth parut indécise.

— Même que vous avez un amant ! ajouta Liomer.

Madame Bournel se redressa sous cette parole. Elle eut ua éclair dans les yeux qu'elle éteignit aussitôt.

— Vous ne le croyez pas! dit-elle avec fermeté.

— Eh bien, si vous attendez un ami, je suis digne, je l'espÈre, départager avec lui vos conDdences.

— Si c'était un ennemi?

— Un ennemi ! raison de plus pour que je reste 1

— Ou un créancier, — ajouta-t-elle avec une vibration ironique; — il y a des comptes que je ne veux pas régler devant vous .

Liomer se heurtait k une résistance qu'il ne pouvait briser, qu'il lui répugnait de fléchir, et à laquelle cependant il ne voulait pas céder. Une douleur immense et une secrète estime pour cette fierté de madame fiournel se mêlaient à son indi-> gnation.

: Koosic

— C'est bien, — dit-il, après une pause. et en se croisant les bras pour cercler son cœur. — Ce que TOUS ne me dites pas maintenant, je ne veux pas l'apprendre plus tard. Gardez vos secrets, tous vos secrets. Adieu .'

— U. Liomer 1

La Toix de madame Bournel faiblissait. Liomer surpris de la douceur de ce cri s'arrftta.

— Je vous avais pourtant liabitué à me croire sur parole, dit Elisabeth d'un ton de reproche.

— Oui, mais aussi à me méfier de vos silences.

— Vous les interprétez toujours mal.

— Eh bien, jurez-moi...

Il s'interrompit à un mouvement que fit Elisabeth.

— J'aimemieux, — dit celle-ci lentement, fièrement, avec dignité, — subir votre injustice qui vous donnera des remords, que de la prévenir par une faiblesse. Je ne vous ferai aucun serment: je ne vous4irai rien déplus. Sachez 'seulement quesi Jamais j'ai pu être digne d'un peu d'estime, c'est surtout en ce moment. Adieu, monsieur Liomer, cette fois, n'est-ce pas, c'est bien adieu? Je vous demande ce qu'une femme qui vous serait étrangère a le droit de demander à un galant homme. J'attends quelqu'un qui ne peut tarder à venir, que vous ne devez pas connaître... Éloignez-vous.

Madame Bournel se redressa. Malgré l'air de hauteur qu'elle avait pris, elle parlait avec un accent «mical qui troubla Liomer.

11 n'eut pas le temps de couvrir sa retraite par une objurgation suprême ou par une menace.

Goosic

Gomme il se retouToait, il se beurta presque à un homme que ni lui, ni madame Bournel, n'avaient entendu s'approcher, et qui oTait écouté les dernières paroles de ce rapide entretien.

— Pourquoi, — dit le DOUTeau venu d'une voix railleuse, — M. Liomer ne doi^il pas me connaître ?

Madame Bournel poussa un cri et porta la main à son Tront.

— Qui etos-Tous, monsieur? demanda Liomer.

— Je ne réponds, ainsi que madame.que quand il me plaît de répondre, — repartit l'étranger du même ton sarcastique. — Si je suis surpris qu'on vous ait fait un mystère de mon nom, je dois me conformer à la volonté, au caprice de madame.

La nuit claire et le reflet du gaz permettaient de distinguer les traits de l'étranger. Liomer ne l'avait jamais rencontré. Il eut vainement cherché dans sa mémoire cette figure longue, maigre, énergique, brutale, qu'une moustache, prétentieusement aiguisée, allongeait encore, en la partageant au-dessus d'un menton large, carré, et d'une mâchoire saillante. Le nez avait la courbure d'un bec d'oiseau de proie. Les yeux, sous des sourcils épais, étaient brillants; la bouche, à demi cachée, paraissait déformée par ua rire épais, el aussi sans doute par l'habitude et l'hébétation de l'ivresse.

Pourtant, ce personnage avait dans la prestance, dans le rhythme de ses gestes, une certaine crûnerie supérieure qui tient à une éducation dépravée, mais non oubliée.

Boutonné comme un homme qui ne met pas de

Derté dans son linge, cravaté avec soin, le chapeau

inclioé sur l'oreille, les gants placés dans l'entreblillement de sod habit, sur sa poitrine, cet inconnu, avec une correction rlpée, mais presque élégante, répondait au portrait classique du matamore contemporain, de l'aventurier qui porte haut son nom, qui ne craint pas la gendarmerie et qui l'oiTusque de son signalement.

Je ne sais si les physiologistes modernes arriveront à expliquer un phénomène que les romanciers ont observé depuis longtemps, c'est qu'il est impossible à certains caractères de se soustraire à la loi, on pourrait dire k la fatalité du costume et de la physionomie qui est comme la livrée de leur &me.

Il n'est pas rare de rencontrer dans toutes les catégories sociales, dans les plus hautes, selon la hiérarchie, comme dans les plus basses, des gens qui, n'ayant encore commis aucune action digue des galères, ont déjà l'habitude de porler leurs cheveux rasés comme des galériens, et de traîner la jambe, comme s'ils avaient un boulet au pied.

Du premier coup d'œil; Liomer devina que ce nouveau venu était un coquin, tout en conjecturant qu'il pouvait fort bien être un gentilhomme. Il salua madame Bournel, sans relever l'espèce de défi de l'étranger.

— Adieu, madame. Eicusez-moi d'une curiosité qui ne se croyait pas indiscrète.

Le tonétait froid, glacé par la douleur, plus que par la colère, Liomer cessait stibilRment de souffrir de sa jalousie, pour souffrir liu mépris. Ce bandit à la mode, ce décavé de la morale pouvait être un complice, un associé ; ce n'était pas un amant.

Hélas ! instinctiTemeat, Liomer regrettait peul- £tre de n'être pas jaloux .

ÉHsabetb deviaa ce brusque changement dans la tristesse de Liomer. Elle en fut blessée, mais voulant tout expliquer d'un mot et se justifier de ce tdte-à-tâte, elle dit avec une solennité cruelle :

— Docteur, je vous présente M. le comte de Priziac.

— Ahl je comprends, dit simplement Liomer.

Bien qu'aucune Aiodulation n'eût donné un sens

particulier à ces pa-roles, il était impossible de ne pas les trouver aussi dédaigneuses, que la présentation de madame Bournel avait été insultante.

M. de Priziac feignit de prendre pour un petit salut le mouvement de tête involontaire qu'avait fait le docteur. 11 salua, et replaçant son chapeau plus bas sur l'oreille.

— Que compreneï-vous, s'il vous plaît? demandat-il avec cette politesse irritante des gens qui cherchent une querelle.

Elisabeth, qui avait eu un frémissement de joie h 'la réponse de Liomer, intervint pour le soutenir:

— Il est facile de comprendre, — dit-elle, — que si je me cactie pour vous parler, ce n'est pas par coquetterie, et que si vous Êtes venu à Bade me rejoindre, ce n'est ni par amitié ni par respect.

M. de Priziac sourit et galamment:

— C'est par amour.

Aucune réplique ne pouvait atteindre plus vivement Liomer. Il eut un redressement de la tête, comme en provoque le dégoût.

— Ah! je TOUS permets ce mot-là comme si j»

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ravais mérité, — dit madame Bouroel, — car il me

ch&tie devant un honnête homme.

— Ce n'est pas la première fois que vous me le permettez.

— C'est la dernière fois du moins que je vous l'en* tendrai dire. Vous m'aimez 7 Après ? Je ne vous aime pas. Vous m'avez menacée de je ne sais quel scandale, si je ne vous accordais pas un rendez-rous. Nous y voici.

— Je n'avais pas demandé de (émoin.

— M. Liomer peut dire si je ne me suis pas exposée aux plus injurieux soupçons de sa part pour venir vous parler en tfite-à-tète.

— Il ne fallait pas donner de soupçons ; on ne ■ vous eût pas suivie.

— Qu'importe I M. Liomer est mon ami; parlez devant lui.

— M, le docteur est-il de cet avis-là? demanda M. de Priziac d'un ton de compassion impertinente, comme s'il eût redouté d'affliger Liomer.

Liomer resta impassible.

— Au surplus, je n'ai rien k entendre, — repritÉli- « sabeth, — vous me feriez des menaces ; je les brave ; mais je les aime mieux que vos protestations d'amour. Docteur, voulez-vous me donner le bras?

M. de Priziac étira sa moustache à plusieurs reprises.

— Je vous engage à m'écouter, madame, dit-il entre les dents .

— A quoi bon? puisque je sais d'avance ce que vous voulez me dire.

— Cela prouve que je n'ai pas changé d'idée.

L'ENFANT Ùi LA MORTE 203

— m moi non plus.

— Alors, je parlerai devant le docteur.

M. de.Priziac retira ses gants de sa poitrine, les tint à la main, et saluant courtoisement :

— Vous avez bien deviné, madame; je ne suis ■venu à Bade que pour vous renouveler l'assurance de mon amour. Vous êtes veuve; votre deuil est Bni; vos scrupules n'ont plus de prétexte. J'ai un nom qui vaut bien celui que vous quitteriez en m'épo.usant, etj'ai une volonté, vous le savez, que rien ne désarme.

— Elle n'est pas plus forte, ni mieux armée que ma haine. Vous m'aies odieux; vous le savez bien.

M. de Priziac battit plusieurs fois sa prunelle de sa paupière, comme on bat une meute trop ardente pour l'obliger au repos.

— Vous avez tort, — dit-il doucement, — de me répéter cela devant M. Liomer

— Pourquoi?

— Parce que vous semblez vouloir ainsi moins me faire de la peine que faire plaisir au docteur.

Madame Bournel ne résista pas à la tentation de sa haine.

— Oh 1 — dit-elle avec un souffle sonore, — le docteur sait depuis longtemps ce que je pense de vous.

— Tant pis ! dit M. de Priziac d'une voix sèche, en faisant claquer sa mâchoire par un mouvement bestial.

Elisabeth comprit aussitôt quelle imprudence elle avait commise. Jusque-là, Liomer, silencieux, immobile, ne donnait aucun prétexte de provoca-

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tion à M. de Pmiac. Il était le spectattinr; elle venait maladroitement de le mettre en scène.

Liomer, lui aussi, derina le rûle que le hasard lui imposait. Il l'accepta simplement.

— Pour qui donc, monsieur, demanda-t-il , — avez-TOUs dit tant pis ?

— Pour vous, si vous voulez.

— Pour moil

Liomer s'arrêta après cette réplique. Un petit rire dédaigneux acheva de détourner sur lui la colère de M. de Priziac, et relevant la tête :

— Je vous avertis que je ne crains pas pour mon compte l'effet des lettres anonymes, et que je ne vais jamais à la cbasse.

M. de Priiiac bondit sur place.

— Allez-vous sur le terrain ?

— Un duel! — s'écria madame Boiirnel. — Monsieur Liomer, n'acceptez pas.

— Pourquoi re fuserai s-je? si monsieur trouve des témoins...

11 appuya sur le mot témoins et suspendit sa phrase. L'épithëte qu'il n'ajoutait pas se faisait seatirt et l'on devinait que le mot ainsi souligné se complétait de cette façon : des témoins... honorables.

— C'est bienl — repartit M. de Priziac qui avait agité ses gants et qui les remit entre les deux boutonnières de son habit, comme des armes inuUles. — Je TOUS permettrai, demain, de me dire en face, si vous pouvez, que je suis l'homme qui tue.

— Vous venez, je l'espère que je suis l'bomme qui punit, répliqua froidement le docteur.

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— OÙ demeurez-vous? demanda M. de Priziac.

Chez madame ?

Liomer donna son adresse. M. de Priziac salua madame Bournel.

— A demain soir. — lui dit-il ; puis se tournant vers Liomer, en penchant un peu plus son chapeau . sur l'oreille : — A demain malin.

Il y avait une double menace, et la proclamation par avance d'un double triomphe dans ces deux façons de rendez-vous pour. le lendemain. Il s'éloigna en broyant le sable sous son pied.

Elisabeth, demeurée seule avec Liomer, après une seconde de stupeur, de foudroiement, lui dit en l'étreîgnant presque :

— On ne se bat pas avec un assassin.

— Je ne suis pas le bourreau, pour l'exécuter sans qu'il se défende ! repartit Liomer d'un ton paisible.

Madame fiourael fit un geste de désespoir.

— Voilà ce que je redoutais, ce que je voulais empficher, et ce que j'ai fait I

— Ne vous repentez pas de cela.

— Lui, se mesurer avec vous I c'est impossible. Je m'y opposerai. Je le dénoncerai.

— Vous ne me feriez pas cette inj ure I

— L'injure, je vous l'ai faite, docteur, eu vous le nommant, en le laissant vous adresser la parole. J'aurais dû l'interrompre, l'empëcher de parler; j'aurais dû

Elle aspira l'air de la nuit, comme si M. de Priziac lui eût laissé une vapeur féroce. Secouant la tfite, s'avançant pour dépasser Liomer, afin sans doute .,.,..„,Goo;;lc

398 L'EHFANT DE LA HORTB

qu'il ne vit pas l'éclair farouche de ses yeur, elle

fit un geste de menace et murmura :

— Ab ! si j'avais pu le tuerl

Il y avait moins de regret que de désir dans ces paroles.

— Taises-Tous, — dit vivement Liomer, que ce cri de haine ramenait à des souvenirs terribles, — taisez-Tous! si vous voulez que je me détende, ne parlez pas ainsi I

Elisabeth intimidée, menacée par cet avertissement solennel, courba la tête .et naarcha en frémissant, ù cAté de Liomer. Klle avait peur de renouveler ses maladresses cruelles.

Pourtant, quand ils furent sortis des sentiers, en traversant la terrasse, devant la maison de Conversation, madame Bournel voulut tenter un dernier effort. D'un ton suppliant :

— Est-ce qu'il est juste que vous vous abaissiez jusqu'à cet homme, monsieur Liomer? Est-ce que son existence et son honneur valent votre existence et votre honneur? La partie est inégale.

— Vous parlez comme une joueuse, répondit doucement Liomer.

— C'est pour une joueuse que vous vous battez I répliqua Elisabeth.

— Non, madame, c'est pour moi!

Liomer, en parlant ainsi, avait une résolution triste et ferme qui imposa à madame Bournel. Elle n'osa continuer.

Pourtant jamais elle n'avait senti son cœur si rempli. Jamais elle n'avait été si vivement sollicitée par un besoin d'expansion qui bouleversait

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tout son Ëlre. Elle eût voulu tomber aus pieds de Liomer, lui baiser les mains, le conjurer, l'attendrir. Elle qui ne pleurait jamais, elle sentait sourdre en elle la vocation, le besoin des larmes.

Le remords d'exposer la vie de Liomer était traversé par l'orgueil et par la reconnaissance qu'elle éprouvait d'avoir un pareil champion, liais, en même temps, elle avait peur de sentir dans ce courage tranquille un désespoir caché dont elle était cause. Liomer s'exposait peut-être à la fatalité d'un combat inégal, pour sauver les apparences d'un suicide. Elle avait des frissonnements d'épouvante tfui lui donnaient pourtant une joie furtive, & cette idée. Elle s'irritait de ne pouvoir ni le préserver, ni lui donner par l'enthousiasme d'un grand amour l'armure invincible qui l'eût fait victorieux.

Depuis une heure, depuis vingt-quatre heures, elle n'avait à se reprocher aucune pensée qui dût la faire déchoir dans la conscience de Liomer, et elle se sentait déchue. Cette apparition de M. de Priziac, ce mystère du rendez-vous qu'elle avait cru devoir â la pudeur de son amitié pour cet honnête homme, lui donnaient une solidarité suspecte.

Que faire? 11 était chimérique de songer & cette menace d'une dénonciation qui eût blessé pour jamais Liomer. Mais comme ce projet était violent, elle y songeait. Âhl si elle eût été certaine de susciter dans l'esprit du colonel Landeronne un peu d'indignation belliqueuse, comme elle eût été s^ confier à son père, comme elle en eût fait son vengeur! comme elle l'eût envoyé, sans hésita-

tion, provoquer, Souffleter, tuer de H. de Prîzîac.

Le chemin de la promenade à la villa se fit en Bilence. Quand Liomer quitta madame Boumel, celle-ci eut une héaitation suprême; elle balbutia des encourage méats coufus, des excuses timides, voulut se jeter au cou de cet homme, si bon et si grand, qui courait les chances d'une mort presque certaine et lai demander pardon dans un baiser de repentir, d'adieu.

Toute la nuit se passa pour Elisabeth dans une délibération ardente, dans une interrogation sans fin, N'élait-ce pas un devoir strict, supérieur à toutes les subtilités du point d'honneur, de prévenir l'autorité, fort heureusement despotique à Bade, et de soustraire la poitrine d'un homme de cœur à l'épée d'un spadassin.

— Liomer m'en voudra, me méprisera davantage, — se disait-elle, — je l'aurai sauvé.

Sur cette penta, elle descendit profondément dans sa pensée, plus bas qu'elle n'était encore descendue.

Elle trouvait d'abord tout simple qu'elle fût alarmée de ce duel, et tout naturel de faire plus que des vœus pour le docteur. Au bout d'une heure de méditation, elle fut ravie de concevoir une inquiétude si tendre; elle fut étonnée de la savourer. Elle cherchait, avec une naïveté sauvage, à comparer la terreur qu'elle ressentait maintenant à celle que pourrait lui inspirer le sort d'un frère, menacé d'une façon pareille.

La comparaison lui échappait ; il lui fallut toucher à son amour maternel, et se demander ce

qu'elle ferait si son enfant était en danger de mort, ■pour qu'elle, mit son amitié à l'unisson du seul amour qu'elle eût encore ressenti.

Elle vit distinctement qu'elle tremblait pour Paul Liomer, comme elle eflt tremblé pour Paul Bourne), et toute pâle de cette découverte, toute flère cepen- . dant de l'avoir faite, elle passa la nuit à se dire (1 Est-ce que je l'aimerais? » Redoutant de répondre oui, et redoutant davantage de répondre non.

Quand Liomer était engagé dnns une action énergique, il ajournait toute réflexion gui n'était pas un encouragement direct, une aide, pour achever l'œuvre commencée.

Qu'il eût bien ou mal fait d'intervenir; qu'il etlt cédé & de la colère ou à de l'amour; il ne voulait pus le savoir. 11 fallait d'abord traverser cette crise avec une virilité impassible et prudente. C'était comme une opération chirur^cale, exigeant de la précision, du sang-froid ; il méditerait plus tard, si H. de Priziac lui laissait le moyen de méditer. ■ Ses fîùblesses antérieures, l'abaissement de son caractère depuis son arrivée à Bade, l'excitaient encore à se tenir droit et stoïque devant ce péril qui ajournait ses rêveries sentimeotales.

Il rentrait par ce duel dans le rôle de justicier qui avait séduit longtemps son orgueil. Il châtierait un misérable, ou il expierait ses misères.

Il y a dans les imbroglios de la passion, des éclairs d'impatience, pendant lesquels le besoin d'en finir brusquement, nettement, s'impose à travers toutes les subtilités. Un de ces éclairs avait lui dans l'ftme de Liomer, en présence de cette femme inutile-

ment aimée, et de cet homme suspect, qui la lui disputait, au nom d'une coquetlerie antérieure et d'un crime accompli pour elle.

Il marchait maintenant sous cette lumibre, sinon guéri, du moins dans une intermittence de sa Qèvre, comme le soldat qui ne discute pas U légitimité du combat, quand l'heure de se battre a sonné.

11 trinqua avec ses h&tes, parut il mademoiselle Gertrude moins triste qu'il ne l'avait été visiblement la veille ou le matin, et, quand il se relira dans sa chambre, il emmena son ami pour le prévenir de la visite des témoins de M. de Priziac.

Le jeune Badois fut surpris, plus que très alarmé, d'abord, par cette confidence; il n'était pas assez éloigné de ses années d'université pour n'avoir pas le souvenir assez récent de grands duels à coups de sabre, et il s'imagina volontiers qu'on ne devenait docteur, en France comme en Allemagne, qu'après avoir couru le risque d'esta&tades nombreuses.

— C'est bien 1 — dit-ii à Liomer, — je serai votre témoin et j'en trouverai un autre. Quelle arme préférez-vous 7

Liomer fut obligé de convenir de son égale infériorité dans toutes les armes. Il avait pris des leçons' d'escrime au collège, essayé quelquefois son adresse et prouvé sa maladresse au pistolet; mais ces incidents de son éducation ne l'autorisaient pas à mépriser le hasard.

Son ami voulut l'obliger à la répétition d'un duel, et parla d'aller chercher des fleurets.

— Non, — dit Liomer, — laissez-moi la confiance d'un ignorant.

— Sav9z-vouB si votre adversaire a plus d'expérience que tous?

— Je sais qu'il s'entend aux armes à feu. U ne manque pas son homme au fusil.

— Au fusil? Vous voulez dire au pistolet?

Liomer ne se recUfia pas ; il sourit, remetcla le

jeune médecin, et borna ses recommandations à lui dire :

— Si c'est possible, faites que nous nous battions à l'épée. J'essaierai de croire que je tiens un bistouri.

Le lendemain, les témoins de M. de Priziac se présentèrent et furent reçus par ceux de Liomer.

On ne délibéra pas longtemps. Il ne fut question ni de la cause du duel, ni de la possibilité d'un arrangement. M. de Priziac était représenté par un Hongrois et par un Polonais. Le jeune ïadois avait cherché et trouvé un Français, pour servir de second témoin k Liomer.

Dès qu'il fut question du choix des armes, les mandataires de M. de Priziac, comme s'ils eussent reçu la mission de prévenir une objection injurieuse se hâtèrent de proposer l'épée; c'était aller au-devant du désir de Liomer. Le rendez-vous fut pris pour la journée. La rencontre devait avoir lieu dans le bois de Brandhald.

Liomer avait employé une partie de sa nuit et de sa matinée à écrire en France, au notaire de la famille de Proville.

Il avait eu bien de la peine à ne pas s'attendrir à la pensée de son fils; à ne pas s'excuser, dans cette lettre, de mettre en péril une tutelle dont il avait

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fait le but uoique de sa vie. Je le répète, il redoutait tout ce qai pouvait Faire vibrer sa conscience pendant cette crise et la détourner de son devoir immédiat : se bien tenir et bien af^ir sur la terrain. C'était assez de l'amertume ressentie ta veille, de ce spasme de dégoût auquel il avait obéi ; il ne voulait pas davantage de tristesse, ni surtout d'aucune tristesse qui fût de nature à lui faire regretter la vie, quand il éprouvait le désir, sinon de la quitter, au moins de l'exposer avec indifférence.

Le secret avait été observé à l'égard des hâtes de Liomer. Mais' quand il sortit seul pour rejoindre, à quelque distance, ses témoins partis en avant, il rencontra dans le jardin mademoiselle Gertrude qui l'attendait au passage.

Elle lui sourit d'un sourire doux et pâle et lui dit:

— Au revoir ! monsieur le docteur.

Il n'y avait dans ces paroles rien de particulièrement expressif, rien qui différât du salut quotidien de la jeune fille, et pourtant Liomer fut frappé et singulièrement ému de cet espoir exprimé dans l'adieu.

II crut lire dans les yeux bleus de mademoiselle Gertrude une assurance de prière exaucée. Comme il s'inclinait, il eut l'idée que les belles mains blanches, si habiles à manier la pâte dans le ménage, seraient des mains patien tes et délicates pour panser un blessé. 11 les prit amicalement, les porta à ses lèvres, leur donna un baiser fraternel que mademoiselle Gertrude parut recevoir sur la bouche, tant celle-ci s'empourpra et se contracta vite, pour

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