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saisir, garder, savourer la douCeur de cet adieu.
— Au revoir t répondit Liomer avec assurance.
Il descendit la colline d'un pas ferme, se sentant
suivi parle regard de cette vaillante amie, comme
par une protection.
Quand il prit le chemin qui montait aux bois de Brandhald, il s'arrêta, regarda autour de lui. Les yeux bleus n'avaient pu étendre leur rayon jusquelà ; il se sentait quitté par eux, et redoutait de rencontrer l'éclair fiévreux des yeux noirs.
Madame Bournel avait fini sans doute par comprendre que la meilleure façon d'honorer le courage de Liomer, c'était de lui laisser le champ libre.- Elle n'avait envoyé aucun agent; elle n'inlervint pas directement elle-même, et, si elle attendait avec une anxiété mêlée de remords l'issue du combat amené par sa faute, elle l'attendait invisible, sans compliquer ce drame réel par une inlerveatioQ sentimentale et mélodramatique.
Le lieu du combat avait été bien choisi, dans une clairière; le soleil n'y favorisait et n'y gênait personne. La terre, douce sous la poussière des sapins, avait cependant une fermeté qui rassurait le pied. M. de Priziae apprécia ces avantages, et ne put s'empêcher d'en faire compliment à ses témoins.
Pendant qu'on mesurait les épées, Liomer regardait de cAté son adversaire, cherchant naïvement à le connaître, et à s'assurer de l'opinion définitive qu'il en devait avoir, comme s'il lui restait une chance de' ne pas le mépriser.
M. de Priziae était véritablement en fonction,
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300 l'enfaht de la morte
l'épée à la main. Il était bean tireur et ne négligeait
aucune coquetterie du métier.
Il s'était fait friser; ses moustaches avaient deux pointes irréprocliables, et, si la veille il n'avait laissé voir sous le plastron de son gilet et de son babit aucune trace de linge, il montrait, maintenant qu'il était à demi dévêtu, une cbemise de batiste à jabot, bouffant avec une grflce cavalière, comme au temps de Louis XIII, autour de la ceinture de son pantalon. 11 était finement chaussé, trop finement; mais il appartenait à cette école de duellistes, française par essence, qui aime mieux s'exposer à un coup d'épée qu'à une trivialité, et qui veut toujours une mise en scène élégante pour ses exploits. Il eflt méprisé ces habitués de salle d'armes, auxquels il faut des sandales sur la terrain, et qui abaissent le duel, au niveau d'un concours de gymnastique.
Les deux adversaires furent mis en présence ; les pointes de leurs épées engagées, et le signal fut donné.
Liomer avait une adresse naturelle et tranquille, suffisante pendant cinq mifiutes. H. de Priziac étudiait visiblement son jeu, et badinait d'abord, avant de le déconcerter par une attaque savante.
Quand il crut l'avoir lassé, il devint plus vif, plus pressant. Liomer ne se départit pas de sa tranquillité, ne chercha aucune parade nouvelle; n'attaqua pas, et continua avec un poignet robuste, les mêmes mouvements réguliers.
Cette naïveté de méthode gêna bientôt le duel-
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liste de profession. A ce jeu terrible, comnae à tous les jeux du monde, la chance d'ailleurs se met souvent du parti des ignorants et des candides. Une ou deux fois, M. de Priziac se sentit effleuré par cette lame entêtée qui le menaçait contre toutes les règles, et qu'il ne détournait, par un battement nerveux, que pour la voir revenir, poussée par le même ressort à son point central.
Au fond, il n'avait pas de haine contre Liomer. Il l'avail provoqué par amour-propre, pour lui donner une leçon, pour se venger de madame Boumel ; mais il n'eût pas été Tâché, en le blessant légèrement, de se donner devant témoins le mérite d'une générosité qui eût rabattu l'oi^ueil de ce philosophe.
Pourtant, la colère lui vint devant la persistance de cette force ingénue qui menaçait de durer plus longtemps que la sienne. Toute son habileté né l'empêchait pas de se sentir essoufflé, et de craindre queues vieux jarrets de danseur, de chasseur, de duelliste, fatigués par un long abus, ne se refusassent tout à coup & servir Bï gloire. Alors il résolut d'en finir, et par une flanconnade transcendante il atteignit Liomer au c&té; mais celui-ci qui n'était pas à la parade, et qui tenait son épée droite devant lui, en même temps qu'ïl se sentit atteint, comprit que sa lame entrait dans la poitrine de son adversaire.
Les témoins s'élancèrent. M. de Priziac tombait, et Liomer, qui lAchait son épée, en se redressant sous l'aiguillon de la blessure, voyait son adversaire emporter les deux lames dans sa chute.
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Le jeune médecin courut d'abord à son ami. Celui-ci lui montra M. de Priziac et alla de lui-même s'appuyer co&tre un arbre, chancelant tout à coup, non de la plaie qui saignait & son cAté, mais de la terrible impression que lui causait cette victime de sa maladresse.
Son courage cédait à la sensibilité humaine. Il avait maintenant la peur rétrospective de ce duel aifronlé avec tant de sang-froid. Il concevait l'horreur du meurtre. Une voix s'éveillait soudainement en lui pour lui dire.
— Toi aussi, justicier des assassins, tu as tuét et tandis que le sang commençait à couler de sa blessure, une sorte de mépris secret de lui-même commençait il s'épancher de son cœur.
M. de Priïiac avait été couché sur l'herbe. Le médecin badois opéra uti premier pansement. La blessure était mortelle et la mort était proche. M. de Priziac, qu'un court évanouissement avait surpris, et qui ne revenait à lui que pour assister à sa rapide agonie, comprit la vérité, en voyant l'air grave des témoins. Il essaya de sourire, et, malgré sa suffocation, voulut parler.
— Il faut toujours se méfier des médecins, dit^il en entrecoupant ses paroles.
Il chercha des yeux Liomer, et le voyant appuyé contre un arbre :
— Monsieur... monsieur, — reprit-il en haussant la voix... — je voudrais...
Un flot de sang lui vint à la bouche ; il fit un geste d'appel, de prière. Liomer, qui soufi'rait beaucoup, appuya son mouchoir sur la blessure, et, marchant
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à petits pas, soutenu par ses deux témoins, s'approcha dû moribond.
M. de Priziac paraissait incapable de prononcer désormais un seul mot.
Sa respiration devenait haletante; ses jeux, dont la lumière vacillait, semblaient près de s'éteindre. Il se mordit la lèvre, et ses dents, en pénétrant dans le sang, le Qgèrent. Il voulut se soulever; mais c'était impossible. D'un clignement d'yeux, il invita Liomer à se baisser; dès que celui-ci tenta d'obéir, une douleur aigufile flt chanceler; sans le médecin qui le soutenait par le bras, il serait tombé.
. Désespérant de pouvoir lui parler en confidence, ne voulant pas cependant renoncer à un dernier sarcasme, M. de Priziac tordit sa bouche et parut boire le sang qui l'obstruait, puis, d'une voix épaissie:
— Monsieur, — balbutia-t-il, — cette fois-ci ce n'est pas par ma faute qu'elle est veuve... c'est votre tour... Prenez ^arde à celte nouvelle série...
Le sang noya encore ses paroles; il voulut les fîûre surnager. On entendit un balbutiement cou' fus : n rouge... noir... l'amour,. . la mort. »
Il répéta à diverses reprises ce dernier mot, paraissant lui donner plusieurs sens à la fois, él comme s'il eût résumé pour lui ses adieux à la vie en général,et h la femme qui avait été pour lui l'inspiratrice du meurtre.
— La mortl crîa-l-il une dernière fois, et ses yeux se voilèrent.
Liomer se détourna avec une sorte de respect de
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310 L'BNFANT DE LA HORTE
c«t homme qu'il avait mortellement frappé, et dont
nue pudeur instinctive lui défendait de regarder
l'agonie.
11 alla s'asseoir sur un tronc d'arbre abattu, se laissa faire un premier pansement par son ami, tandis qu'un des témoins allait appeler des bûcherons qui travaillaient à quelque distance de la clairière, pour leur faire construire à la h&te un brancard.
La blessure du docteur, sans être forcément dangereuse, était grave. Quanta M. de Priziac, il n'était pas mort, c'est-à-dire que la pensée vivait toujours; seulement sa respiration devenait de plus en plus difflcile; il gardait les yeux clos, et ne luttait plus, s'abandonnant à l'asphyxie.
Dès qu'on eut fait un brancard, on y déposa le mourant, que les bûcherons portèrent lentement, avec précaution, vers la ville.
Liomer marchait, soutenu par ses deux témoins. II n'avait pas voulu qu'on le port&t.
— Je veux rentrer debout, avait^il dit au jeune médecin.
11 prenait ainsi ses précautions pour ne pas effrayer mademoiselle Gertrude et pour donner raison, dans le premier aspect, au doux pronostic . des yeux bleus.
Le même sentier ramenait donc les différents acteurs du drame. 11 était convenu qu'au bas delà colline, on attendrait l'arrivée d'une voiture qu'un des témoins, parti en avant, devait ramener, pour transporter M. de Priziac à son hôtel.
A la limite du bois, se trouvait une sorte de
cbalet qui servait de balte ordinaire aux promeneurs allant à la cascade de Géroldsau, ou revenant de la visiter. Devant la porte de ce cabaret, un cbeval tout sellé pour une amazone était attaché à une petite palissade à claire-voie.
Comme le cortège allait passer devant la porte, celle-ci s'ouvrit brusquement, et madame Bournel s' élança vers le brancard.
Les porteurs s'arrêtèrent avec une hésitation de pitié. Elisabeth se pencha, regarda. Sa pâleur cessa tout à coup. Elle se redressa avec un air de triomphé. Ses yeus implacables parurent poignarder d'un éclair ce moribond, et réclamer leur part de son agonie. Ses lèvres s'agitèrent pour lancer un cri que la joie étouffa, Elle froissa ses mains, qu'elle n'osait joindre dans un geste de prière et de remerciement, et se tordant sur ellemême, elle prit dans un mouvement rapide les assistants, la nature, à témoins de ce dénouement qui la vengeait.
M. de Priziac devina-t-il ce salut de la haine? Fut-il provoqué dans les omhres qui s'épaississaient autour de lui? Fut-il dégagé de son étouffement par cet éclair qui voulait le transpercer? Ou bien, l'interruption de ce balancement des porteurs qui bec- Qait son agonie, lui donna- t-elie la perception d'une halte définitive? II ouvrit les yeux, vit dans les rayons du soleil qui baissait ce visage resplendissant de contentement féroce, devina tout, et trouva encore la force de sourire.
Ce fut sa dernière prouesse. Son sourire fut interrompu par une convulsion ; un peu de sang et d'é- .,.,..„,Goo;;lc
312 L'BNFANT DE LK HORTB
cume s'étendit sur sa boucbe; ses yeux restèrent
ouverts. Il était mort.
Madame Boumel ne fut pas désarmée par cette vision suprême ; elle dit elle-même aux porteurs et aux témoins d'nne voix dure :
— C'est fini I
Puis, secouant la tète avec mépris, elle cliercha Liomer.
C'était vers lui qu'elle avait pensé courir en courant au brancard. Elle n'avait pas osé espérer ce résultat, qu'elle souhaitait avec trop d'ardeur, pour ne pas se défier de la fatalité. Mais, puisque M. de Priziac était tué, puisque Liomer l'avait débarrassée de cet bomme, Liomer à coup sûr était sain et sauf.
Elle regarda le groupe que formait, h vingt ou trente pas en arriére, le docteur soutenu par ses deux témoins.
L'épouvante la saisit de nouveau, à la vue de Liomer, très plie, qui marchait péniblement. Elle eut une seconde d'indécision, pendant laquelle toute saphysionomie se transforma. La flammede ses yeux redoubla, mais avec une ardeur de tendresse qui les rendait sublimes, d'effrayants qu'ils avaient été. Elle s'approcha les mains tendues, suppliantes, et quand elle eut rejoint Liomer, fléchissant presque les genoux :
. — Ah ! dit-elle, vous êtes blessé !
Liomer la regarda sans répondre. Il venait de la voir respirer sa vengeance ; il s'étonnait et s'offensait de cette tendresse qui voulait le rendre complice d'une satisfaction impîe>