‹ L'enfant de la morteChapitre 20 sur 23 · L..,..„,Goo;;lc · texte numérisé non relu

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— Tout est prtt.

— Comment î

— J'aimais mieux faire des apprêts îautiles, que d'être prise au dépourvu.

— 11 vous avait raconté qu'il se battait? demanda madame Boume! avec une curiosité inquiète et jalouse.

— Non. Il a voulu nous cacher ce duel, mais mon frère s'est laissé deviner. Je l'ai vu ce malin, de bonne lieure, prendre des épées.

Mademoiselle Gertrude s'arrêta. Elle craignait sans doute de mettre trop d'orgueil dans l'aveu de sa pénétration. Elle ajouta, après un petit sourire sérieux :

— Mon fr'ëre s'est batlu plusieurs fois, et a été blessé. J'ai l'habitude.

Élisabetli, à son tour, se trouvait embarrassée devant cette candeur qui ne lui laissait plus qu'un râle parasite à réclamer dans la maison où le blessé était si bien attendu. Elle comparait cette prévoyante amitié, qu'un malheur ne pouvait surprendre, à la sollicitude inutiie de son affection.

Maintenant, elle hésitait k entrer.

Mademoiselle Gertrude, au contraire, n'avaitplus d'hésitation et lui montrait la porte. Mad&me Bournel se résigna et suivit la jeune Allemande.

En eSet, tout avait été prévu; il ne manquait que le blessé. Sur cet ordre complet, dans cette infirmerie improvisée, on sentait rayonner uiievolonté touchante et une foi supérieure qui poétisait toute chose.

Peut-être que dans sa vocation sérieuse et Iran-

quille, mademoiselle Gertrude avait été au delà des apprëls pour un blessé, et que, le cœur serré dans une étreinte formidable, dont personne ne devait avoir le secret, elle avait aussi songé qu'on pouvait rapporter mort l'ami de son frère, et qu'elle ne devail pas 6lre prise, non plus sous ce rapport, à l'improviste.

Mais rien de lugubre n'apparaissait, et dans cette chambre dont les rideaux blancs avaient été renouvelés, dont on avait paré la gr&cii hospitalière, tout souriait d'un sourire qui se fût transformé facilement en un jet de l'âme vers l'inflni, si au lieu de revenir droit et debout, appuyé seulement sur le bras de ses amis, Liomer eût élé ramené, comme on ramenait M. de Priziac, étendu sur un brancard.

Madame Bournel avait l'esprit trop prompt et trop Qn, pour ne pas saisir toutes les nuances que je décris, et pour ne pas en concevoir une admiration respectueuse.

Qu'elle eftt une jalousie commençante pour cette belle jeune fille dont la bonté devenait, dans cette circonstance, un rayonnement de la beauté, c'est ce qu'il est facile de comprendre; mais l'heure eût été ma! choisie pour s'y abandonner. C'était assez de l'infériorité de son amour tardif et nouveau devant cette charité qui deviendrait peut-être de l'amour, et qui s'ignorait encore. 11 ne fallait pas donner l'éveil à la passion, en laissant apparaître la sienne, ni provoquer Liomer, déjà si incertain, par une comparaison qui tournerait tout à l'avantage de mademoiselle Gertrude.

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Après quelques minutes, madame Boumel vooliit

te retirer.

— Vous nelesatteDdezpas?lui demanda la jeune

— Non, puisque .tous ne me laissez rien à faire, répondit'Ëlisabeth .

— M. Liomer sera heureux de tous voir.

— Heureux!

Elisabeth eut un plissement douloureux de la bouche qui surprit mademoiselle Gerlrude.

— Mais, sans doute, — reprit-elle ingénument, — c'est pour TOUS qu'il est resté à Bade, et c'est pour TOUS...

— Qu'il s'est battu? Oui, c'est pour moi qu'il a été blessé.

— Oh I il ne se repentirait pas de cela I

— C'est pour moi qu'il a tué.

Elisabeth baissa la tête. En un quart d'heure, sous l'influence de ce milieu décent, elle en était venue h partager ce scrupule douloureux de mademoiselle Gertrude, qui l'aTait indignée d'abord. Elle soufi^ait, comme celle-ci, à la pensée que Liomer aurait le souvenir d'un meurtre, et il ne lui vint pas à l'esprit de se rassurer, en rassurant mademoiselle Gertrude par la flétrissure de M. de Priziac. Cet homme, si indigne qu'il eût été de se mesurer avec Liomer, avait expié son indignité, et ce n'était pas à elle de lejuger.

Mais, comme il se faisait en ce moment, entre ces deux consciences féminines qu'un même ferment agitait, un échange d'impressions, ce fut mademoiselle Gertrude, qui devenue plus brave, chercha à

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son tour, dans le mépris de l'adversaire, une excuse pour M. Liomer et aussi pour U belle dame qui avait été l'hérolDe du duel.

— Ce monsieur, demanda-t-elle en reconduisant Elisabeth, l'autre, quel était-il?

— Un meurtrier, répondit madame Boumel, après une seconde d'hésitation.

— A-t-il uue famille ?

— Non.

— Quelqu'un doit-il le regretter?

— Non.

Mademoiselle Gerlrude eut un soupir d'allégement, et la douce philosophie qui se substituait à sa charité évangélique offrait sans remords M. de Priziac, comme une yictime propitiatoire, à l'égoïsme des gens de bien.

Madame Bournel crnt entendre du bruit dans le chemin qui conduisait à la maison; elle eut peur d'être surprise par Liomer, et d'être chassée par un regard :

— Au revoirl — dit-elle rapidement à mademoiselle Gertrude. — ïe n'ai pas de recommandations à vous faire.

La jeune Allemande comprit le renoncement et te compliment contenus dans cet adieu. Elle en fut attendrie.

— Vous reviendrez?

— Oui, si l'on me permet de revenir.

Ceux qui connaissaient madame Boamel eussent été bien surpris de la soumission craintive avec laquelle elle parlait.

Mademoiselle Gertrude feignit, par une ruse

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tonte féminine et pleine de grâce, de prendre pour

elle cette réflexion.

— Ai-je besoin de vous permettre de venir ? — dît-elle gentiment. — Je serai bien beureuse, au contraire, toutes les fois que tous viendrez me demander des nouvelles, et m'apporter des conseils.

Elisabeth se sentit à la fois émue et froissée de cette offre. Son orgueil en souffrait, et son âme, plus accessible depuis peuaux délicatesses de sentiment, en était touchée :

— Ce n'est pas pour vous que je dis cela, répondit-elle.

— Il n'y a pourtant que moi, — reprit l'Allemande avec une simplicité maligne, — qui permette et qui défende ici.

Elisabeth montait sur une petite borne placée i l'angle de la porte du jardin pour se remettre en selle. Mademoiselle Gertrude l'aida, en détachant et en maintenant le cheval.

— Merci 1 lui dit madame Boumel, qui résumait dans ce mot toutes ses gratitudes.

Elle passa vivement son pied dans l'étriep, rassembla les rênes, et tendit la main à l'aimable Badoise. Mais celle-ci ne voulut pas se contenter de si peu, ou bien elle était trop étrangère aux façons cavalières et éléganles, pour secouer, à la mode anglaise ou française, la main qu'on lui tendait. Elle se haussa, à son tour, sur la borne, et offrit, selon la mode allemande, sa bouche à la bouche de ma- I dame Boumel.

Elisabeth eut presque peur d'une si familière el si naïve expansion de sympathie; pourtant elle j

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céda avec un secret désir de communion, et ses lèvres ardentes laissèrent de leur feu sur les lèvres placides de mademoiselle Gertrude, en emportant de leur fraîcheur.

Il était temps que madame Bournel s'échappât, si elle ne voulait pas être surprise par Liomer et ses amis.

Le blessé entendit le galop du cheval, et son regard chercha, avec une impression confuse, la vision qui fuyait. Il s'était repenti en route de sa dureté; toutefois, ce regret n'alla pas jusqu'à faire rappeler la fugitive. 11 voyait, d'ailleurs, s'avancer au-devant de lui, doucement, j'oserai dire maternellement, mademoiselle Gertrude, et la pitié qui se répandait des beaux yeux bleus, de la figure blanche, des cheveux blonds, du sourire électrisé par le baiser de madame Bournet, mettait au-devant de lui une lumière dans laquelle il avait hftte de marcher.

II ne fut échangé aucune parole entre les arrivants et mademoiselle Gertrude. Elle conduisit le blessé, . qu'on soutenait davantage, et qu'on finit par porter, jusqu'à la chambre de Lîomer, en ayant bien soin de signaler les angles des portes, les marches de l'escalier où le soin de redoubler de précautions devenait nécessaire. Elle fut heureuse du regard que lui jeta son frère quand il vit que tout était préparé. Elle redescendit, pour attendre dans,le jardin que le malade fût couché et pansé. Quand êfle vil partir le second témoin et quand la voix de son frère l'eût rappelée, elle remonta bien vite pour entrer en fonctions.

Liomer avait usé toutes ses forces dans cette

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marche voulue. 11 fut, pendant vingt minutes, à demi endormi, à demi évanoui, à demi plongé dans une rêverie que In fièvre allait agiter.

Quand il s'éveilla pour un quart d'heure de cet état vague, de ce repos bourdonnant, il vit mademoiselle Gertrude qui causait à quelque distance du lit avec son frère, se faisant expliquer par lui le détail des soins à donner.

— Vous m'aviez donc trahi? demanda-l-il d'une voix faible à son jeune ami.

— Non, répondit celui-ci; il paraît seulement que je me suis trahi, et puis, Gertrude a le génie des précautions. Toutes les fois que je pars pour la chasse, elle en fait autant.

— Menteur 1 murmura mademoiselle Gertrude souriante et confuse.

Le frère avait exagéré, non pour se moquer de sa sœur, mais pour dissimuler à son hôte une partie de l'inquiétude qu'il avait causée.

— En quoi a-t-ii menti? reprit Liomer en attirant à lui la jeune fille par l'inflexion suppliante de sa voix.

~ En prétendant que j'ai la manie...

— Il a dit le génie, interrompit Liomer.

— C'est lui, — continua mademoiselle Gertrude rougissante, — qui m'adonne cette habitude-là, non pas) quand il va à la chasse, car je n'ai jamais peur, mais quand il va se battre. Après tout, si je n'avais pas fait cela de moi-même, j'aurais eu le temps de le faire, depuis qu'on est venu me prévenir.

Liomer qui avait soulevé sa lëte, la laissa retomber sur l'oreiller, et ferma les yeux, autant pour

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feindre une lassitude qui interrompit cette explication, que pour dissimuler la lueur tremblante qui passa dans ses yeux. Mademoiselle Gertrude n'inaista pas, se réservant, avec une probité du cœur qui loi était naturelle, mais qui, dans le cas présent, devenait héroïque, de lui parler plus tard de cette belle Françaiie, sans doute bien aimée, puisqu'il s'était si intrépidement battu pour elle.

La blessure de Liomer, si aucun accident ne la compliquait, était des plus simples. Elle exigeait du repos, du calme. Les chairs avaient été pénétrées à une certaine profondeur; mais si l'inflammation était détournée et maintenue à la surface, sans que le péritoine fût atteint, on pouvait compter sur une guérison rapide.

Liomer lui-même et son ami en jugèrent ainsi.

— Tout dépend de mademoiselle Gertrude, dit le blessé.

Mademoiselle Gertrude n'était pas là.

— Comment l'entendez-vous? demanda le médecin hadois, que cette recommandation affermissait dans une arrière-pensée.

— J'entends que mademoiselle Gertrude ne laisse entrer ici personne.

— Vraiment! personne?

— Non, personne, que vous et vos parents, liomer dit cela avec une fermeté qui empêchait

toute contradiction. Il renouvela la consigne devant mademoiselle Gertrude, et, sûr d'être obéi, il s'abandonna au charme de cette amitié qui devait, selon lui, le guérir, non pas seulement de la blessure visible, mais de la blessure invisible et venimeuse.

Le duel, malgré les précautions prises, avait fait àa bruiL. M. de PriEiac, Tort heureusement, n'avait pas d'ami:^. La vindicte publique, toujours un peu indulgente à Bade pour les drames noués et dénoués autour de la maison de Conversation, menaça pendant un jour, gronda pendant deux autres jours, et finit par se calmer sur celte double attestation que le duel s'était passé dans les conditions de loyauté les plus absolues;qu'après tout, M. dePriziac ne valait pas la peine d'6tre vengé.

Liomer reçut donc deux fois la visite d'un magistrat chargé d'une enquête ; puis, tout fut dit, et l'on n'aurait pas causé pendant plus d'une semaine de cet événement tragique, si les jolies dames du tapis vert et de la terrasse, ne voyant plus paraître au jeu, au haï, à la promenade, madame Boumel que l'on savait confinée chez elle, ne se fussent vengées de leur admiration passée pour la belle Française et n'eussent satisfait la rancune que laisse toujours la dévotion forcée, en brodant une série de romans dans lesquels Elisabeth était tour à tour la maîtresse préférée de M. Liomer ou de M. Prizïac; à moins qu'on ne s'accordât pour lui attribuer la prétention d'avoir voulu les aimer tous deux ensemble, c'est-àdire les trahir tous les deux.

Quand Liomer, après une semaine de fièvre, fut entré dans la période d'incubation, où la nature refait seule la trame coupée, et répare seule les forces ébranlées, il eut des heures de méûance envers luimême, redoutant ses réflexions.

Depuis la minute où M. de Priziac était tombé devant lui, avec une épée plantée dans la poitrine, il

gardait, ankysté pour ainsi dire dans sa conscience, un remords, tout au moins un effroi dont il attendait l'irritante érosion.

Il n'était pas d'un caractère à triompher facilement du scrupule d'avoir tué un homme, si misérable que fût cet homme. Par état, il regardait la . mort comme un ennemi cauteleux qu'il devait toujours combattre, et c'était pour lui une félonie de s'être fait le complice de la mort.

Le cas de légitime défense ne l'excusait pas; car il sentait bien qu'au fond c'était plutôt madame Bournel que son propre honneur et sa vie qu'il avait défendue. Or, c'était là le point délicat, particulièrement douloureux.

II avait beau se dire qu'Elisabeth n'était point N;)Udaire, au delà d'une coquetterie ancienne, des façons odieuses de M. de Priziac; il avait beau évoquer, pour la maudire, cette fatalité singulière dont madame Bournel était toujours victime; il ne pouvait s'empËcher d'associer la femme fatale et fataliste à l'homme sans préjugés, de faire passer sur le visage pâle d'Elisabeth un reflet du visage cynique de M. dePriziac.

Sa raison protestait; sa logique, se révoltait; mais quelque chose de plus fort que la raison et la logique, un instinct, une nausée de sa pudeur lui suggérait une répugnance invincible.

Sa dignité, longtemps humiliée, son amour abaissé à toutes les complaisances, trouvaient dans ce rapprochement d'Elisabeth et de M. de Prîziac le prétexte de mépris, de dégoût, d'oubli, de rupture définitive qu'il avait vainement cherché autrefois

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