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328 L'SnrANT DE LA H08TK |

en lui, hors de lui, et que le soupçon même d'un crime n'uTait pu lui assurer.

Sans doute, se disait-il, pendant que, la tËte sur l'oreiller, il voulait empiéger sa pensée dans les petites guirlandes d'une fresque peinte au lambris supérieur de sa chambre, sansdoute, il eût mieux valu se guérir par la volonté, se surmonter par un eiforl vigoureux. Il profitait d'un hasard pour se dégager d'un amour qu'il n'avait pas eu le courage de réduire, 11 s'évadait de sa passion par une issue bonteuse; mais enân, il s'évadait, et comme les prisonniers qui remercient l'égout par lequel ils passent, avant de revoir le ciel, il se croyait heureux, iiutant qu'il était confus, d'avoir passé par t'aventure de ce duel avec un coquin, pour en Snir avec celte coquette qui lui prenait sa vie en corrompant sa conscience:

L'histoire du chevalier qui soulflette la dame de ses pensées, en remontant de l'arène où il s'est jeté 1 pour elle, est absolument vraie, et se renouvelle ^ dans les grandes crises de l'amour. 11 sufflt souvent de se dévouer sans réserve, au delà du sens commun, pour se relever rcfoidi par son héroïsme, et guéri de la fureur à laquelle on vient de céder. Combien de gens, après avoir voulu se tuer de bonne foi, ne pardonnent pas plus tard, quand ils survivent, à celle dont l'amour leur donnait l'ivresse du suicide !

Liomer était né pour l'hoanear. Cette vocationlà ne préserve pas des chutes ; mais elle fait remonter plus haut ceux qui se relèvent après être tombés.

Le blessé, à mesure tju'il allait vers la guérison,

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laissait sourdre en lui ces pensées qui le tourmeatuent comme la cuisson desa blessure. Il se doutait bien que madame Bournel était venue s'inrormer de lui; qu'elle eût voulu le voir. Mademoiselle Gertnide lui demanda k plusieurs reprises s'il ne s'ennuyait pas; s'il ne voulait pas lever la consigne rigoureuse qu'il avait imposée. Bile ne présentait en apparence la requête de personne; mais elle n'attendait qu'un encouragement, qu'un sourire, pour nommer, pour annoncer une visiteuse.

Liomer faisait semblant de ne pas comprendre, ou bien, s'il était obligé de comprendre, il répondait: « Plus tard'I plus tard! » reculanl, renvoyant dans le lointain une entrevue qui ne pouvait être que pénible.

Il se trouvait bien ainsi. Les nouvelles qu'on lui envoyait de France le rassuraient sur la santé de son fils ; il prenait des forces comme s'il eût eu besoin ensuite de marcber pour aller le rejoindre. Abl comme m'embrasserait! comme il lui demanderait pardon à celui-là, le seul mailre, le seul juge de sa viel Jusqu'à ce que cette heure bienbeureuse du retour dans son pays et de sa rentrée dans le devoir fût sonnée, il ne demandait rien que ce silence discret de la maison hospitalière, que celle main solide d'un ami pour lui t&ter le pouls et lui serrer la main ; que ce visage frais et souriant qui lui apparaissait tous les matins comme l'aurore de la santé, et qui pendant tout le jour traversait sa chambre en y laissant toutes sortes de gaietés tranquilles.

Un jour, qu'il causait avec son ami, et qu'il le remerciait de ses soins, pour avoir le droit de le

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remercier surtout des soins de mademoiselle Ger~ trude, il lui dit en souriant :

— Je comprends maintenant un mot qui m'a souvent étonné; c'est celui d'odeur de sainteté qu'on applique aux candidats à la canonisation. Je vous jure qu'il y a ici une odeur de bonté qui me parfume, et que la vue d'un visage beau et honnête a uneinQuence balsamique.

Le médecin badois se mita rire-

— Allons, confrère, vous allez bien, puisque vous recommencez k herboriser.

— Oui, je vais mieux, j'irai tout â fait bien quand je partirai.

— Rien ne presse.

— On m'attend là-bas.

— Votre pupille?

— Dites l'enfant que j'ai railli rendre deux fois orphelin; comme si ce n'était pas assez qu'il fût sans mère.

La voix deLiomers'attendritens'étendantsur ce mot. Son jeune ami, après un courl silence, reprit d'un ton insinuant :

— Voulez-vous que j'aille le chercher?

— Y pensez-vousî

— Il aurait ici ce qu'il lui manque là-bas : vous d'abord, et puis, une mamand'occasion... Gertrude.

Liomer rougit, sourit :

— Vous êtes trop bon, — ditrîl faiblement; — je n'ai déjà que trop abusé de votre hospitalité.

Le Badois ne dit rien de plus et laissa le blessé dans un rêve.

Précisément, une heure après la conversation des

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L'ENFANT DE LA flORTE 33t

deux amis, mademoiselle Gertrude, qui remettait depuis plusieurs jours une commission dont elle ' s'était chaînée pour Liomer, venait, d'un ton un peu plus animé que d'habitude, avec une autorité plas ouvertement fraternelle, s'asseoir près de son lit..

— Je vous demande un congé, lui dit-elle presque gaiement.

— Vous partez? vous allez en voyage?

— Non, mais il est temps que je cède une place que j'ai un peu usurpée.

— Que voulez-vous dire? demanda làomer avec un commencement d'inquiétude.

— Je vous ai obéi, monsieur, contre ma volonté ; car je sentais bien que j'étais injuste en défendant votre porte; mais, maintenant, c'est à vous de m'obéir.

— Ah 1 mademoiselle Gertrude, vous vous coalisez avec...

— Avec vos' amis? Oui, monsieur.

— Mes amisi

— Oui, — reprit-elle avec un petit rire qui résonna comme un chant d'oiseau dans la chambre ensoleillée, -^ il est bien certain que je ne me liguerais ni avec vos ennemis ni avec les indifférents.

— Je n'ai pas d'amis à Bade, hors de celte maison, reprit Liomer avec vivacité.

— Vous êtes ingrat, monsieur.

Liomer fit un geste de protestation.

— Oui, bien ingrat!

— Je ne crains pas ce reproche, murmura le

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blessé en prenant la main de sa jolie garde-malade qu'il porta à ses lèvres.

Mademoiselle Gertrude se laissa baiser la main, poar £tre plus sûre d'âtre mieux écoutée.

— Si TOUS avie« tu comme moi, — reprit-elle d'une voix plus basse, — venir ici tous les jours, depuis le jour oii vous 6tes rentré blessé, madame Bouroel...

— Elle vient ici î

— Vous vous en doutiez, — repartit mademoiselle Gertrude avec un sourire.

Et, se penchant à Toreille du blessé, elle ajouta :

— Elle est là.

Liomer poussa un soupir que la jeune fille interprétaselon sa bonne volonté.

— N'est-ce pas que vous vous repenti? luidit-elle.

Liomer se recueillit gravement pendant deui minutes.

— Je me repentirais, — répondit-il doucement, — de vous refuser quelque chose. Qu'elle entre ; mais à une condition.

— Laquelle?

— C'est que vous resterez là, pendant sa visite. Mademoiselle Gertrude parut très embarrassée

de cette obligation. Ses joues s'empourprèrent; ses yeux eurent un efi'aroucbement que les cils, par des battements précipités, calmèrent avec peine.

— Mais... je ne puis pas... je ne dois pas... balbu lia- 1- elle,

— Je veux que vous restiez, dit Liomer avec une fermeté suppliante. C'est un honneur que vous

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ferez à l'amitié de madame Bournel, pI c'est un hommage que je désire rendre h votre bonté.

— Je vous générai...

— Au contraire, vous nous aiderez. Madame Bournel a trop de remords du péril que j'ai couru un peu par sa faute, et moi je n'aurais qu'à devenir orgueilleux I Votre raison et votre modestie nous seront un exemple et un secours.

Mademoiselle Gertrude n'était pas convaincue.

Elle n'osait dire tout ce qu'elle pensait. Pourtant, elle vit dans les yeux limpides de cet honnête homme s'étaler une clarté si franche, qu'elle se reprocha d'avoir hésité à faire ce qu'il demandait. Peu lui importaient les sentiments intimes et réciproques de madame Bournel et de M. Liomer! 11 était évident qu'on la conviait à un entretien simple et pur, dont sa présence garantirait pour tous la simplicité et la pureié.

— Allons! . — dit-elle avec une soumission enfantine et vaillante cependant, — je serai votre témoin, comme mon frère.

— Oui, — répliqua vivement Liomer^ — le témoin de ma conscience, comme votre frère a été celui de mon courage.

Mademoiselle Gertrude sortit de ta chambre avec une fierté qu'elle n'avait jamais ressentie. Il fallait bien qu'elle se mit à la hauteur de ces grands caractères qu'elle voulait rapprocher. .

Au bout de cinq minutes, elle rentra avec madame Bournel.

Était-ce pour se donner le tableau de ces deux femmes si difTérenles, appuyées l'une sur l'autre, .,.,.;„,Goo;;lc

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venant k lui comme deux tentations entre lesquelles il dût cboisir, que Liomer avait voulii la présence de mademoiselle Gertrude?

Non. Liomer avait trop de candeur pour se ménager un pareil S[jectacle; mais il avait au Tond de l'Ame un trouble trop réel pour ne pas chercher h épurer par la présence de mademoiselle Gertrude l'épreuve à laquelle son ancien amour allait se soumettre, et pour ne pas mesurer son amitié envers la jeune Qile au retentissement que recevrait son coeur de l'aspect de madame Bournel.

Elisabeth s'était soumise avec étonnement, mais sans résistance, à la volonté du blessé. Elle avait pressenti le danger d'une comparaison, et, calmant son regard, adoucissant son sourire, heureuse, après tout, d'avoir conquis cette entrevue, voulant le paraître plus encore, elle entra comme une sœur aînée et brune de la jeune lille blonde, le bras allongé le loDg du bras de mademoiselle Gertrude, pour que sa main pAt reposer dans la main de l'Allemande et en surveiller le refroidissement ou la moiteur.

Ce duo mélodieux, tout en charmant Liomer, l'inquiéta. Il s'était attendu à un contraste; il avait provoqué une harmonie. La placidité de mademoiselle Gertrude plaidait pour madame Bournel; l'énergie voilée d'Elisabeth, en se répandant Sur la jeune QUe, donnait un accent plus vif à ses yeux de myosotis.

Était-ce la guérison? était-ce, au contraire, pour le blessé, la complication de son mal que ce double attrait confondu dans ce couple charmatit î

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Liomer voulait èlre sérieux, un peu froid ; il fut

doux et bon. 11 était bien résolu à ne pas s'excuser

de la consigne imposée, et son premier mot fut

pour dire à madame Bournel : '

— Excusez- moi.

Elisabeth fut sublime de simplicité. On ne pouvait devinera son attitude, à- sa façon d'interroger câlinement et de répondre ingénument l'orage qu'elle cachait. Cette joueuse intrépide s'imaginait jouer sa vie à ce jeu innocent ; elle voulait capter la chance, la séduire. Maladroite, violente, incohérente dans toutes les actions ordinaires, elle s'était dit qu'il fallait, cette fois, être irréprocliable de stratégie, ne pas dépasser la mesure de l'amitié candide qu'elle cAtoyait, lutter contre un charme qu'elle ne pouvait rompre, ne rien apporter de terrible dans cette idylle allemande, forcer Liomer au repentir de ses rigueurs, et surtout bien cacher son aroourà cet amoureux d'elle qui paraissait redouter d'être aimé.

La conversation, un peu indécise d'abord, s'affermit vite et finit par s'égayer. Chacun avait peur de sa mélancolie.

Liomer devait faire sa première promenade le lendemain. Madame Bournel n'osa s'offrir pour l'accompagner; mais elle laissa mademoiselle Qertrude fixer l'heure etie butdela promenade, en lui donnant rendez-vous à la halte choisie d'avance.

Au bout d'une heure de causerie, Elisabeth se retourna en souriant vers mademoiselle Gertrude :

— N'avons-nous pas fatigué votre malade? lui demanda-t-elle.

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— Non, dit inTotontairemeDt liomer.

Madame Bournel dissimula un tressaillement.

Liomer voulait la retenir ; mais n'était-ce pas

pour retenir sa jeune garde-malade?

Elisabeth se lera.

~- A demainl dit-elle d'un ton qui sollicitait encore.

— A demain I répondit le blessé.

Elle ne lui tendit pas la main, pour qu'il ne prit pas la main de mademoiselle Gertrude. Elle le salua d'un geste amical, et sortit du même pas tranquille qu'elle avait en entrant.

Quand elle fut debors, à quelque distance de la maison; quand elle ne craignit plus d'être vue, elle s'arrêta, étourdie, palpitante; tout ce faux émaitdesa douceur éclata sur son visage vrai, ardent.

— Comment le séparer de cette jeune fille? — se demanda-t-elle ; — il m'aime encore ; dans quelques jours, il ne m'aimera plus. Ah I pourquoi ai-je tardé h l'aimer? Quel aveuglement avais-jc donc?

Elle marchait les deux bras serrés sur sa poitrine, la télé basse, voulant se rappeler, scruter les moindres incidents de cette visite qui lui semblait s'envoler tout i coup, comme une vision rapide, et disparaître dans celte blancheur lactée que mademoiselle Gertrude répandait autour d'elle.

— Non, — se disait-elle avec colère, — il n'a plus ni peur ni pitié de moi I 11 m'a désarioée avec celte candeur. Ahl si maintenant je pouvais le halrl

Rentrée chez elle, elle s'enferma pour s'abandonner à une doaleur insensée, et, dans la Frénésie de son désespoir, elle en Tenait à regretter que Liiomer n'eût pas été tué par M. de Priziac.

— Au moins, — pensait-elle avec un égoïsme farouche, — j'aurais pu me tuer,

La malheureuse, dans ses aspirations les meilleures, comme dans ses ambitions perverses, heurtait toujours ses rêves au meurtre et au suicide.

Pourtant, le lendemain, ÉlisabeLh se prépara avec plus de confiance à la rencontre projetée.

En abordant Liomer autre part que dans cette maison patriarcale, elle serait plus libre, et le dernier soleil de l'été, en vivifiant le malade, se ferait le complice du chaud rayon de ses yeux noirs. L'in- Quence des rideaux blancs de l'iniirmerie délicate de mademoiselle Gertrude n'aurait plus à lutter contre l'éclat de cette fascination au grand jour, qui était le triomphe de madame Bournel, qu'elle avait perfectionnée encore pendant son séjour à Bade, et qui recevrait de sa joie de la guérison, du désir de plaire, son achèvement prodigieux.

Bile s'habilla avec une coquelterie, avec une science de magicienne dont elle se souciait peu d'ordinaire. Il serait impossible à cette pauvre petite Allemande de lutter.

Gertrude avait eu sa victoire la veille, et encore n'avait-elle pu obtenir d'Elisabeth qu'une soumission volontaire à une modestie d'attitude qui avait mis la Française de niveau avec ta candeur germanique. Mais, cette fois, la garde-malade badoise, dépaysée dans l'air de son pays impr^né de

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elle était femme, et elle se doutait bien que la partie, sans résultat, de la veille, serait perdue pour elle ce jour-lit; alors, elle abusait de ses prétendus droits de garde-malade ; elle lui persuadait qu'il devait se ménager, rester encore chez lui, chez elle, redouter leii émotions.

— Plus de doute t — se dit madame Boupnel, — c'est elle qui a voulu hier assister à ma visite. Elle n'a pas osé m'interdire d'entrer; mais elle s'est imposée. Elle a menti, quand elle a mis sur le compte de Liomer une exigence qui venait uniquement d'elle. Oh I ces blondes sournoises ! comme elles gavent mentir!

Elisabeth qui, dans les heures décisives, poussait la franchise jusqu'à la férocité, admettait facilement qu'une nature si différente de la sienne dAt être acquise au mensonge.

— Je la démasquerai, reprit-elle sourdement.

Elle a vu que son mensonge ne lui avait procuré qu'un avantage illusoire; elle a peur aujourd'hui. Elle a raison d'avoir peuri

Madame Bournel redressa la tète, franchit la barrière qu'elle s'était tracée, et marcha hardiment vers la demeure de Liomer.

Que dirait-elle? que tenterait-elle, si Liomer avait encore une fois défendu sa porte; si, redoutant de la revoir, il s'était enfermé? Elle ne le savait pas. Elle ne faisait plus de calcul. Sa colère l'emportait. Son amour devenait une torche qu'elle allait jeter tout embrasée dans cette maison froide, puritaine, fermée, au risque d'un incendie qui la coosumerait avec les autres.

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L'BNFAHT DK LA. MORTE 3i<

Elle arriva à la porte du jardin, l'ouvrit violemment, et entra presque en courant Au même instant, mademoiselle Gertnide, habillée pour sortir, se présenta sur le petit perron de la maison. Elle était p&le. Ses yeux avaient une brume sur leur azur.

Elisabeth dévora de loin ces preuves d'inquiétude, et s'approchant avec un rire provocant :

— Eh bien, — dit-elle en posant le pied sur la première marche du perron, pour constater sa volonté d'entrer, sa prise de possession du seuil défendu, — la promenade est donc remise?

— Je sortais pour aller vous prévenir, répondit doucement mademoiselle Gertrude.

— Est-ce qu'il est plus souffrant ?

— Non, mais...

— Il ne veut pas sortir?... me rencontrer?

— Il est parti.

— ParU I

Elisabeth fut foudroyée parce mot. Elle ne put rien dissimuler de sa douleur et de sa stupeur. Les yeux Ûxes, la bouche entr'ouverte, elle aspirait encore cette réponse terrible, après en avoir été brûlée, souhaitant d'en être anéantie.

Quand la raison lui revint, ce fut avec la colère :

— LeIAchet murmura-t-elle.

— Ne l'accuses pas 1 dit avec vivacité mademoiselle Gertrude.

Elisabeth, qui ne voyait plus rien depuis deux secondes, Qtun effort ponr regarder celle qui lui parlait. Elle fut frappée de la pâleur de la jeune

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AIlemaDde, qui était comme le miroir de U sienne. Celle-là aussi souffrait; mais cette similitude rendait plus Apre la jalousie dans le cœur de madame Boumel, au lieu d'établir un lien eatre les deux abandonnées.

— Quand est-il parti? demanda Élisabetb.

— Ce matin, de bonne heure, dès qu'il eut reçu une lettre de France.

— Quelle lettre?

— On le rappelait; son fils est très malade.

La pâleur de madame Soumet devînt une lividilé sinistre; une lueur, quÎD'Stait ai le dépit ni la douleur, et qui flamba tout à coup comme une espérance, s'alluma dans ses yeux.

— Son fils I répéta-t-elle.

Une sorte de sourire haineux parut lutt^ contre la rigidité de sa bouclie; mais uue réflexion, un remords maternel l'effaça, avant qu'il fût dessiné tout à fait.

— Ah! cet enfant! dit-elle en crispant ses mains; puis, secouant la tête, pour se débarrasser de tout ce qui n'était pas la pensée de son abandon :

— Êtes-Tous sûre que c'est bien à cause de cet enfant qu'il est parti?

— Sans doute, répondit mademoiselle Gertrude, surprise.

— Vous avez lu la lettre?

L'Allemande eut une faible rougeur.

Non.

— Il vous a peut-être trompée? il a peut-être inventé ce prétexte ?

-.-Non.

Ce non fut accentué avec une fermeté simple qui intimida madame Bournel. Elle craignit d'être ' surpassée en courage, en dignité, par cette jeune flile qui souffrait autant qa'elle. Adoucissant aassitôt sa voix :

— Quelle imprudence de le laisser voyager seul, à peine convalescent! Il fallait me prévenir.

— Mon frère est parti avec lui.

— Ahl

La jalousie courbée se redressa irritée, sifflante, dans le cœur d'Elisabeth. Mademoiselle Gertrude n'avait pu accompagner Liomer; mais le frère tenait la place de la sœur, et ne manquerait pas sans doute le long du voyage, à toute occasion propice, en multipliant ses soins au blessé, de lui rappeler la tendre et parfaite infirmière qu'il venait de quitter, qu'il voudrait revoir.

— C'est vous qui avez dit à votre frère de partir avec lui? demanda brutalement madame Bournel.

— Je n'ai pas eu besoin de le lui dire.

— Il vous remplacera mal. Il fallait partir vousmfime.

— Je n'y ai pas songé, répondit ingénument la jeune Badoise.

Décidément, sa douceur la rendait invulnérable ; ou, du moins, son courage refusait & celle qui la blessait la joie de voir saigner ses blessures.

Elisabeth n'était pas là pour faire resplendir l'héroïsme de mademoiselle Gertrude.

— Adieu, lui dit-elle.

— Au revoir! répliqua la jeune fllle.

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— Non, adieu 1 reprit madame Bournel .

— VoDS quittez Bade?

— Sans doute.

Hademoiselie Gertrude eut à son tour un redoublement de pftleur; mais ce fut comme le passage d'une neige, d'un voile de gaze sur son visage. Le sourire ramena vite une lumière rose sur ses joues, sur son front.

— Alors, adieu, madame, dit-elle en mettant dans ses paroles la mélancolie d'une envie sans amertume.

Elle tendit la main, mais non plus la bouche, à madame Bournel. Elisabeth feignit de ne pas voir le geste, salua et s'éloigna.

Mais avant de sortir du jardin, près de la porte, elle se retourna. Un scrupule fier et subtil de femme du monde la reprenait et lui défendait de laisser en partant l'opinion qu'elle avait été maladroite et impolie.

Elle vit mademoiselle Gertrude sur te perron, qui la suivait d'un regard doux, vagne, étonné, compatissant ; alors, cédant à un de ces mouvements de passion, à une de ces furies de tendresse qui l'agitaient depuis quelque temps, elle courut A la jeune fille, l'enveloppa de ses bras, et, l'embrassant comme si elle l'eût mordue ;

— Ah ! ma pauvre enfant 1 — lui dit-elle avec un cri qui ressemblait à un sanglot, — nous sommes bien malheureuses !

Mademoiselle Gertrude, étourdie, ébranlée dans son. immobilité de statue, se remit vite, rendit de bon cœur le baiser qu'elle avait reçu, et, de sa

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L'BNFANT DE LA HOHTE SiS

voix sonore, à laquelle l'accent du tern^F donnait une gr&ce naïve, plus accusée :

— Je ne me plains pas, madame.

Elle ajouta aussilAt, avec une légère palpitation des paupières :

— Et vous n'êtes pas à plaindre I Voulait-elle faire entendre qu'Élisabetb avait sur

elle cette supériorité de pouvoir partir pour la France et rejoindre M. LJomer? Faisait-elle allusion à la beauté, au luxe apparent, au bonheur d'aimer que possédait la séduisante Française?

Madame Bournel ne protesta pas contre cette contradiction, qui était un hommage. Elle s'éloigna rapidement, après un dernier adieu échangé. Elle avait voulu dire à mademoiseUc Gertrude : u Vous m'écrirez » ; puis elle s'était défendue de la tentation de cette demande, qui eût été une précaution, une défiance, plutAt qu'un besoin d'amitié.

De son côté, mademoiselle Gertrude n'osa pas présenter la même requête, bien qu'elle eût la curiosité de savoir ce que deviendrait cette femme étrange, dont elle avait senti brûler les secrets contre l'alb&tre de sa propre conscience.

Pourtant l'une et l'autre, en même temps qu'elles avaient eu l'intention de ces rapports prolongés par correspondance, avaienteu la conviction et comme l'espérance naïve de ne plus se revoir.

Mademoiselle Gertrude resta longtemps debout et droite sur le petit perron de la maison paternelle. Quand il ne lui fut plus possible de suivre des yeux madame Bournel, elle la suivit encore de sa

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3të L'BMFANT DE LÀ HORTE

pensée; puis, sortant, par un vol lent et paisible, de sa rêverie, elle plongea d'un coup d'œil dans la profondeur de l'horizon, essuya une larme, étouffa un petit soupir, et rentra pour tout ranger dans la maison muette, comme dans son cœur silencieux.

Fragments du journal de Liomer.

• La Tonr-Callech, septembre 18..

» Je puis enfin reprendre et continuer Ctitte habitude d'écrire qui m'avait effrayé il y a quelques mois, et qui me rassure maintenant.

M J'avais peur de la réflexion. J'ai voulu agir. A quoi m'a servi l'action? J'ai fatigué mon rêve; j'ai ' fait trouer mon corps; je suis revenu las et honteux, avec l'appréhension effroyable d'avoir commis un autre meurtre que celui de M. de Priziac, d'avoir tué ou laissé mourir mon enfant d'adoption.

M J'avais, en partant, une Berfé que je n'uipluset que je veux reconquérir. Cette fois, je me le jure, je ne quitterai plus ce poste, entre le lit de mon fliset

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348 L-KNFAM DB LA HOBTE

le manoir où Ootle l'ombre de sa mère. S'il me faut agir quand la rëDezion me donnera le vertige, je me ferai le médecin de toas ces pauvres gens qui m'entourent et qui geignent sous l'aiguillon du mal, sans empoisonner leur blessure par la pensée. J'aurai à lutter. Je ne me suis pas vaincu ; mais je triompherai.

» J'en disais autant, il y a six mois. Je viens de relire les pages écrites avant mon départ. Je suis tenté de briser ma plume.

» Eh bien, non, elle sera mon arme, l'instrument viril par excellence. Non, ce n'est pas la peine d'être homme, pour trembler devant la réflexion. Le monde extérieur, la nature est une arène trop vaste pour le duel d'un seul 6tre contre sa passion. On s'exagère le combat, en lui donnant un grand thé&tre. C'est dans la solitude qu'il faut se mesurer avec soi, sans spectateurs, sans claqueurs, sans orgueil.

11 II me semble que ma volonté a plus de chance désormais, parce qu'elle a moins d'obscurité autour i d'elle.

» Je sais à quelle faiblesse je puis descendre. J'ai le dégoût de laliequejemesuispluà déguster. J'ai ' touché le fond de la passion humaine, et, chose étrange, misérable peut-être pour l'humanité d'un i individu, mnis glorieuse pour l'humanité universelle qai proGte de nos ingratitudes, de nos inconsé- j quences, et qui faille bonheur commun des renon- ' céments particuliers, j'ai moins aimé et j'ai moins : senti le besoin d'aimer, quand j'ai entrevu la possi-: bilité d'être aimé. I

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L'KNFANT DK LA MORTE 349

s Est-ce qu'on ne tient à ses raves que quand ils ne peuTentse réaliser? Et est-ce que le génie de l'amour, comme tout génie humain, est la lutte désespérée contre l'infini, qui cesse dès que le fini eatr'ouvre l'horizon, et nous offre la récompense? Il y a doncpourlesorgueilleusune première satiété qui précède t'assouTissement? Suis-je donc autrement faitque les autres hommes, qui aspirent à être heureux par la possession?

H Ou bien, car ici je puis to,ut affronter et tout écrire, le mépris d'une intimité qui me faisait le cavalier servant d'une joueuse, le rival d'un malamore, presque l'égal du colonel Landeronne, eût-il suffi à me dégager à demi d'une passion absorbante, sans ce clair rayon de bonté, de simplicité, que j'ai vu là-bas, et qui a été comme la résurrection de la morte oubliée?

» Elisabeth a-t-elle dans mon cœur un autre juge que ma conscience? Si je découvre qu'en effet, j'ai passé à cAté d'un bonheur paisible, décent, qui répond à toutes les aspirations nobles de mon cœur, qui m'aiderait admirablement dans mon devoir, me retoumerai-je pour le solliciter, pour l'obtenir? Suis-je bien certain que je ne me repentirais pas un jour de l'avoir obtenu, et [que le remords de ma sagesse ne troublerait pas plus irrémédiablement ma vie que le remords de ma folie?

a J'ai encore la BÈvre.

Il Quand j'ai reçu, à Bade, la lettre d'Yvonne m'annonçant que Raymond avait un mal de gorge alarmant; qu'elle avait été chercber en toute b&tr

9iiD L'EHFIM DE LA HOBTS

un médecio à Vannes, et que celui-ci sollicitait mon i-etour, tandis que Tiphaine brûlait des cierges à saint Christophe, j'ai ressenti une douleur que je ne puis comparer à rien de ce que l'amour ou la haine, ou bien de ce que la nrort de mes vieux parents m'a fait soulTrir.

Il Je suis véritablementpère;peut-6tren'ai-je que cette vocation-là; mais je suis bien sur de l'avoir. Fort heureusement, ma blessure s'est rouverte dans le voyage, et j'ai eu la fièvre ; je ne sais pas, sans cela, comment j'aurais pu compter les heures en chemin de fer.

» Par moments, à travers ma douleur physique, il se faisait un éveil brusque de maraisonoudemon délire. Je voyais avec épouvante Raymond pâle, asphyxié dans son berceau, entre Yvonne qui pleurait et m' appelait, et ma vieille Tiphaine agenouillée, invoquant tous les saints du ciel, puisque le sauveur naturel n'était pas U.

ji Quel voyage I quelle agoniel J'avais le compagnon leplusattentif, le plus discret. 11 a dans l'esprit cette ingénuité de dévouement que sa sœur a dans le cœur. H ne s'avisait pas de me suggérer un espoir qui m'eût irrité. Quand je m'écriais que c'était sans doute une abominable attaque de croup; que l'on me dissimulait la mort de mon enfant; que nous arriverions trop tard ; il ne me contredisait pas ; il veillait sur mon mal et sur ma douleur, sans m'en parler, me laissant Épuiser mes forces et mon chagrin.

» Yvonne et Tipb.iine avaient eu plus d'alarmes qu'il n'était nécessaire d'en avoir. Le médecin, crai-

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gnant les imprudences de ces deus braves créatures, terrifiées de leur responsabilité, leur avait dit : — Eh bien ! écrivez vite au docteur Liomer de revenir. — L'angine était simple, Raymond, cependant, n'est pas encore remis. 11 n'a pas les belles couleurs roses qu'il avait quand je suis parti. Ce sera l'alTaire de quelques promenades au solfil. Il est guéri, et, peut-être, m'aura t-il guéri.

» J'ai été obligé de reprendre le lit pendant huit jours. Alors, comme il ne s'agissait plus que de moi, mon ami, en me soignant, me parlait librement de Bade. li avait écrit à sa sœur pour la rassurer sur notre voyage et sur l'enfant. Mademoiselle Gertrude lui a répondu. J'ai lu la lettre. Elle le remercie; elle le félicite; elle le charge de me féliciter, et elle lui fait pour moi des recommandations précises. Elle a bien prévu que la fatigue et l'émotion auraient une mauvaise influence sur ma blessure. Elle lui explique comment il doit s'y prendre; elle doute naïvement de son habileté, comme si le médecin devait être insuffisant.

» Cette écriture gothique, allemande, a un charme d'évocation légendaire. En voyant ces lignes régulières, droites, je voyais la main blanche qui les a écrites, ainsi que je l'avais vue préparer les compresses. Chaque mot me semblait un dictame, et si je n'avais pas eu la crainte de paraître trop sentimental, mâme à un Allemand, j'aurais, avant de lui rendre sa lettre, baisé délicatement la trace laissée par la belle et douce main de mademoiselle Gertrude. M

■ Octobre.

» Voici l'automne, la saison des coavalescences morales, pour les hommes de mon &ge. Le printemps a une insolence de jeunesse, une criaillerie de couleurs, une acuité de parfums, qui exaspèrent l(â sens fatigués.

■ » L'automne, au contraire, épanouit et repose, dans une effusion de la nature, qui, ayant dontié toutes ses Qeurs et tous ses fruits, semble en barmonie avec l'expérience humaine.

» Ma maison est redevenue gaie.

n Yvonne a repris ses chansons, Tiphaine son rouet, et Raymond trébuche, se roule, et se relève dans la petite allée de mon jardin. Ma blessure n'est plus qu'une cicatrice. J'ai des malades à soigner. Les dernières chaleurs de l'été m'ont rendu ce petit service de multiplier quelques ûèvres sans gravité aux alentours. J'ai faille chariatan, en persuadant à tous ces tiévreuz que je leur étais nécessaire, et, comme je ne leur fais pas payer mes visites, j'ai le droit de les rendre nombreuses.

» Mon ami de Bade m'a quitté, en emportant pour sa sœur une lettre d'excuse et de remerciement.

» Je me suis trouvé assez embarrassé pour écrire cette lettre. Je voyais sur mon papier le reOet de grands yeux bleus qui m'avertissaient d'être simple, pour ne pas les troubler ; d'être Trai pour ne pas les offenser; d'être tendre sans galanterie, pour répondre à leur amitié. Quand j'étais à Bade, nous nous comprenions, mademoiselle Gertrude et moi, par

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nos silences, encore plus que par nos paroles. Mais comment écrire une lettre silencieuse ?

» Je n'ai pas osé demander une réponse que la familiarité décente des habitudes autorisait, sans avoir besoin de l'excuser. Pourtant, je serais content de la recevoir. J'ai exagéré là-bas mon ignorance de la langue allemande. Je voudrais savoir comment ma gentille i]ifirmiëre pense et écrit en français, n

» Mademoiselle Gertnide m'a répondu et madame Bournel m'a écrit.

» Si j'étais fataliste, je verrais dans cette coïncidence une ironie du sort. Je n'y vois qu'un hasard assez désagréable. Je n'aurais pas voulu avoir à comparer ces deux lettres.

» Le mot reçu de Bade est court ; l'autre lettre est longue. Dans laquelle trouvai-je plus de choses?

H Mademoiselle Gertrude me remercie de mon remerciement, avec une grâce sans effort et sans coquetterie; elle me parle de Raymond dont son frère lui a loué la gentillesse ; elle n'exprime ni le voBu de me voir retourner à Bade, ni le regret de ne plus m'y recevoir. Elle me recommande des eaux d'Mlemagne excellentes pour les blessures, même cicatrisées; elle m'envoie- les compliments de sa famille, et sous la même enveloppe, ajoute, à l'inteuUon deTiphaine, les fameuses recettes culinaires qu'elle m'avait souvent promises.

» C'est tout. Nulle allusion à nos promenades, à

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3H L'KAFAHT DB LA UORTB

nos causeries, à nos silences. Cette lettre, écrite librement, sans avoir subi aucun contrôle de la mère, du père, est plus naïve et plus froide dans la francbise de son allure, que ne serait une lettre de jeane fille française, dictée par une mère.

a Je l'ai relue plusieurs fois, cherchant & pressurer les lignes, pour en extraire une larme, un toupir ; mais vainement. C'est la lettre d'une amie, trop modeste on trop Rëre, qui ne fait aucune avance, en ne paraissant se défendre contre aucune Oatterte.

» Madame Bonrnel a savamment combiné les quatre pages que j'ai reçues. II y a du génie dans ce plaidoyer qui m'a rendu presque honteux. Ai-je besoin qu'on m'écrive avec tant d'art et d'éloquence? Ai-je un ressentiment, capable d'asses d'injustice, pour qu'on prenne soin défaire un appel si pressant & ma loj'auté ?

» Elle ne demande pas avenir me voir, àm'écrire; elle me fait comprendre qu'elle s'est informée de moi; qu'elle a suivi de loin les phases de la maladie de mon flis et de ma guérison. Elle m'écrit, parce que je suis rétabli, et qu'elle n'a plus peur d'abuser de ma faiblesse pour m'émouvoir,

» Elle me parle de Bade, mais pour me dire qu'elle ne veut plus y retourner, et que, si j'y vais, je ne l'y rencontrerai plus. Elle ne prononce pas une fois le nom de mademoiselle Gertrude ; mais on devine que ce nom tentait sa plume.

» Elle est installée à Paris, dans un petit appartement du faubourg Saint-Germain, près de la rue de Grenelle. Elle a des jardins sous ses fenêtres, où son

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âls Paul a la permission de se promener et déjouer ; mais elle pense bien, en faisant des économies cet hiver, pouvoir, au printemps, conduire Paul h la campagne, et Tété aux bains de mer.

» Ce nom de Paul, qu'elle répète toutes les deux ou trois lignes, it ne tient qu'à moi de supposer qu'elle l'écril avec l'intention de le faire vibrer dans nta pensée, comme si elle me nommait, en nomnsant Paul Bournel.

Je ne sais si je n'aurais pas jugé plus sévèrement cette lettre, en la recevant seule; caria supériorité d'esprit, de charme intellectuel qu'elle renferme est mise en évidence par le contraste de cette lettre bonne et douce de mademoiselle Gertrude. Peut-élre aussi que je serais plus troublé, et que les cicatrices fermées se rouvriraient, si cette éloquence féminine et française n'avsit pas pour correctif le bon sens aimable, exprimé sans virtuosité par mon amie de Bade.

» Je serais maladroit de répliquer à mademoiselle Gertrude, sans une occasion qui renoue la correspondance; et j'offenserai madame Bournel si je ne lui réponds pas.

» Mais ma réponse k celle-ci, comme ma réserve envers celle-là, relèguent par delà l'horizon de mon jardin et de mon devoir paternel, ces deux visions également impossibles à évoquer.

a J'ai gardé trop de cendres du brasier étouffé, pour être au niveau de la simplicité de mademoiselle Gertrude. J'ai trop rapporté de la fraîcheur de cette maison délicieuse où s'est dissipée mon ivresse, pour revoir madame Bournel. Je n'ai de bonheur à

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promettre à personne, m6me au prix de mes souffrances, et je n'en attends plus que de mon devoir.

» Elisabeth comprendra ma réponse, je l'espère. Je lui parle de son flis, autant qu'elle m'en a parlé elle-ra&me. Je lui raconte les progrès du mien. J'ai l'ait ma lettre, aussi longue que la sienne, pour lui montrer que j'écrivais sans rancune el sans peur. Une menace eût été une lâcheté ; un reproche, une vilenie.

» Je me sens plus affrmchi par cet échange de correspondance avec madame Boumel, que je ne l'aurais été par une rupture brutale, u

1) Est-ce vrai, ce que m'écrit Elisabeth ? 5uis-je le jouet d'une hallucination 7 Se peut-il qiie j'aie été cruel, quand je voulais simplement être réservé, prudent, poli ? Que j'aie raillé sa tendresse maternelle, en voulant la flatter, et que j'aie insulté à ce qu'elle ose appeler son amour pour moi, en ne lui parlant plus du mien.

)) Mon amourl ai-je encore de l'amour? Elle le dit ; elle feint de le croire; elle m'accuse de dissimulation, d'hypocrisie ! Elle meprovoque à la haine, comme aulrefois. L'imprudente! u

Liomer laissa des pages blanches dans son journal.

Malgré ses raisonnements sages et sa forte volonté, il se sentait, au fond, aussi incapable de triompher de son mal par la réflexion seule qu'il l'avait été d'en finir par les voyages.

Empruntant une comparaison à sa science, il se demandait si son amour n'était pas inguérissable comme un cancer, et s'il ne lui fallait pas se résigner k la mort, plutôt que de se livrer à la chimère d'un remède empirique.

La mort, pour lui, ce n'était pas le suidde vulgaire par un agent extérieur ; c'était l'anéanlissement de sa vie personnelle, égoïste, dans un devoir continu, routinier. Il eût voulu se retirer dans le culte béat de son fils, comme d'autres vont se jeter

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dans an cloître ; ne laisser d'idéal dans son âme que |K)ur illuminer nne seule pensée; s'enivrer de son devoir, et, puur le reste, se répéter à satiété jusqu'il la fin : — Souviens-toi que tu es mort I

En attendant, et pour savoir si sa plaie entêtée était cancéreuse, il voulait essayer quelque opération, aussi violente que l'est, en chirurgie, l'ablation d'un membre gangrené.

Sa vocation paternelle, dont il ne doutait pas, dont il était fier, l'affamait, au lieu de le rassasier. En effet, Raymond, par ses délicatesses enfantines, évoquait surtoutdes idées de tendresse, de baisers. En le voyant rire dans son berceau, il se sentait tenaillé brusquement par un désir d'amour, et se détournait, comme pour chercher la femme ou lu maîtresse qui pût partager la volupté de cette contemplation, l'orgueil de cette tloraison de la chair.

Ahl si Raymond avait pu avoir instantanément vingt ans! Il serait parti avec lui, et la mâle satisfaction d'enseigner, d'embellir cette conscience humaine, eût absorbé ses forces. Mais ce cher petit en était aux vagissements ; ne pouvait lui répondre, lui renvoyer l'étincelle qu'il recevait ; il avait besoin d'une femme, d'une mère.

Quand les vieilles mains ridées de Tiphuine se détachaient, comme des plaques de lichen sur un marbre, des membres roses de l'enfant qu'elle débarbouillait, Liomer soulTrait et rêvait des mains élégantes, fines, blanches, comme celles d'Elisabeth, qu il avait vues dans de pareilles besognes, n'osant rêver de celles de mademoiselle Gertrude, ni des doigts pâles et fluets de la morte.

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Ce fut pourtant à l'intercession de celle-ci qu'il eut recours. Il alla passer une journée entière dans le manoir, le visitant, le fouillant, Qairant ses souvenirs, ainsi qu'il avait vu le petit chien de madame Bournel, dispai-u depuis comme un complice importun, flairer la tache de sang clans le fossé de la tour.

Quand il rentra chez lui, Liomer parai5saît résolu. 11 rouvrit la leUre de madame Bournel pour la lire une dernière fois.

Elle était ainsi conçue ;

o Paris,

» Mon ami,

» Votre silence eût été plus généreux que votre lettre. Je ne retrouve en vous ni le jaloux dédaijçneuï et hautain de Paris, ni le conseiller défiant de la Tour-Callech, ni l'ami de Bade. Rendez-moi un de ces trois hommes, que je lui parle à visage et à cœur découverts, pour qu'il m'excuse, qu'il me frappe, ou qu'il m'aime.

11 Je ne veux pas de ce personnage banal, qui m'étale un peu de sentiment sur sa prose, comme une Charlotte allemande étalerait de la conûture sur des tartines, et qui me dit : — Goûtez-moi cola, pour vous guérir;

« Vous a-t-on travesti à ce point? M'en voulezvous d'un événement dont je suis deux fois la victime, puisque j'y perds votre cœur, et que j'y retrouve le mien? La suppuration de votre blessure a-t-elle entraîné, avec la suppuration de votre amour, ce venin que vous me reprochiez, et que je voudrais aujourd'hui étancher de mes lèvres? Ne me

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3W L'KNFàNT de la MORTg

balssez-TOUs plua, liomer, si tous fttes devenn incapable de m'aimer'î Une autre voua a-t-elle aussi racilement guéri de moi que d'un coup d'épée?

» Voilà ce que je veux savoir; voilà ce que votre silence, ou une Lettre violente, injurieuse, m'eûl révélé; voilà ce que j'attendais, eu vous écrivant, avec une soumission qui a coûté beaucoup, non pas à moD oi^eil, maïs à l'impatience de mon amour.

» Oui, je vous aime, vous le savez bien. Peut-être vous ai-je toujours aimé, et quand j'hésitais à vous encourager, peut-être avais-je plus peur de la passion qui se débattait en moi, que de celle qui palpitait dans vos regards et dans vos paroles?

» Je me suis trompée grossièrement, et pourtant je vous cbercbais partout, avec uoe avidité qui s'explique aujourd'hui. Vous vous trompez peut-âtre à votre tour; prenez-y gardel

» Gette cruauté de votre bonté, cette affectation de conseils paternels, cette obstination à me mettre toujours le front et les joues de mon fils sous les lèvres, ou bien, sont les effets d'un cœur halluciné qui se débat, qui peut me revenir encore, ou bien sont les premiers symptômes d'une perversion de l'esprit que je ne croyais pas possible.

» Vous, méchant? dissimulé? hypocrite? non, cela n'est pas vrai. Vous m'aimez, et après me l'avoir dit, il y a deux mois, quand je ne savais que répondre, vous hésitez à me le dire maintenant, que ta réponse vous attend, vous devance, vous épouvante d'une joie qui vous rend trop modeste.

» Vous m'aimez et je vous aime ; voilà ce qui res-

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sort de nos b&billages inutiles. Vous m'aimez, et vous m'avez donné la plus grande preuve d'atnour; vous avei! fait de votre vertu la complaisante de mes vices, Moi, je veux lier mes vices, et vous les mettre sous le pied, pour que vous les écrasiez une bonne rois, en me relevant dans vos bras.

» Décidément, votre lettre serait iulïme si elle n'était pas la plus innocente des roueries. On ne persifle pas, on ne raille pas. ainsi la femme qu'on aimait, lors même qu'on a. cessé de l'aimer. C'est invraisemblable. Si vous étiez là, je vous la mettrais dans les mains cette épltre, cette ordonnance pédante de médecin; je vous forcerais de la lire à haute voix. Vous n'iriez pas jusqu'au bout. Vous l'auriez déchirée avant la fin, et moi, j'aurais interrompu votre confusion par un baiser.

)) Ne me dites pas que ma lettre a dicté ta vôtre ; car vous avez bien vu que je m'étais épuisée, en l'écrivant, à vous prouver ma patience, et qu'elle était l'offre d'une épreuve. Si je n'avais écouté que mon amour, il y a longtemps que je serais près de vous ; mais j'ai voulu réserver au vôtre l'initiative d'une démarche qui eût été l'encouragement et la récompense du repentir.

» Maintenant, il ne doit plus y avoir d'équivoqae entre nous. Dites-moi que vous m'attendez. 11 ne fallait pas me recevoir à Bade comme vous m'avez reçue, ou il faut me recevoir encore, une seule fois; nous verrons bien si ce sera la dernière. »

Liomer resta pendant une heure eu méditation devant cette lettre; puis, prenant une feuille de pa-

3ft2 L'ENFANT D8 LA HORIE

pier blanc, il écrivit d'une main ferme ce simple mot : aVènezI» le signa, et le mit sous enveloppe à l'adresse de madame Bournei.

Si Liomer avait eu un confident ou des témoins plus avertis que Tiphaine et Yvonne de l'état de son cœur, il eftt paru, à des regards étrangers, se repentir de la réponse envoyée à madame fiournej, tant il devint subitement triste, après l'avoir mise à la poste.

11 alla s'enfermer dans le manoir jusqu'à la nuit. Lui demandait-il pardon de sa faiblesse ? Cbercbaitil la force dont il avait besoin ?

Au retour, il était d'une p&leur gui alarma ses servantes. Tipbaine osa lui demander s'il ne soufflait pas de sa blessure. II avoua un peu de fatigue; mais, au lieu de se reposer, le lendemain, il . était de bonne heure sur le chemin de la Tour; seulement, Tipbaine, cette fois, l'accompagnait. Elle resta ^prës lui dans la maison vide, très fiëre de présider au nettoyage des chambres, dont elle ouvrit toutes les fenêtres, sans doute pour que son maître, s'il venait encore y promener sa tristesse, ne fût plus exposé à respirer une atmosphère funèbre, et àrenconlrer, dansdes coins sombres, l'âme de la baronne qui devait hanter le manoir.

Liomer calcula d'un air farouche, inquiet, le temps que devait mettre son billet, pour arriver h Paris, le tempsaussinécessaire à madame Bournei pour faire ses préparatifs de départ et monter en chemin de fer. Au terme extrême fixé par ses calculs, il eut un redoublement d'angoisses. Il sortit de chez lui, un peu avant l'heure où le piéton y

sonnait d'habitude, et alla l'attendre sur le chemin. Le piéton ne lui remit pas de lettre.

Ce fut un soulagement d'abord, puis un prétexte de nouvetlB inquiétude.

Si elle ne venait pas! Si elle avdit mal interprété cette réponse laconique! Elisabeth, en ne prévenant pas de son arrivée, l'avertissait peut-être mieux de son empressement. EUe était en roule. D'une minute à l'autre, on entendrait le roulement de la Toiture qui l'amenait de Vannes.

Lioœer monta à cheval, s'élança au galop. Allaitil au-devant d'elle, pour la recevoir plus courtoisement, ou pour l'empêcher d'arriver? Jusqu'à la nuit, il tourna en éclaireur autour du village, et, après son diner, jusqu'au milieu de la nuit, il alla écouter si aucun bruit de roues n'annonçait une arrivée tardive. Mais ta nuit se passa, silencieuse et lente.

A l'aurore, Liomer, las de la veillée, eut une sorte d'espérance, en se sentant apaisé. C'était bien • fini; madame Boumel, irritée ou dépitée, ne voulait pas d'une rencontre accordée si dédaigneusement. Elle s'était donné le plaisir d'humilier ' l'homme qui ne l'aimait plus, en lui arrachant ce mot de soumission ; mais la soumission ne pouvait suffire h cette âme jalouse, et, à son tour, elle méprisait celui qui l'appelait en la méprisant.

— Soit, — se dit Liomer; — c'est une solution comme une antre. Je lui laisse cet avantage.

11 croyait avoir raison de son amour-propre, étonné plutôt que froissé de ce manque d'obéissance. Pourtant, en réfiéchissaut, il se repentit d'a-

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361 L'ENFANT DE LA HOtlTE

voir donné dans un piège, si la lettre d'Elisabeth n'était que le piège d'une vanité féroce. Il eftt été plus digne de ne pas répondre. Unaheure après, il se repentait bien autrement de n'avoir pas été plus expli(;ite dans sa réponse. La lettre de madame Bournel avait un accent de sincérité, que la coquetterie la plus rafflnée ne donne pas. S'il ne Taisait venir Elisabeth que pour la soumettre h une épreuve suprême, il avait manqué à la loyauté du juge, en ne la prévenant gas d'une arrière-pensée dans cet acquiescement, qui n'était pas simplement un aveu.

Après deux jours, Liomet- n'attendit plus madame Bournel; ce qui ne l'empêcha pas d'aller, comme la veille et l'avant-veille, sur la route, mais, cette fois, à pied, lentement, paresseusement, par un reste de scrupule, à coup sûr bien superQu.

Il allait rentrer, et il jetait un regard vague au loin, balayant l'horizon , avec la certitude de (e trouver vide comme les jours précédents, quand il apei^ eut, à l'extrémité do la lande, dans la direction de- Vanaes, un point noir qui devint bruyant au bout de trois minutes, et qui, grossissant h mesure qu'il le regardait, dénonça bientôt à Liomer une vieille calèche de louage de sa connaissance.

Cette fois, toute conjecture était vaine. L'amie ou l'ennemie approchait. Celle qu'il devait aimer ou maudire serait devant lui dans un instant, et il semblait à Liomer qu'elle se penchait, hors de la voiture, faisant flotter de loin un signal pour l'avertir ou le menacer.

Liomer s'essuya le front où perlait la sueur,

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L'ENFANT DE LA MOHTEsourit machinalement, pour s'essayer i pour faire agir sa bouche, la prép.arer à parler, peut-être à mentir. Il se croisa les bras, s'afTermissant sur le sol qu'il avait cru sentir trembler, tant l'émotion avait été soudaine, et il attendit.

Son regard allait au-devant de la voiture, l'arrêtait d'avance, en faisait sortir la voyageuse, l'étreignait, pour ne plus ta laisser s'échapper, avant qu'il l'eût contrainte à la vérité.

Pourquoi avait-il regretté son appel? pourquoi avait-il souhaité qu'elle l'eût méconnu ? Cette visite, cette explication, ce choc était nécessaire. Il n'avait plus à diUérer, à reculer. Elle arrivait, pour être châtiée ou pardonnée ; pour tout avouer, ou pour tout obtenir, et Liomer, malgré tout, sMitait de nouveau sourdre et filtrer son amour, à travers ses préventions, ses rancunes, ses mépris. '

Toutes ses énergies et toutes ses tendresses se réveiUaientà la fois. Il devenait implacable et meil- . leur. Il Atait bien sûr de son œuvre.

C'était encore un duel mortel, dans lequel, 'comme d^s l'autre, s'il frappait, il était bien certain d'ètte Bappé. '

Le vent tiède de l'automne passait en emportant des feuilles jaunies qu'il faisait tourbillonner sur la route. Liomer sentait de même en lui un souffle plus chaud, qui remuait tous ses souvenirs, en faisait un tourbillon et les chassait au loin, à la rencontre de madame Boumel.

Il reprit sa marche, du même pas tranquille, regardant toujours ce bout de voile qu'il avait vaguement entrevu d'abord, et qui se faisait de plus

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366 L'ENFINT DE LA. HORTE

en plusdislinct, voltigeant comme une aile d'oiseau à la portière de la voiture. Le cocher fouettait son cheval à tour de bras. On lui disait sans doute qu'il fallait se hâleri que la voyageuse était en retard; qu'il y avait là-bas, au milieu delà route, un ami impatient de la voir arriver.

Dès que la vieille calèche devint visible dans toutes ses parties, et que le trot du cheval retentit distinctement sur les cailloux du chemin, répercuté, pour ainsi dire, dans la poitrine de Liomer, il ferma les yeux et s'arrêta pour se recueillir, pour abréger, par une courte méditation, cette dhtance devenue plus irritante à mesure qu'elle diminuait.

Bientôt la voiture fil balte. Liomer s'approcha de la portière pour saluer Elisabeth. Ce ne fut pas elle qu'il aperçut d'aboixl. Le voile flottant était posé sur un chapeau d'enfant, et c'était Paul, dans les bras d'une bonne, qui, penché au dehors, riant à tout ce qu'il voyait, avait donné de si loin la vision d'un oiseau ou d'un petit nuage, et qui, dans ce moment, caehait sa mère.

Liomer dissimula un geste d'étonnement. Son esprit, concentré depuis plusieurs jours sur l'idée d'un tete-à-tète émouvant et tragique, n'avait pas supposé le décor attendrissant de cette grâce enfantine. Mais puisque madame Bourael s'était fait, cette fois encore, un champion de son fils, Liomer acceptait la lutte contre cet allié. Une brusque résolution, qui mit un éclair, aussitôt voilé, dans ses yeux, modifia sans doute quelque chose du plan qu'il avait couQu.

Il ouvrit la portière. La bonne et l'enfant des-

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cendirent. Elisabeth hésitait à descendre ; elle tendait la main pour attirer Liomer auprès d'elle; mais il saluait, et ne vit pas le geste ébauché dans l'ombre.

Alors, sortant à son tour vivement de la voiture, madame Bournel lui dit :

— Allons à pied jusqu'au village. Gela nous rappellera nos promenades de Bade, voulez-vous?

— Volontiers.

L'effet douteux et redoutable de la première rencontre était amorti par ces quelques paroles, Elisabeth donnait de légers coups à sa robe pour effacer les plis du voyage. Elle semblait ne craindre que l'inconvénient d'apparaître fripée et mat mise.

— Remontez en voiture, dit Liomer à la bonne. Gomme madame Bournel, interrompant son petit

travail de toilette, l'interrogeait du regard en souriant ;

— Oui, :— continu a- t-il, — la promenade serait trop longue pour l'enfant.

Il s'approcha du cocher, lui donna ses instructions, lui recommandant d'aller trouver Tipbaine, et de bien dire à celle-ci d'installer au plus tût, en l'attendant, la bonne et le petit Paul dans la chambre préparée pour madame Bournel.

— Vous nous offrez donc l'hospitalité... chez vous? demanda Elisabeth de sa voix profonde.

Liomer n'entendit sans doute pas. II tenait la portière pour la refermer, et quand la bonne eut repris sa place dans la voiture, il donna lui-même le signal du départ.

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36e l'enfamt de la mobtk

La vieille calèche s'éloigna, laissant le docteur et madame Boumel sur la roule.

Elle était plus embarrassée que Ini. Elle avait probablement, tout le long du voyage, rbvé au premier mot qui pourrait 6lre échangé entre eux.

Toute explication, d'ailleurs, serait superflue après un regard tendre, un serrement de mains. On ajournerait à plus tard les excuses, les doux reproches. Puisqu'il la rappelait, c'était pour lui ouvrir les bras. Elle avait eu, pendant l'insomnie d'une longue nuit de chemin de fer, des frémis- - gements confus de la bouche, des tortures debaisers. Combien de fois ne s'était-elle pas penchée & la portière, aspirant l'air frais, s'imaginant, par une folie que son impatience entretenait, voir tout à coup apparaître, galopant comme une ombre, volant sur un nuage, Liomer accouru au-devant d'elle, l'escortant, lui apportant les senteurs ipres de la lande de la Tour-Callech, dont elle se souvenait avec attendrissement !

Mais de toutes les réceptions rêvées, celle-là, la plus simple, avait été la moins prévue, et la déconcertait. Ils se revoyaient comme s'ils s'étaient quittés ta veille. Liomer ouvrait tout de suite, sans préparation de senUment, la conférence décisive. Tout serait fini entre eux, quand ils arriveraient au village. Celait en pitin champ, sur une route sans abri, sans mystère, caillouteuse, en se garant des ornières, en marchant sous le soleil, qu'elle devait plaider pour son amour, et forcer celui de Liomer à se déclarer sans réserve.

Elle le retrouvait, non changé, mais autre qu'elle

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ne l'avait évoqué en roule, semblable au Lïomer puritain qui rirrilaittant autrerois. Elle sentait, au premier contact, un profond désaccord entre eux, une différence de bonne volonté qui l'avenissait de prendre garde, d'être habile, aulant qu'elle voulait être sincère, et qui lui suggérait une pudeur prudente dont les secrets lui devenaient aussi nécessaires qu'ils lui étaient inconnus.

Ils se mirent en marche, sans se donner le bras.

— Je ne vous ai pas répondu, — commença madame Bournel, — parce que je croyais partir tout de suite. Mais Paul avait un petit rhume...

Liomer ne lui vint pas en aide.

— Comment le trouvez-vous, mon flls? demandât-elle, en essayant de mettre un peu d'enjouement dans sa voix.

— Fort joli.

Elle Bt quelques pa« en silence, se demandant s'il n'était pas maladroit de faire louer les grftces de Paul, sans rien dire de celles qu'avait sans doute Raymond, et redoutant cependant de parler de celui-ci.

Elle chercha un autre sujet, parut l'avoir trouvé.

— Vous ne souffrez pas de votre blessure î

— Non, je suis tout à fait guéri.

Elle crut remarquer que Liomer avait appuyé sur les mots tout à fait, et affirmait sa guérison d'un ton de menace.

Lui parler de sa blessure, c'était évoquer le souvenir du duel, et d'autres visions f&cheuses. Le

danger était encore plus grand. Il lui Tint la tentation brusque de saisir la main de Liomer, de l'arrêter, de le regarder avec les regards qu'elle savait avoir à propos, et qui, dans la circonstance, eussent été le rayonnement naturel, sans coquetterie, de l'amour qu'elle s'efforçait de voiler.

Une palpitation étrange la fit Léaiter ai longtemps qu'elle se sentit incapable de jouer ainsi toute sa destinée sur un éclair. La joueuse était vaincue, depuis que la femme concentrait toutes ses ardeurs dans l'espérance d'être aimée.

— Malheureuse que je suis 1 — pensait-elle tout bas, — je ne m'appartiens plus, et s'il me repousse, je n'ai plus qu'à souhaiter de devenir folle I

Elle voulut réagir contre cette faiblesse. Elle s'imposa la tache, sinon de parler directement de son amour, du moins d'amener fatalement la conversation à cette idée, et alors, avec un sourire, bien qu'elle frissonn&t de la tête aus pieds, voulant provoquer Liomer :

— Avez-vous des nouvelles de mademoiselle Gertrude? lui demanda-t-elle.

liomer ne parut ni troublé ni surpris de la question.

— J'ai reçu une lettre d'elle, — répondit-il, — en même temps que votre première lettre.

— Je suis bien sûre, — repartit presque violemment Elisabeth, emportée par la jalousie, — que TOUS lui avez répondu autrement...

— Je ne lui ai pas répondu, interrompit froidemenl Liomer.

Madame Bournet regarda Liomer d'un air tout à

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la fois ravi et épouvanté. S'il n'avait pas répondu à l'Allemande, en même temps qd'il lui écmait à elle, c'est qu'il avait fait son choix ; à moins que, résolu à reloumer à Bade, il eût jugé inutile d'envoyer une réponse qu'il porterait lui-môme, et qu'il fût décidé & se débarrasser d'abord de l'amour importun d'Elisabeth.

— Songeriez-vous à voyager? lui demanda-t-e!le, en continuant tout haut une pensée secrète.

La question était singulière. Liomer, décidé à ne s'étonner de rien et à subir tous les caprices de curiosité, répondit tranquillement :

— Je ne quitterai plus la Tour jusqu'à ce que l'éducation de mon fils m'oblige à aller m'installer à Paris.

Madame Boumel était découragée. Elle continua d'avanceren silence, inclinant sa tête, se contentant de lancer de côté des regards anxieux qui ne l'instruisaient de rien, et qui ne faisaient que constater, en l'aggravant, l'inextricable embarras de cette promenade. A chaque pas nouveau vers le village, Elisabeth se disait qu'elle augmentait son trouble, qu'elle perdait de sa lucidité d'esprit. Mais Liomer, lui-même, sous sa froideur voulue, dans son silence affecté, ne paraissait pas sans fièvre.

A plusieurs reprises, il regarda devant lui, étouffant un léger soupir. Trouvait-il la route trop longue, ou trop courte? Avait-il hâte d'arriverî Craignait-il de n'avoir pas le loisir d'une explication qu'il refusait de commencer, avant d'aVoir atteint sa maison?

La banalité, qui est la ressource des esprits trop

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romplis, comme elle est la Tatalitédes esprits vides,

leur vlDt en aide. Un coup de vent plus fort qui

passa sur la lande fournît à Elisabeth l'occasion de

remarquer que la snison avançait, que l'hiver était

proche.

Liomer garantit encore quelques semaines de beaux jours. Madame Bournel voulut lecontredire, et prendre à témoin les arbres dépouillés. Tout à coup elle poussa un cri.

— Quel chemin prenons-nous donc ? dit-elle avec un léger plissement du front.

— Celui qu'il faut prendre, répondit doucement Liomer.

— Je croyais!... reprit madame Bournel en cherchant à s'orienter ; puis, elle s'interrompit.

11 était impossible que le docteur se tromp&t, et ce qu'il voulait, il fallait le subir, en lui refusant la petite satisfaction d'en être étonnée ou alarmée.

Elisabeth franchit ainsi, sans aucune remarque, et sans le moindre geste, la porte ouverte dans le mur de pierres sèches qui servait de vague clôture au grand veiner du manoir, entre la lande et le jardin. Elle s'avançait, regardant au-dessus des grands arbres jaunis le lierre qui rejoignait et mordait le toit de la Tour.

11 était singulier que Liomer l'eût amenée là, avant de la conduire chez lui. Que signifiait ce pèlerinage, cette épreuve? En tout cas, elle devait faire face au hasard, au danger, hardiment, et ne pas se laisser intimider par cette maison menaçante.

Elle redressa la tête, qu'illumina un audacieux

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sourire, marcha plus vite, droite, vaillante, redevenue instantané m eut, sur cette terre doublée de granit, la femme froide, dure, granitique qu'elle avait été en la quittant.

On eût dit que c'était elle maintenant qui dirigeait la promenade. Elle ât planer un regard dominateur sur ces arbres du jardin qui bruyaient avec un air de résistance et qui jetaient devant elle leurs feuilles, comme pour la défier de les foutar aux pieds.

Dans un buisson de l'allée qu'elle suivait une rose venait de fleurir, de celles qui paraissent à l'arriëresaison pour clore les prestiges de l'été. Elisabeth la cueillit en passant, d'un geste sec, la flaira et la jeta.

— Quemedisiez-vousdonc, monsieur Liomer, — reprit-elle à haute voix, — que vous vouliez laisser ce domaine à l'abandon? Il me parait, au contraire, entretenu avec soin.

— J'entretiens surtout les souvenirs, répondit Liomer d'une voix troublée.

Madame Bournel remarqua ce trouble, eut la tentation d'interroger le docteur- et continua sa route.

Ils eurent bientôt traversé le jardin. Ils arrivèrent dans le petit verger qui bordait le fossé. Le manoir se découvrait. Liomer baissait la tête; madame Bournel redressait de plus en plus ta sienne, regardant en haut.

Elle fit un geste d'étonnement et s'arrêta à deux pas du fossé.

— Les fenêtres sont ouvertes, dit-elle.

— Saus doulti, — répondit le docteur, — puisque le muioir est Iiabité.

— Par qui ï

Tout en parlant, Elisabeth faisait voleter son regard, hésitant, subitement alourdi, le long du vieux mur.

^ Habité par nous, répliqua Liomer plus fermement

— Vous demeurez ici?

Elisabeth pâlit. Sa bouche eut deux ou trois tressaillements ; elle immobilisa son regard, en l'attachant au lierre épanoui de l'auU^ cfité du fossé.

— Oui, dit le docteur, — dont la voix s'élevait, et avec gravité, — j'ai installé Raymond dans la chambre de sa mère.

— Et moi? — demanda madame Bournel d'une voix rauque, les yeus flambant d'une lumière diffuse, — où m'iuBtallez-vous ?

Liomer leva la main pour indiquer la fenêtre ouverte au second étage, sur le balcon de bois. Elisabeth, qui avait devancé du regard, plutôt que suivi, ce geste, eut un' soubresaut terrible. Elle poussa un cri. .

Son fils, dans les bras de ia bonne, émergeait de l'ombre de la chambre et s'avançait vers le bord du balcon. L'enfant, qui voyait sa mère de loin et de haut, agitait ses petites mains pour l'appeler-

Madame Bournel voulut s'élancer. Liomer la retint :

— Qu'avez-vous î lui demanda-t-il.

Elle ouvrit la bouche, mais elle eut peur d'attirer, au lieu d'avertir, ceux qui s'exposaient sur le

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balcon fragile ; elle secoua sa main en silence pour la dégager de l'étreinte de LiooiSr.

— Votre flls TOUS appelle, répondefriui, dit le docteur.

Elisabeth poussa une sorte de rugissement, qu'elle étouffa de sa main libre ; ses genous fléchirent, mais elle se raidit :

— Le balcon!.., le balcon!... balbutia-t-elle. La bonne, obéissant au caprice de l'enfant, se

penchait sur la balustrade de bois. Il sembla que le lierre s'agitait ; quelques feuilles se détachèrent et se mirent à voler Mans la lumière rose que le soleil d'automne répandait sur la vieille tour.

Elisabeth, affolée, les yeux hagards, entraînait Liomer. Celui-ci eut pitié d'elle.

— Le balcon est solide, maintenant, lui dit-il. Elle le regarda avec une anxiété ardente.

Liomer, qui était aussi pâle que madame Bournel

et dont les yeux s'éclairaient d'une grande lumière, continua :

— J'ai fait ce que vous vouliez faire-..

Elle parut ne pas comprendre.

— Oui... quand vous avez laissé tomber le marteau... dans la nuit. J'ai fait sceller dans le mur l'appui que vous aviez détaché.

11 ouvrit la main et abandonna la main glacée

d'Elisabeth, qu'il avait retenue. Madame Bournel,

insensible d'abord à la menace et à l'accusation

. contenues dans ces paroles , ne songeait qu'à son fils.

Elle lui souriait avec un soupir d'allégement. La

bonne s'appuyait sur le balcon et l'enfant riait.

Elisabeth se retourna enfin vers Liomer, et d'une

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YoixfrissonDantequiessayïitde menacera son tour:

— C'est pour cela que tous m'avez Tait venir?

— Je voulais la vérité,

— Il fallait me la demander; je vous l'aurais dite.

Liomer secoua la t£te. Elisabeth, serrant ses mains dont elle Ht craquer les jointures, reprit :

— Vous avez eu peur longtemps de souffrir seul, n'est-ce pas? la torture vous a tenté aujourd'hui, parce que je devais soulfrir plus que vous! Humilier la femme; déchirer le cieurqui vous aime, cen'était pas assez. IL tous manquait les entrailles de la mère. Soyez satisfait 1 Vous êtes un excellent bourreau, et vous m'avez bien frappée.

Elle dit cela d'une voix Apre, en martelant les mots.

— Je ne vous avais pas demandé d'amener voire fils, répliqua Liomer.

— C'est juste, mais pouviez-Tous supposer que je viendrais sans lui?

On entendait rire plus fort le petit Paul, qui batlait toujours des mains, et à l'élage au-dessous, attiré par le rire supérieur qui l'appelait, Raymond dans les bras d'Vvonne, escortée de Tipbaine, parut à son tour au balcon de fer, fui penché au dehors et se mita rire d'un rire frais et perlé.

Ce duo enfantin, s'élançant de ces deux bouches sombres de la vieille maison, à cette heure tragique, avait une solennité plus imposante qu'une senlence. Elisabeth passa ses doigts sur ses yeux.

— C'est généreux à vous, — dit-elle, — de n'avoir pas exposé Paul à tomber là.

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L'ENFANT DE l.A MORTE 'dll

Elle abaissa, avec une effroyable puissance de volonté, ses yeux vers la pierre du Fossé. A son lour elle chercha la trace disparue. Après une contemplation de deux secondes, elle se redressa.

— Eh bien, maintenant, vous savez ce que vous vouliez savoir!

— Ainsi, vous l'avez tuée? demanda Liomer tremblant.

Elisabeth, que ces rires accumulés perçaient comme des flèches, se recula, rentra sons les arbres, mais sans vouloir se dérober à l'interrogatoire de Liomer. Elle lui dit sourdement :

— J'ai ouvert l'abtme, c'est vrai. J'ai joué avec le hasard, le hasard m'a fait gagner. Vous êtes venu et vous m'avez fait perdre,

Elle s'éloigna encore en entendant toujours les éclats de rire. Ils cessèrent quand elle fut dans une allée du jardin. Là, elle s'arrêta de nouveau.

— Je savais bien que vous me soupçonniez, — dit-elle en tombant, moins par lassitude que pour se donner une contenance, sur un banc de pierre, à l'angled^une allée. — Dès les premiers jours, j'ai lu dans vos yeux, j'ai senti dans vos paroles l'interrogation impitoyable. Jeladéflais. Plus tard, j'aurais voulu la désarmer par un aveu, et vous n'aviez pas besoin de cette mise en scène pour obtenir mon secret ; je vous J'apportais.

Liomer tressaillit.

— Vous doutiez de moi ? — reprit Elisabeth, qui se trompa à ce mouvement du docteur. — Je vous parais suspecte, et c'est pourtant vrai ce que je vous dis là. Je ne voulais pas plus que vous d'un fantôme

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378 L'ENFANT DB LfL HORTB

entre nous deux. Je croyaU l'étouffer d'une étreinte. Hoo repentir tous eût aidé, et j'espérais davantage de votre amour.

Ed parlant, elle provoquait Uomer du geste et de l'accent, lout à la fois avec orgueil et avec une anxiété suppliante. Elle voulait le braver et le séduire.

Il resta impassible, en apparence, se résignant avec un effort sublime à rinfériorité passagère que lui donnait son inflexibilité aux yeux de cette femme ardente.

— Ah ! je vois bien qu'il eût été trop tard ! — ditelle avec un découragement amer. — C'est à notre rencontre à Bade que j'aurais dû vous dire tout Peut^treeussiez-vous mieux compris, là, devant ces joueurs, le vertige, le coup de dé qui m'avait tentée ! Mais je croyais stupidement ne pas vous aimer... Vous me sembliez avoir moins de soupçons...

J'avais le temps! C'est cette Gertrude qui vous a remis au cœur le goût de la justice, ainsi que le besoin de me frapper... C'est cette rencontre avec M. de Priziac qui a réveillé les souvenirs funestes... Niez donc la fatalité qui me poursuit!... Aussi, dénoncez-moi, si vous le voulei... cela m'est bien égal, je ne ne me défendrai pas !

— Défendez- vous, au contraire — dit gravement et un peu vivement Liomer, — mais défendez-vous pour vous persuader. Vous n'aurez pas d'autre juré que vous, d'autre témoin que moi!

— C'est vrai, — répliqua Elisabeth d'un ton d'ironie cruelle, — un tribunal ordinairene pourrait me condamner. Il fautdes preuves dont vous n'avez

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pas besoin. Je n'étais pas là, lors du malheur ; mon alibi (c'est ainsi que celas'appelle, n'est-ce pas?) suffirait à me sauver. Votre dénonciation serait inutile ; il vaut mieux vous en tenir & la haine.

— Je ne tous hais pas, je vous plains.

— Bncorel toujours! ah! cette pitié qui ne se lasse jamais, qui s'est offerte, à moi, jeune fille, quand je voulais me tuer, qui, depuis, quand je m'étourdissais sur le néant de la vie, prétendait m'imposer je ne sais quelles soumissions, je la repousse maintenant comme toujours. C'est votre haine, entendez-vous, votre haine d'honnête homme, d'homme impeccable qu'il me faut, que je venais chercher, au défaut de votre amour.

Liomer la contempla de ses grands yeux ouverts, et se croisant les bras sur la poitrine :

— Peul-ôtre, dit-il simplement avec une dignité naïve, n'ai-je pas cessé de vous aimer!

Elisabeth se leva :

— Vous m'aimez encore?

— Je puis vous le dire, puisque nous nous séparerons pour toujours I continua Liomer. J'ai voulu empoisonner de mépris et rie haine cet amour qui ne peut se satisfaire dans l'honneur et dans ' l'estime. J'ai reconnu qu'il était plus fort que tout, excepté l'honneur. Je lui demande le courage de tout essayer, pour interrompre celle fatalité que vous proclamez trop. Demandez-lui la force de ra'aider !

— - Non, — répliqua impétueusement madame .

Bournel; — si vous m'aimez, je reste, je dois rester; je ne saurais me repentir ailleurs qu ici.

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— Et moi, 3e ne peux pas tous aimer autrement ici. Il y aurait trop de remords entre nous.

— Pourquoi m'y avoir fait venir?

— Pour vous confronter avec un souvenir auquel je suis lié.

— Voire logique est' satisfaite ; retrouvons-nous ailleurs !

— Non, Je dois rester ici, comme un soldat à son ' poste.

— Tuez-moi, alors, après m'avoïr condamnée!

— Et votre Ûls?

— Mon fils !

Elisabeth mit ses deux mains sur sa poitrine, comme si elle venait d'y recevoir une blessure, et, secouant la tète :

— Mon flls! c'est pour lui que j'ai joué... c'est pour lui que j'ai perdu... c'est pour lui que je-vais subir votre arrêt.

— C'est pour lui qu'il faut vous repentir et vous relever.

— Oh ! n'ayei pas d'illusions, môme en me condamnant. J'ai une violence qu'on peut faire dévier, qu'on ne peut dompter. Mon flls... vous avez raison de l'invoquer, pour voua soutenir. Je prévois qu'il sera mon ch&liment; il ne me reste qu'à souffrir par lui,..

— Si vous le vouliez, au contraire, vous seriez heureuse encore par son amour et son respect.

— Je n'ai pas la vocation du bonheur ; j'ai celle de la passion. Quant à Paul, je ne lui demande rien; je-voudrais tout lui donner, mon sang, ma vie. Je lui avais déjà donné ma conscience. Me

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L'BNFANT DB LA MORTE 3St

renvoyer à mon fils, c'est me livrer h moi-même.

— Ne dîtes pas cela, vous me feriez désespérer,

— Eh bien, désespérez. Je suis incapable de me corriger, d'être moins violente et moins absolue. C'est votre faute, après toutl H ne fallait pas m'abandonner, comme vous l'avez fait, apcèsm'avoir sauvée du poison. Vons êtes-vous jamais demandé ce que j'avais dû souffrir, le lendemain de votre départ, méprisée, parce que j'avais eu l'orgueil infatué de mon innocence, pauvre, avec des ambitions de luxe,' de domination ? Je vous ai raconté comment j'ai' épousé M. Boumel, sans l'aimer; comment j'ai eu- le tort de laisser transparaître mon dédain de cet homme, et comment je suis devenue la complice d'un meurtre que je n'avais pasordonné. Veuve, mère, irritée de mon veuvage, comme je t'avais été de mon mariage slupide, désespérée d'une maternité qui augmentait ma tâche et que je ne voulais pas maudire, rapprochée de M. de Praville par l'aveuglement de sa femme, je suis arrivée dans ce manoir, le cœur gonflé, impatiente de prendre ma revanche du mariage imprévu qui nous avait ruinés, et aussi du bienfait qui me faisait rentrer dans la- maison de notre oncle. Je n'ai pas été longtemps à m'apercevoir de l'influence que je pouvais exercer sur M. de Proville, vieillard tendre, faible, galant. Alors j'ai trop réfléchi au changement subit et- prodigieux de ma destinée, si madame de l'roville venait à disparaître. J'ai souhaité sa mort, et comme il n'y a pas dans ce temps-ci de sorciers qui nous aident contre nos ennemis par des envoûtements, j'ai envoûté ma-

382 L'BNrAHT DE LA HOftTE

dame de Proville... Un jour, je me suis aperçue quelebalcon de bois de ma chambre tenait à peine; qu'il était aux trois quarts descellé. J'aurais pu me persuader que c'était madame de Proville qui m'exposait voloulairement au hasard d'une chute effroyable... Non, mais j'ai Tait cette découverte, le jour mémo où j'avais remarqué que, pendant mon absence, elle venait dans ma chambre pour m'y étudier, m'y espionner, jusque dans l'air que j'avais respiré. Elle prenait pour prétexte la vue qu'on avait du balcon. Elle nous voyait revenir de loin, son mari et moi, au retour de nos grandes promenades dans la lande... Ce balconi qui donc a été -assez imprévoyant pour ne pas s'apercevoir qu'il était à demi défait? ... J'ai achevé le descellement; il n'était plus retenu extérieurement que par le lierre. Vous avez deviné cela tout de suite, et c'est merveille que personne n'y ait songé. — Tant pis pour elle, me suis- je dit; si elle tente le hasard, le hasard la tuera; je n'y serai pour rien, — Elle est venue; elle s'est penchée; elle est tombée. J'ai été stupéfaite de cette réalisation de mon rêve, et je m'en serais réjouie peut-être, si je ne vous avais trouvé au chevet de la morte, et surtout si je n'avais pas entendu ce cri que tous aviez suscité contre moi, contre mon fils, ce cri de l'enfant condamné par moi, arraché par vous des entrailles de la mort. Ah I ce jour-là ! j'ai eu peur, bien peur; peutêtre pourtant que ce tressaillement d'épouvante a été mon premier tressaillement d'amourl... En songeant à tout vous avouer, je ne révais ni pénitence de ma part, ni pardon subordonné au repen-

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tir, de la vôtre. J'imaginais une effusion superbe et victorieuse, au-dessus des remords et des expiations. Je me suis trompée. Vous me jugez. C'est bien. Je suis condamnée, le ne veux rien racheter de mon supplice par une faiblesse.. Vous me chassez? Je pars. Je ne menace pas; je ne prie pas. J'essaierai de vivre, comme vous l'exigez, pour mon fils ; mais j'emporte d'ici une douleur égale à une implacable colère, et, comme vous le dites, nous nous séparons pour toujours; car c'est votre dentier mot?

Liomer, très pflle, mais inflexible, s'inclina.

— Alors, — dit madame Bournel, — il est inutile que j'entre dans celte maison. Vous commanderez qu'on envoie mon fils me rejoindre. La voiture devait retourner à Vannes ce soir; elle repartira un peu plus tfit, voilà tout. Je vous demande une dernière grflce : ne me reconduisez pas, je connais le cbeœin.

Elisabeth, dans l'effarement qui succédait à sa grande terreur, voulait ressaisir, pour en masquer ses émotions, le masque tombé de la femme du monde.

Liomer n'essaya pas de la ramener à la simplicité de sa douleur; il marcha à cftté d'elle, en silence, attendant, faut-il dire espérant, une défaillance de cet oi^ueii qui l'affligeait, autant que l'avait accablé la conviction du meurtre.

Lui aussi était un orgueilleux, et il laissait & son orgueil le soin d'achever la libération.

Que fût-il devenu, si madameBournel s'était jetée à ses genoux, ou dans ses bras, foudroyée et en même

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3ai L'ENFANT DE LA HOftTB

tamps transfigurée par le repentir? Cet amour qu'il venaitd'avouerarec UQ courage d'apfttre, eût-il persisté dans son renoncement devant cet acte de foi ?

Mais Elisabeth ne l'exposa pas à ce combat. L'amour lui eût semblé diminué et affadi par la compassion. Il le fallait à la hauteur de sa violence. Elle était plus iirilée de n'filre point aimée avec une passion sans scrupule, Qu'elle n'était tentée par la noblesse d'un sentiments! héroîquedans sa retenue.

Ella se Tût peul-ètt-e repentie tout à coup; elle eût peut-être perdu pour jamais cette armure dans laquelle son cœur palpitait, si, avant tout mouve* ment de contrition de sa part, elle avait pu attirer Liomer dans l'atmosphère mSme de son crime.

Peut-être eût-elle accepté le juge, si elle avait pu d'abord en faire un complice.

Mais il y avait entre ces deux êtres, fatalement liés et fatalement malheureux désormais par leur amour, une frontière infranchissable que les sens eussent sans doute détruite sous un embrasement subit, dans un autre moment, dans un autre endroit, dans des conditions différentes; mais qui se dressait, en montant comme un mur, dans ce jardin, à demi dépouillé, aux approches de cette soirée d'automne, dans l'écœurement d'une dispute qui ajoutait des griefs étroits, comme des pointes de fer, à cet obstacle de granit.

Madame Bournel, à travers tout, en voulait à Liomer du piège qu'il lui avait tendu et qui avait déjoué le sien. Liomer, lui, s'en voulait à lui-même de la nécessité de cette barbarie.

Quand Elisabeth eul rejoint le chemin qui dos-

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L'BNFANT DE Lk HOKTE 385

cendait au village, elle s'arrêta nne dernière fois, se tourna vers Liomer.

— Adieu I Lui dit-elle.

Une faiblesse involontaire amollit sa voix. Le docteur, par un geste inconscient, remua la main, comme s'il allait l'offrir à cette malheureuse qu'il eût voulu sauver, autant qu'il voulait la condamncir. Mais elle eut un petit rire de mépris qui rappela Liomer à la sévérité de son rAle.

— Adieu, répondit-il d'une voix ferme.

Madame Bournel descendit le chemin sans se re-

tourner.

liomer la suivit longtemps d'an r^ard de colère et de pitié.

Il la cherchait avec une flamme; il eût voulu la retenir avec des larmes qu'il sentait venir à ses yeux, et qu'elle ne voyait pas.

Une part de son cœur s'en allait, avec cette femme belle dans son audace, sacrilège dans sa beauté. Jusqu'à cette dernière minute, il avait à son insu, en dépit de sa logique, de son devoir, de son orgueil, de son amour, espéré une illumination, un éclair suprême dans cette conscience qui le fuyait plutôt que de se soumettre. Mais non. Elle le bravait, elle voulait lui rester supérieure en dureté, jusqu'au bout, au delà de la vraisemblance pbfsique et de la possibilité morale.

Quand il ne la vit plus, il chancela. Il eut le sen- Umentd'un deuil immense, 11 s'assit sur une pierre et pleura.

Lorsqu'il s'était préparé à une confrontation nécessaire ; lorsqu'il avait voulu rompre avec l'obses- C»,slo

sion do cet amour, saus le renier, il s'était volootairement exposé à des tortures. 11 croyait bien, l'égoïste sublime, qu'il lui resterait quelque cbose de ce grand amour décbiré, des bribes saignantes, des visions. Mais elle emportait tout; elle le ravageait jusqu'au fond ; elle vidait toute son âme ; elle l'abandonnait dans une certitude rigide, aussi obscure, aussi fermée que l'ignorance.

11 n'avait pas même cette dérisoire et décevante satisractiou da savant qui sort de l'épreuve, en ayant acquis une notion précise, en sacbant comment nommer le sphinx qui lui a, d'un coup de grilTe, ouvert la poitrine, le mal dont il devra vivre, sans pouvoir en mourir 1

U se leva, rentra lentement au manoir, en suivant le sentier qu'il venait de parcourir deux fois avec Elisabeth. Arrivé au talus, il regarda devant lui avec une horreur nouvelle cette fosse monstrueuse qu'il ne parviendrait jamais à combler.

La tour était devenue silencieuse. On avait fennë les fenêtres aus deux étages pour préserver les enfants du vent frais du soir. Une brise qui venait de la mer faisait frissonner le Uerre.

Liomer monta droit à la chambre de madame Bournel. Le petit Paul, qui s'impatientait de la longue absence de sa mère, entendant ouvrir la porte, vint en courant au-devant du docteur :

— Maman I maman I dit -il, en battant des mains.

Il s'arrêta, boudeur, mécontent, désappointé, en voyant le docteur.

Liomer se baissa, voulut le prendre; l'enfant résisU, et se mit à crier plus fort en piétinant :

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— Maman I maman !.

— Voilà une demi-heure qu'il l'appelle, — dit la bonne en intervenant. — Ge cher petit, il l'aime tant 1

Ce n'était là, sans doute, qu'une phrase banale, comme les serviteurs en ont pour parer leurs maîtres, quand ils ne les dénigrent pas.

Liomer la crut vraie, et remercia d'un sourire la bonne qui lui certiHait que madame Bournel était aimée d'un fitre innocent dans ce monde.

— Tu vas voir ta maman I — dit-il doucement au petit Paul, — Elle t'attend pour monter en voiture I

— En Toiture ! maman!

L'enfant battit des mains plus fort, et se laissa prendre dans les bras de Liomer, qui lui mit un long baiser dans les cheveux.

— Aime-la bien I — se disait tout bas le docteur, — pauvre enfant, que j'aurais voulu aimer.

Il ne l'avait jamais si bien regardé. 11 le trouva extraordinairement beau. L'intelligence rayonnait dans ses yeux, noirs comme ceux de sa mère.

— Puisse-t-elle faire de toi un honnête homme I pensait encore le docteur. Quel ami tu serais plus lard pour Raymond I

Ce grand cœur s'attachait ainsi naïvement à l'être qui lui permettait de garder avec moins d'efTroi désormais la pensée d'Elisabeth.

Liomer avertit la bonne d'un changement brusque dans les dispositions de madame Bournel, lui recommanda de la rejoindre, et comme elle se chargeait de menus paquets déposés déjà dans la chambre, il offrit de descendre Paul.

Au premier étage, il s'arrêta, ouvrit la porte, ap-

pela Raymond, et, mettant les deux enfants en présence, les fit s'embrasser, puis donnant un dernier baiser au Ûh de madame Bouniel :

— A ton tour, port«-le, — dit-il à Tipbaine. — Moi, je reste ici; jevais donner des ordres; car décidément nous ne quitterons pas de sit6t le manoir.

Tiphaine fut absente pendant deux heures. Quand elle revint, ello raconta que madame Boumel avait failli étouffer son flis de caresses. Liomer rougit. La mère avait évidemment reconnu et l'ecueillî sur le front de son tlls les baisers que le docteur y avait déposas.

Liomer, le jour même, s'installa dans U chambre du second étage au balcon de bois.

Était-il plus sûr ainsi de défendre le manoir et son propre cœur contre toute attaque de l'ennemie dont-il allait porter le deuil?

Voici ce qu'il écrivait quelques jours après, dans son journal :

Fragments du journal de Liomer.

» Je ne me repens pas de la sentence portée, ni mâme de la Taçon mélodramatique dont elle a été rendue. Le hasard a été le metteur en scène; madame Bournel diraitia fatalité.

» Mais je me repens d'avoir attendu si tard, et de tous les reproches qu'elle m'a adressés, un seul m'a

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