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Elle lui jetft du fond de ses yeux noirs un regard si pénétrant, si brûlant, dans son apparente modestie, queLiomereutle vertige et Tatliradans ses bras.
Elle le laissa faire, avec une inertie rigide, cataleptique; mais elle le regardait toujours, d'un regard Uxe, plein de flammes, énigmaLique dans son éloquence mftme ; car il paraissait aussi bien le menacer que l'encourager.
Liomer eut peur de ce qu'il éprouvait. Son honnêteté tressaillit sous les effluves de son amour. Il avait approché sa bouche des lèvres entr'ouvertes, presque palpitantes, d'Elisabeth. Il eut la force de se redresser, d'écarter doucement de lui la jeune fille qui se laissa éloigner comme elle s'était laissé attirer sans autre rAle dans cette scène dangereuse que celui de ses yeux phosphorescents et de son sourire.
Ce jour-là, Uomer rentra chez lui avec une grande colère et un grand mépris de lui-mgme. Il eut, après une soirée tumultueuse, passée à se mètre à la torture, une insomnie terrible.
Il ne s'accusait pas seulement. 11 croyait éprouver les piqûres intérieures, les déchirures qui sont les prodromes de la clairvoyance.
Il se demanda s'il n'était pas le jouet d'une coquette supérieure qui, par une curiosité dépravée ajoutée à toutes ses ironies, voulait être séduite, avant d'être épousée, ou bien s'il n'avait pas failli commettre le crime d'abuser une malade, inconsciente et innocente.
Je le peindrais trop naïf et trop incertain de son
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honneur, ai je le montrais effrayé d'avoir k prendre pour Temme celle qui aurait été sa maîtresse ; en même temps j'ai trop prouvé sa loyauté, peur lui prêter le calcul de posséder une jeune fille qu'il n'abordait familièrement qoe sous la caution de sa parole.
Mais enfin, il était à un Agâ où les sens étourdissent vite la raison la plus droite, et il était d'un état dans lequel les timidités de la pudeur retiennent moins les passions et le cri de la cbair.
llarait eu desamourettes d'étudiant; il n'availpas encore eu d'amour qui pût inquiéter sa conscience. Il se trouvait, pour la première fois, exposé à une séduction des yeux, de l'esprit, du cœur, qui le sollicitait par toutes les fibres de son être, et en même temps il avait à se débattre contre un mystère étrange, piège ou abtme.
N'était-il pas extraordinaire, presque monstrueux, que ces délibérations scabreuses l'agitassent, à propos d'unejeune fille du monde, très fière, incapable d'une lâcheté et qu'il n'aimait que pour l'avoir admirée et estimée?
Par-dessus toute la confusion de ses pensées, son amour planait. Il aimait, comme il faut aimer, malgré tout, et le résumé de son insomnie fut que l'amour est une inspiration infaillible. On doi e suivre, s'en remettant au hasard, pour le reste.
Pourtant Liomer était un peu honteux, ^" Z"^." voyant Elisabeth. Elle l'accueillit avec la gaieté timide d'une pensionnaire au parloir, devant "" J^^^ rent qui vient la gâter. Il eut le remords frénésie, et il eut la candeur de s'en excuser.
(Il L'ENFANT DE LA HORTB
— Je ne vous en veux pas, lai répondit mademoiselle Landeronne étonnée, et absolument virginale dans sa surprise, chercbanl, sans le trouver, le grief qu'il pouvait lui supposer.
Au bout d'un mois, Liomer n'était pas plus avancé. Elisabeth lui avait rendu en paroles douces, moqueuses, innocentes, provocantes, toutes ses paroles tendres ; mais la vivacité ou la douceur des réparties de la jeune fille ne lui avait donné aacune certitude d'être aimé.
11 avait épuisé son courage, et il était dans un état de crise qui pouvait tout aussi bien aboutir à une retraite désespérée qu'à une tentative insensée, quand il lui fut donné de connaître la jalouùe. C'était la seule torture que son amour lui eût épargnée.
Liomer, entrant un jour dans le saJon de madame . de la Touche y trouva, dans la compagnie de ces deux daines, un jeune homme qu'on lui présenta, H. le comte deLescarène.
C'était un secrétaire d'ambassade en Italie. Il avait des allures cavalières, une belle figure etl'imperti- ' nence aimable d'un victorieux toujours attendu. Il était le fils d'un amiral. Sa sœur avait été élevée à Saint-Denis, en même temps qu'ÉItsabeth. Mariée depuiS' moins d'un an à un marquis napolitain, immensément riche, mademoiselle deLescarène avait chaîné son frère, puisqu'il allait passer un mois ou deux en congé à Paris, de porter à son amie, à soB ancienne camarade de l'institution, des petits souvenirs, des bijoux de mosaïque et une invitalion pressante d'aller la rejoindre.
tia L'BNFANT DE LA UORTE
Le comte s'était acquitté avec d'autant plus d'empressement de la commission de sa sœur, qu'il connaissait Elisabeth, qu'il l'avait rencontrée pendant plusieurs années à £aint-Dems, les jours de parloir. Il était avec elle dans ces termes ds familiarité que les frères se permettent envers les amies de leur scBur. Il était si habitué k entendre dire : Elisabeth, tout court, quand mademoiselle de Lescarène parlait de mademoiselle Landeronne, qu'il était presque tenté de l'aborder par son prénom.
En tout cas, ce lien de camaraderie indirecte avait singulièrement abrégé les préliminaires, et Liomer fût surpris de l'écnange rapide de questions, de réponses, qui se faisait deux minutes après son arrivée, en sa présence, comme un jeu de volant entre deux écoliers étourdis.
Le comte parlait de l'Italie, à tort et à travers, avec cet entiiousiasme d'un heureux pour qui les splendeurs de la nature et les richesses de la vie sont des tributs offerts à ses plaisirs ; après chaque description, chaque strophe de son admiration, il s'interrompait pour dire à Elisabeth :
— Vous verrez I vous verrez I car voas viendrez, * n'est-ce pas?
Elisabeth souriait, avec une nuance de mélancolie, caressant d'un regard velouté Liomer et sa tante, rainenaitles yeux avec un éclair sur ceux du jeune comte et répondait :
— Je n'en sais rien... ce n'est pas possible 1
— J'ai l'ordre formel d'emporter une promesse. Si vous me refusez, je vous enlève.
La menace était faite si gaiement que madame de
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L'ENFANT DE L4 MORTK H7
la Touche ne s'en scandalisait pas al que sa nièce pouvailen rire.
Liomer trouvait la plaisanterie d'un goût douteus ; mais il voulait ôtre indulgent. Sa graTJté, avant de s'offusquer, pardonnait beaucoup à ceuK qu'il croyait des enfants, paf rapport à lui, parce qu'ils comprenaient autrement que lui la vie.
Elisabeth sentait cette indulgence et n'en voulait pas. Elle tint ^provoquer directemeht Liomer, à le mettre aux prises avec M. deLescarëne.
— N'avez-vous pas voyagé en Italie, docteur? lui demauda-t elle tout à coup.
— Oui, mademoiselle. '
. — Partagez-vous la passion de monsieur pour Naples î
Liomer déclara qu'il trouvait le golfe admirable, les iazzarones malpropres; il parla surtout d'une éruption du Vésuve qu'il avait vue de près, d'une visite à Pompéi, il glaça si vite sa narration, par des détails scientifiques et historiques, que mademoiselle Landeronne ne put s'empêcher de lui dire :
— Vous êtes trop savant pour admirer la nature.
Tout aussitôt, elle avoua éperduement, avec explosion, son grand désir de voir cette terre privilégiée. Sa bouche semblait aspirer le souffle lointain du pai/s où fleurit l'oranger. Elle eut une sorte d'extase ardente, convulsive, et, dans son transport, elle saisit les mains du comte de Lescarène.
— Ahl si j'étais une artiste, — s'écria -t-elle, — une chanteuse, une tragédienne, ou même seulement une danseuse, j'aurais le droit de partir poui' l'Italie toute seule. Mais non, je suis une demoiselle
lis L'ENFANT DE LA MORTE
du monde, bien gae j'ignore le monde et que le monde m'ignore ; par-dessus tout, je suis pauvre. Il faut attendre que je sois très vieille, ou que mon mari, si ma tante m'en trouve un, me fasse le cadeau d'un voyage I...
— Vous voyez bien, — conclut en riant le jeune diplomate, — qu'il faut nécessairement que je vous enlève 1
— Ou que vous m'épousiez, répliqua prestement Elisabeth, en adoucissant par un air évaporé ce qu'il y avait de hardi dans cette riposte.
Le jeune diplomate salua galamment. Liomer se leva, prétexta une visite de clientèle et se retira, sans mauvaise humeur visible, mais par précaution, craignant de se laisser aller à un blAme involontaire qu'il pouvait interpréter comme la boutade d'un jaloux, et qu'il eût regretté, comme une offense & son amour et à sa Berté.
Elisabeth lui garda rancune de son départ. Quand elle le revit, elle le taquina sans ménagement.
Liomer s'eicusa, voulut accepter le reproche en plaisantant, mais fut bientôt obligé de reconnaître qu'Elisabeth, soit qu'elle tint en réalité à ce voyage d'Italie, soit qu'elle en fit le prétexte d'une coquetterie à deux fins, pour le tourmenter, lui, et pour se faire aimer du comte de Lescarëne, ne ménageait ni ses regards, ni ses sourires, ni ses caprices, qui étaient une de ses attrayantes séductions.
Alors commença pour Liomer un supplice contre lequel il n'avait pris aucune précaution. II devint jaloux, sans avoir de prétexte assez plausible, ni de
L'ENFAM DE LA MORTE )l»
droit concédé assez réel poar s'armer de cette jalousie et la faire respecter.
Il souffrit dans sa digaité de ce persiflage à deux qu'il interrompait continuellement. Il souffrit dans la pureté de son amour de cette familiarité de camarades qui ne sollicitent aucune permission pour des' serrements de mains, enviés par lui comme des caresses.
Que faire? Se concentrer en lui-même? se ronger le cœur? demeurer le témoin sournois d'un badinage qui l'exaspérait? Oubiçn se retirer résolument, et venger son caractère en le déployant tout entier? forcer Elisabeth à un choix décisif? se fâcher contre le comte? invoquer contre lui l'autorité de madame de la Touche? le provoquer?
Aucun de ces partis n'était à la hauteur du courage plus généreux de Liomer, et, pourtant, chacun de ces partis à prendre le tentait tour à tour.
Oui, rester quand même, et se repaître de sa douleur, en trouvant Elisabeth plus charmante, maintenant que la présence assidue d'un causeur spirituel et bavard la tenait en verve d'esprit et de grâce ; oui, c'était là une tentation naturelle et puiS' santé.
Qui ne sait pas être l&che en amour, ne connaît pas toujours le fond de l'héroïsme. Liomer étaitde ces gens sublimes et pratiques, qui rêvent une immolation sans récompense, pour se dédommager en secret des mécomptes visibles. La retraite pouvait être honorable, mais à la condition seule de ne pas paraître le dépit d'un présomptueux. Elisabeth, à sou premier reproche, n'était-elle pas en droit de lui
répondre: — Vous ai-jejamaisâitquejeTousaimais7 Contraindre cette jeune flUe, rebelle à tout freîa qu'elle n'avait pas choisi, était un leurre. Se f&cher contre ce jeune échappé de diplomatie, c'était ridicule autant que maladroit. M. de Lescarëne lui riait au nez, et Elisabeth rirait de moitié. Quant à l'autCH rite de madame de la Touche sur sa nièce, il fallait bien se garder de la mettre à l'épreuve, de peur d'en démontrer le néant.
Chez lui, dans sa chambre, Idomer avait des fureurs terribles contre lui-même. II souffletait sa &ertë, humiliait et terrassait son amour, appelait à son aide la science, l'étude, le devoir, faisait des rfives stoïques, pendant cinq minutes, et des rêves de désespoir ardent, aiguillonnés par le désir, pendant des heures entières.
Le résultat de toutes ces délibérations était quotidiennement une grande déOance de sa sagesse, une lassitude estrëme de son orgueil et une recrudescence de son amour, sous les flagellations de sa jalousie.
Elisabeth devinait-elle, à sa pâleur, à certains frémissements de sa bouche, à sa façon d'abaisser ses sourcils, à son attitude toujours contrainte, les souffrances qu'il endurait? Il faut le croire ; car elle s'étonnait trop peu de sa mélancolie constante, de son sang-froid affecté, et, avec une cruauté souvfr rainement féminine, eile prenait trop de plaisir k exciter sa jalousie.
C'était à croire qu'elle souhaitait un éclat, et qu'elle ménageait un scandale, liomer, à toutes ses souffrances subtiles, en
ajoutait une que j'ai énumérée, mais sur laquelle il faut insister, parce qu'elle est très liumaine, si malséante qu'elle paraisse à notre pruderie ; c'était l'appélit de cette créature belle et prédestinée à un amour violent. Un conteur du dis-huUième siècle, ayant à faire cette étude rapide, abuserait du délire des sens. Les conteurs contemporains, bien que visant à la réalité, abusent, en général, du délire contraire. Quant aux naturalistes à outrance, ils sont tout aussi peu naturels, en supprimant cette illusion de l'àme qui discute et ruse avec la matière, veut la dompter et croit la Qélrir en se sentant dominée par elle.
L'amour n'est souvent que l'hypocrisie des sens. Pour être sincère et sublime, il doit en être l'barmonie complète. Liomer était digne de cet amour-là, et la chaleur du sang qui lui avait fait un jour serrer Elisabeth dans ses bras, modérée par sa volonté, ne pouvait s'éteindre.
Les manèges du comte de Lescarëne, les flirtations des deux jeunes gens, lesprovocationsdirecfes qu'il recevait lui-même, par un regard, par un sourire, par un feu blanc des grands yeux ou par un feurougedela bouche, luifaisaient souvent honte de , saretenue.il avait des rages de mordre au fruit qu'il croyaitconvoitéparun autre, et ce fut sous l'empire d'nne de ces crises, assen fréquentes, qu'il renouvela un jour une tentative beaucoup plus sérieuse. Le petit hôtel de madame de la Touche était un pavillon détactié d'une de ces grandes propriétés qui persistent encore dans ce quartier. Il s'ouvrait directement sur la rue par une petite porte, mais
derriëre,oiiluiavaitaccordé un par terre de quelques mètres, découpé dans un jardin qui l'enveloppait sans le rendre bumide. Des touiTea de lilas, un grand marronnier qui avait pris son développement au temps de sa liberté dans un parc, donnaient par les jours d'été une ombre suffisante et permettaient jusqu'à l'automne une installation pour le travail, la causerie ; sans compter des petits tournoiements autour d'un gazon maigre et d'un massif de rosiers.
C'était là tout le champ de l'idylle, tout le jardinet de cette Marguerite, solicitée par un Faust candide et par un Méphistophelès naïf.
Dans une chaude après-midi du mois de juillet, Liomer Était assis, sur une chaise rustique, dans une sorte de bosquet, en face d'Elisabeth, qui renversée dans un fauteuil de jardin, très bas, les deux coudes appuyés sur les bras du siège, tenait devantsa bouche une rose qu'elle mordillait, et dont elle jetait ensuite les feuilles hachées, en faisant une petite moue des lèvres, délicieuse comme l'appel d'un baiser.
La conversation languissait. Mais si les deux cœurs avaient été à l'unisson, peut-être bien que les silences qui interrompaient le dialogue en eussent été la partie la plus éloquente et la plus tendre.
En tout cas, la même mélancolie paraissait gonfler du mérae soupir les deux poitrines.
Liomer rapprocha sa chaise, prit doucement la main d'Elisabeth qui tenait la rose et par un effort timide, suppliant, attirant la fleur jusqu' à sa bouche la mordit aussi, à la même place où mademoiselle Landeronne avait mordu.
Elisabeth eut un petit rire de surprise, d'indulgence, de gronderie. La naïveté quasi enfantine de cette familiarité rempëchaitd'Ëtreridicule. La jeune fille rougit de cette morsure que la rose recevait pourelle,etaprësuagrandsilencededeux secondes:
— Quelle folie ! murraura-t-elle.
— Moquez-vous de moi, repartit Liomer avec des yeus enivrés.
— Eli bien, non, je neme moque pas. C'est ainsi que vous me plaisez I
— Bien vrai?
Elisabeth, pour toute réplique, dégagea ses mains, et reporta la rose à sa bouche.
Liomer se laissa glisser sur les genoux, et, entourant de ses bras la taille de mademoiselle Landeronne, levant sa tète suppliante pour la remercier, la fléchir encore:
— Elisabeth, je vous en conjure, dites-moi la vérité.
— Vous ai-je menti jamais ?
— Non, mais vous savez bien que je n'ai pas encore entendu de vous un mot qui me fasse espérer où qui me désespère.
— Pourquoi désespérer? Le désespoir n'est bon que pour une femme.
— Je ne vous demande pas une parole de piUé.
J'aurai la force de vous fuir ; je n'aurais plus celle de vous voir, en restant incertain de ma vie.
— Vous vous tueriez? — dit-elle avec un éclair rapide de dédain 1 — Laissez encore cela aux pauvres abandonnés... Que puis-je vous répondre, docteur, si je n'ai pas Uni de m'interroger?
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tu L'ENFANT DE LA MORTE
— Ah 1 si VOUS deviez m'aimer, tous le sauriez déjàl
— Voilà de la fatuité, M. Llomerl
Elle dit cela avec un sourire presque tendre.
— NoD, c'est le cri d'un amour vrai, jaloux, qui ne peut s'augmenter, et qu'il faut condamner, s'il TOUS laisse froide, quand il me dévore.
Élisabelli voulut lui sourire avec incrédulité. Mais Liomer avait avancé sa tête sur les genoux de la jeune fille, elles bras qui s'étaient rejoints autour de sa taille, la serraient avec force. Elle étendit une main hésitante pour le repousser. La main rencontra le front brûlant et s'y posa moite, caressante.
— Monsieur Liomer, — balbutia-t-elle, — rele- Tez-Tous,
— Non : pas arant que tous ne m'ayez drl ce que vous devez me dire.
— Ëh bien, je vous le dirai, quand vous serez là, assis à votre place.
— Elisabeth, un mot suffit. M'aimez-vous?
-Elle avait toujours la main appuyée et comme
incrustée surle front de Liomer. Elle souleva lentement les cheveux de celte tête ardente qui la brûlait et qu'elle brûlait; puis se penchant, attirée:
— Si je pouvais croire I murmura-t-elle, les dents serrées et toute tremblante.
— Vous doutez?
— Ce n'est pas de tous que je doute; maïs...
Elle le regardait avec des yeux vacillants comme
si un souffle intérieur en eût secoué la lumière. Liomer se souleva au devant de la bouche qui s'entr'ouvrait et la rejoignant:
— M'aimes-1u7 dît-il, en étouffant la réponse dans UQ baiser.
Elisabeth fut pendant une seconde étourdie, charmée, extasiée dans les bras de Liomer, et, comme il se redressait en l'attirant encore, elle reprit conscience d'elle-même, ne lui adressa aucun reproche, mais frissonnant de l'empreinte fiévreuse, elle le repoussa, en se rejetant en arrière :
— Laissez-moi I laissei-moi I
Liomer ne l'écoutait pas. Elle se leva, renversa son fauteuil, se dégagea par une secousse énergique, et marchant vivement vers une partie découverte du Jardin :
— C'est mal! docteur, — dit-elle, —c'est mal,
— Non, puisque tu m'aimes !
Elle passa la main sur sa bouche, pour en effacer l'empreinte reçue, pour la refroidir.
— Ai-je dit cela? — reprit-elle d'une voix plus aiguËet sans regarder Liomer, marchant à petits pas rythmés sur le sable d'une allée, secouant la tête et les mains pour se dégager des effluves magnétiques qui l'avaient étourdie: — Voilà pourtant, ajouta-telleaveccolère,ce que c'est qu'unhomme d'honneur, un ami! Vous me demandez d'être votre femme?
— Oui.
— Ne vous suffirait-il pas que je fusse votre maîtresse ?
Elle avait repris son accent dur, brutal. Liomer, subitement ramené au sang-froid, n'eut pas le temps de protester.
— Vous voulez la véritéî — cdntinua-t-elle, en se retournant brusquement et en le regardant en
face — la voici : je vous aime comme un ami ; je tous aimerai pentrAtre comme un mari ; mais, pour devenir votre femme, je voudrais vous aimer comme un amant, liomer eut un geste indécis de joie ou de repentir.
— Ce n'est pas une promesse que je vous fais; c'est un serment que je me fais i moi-même, — reprit-elle fièrement. — Je ne vous demande pas de respecter celle à qui vous offrez votre nom ; parce que je sais bien que si je vous donnais toute mon &me, je ne défendrais pas le reste. Je vous demande seulement de ne pas me tuer. Car je ne survivrais pas à une làcbeté de moi,à une ivresse dont vous seriez responsable.
Liomer avait pftli. II l'écontait tremblant, repentant, respectueux, charmé. Elle parut satisfaite de cette soumission rapide, et, quittant tout à coup ce ton superbe, elle ajouta avec une grAce gouriante qui valait autant pour sa dignité que les déploiements de son oi^ueil :
— Je pardonne à l'ami ; mais j'ai bien envie d'en vouloir au médecin.
— Dites au malade I
— Au malade! Soit! à mon tour de vous guérir, docteur, et pourtant, je ne sais si je vous dois de la reconnaissance pour ma gué ri son.
— J'espère bien que non ! J'aurais peur de ne pas vous devoir assez.
Des esprits robustes comme ceux d'Elisabeth Landeronne et de Paul Liomer, repreoBent Tite leur équilibre et gardent d'une émotion violente, interrompue, une sÈve qui fait fleurir, instantanément, par contraste, la plaisanterie.
Ce qu'on nomme avec dédain le marivaudi^e, n'est pas toujours l'agrément d'un sentiment superDciel. C'est souvent la bravade d'un sentiment profond, le sourire d'une douleur Ûëre.
Shakespeare, le maître éternel, fait plaisanter souvent ses héros, quand ils sont las de rugir, et les pédants qui commentent le génie, d'après toutes les règles de la rhétorique, attribuent au mauvais goût littéraire du temps son badinage quintessencié qu'il faut restituer, dans bien des cas, à une observation physiologique infaillible.