‹ L'enfant de la morteChapitre 5 sur 23 · L...,..„,Goo;;lc · texte numérisé non relu

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Les sots ne savent pas tarir à propos leur mélancolie. Ils en font de l'ennui pour les autres. Les gens d'esprit jouent avec elle et la décorent, pour la braver.

LiomeretËlisabetb, après la scène tempétueuse que je viens de raconter, causèrent pendant une beure environ, sans qu'il parût rester entre eux, de cette tempête, qu'un souffle tendre, amollissant par instants la belle humeur dont ils séparaient.

Le comte de Lescarène, avec son étourderie, interrompit cette gaieté dramatique.

Le jeune diplomatevenait annoncer son prochain départ pour l'Italie. La politique l'obligeait à abréger ses vacances, et ce papillon du coche diplomatique paraissait désolé d'ôtre obligé d'aller servir l'État et l'Europe à l'impromptu.

Madame de la Touche qui avait rejoint sa nièce et le docteur, voulut alors Improviser, pour le soir même, un petit diner d'adieu. Liomer ne pouvait refuser l'invitation : Elisabeth lasoulignait d'un regard.

Il accepta donc et se retira, pour revenir à l'heure ■ du diner, laissant M. de Lescarène tout à son aise. Il parlait, heureux, confiant, avec la perspective de ce départ qui le débarrassait d'un f&cheux, dont il ne voulait pas être jaloux.

Au retour, il lui sembla qu'en son absence il' s'était joué encore une parodie de la scène de l'après-midi. Elisabeth avait de l'émotion qu'elle dissimulait sous une raillerie plus vive ; le comte de Lescarène riait à propos de tout, mais avait aussi des arrêts subits, pendant lesquels, sérieux jusqu'à la

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bouderie, il laissait tout à coup Bltrer des regards suppliants ou domiDateurs.

Liomer se dit qu'il n'avait qu'une épreuve passagère à subir. Élisabeth.un peu grisée parcette mousse gazeuse d'un jeune bavard qui lui parlait au nom d'une amie de pension, serait la première h lui raconter, le lendemain, les extravagances du diplomate.

Si d'ailleurs, au moment d'une séparation qui emportait des souvenirs de sa première jeunesse et des caresses de son cœur, vers une amie mariée, riche, heureuse, mademoiselle Landeronne souffrait d'une angoisse légère, pourquoi Liomer, supérieur à ces agitations, ne les excuserait-il pas?

Elle s'interrogeait peut-être; elle établis^saîtpeutfitre un parallèle secret, entre celui qui partait et celui qui restait. Il était dudevoir d'un galanthomme de ne pas paraître surpris de cette émotion, surtout de ne point en être jaloux. 11 aurait pour lui, le lendemain, la pirt faite aux âmes généreuses :les consolations à donner, la raison féminine à soutenir de sa raison droite, virile et fraternelle.

Le docteur, pendant tout le diner, se montra donc d'une placidité parfaite. Ce quis'agitait enlui, malgré lui, ne parut ni sur ses traits, ni dans ses paroles. Quand, le diner fini, on retourna au jardin, il voulut tenir surtout compagnie k madame de la Touche, laissant bravement Elisabeth donnertoutes ses commissions àM.deLescarène poursasmur.et celui-ci témoigner de son regret de partir sans la promesse formelle au moins d'un voyage de mademoiselle Landeronne à Naples.

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130 L'BNFANT DE LA HORTB

La patience de Liomer, sans se lasser, lui fut plus ^^itie sensible et presque douloureuse, quand, la nuit:;'tt tombant peu à peu, il ne vit plus si distinctement el'ar Elisabeth et M. de Lescarëne se promener autour iM du gazon ou faire en passant de petites haltes sous :llvi le bosquet de iilas qu'il avait consacré tout le pre- .-té mier aux épanchements tendres. m ,

Tout en causant avec madame de la Touche, il ssa écoutait, sans rien distinguer, les bruits qui se fai- ^i saient dans la pénombre et dans le murmure de iix» plus en plus assombri des deux voix qui parlaient à :^t quelque distance. .;^

Une fois, il crut entendre un frâlement de robe jL qui le flt tressaillir et qui lui rappela que déjà, sous \^ sa main, la soie avait ainsi grincé, quand Elisabeth 4, s'était reculée, pour échapper à un contact trop ^ brusque. A.ussit6t mademoiselle Landeronnc revint ï^ assez vivement, ainsi ({u'eile avait fait le tantAt, ■m], danslapartiedécouvertedujardin. M.deLescarène k la rejoignit; mais il s'y prenait autrement que «jj Liomer. 11 plaisantait ; il lui saisissait la main de lu force, et un petit débat qui Suit par un double éclat ; de rire termina la querelle. \il

Vers onze heures, on rentra dans le salon, pour ^ . échanger les adieux.

Après avoir pris congé de madame de la Touche, M. de Lescarëne parut oublier le même devoir de t politesse envers mademoiselle Landeronne. (

C'était un oubli étrange, s'il n'était pas l'aveu : presque insolent qu'ils n'avaient plus rien à se dire.

Uais Liomer, en sortant du salon, s'étant retourné,, crut remarquer un éclair échangé entre

Elisabeth et le jeuDe diplomate. Était-ce plus qu'un adieu? c'est-à-dire la promesse de se revoir ou de rester l'un et l'autre Qdèles â leurs souvenirs?

Le docteur laissa passer devant lui M. de Lesca* rêne. 11 voulait avoir le dernier regard d'Elisabeth; mais celle-ci, par inadvertance ou par calcul, se croyant quitte, puisqu'elle lui avait serré la main, ou ne voulant pas se laisser observer davantage, tourna le dos et rentra dans le salon.

Liomer habitait la rue Bellechasse, dans la partie qui est proche du quai. M. de Lescarène, qui aurait dû logiquement se séparer du docleur sur le trottoir, puisqu'il habitait chez une parente, rue de TournoQ, et qu'il avait ainsi à remonter dans un sens tout opposé, accompagna Liomer, en l'entretenant banalement de l'Italie, de la politique, des plaisirs de Paris, de l'ennui de s'exiler toujours loin du boulevard, de l'espérance à'y revenir un jour, sans dire un seul mot de mademoiselle Landeronne et de sa tante, sans laisser non plus au docteur le temps d'une réponse, d'une réplique.

Si bien que Liomer se demanda forcément, tout habitué qu'il fût aux bavardages de cet étourneau :

— Quel intérêt a-t-il à me dire tant de choses? Le même intérêt sans doute qu'il avait à le reconduire, à ne le quitter que quand la porte fut ouverte, à être bien sûr qu'il rentrait chez lui, poussant la complaisance jusqu'à tirer et à refermer lui-même celte porte massive, qui /etentit comme la ponctuation sonore d'un trait final, comme le dernier coup de canon d'une victoire, comme le

13S L'RNFANT DE LA MOEtTB

triomphant éclat d'un geôlier qui claquemure un prisonnier d'importance.

Liomereutenefietlasensation rapide d'unbomme qo'on enferme malgré lui. Il attendit trois minutes dans l'obscurité intérieure de sa maison, puis se fit ouvrir et sortit.

Où allait-il î II ne délibéra pas. Un instinct jaloux le poussait soudainement à se mettre sur la trace de ce rival, qui s'était trabi par sa complaisance outrée, à l'escorter à son tour, mais sans être yn.

M. de Lescarëne avait marché vite. Liomer ne l'aperçut pas dans le parcours de la rue Bellecbasse. D se hâta d'atteindre la rue de Grenelle, et il crut de loin voir le jeune attaché d'ambassade allant à grands pas, dans la direction de l'hAtel de madame de la Toucbe.

Était-ce le basard, un désir curieux qui le ramenait de cecAté?

Le cœur battant, la bouche amère, les yeux brûlés d'une avidité devoir qui écartelait 'sa prunelle, le docteur le suivît à distance, rasant les murs, baissant la tête, quand il passait dans la lumière d'une lanterne de gaz, ot comme on suit un voleur pour le faire arrêter, un ennemi pour le frapper.

M. de Lescarëne s'arrêta, se blottît, comme dans une guérite, dans le léger enfoncement que formait la porte du petit hôtel. Liomer, qui marchait sur le trottoir, en face, à une certaine distance, mais de façon h ne rien perdre des mouvements de M. de Lescarëne, s'arrêta également.

Le comte paraissait réfléchir. Attendait-il un signal ? croyait-il qu'on allait lui ouvrir la porte?

liomer souffrait trop..ll voulutse rassurer, en se disant que ce diplomate étourdi était un Almaviva ridicule, venant rêver et soupirer sous les fenêtres de Rosine, sans que Rosine se doutât de cette sérénade muelti?. II s'agissait de n'être pas Bartholo. Mais c'était là une consolation médiocre et bien prompte à s'envoler, si la fenêtre de Rosine venait par hasard tout à coup à s'ouvrir.

Le petit hôtel n'avait que deux étages et qu'une fenêtre à chaque étage. Madame de la Touche habitait le premier, et Liomer savait, depuis ses risiles de médecin, que la chambre d'Elisabeth était au second . Les persîennes du premier, parfaitement closes laissaient Qltrer la lueur d'une lampe. Au second, Elisabeth qui n'avait pas de vis-à-vis, se contentait d'abaisser de grands rideaux, et l'on voyait son ombre indécise se mouvoir à la clarté des bougies ; au surplus, elle couchait dans une alcftve placée de côté, et soninsouciaucedespersiennes ne compromettait jamais sa pudeur.

Après dis minutes, la fenêtre du premier étage s'éteignit. Celle du second resta seule éclairée. Idomer avait très peur del'entendre s'ouvrir ; mais elle demeura close, seulement la clarté persistait comme un signal.

M, de Lescarène fit quelques pas dans le milieu de la rue, s'assura que madame de la Touche avait éteint la lampe, attendit encore, puis, comme il avait une clef, après avoir t&té pour trouver la serrure, il ouvrit doucement ta porte, et sans jeter un regard à gauche ou à droite, pour s'assurer qu'on ne guettait pas, avec la tranquillité d'un mari qui s

rentre chez lui, il entra. Sa précaution se borna à rerermer !a porte, comme il l'avait ouyerte, tout doucement.

Liomer appuya une main sur sa bouche, pour s'empftcher de crier ; de l'autre main, il avait saisi le heurtofr d'une maison, pour s'empâcher de courir ou de tomber. L'horreur faisait courir un frisson glacé sur sa peau. Cet empoisonnement que le subtil lago versait dans l'flme jalouse du More et qui terrassait le puissant Othello, Liomer la sentait dans ses veines; il ne pouvait plus guérir.

Deux sergents de ville faisant leur ronde passaient sur le trottoir en face. Le docteur les attendit, et quand ils furent devant l'hAtel de madame de la Touche, il eut l'envie poignante de les appeler, de les avertir qu'un voleur venait d'entrer là. Mats c'était lui qu'il dénonçait d'abord par son immobilité ; il vit que les sergents de ville s'arrêtaient et le regardaient. Il eut honte de les étonner ; il se mit à marcher, comme s'il continuait son chemin après une halte. La ronde s'éloigna. Liomer revint à son poste, ou plutAt, cetLe fois, il se plaça juste en face deThôtel et regarda la fenélre du second élage.

La lumière y demeura immuable. La même ombre, peut-être un peu plus intense, passa à différentes reprises derrière les rideaux.

Le docteur, qui se rappelait les dispositions intérieures de cet appartement, mesura le temps que devait mettre M. de Lescarène pour monter, pour entrer. La rage dans l'Ame, les lèvres grelottantes, Liomer souhaitait maintenant ce qu'il avait redouté, c'est-à-dire que la fenêtre s'ouvrit, mais pour

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laisser s'envoler un cri d'alarme. Alors, il aurait le droit de se ruer sur la porte, de frapper, d'appeler, de se faire ouvrir, de se précipiter dans la maison, d'y surprendre M. de Lescarëne, de le sourfleter, de l'étrangler, ou de le livrer comme un malfaiteur.

Mais aucun bruit ne dérangeait l'épouvantable tranquillité del'hôLel, et ne faisait vaciller cette lumière, cynique dans sa complicité. Au bout d'une beure de faction, d'agonie, Liomer la voyait toujours qui le regardait, cette clarté ironique, violente, hautaine, comme les rayons des yeux noirs d'Elisabeth Landeronné, à certains momeuts de dépit cruel ou de provocation féroce.

Ce qu'il souffrit ne peut s'analyser facilement. Ce fut à ta fois une terreur de la vérité qui luisait dans cette lumière infâme, un écroulement de son amour, de son respect, de son admiration, et aussi une fureur meutriére. Le rendez-vous avait été concerté devant lui, à travers les petits rires, les badinages dubosquet. Le savant, meurtri par la science, se disait qu'il était responsable, autant qu'il en était victime, de ce duo d'amour.

Celait lui qui, par la scène de l'après-midi, avait défié mademoiselle Landeronné, avait s-urexcité en elle une sensibilité et aussi une Bëvre des sens dont un autre, plus jeune, plus beau, emporterait la gloire.

Quel mépris de lui, d'Elisabeth, des hommes, des femmes, de l'amour, il sentait s'éveiller en lui I C'était bien la peine d'être inQdële & l'étude pour se faire bafouer par une coquette I II n'avait guère l'idée, ce pauvre médecin, de trouver une excuse

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physiologique à cette trahison. IL la voulait volontaire, préméditée, idéale ; il avait besoin de haïr Elisabeth tout entière.

Ahl comme il se vengerait le lendemain I Mais Bur qui ? Sur elle qui ne lui avait rien promis en définitive? Sur M. de Lescarëne qui avait joué un rAle de séducteur et qui ne lui devait rien? On ne l'avait pas trahi. Elle n'était ni sa femme, ni sa fiancée, ni sa maîtresse. Elle voulait un amant dans son mari ; elle avait commencé par l'amant, pour être plus certaine d'avoir le mari. M. de Lescarëne avec une belle fortune, une position enviable, une jolie figure, était un amant irrésistible, un mari plus désirable qu'un médecin sans grande clientèle, de forlune médiocre et de visage ordi-

11 disait cela pour la justifier, en l'avilissant. Mais iV n'éprouvait que plus de désespoir à établir ainsi les raisons positives d'un scandale secret qui lui donnait au moins le droit de la mépriser, s'il ne se vengeait pas.

Si elle était libre de le sacrifier, de se moquer de lui, de lui préférer M. de Lescarène, elle n'en commettait pas moins un crime contre elle-même, en descendant de cette nuée superbe où son orgueil la plaçait toujours.

Elle avait voulu se tuer, pour une indélicatesse de son père ; était-elle capable de survivre à son déshonneur ? La fausse Porcia ne serait-elle pas une fausse Lucrèce ?

Que se passail-ildans celte chambre, doucement éclairée? Ce n'était pas pour contiauer l'entretien

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du jardin, pour renouveler les adieux de la soirée, qu'elle avait attendu M. de Lescarène, qu'elle lui avait donné une clef de la maison, et que celui-ci, qui avait eu toute liberté de lui parler galamment devant sa tante et devant Liomer, s'était introduit ainsi, comme un voleur, comme un amant.

Oui, il était son amant, et lui, Liomer, le prétendant, le mari en perspecUve, il assistait, dupe vulgaire et grotesque, à ces fiançailles dans l'amour qijil'empoisonnaient comme l'impudeur double de l'adultère.

11 voulait d'abord rester là, toute la nuit, à l'afl'àt de sa proie. Il serait plus obstiné que celte lumière. Elle le provoquait. Il ne se laisserait pas intimider par elle. Mais, à plusieurs reprises, des passants attardés, des babitants du quartier qui le connaissaient peut-être et qui pouvaient le reconnaître, l'obligèrent à faire quelques pas sur le trottoir, comme s'il passait aussi.

Précisément, un d'eux le coudoya, et se retournant, s'arrêta, en le saluant par son nom :

— Bonsoir, Monsielir Liomer, vous venez de voir un malade ?

Liomer Tut contraint de mentir et de laisser croire qu'en elfet, il revenait d'une visite attardée.

Ce petit mensonge pour un homme scrupuleux était une vilenie qui s'ajoutait à la mesure d'amer- ' tume et la faisait déborder.

11 marcha la tËte basse, n'échangeant que quelques paroles avec son compagnon de route, si bien que celui-ci ne put s'emp6cher de lui dire :

— Vous semblez préoccupé, docteur. C'est donc

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un malade en danger de mort que tous tenez de

quitter ?

— Oui, en grand danger! balbutia Liomer.

Le passant était un homme du monde qui craignit d'avoir été indiscret. I) n'ajouta pas un mot et, comme c'était, par fatalité, un voisin du docteur, il marcha avec lui jusqu'à la rue Bellechasse.

C'était la seconde fois que Liomer était reconduit. Pour la seconde fois, après aroir fait mine d'entrer, il s'échappa de sa maison et retourna à rhAtel de la rue de Grenelle.

La fenCtre du second étage était éteinte, comme celle du premier. La façade tout entière était obscure. Cette physionomie impudente que le docteur avait trouvée à l'habitation de madame de la Touche était masquée ; le mystère sournois remplaçait l'effronterie.

M. de Lescarëne était-il sorti ? Liomer frissonna à l'idée qu'il était resté ; mais en même temps un dégoût énergique épargna au jeune médecin la honte d'une station nouvelle. Il redressa la tète fièrement, se frappa la poitrine, pour y faire taire son cœur, et revint précipitamment chez lui, fuyant cette maison malsaine qui prenait un air d'intrigue hypocrite, après un air de provocation cynique.

Ce que fut le reste de la nuit, pour ce bon et grand cœur, on peut le supposer. 11 songea à la mort.

Je ne sais si la crainte d'imiter Elisabeth par son suicide ne le détourna pas du châtiment qu'il voulait s'infliger. H voulut tuer au moins son cœur. Il le disséqua, le tint intrépidement sous son re-

L'ENFANT DE LA MORTE m

gard, en fit jaillir le sang de chaque fibre, et quand le matin l'obligea à ses devoirs professionnelH, il était p&le, mais résolu, ayant acquis un secret de plus delà vie, puisqu'il avait interrogé sa propre agonie morale.

Dès qu'il put se présenter chez madame de la Touche, il y alla.

— Êtes-vous malade, docteur 7 lai demanda la veuve.

— J'ai beaucoup souffert cette nuit, répoodit-îl. Elisabeth, qui t'avait entendu sonner, descendit

au salon.

Elle était rayonnante, sans nul efi'ort. Elle n'a-

' vait ni trouble à vaincre, ni pâleur h dissimuler,

ni fièvre h faire sourire. Une sérénité imposante,

naturelle, une gr&ce altiére luisait dans ses yeux,

sur sa bouche.

Liomer fut confondu de tant d'audace. Par malheur, il ne lui était pas possible de croire qu'il avait rêvé. II contempla la jeune fille d'un air grave, sans menace ; à quoi bon ? mais avec la fermeté triste d'une conscience qui ne veut plus être dupe.

Elisabeth ne parut ni offusquée, ni intimidée par ce regard. Elle fut seulement un peu curieuse de voir sur quel ton le docteur reprendrait l'entretien, avec cette mine de boudeur ou de grondeur.

Elle sortit donc dans le jardin, attirant invincï* blement Liomer.

Madame de la Touche se prêtait à ces 16te-â-t6te qui étaient pour elle le prélude d'un honorable mariage. Elle ne suivit pas les deux jeunes gens et resta au salon.

140 L'EMFAKT DE LA MOBTE

Elisabeth n'eut pas le temps d'adresser une question sérieuse ou ironique à Liomer.

Celui-ci, dès qu'il fut assez éloigné du saloD poar ' ne pas craindre d'être entendu, lui dit d'une voix calme :

— A quelle lieure, cette nuit... ou ce matin, monsieur de Lescarëne est-il parti 7

Elisabeth le regarda, en rapetissant ses yeux, en fronçant le sourcil . Elle allait feindre de se méprendfe et répondre sans douta qu'elle ne comprenait rien à la question. Mais elle se ravisa, et avec un sourire méchant :

— Gomment savez-vous qu'il est venu?

— Je l'ai vn entrer.

— Ahl

Elle avança de quelques pas, faisant crier le sable sous son pied ; puis elle s'arrêta et se tournant résolument vers IJomcr.

— Qu'avez-vous pensé ï lui demanda-t-elle d'une voix sifflante.

— Que monsieur de Lescarëne allait à un rendezvous.

— C'était logique ; après?

— J'ai cru que vous n'aviez pas eu hâte de le renvoyer.

— C'était bien raisonner; et la conclusion de ces conjectures?

Liomer hésita. Ce persiflage audacieux le troublait encore.

— C'est, reprit-il à voix basse, que monsieur de Lescarëne est votre amant.

Elisabeth eut un rire dédaigneux.

L'EriFANT DE LA MORTE 141

— Vous Êtes brutal, doclçur!

— C'est mon métier d'fitre brutal. Je t'ai été, quaad je tous ai sanvée.

— Oui ; mais maintenant cetle brutalité est inutile, si je suis perdue.

— Est-ce vrai? demanda Liomer, avec une anxiété plus forte que son indignation.

Elisabeth haussa les épaules et s'avança dans le jardin.

— Est-ce vrai? répéta Liomer.

Elisabeth s'arrèla.

— Si je vous avais écouté, là, hier, docteur, tous n'oseriez pas m'accuser. Ge n'est pas la séduction qui TOUS blesse, c'est le séducteur.

Elle dit cela avec un accent de colère sous sa raillerie qui troubla une dernière fois Liomer.

— Est-ce Trai? dit-il encore, ne Iroutant pas d'autre formule, mais en mettant une supplication dans sa demande.

Elisabeth ne répondit plus.; elle marchait toujours.

Liomer s'arrêta :

-~ Adieu, dit-il fortement.

Mademoiselle Landeronne se retourna. Elle avait un peu pàlî. Les yeux se rapetissèrent, la bouche s'amincit.

— Adieu, répliqua-t-elle.

Liomer reTint au salon. Sur la première marche du petit perron qui dominait le jardin, il voulutregarder une dernière fois en arrière.

Elisabeth l'aTait suivi à distance. L'éclair de ses yeux semblait le pousser, comme une pointe d'épêe.

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m L'ENFANT DB LA MORTE

La bouche, crispée par uu sourire sarcastique, laUte renversée en arrière, hautaine, opiniâtre, elle le défiait, le menaçait, le raillait. Liomer sentit an flot de haine lui soulever le cœur. Il répondit par un rire silencieux et méprisant.

— Vous pariez bien vite,. lui dit madame de la Touche, qui le voyait traverser le salon en la saluant.

— Excusez-moi, madame.

— A bientôt alors 1

— Je ne croîs pas revenir bientAt. Je quitte Paris aujourd'hui m6me.

— Où allez-vous î

— Je ne sais pas.

— Qu'est-ce que cela si^ifle ?

— Que je me suis découvert cette nuit une maladie mortelle, madame, et que je vais essayer d'en ^érir, loin de Paris.

Madame de la Touche, stupéfaite, était tomhée dans un fauteuil, et d'un geste maternel indiquait à Liomer un siège auprès d'elle, pour qu'il lai confl&t la cause de ce départ subit, de cette rupture. Mais Liomer, profitant de cette stup eur même de la vieille dame, salua de nouveau, ouvrit la porte du salon, celle de la rue et sortit, pour ne plus revenir.

Lioiuer ne rentra chez lui que pour faire à la hflte ses préparatifs de départ et écrire quelques lettres d'escuse et d'adieu. Le soir m6me, il était en route pour l'Allemagne.

II réalisait un vœu scientiBque qu'il avait souvent formé, depuis sa sortie de l'École de médecine, et, sans mentir, sans avoir besoin d'arouer ou de laisser soupçonner un chagrin de cœur dont il avait un peu honte, il pouvait donner un prétexte utile, un but élevé à sa fuite.

C'était une fuite en eiFet. Il n'était pas assez mat' tre de son mépris pour rester si près de celle gui l'inspirait. Ses promenades d'écolier, pendant la nuit précédente, son espionnage d'amoureux, le rendaient confus maintenant, et leur souvenir le mettait en garde désormais contre son courage,

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lU L'ENFANT DE LA HOHTB -

A la frontière, il prit pour une haine définitive la douleur qui l'étreignit. Il s'appliqua à augmenter, à rendre chroaique ce spasme aigu, et gardant pour ainsi dire le secret envers lui-même, détournant toujours la pensée de cette vision d'Elisabeth dont les regards le suivaient et le brûlaient encore, il alla devant lui, curieux de la vie des autres, pour se distraire de la sienne, avide de science, jetant pêlemAle l'histoire, la science, la poésie des voyages, le charme banal des haltes dans les auberges, l'émotion des découvertes IJuotidiennes, dans ce gouffre qu'il portait en lui, et qui se creusait, à chaque effort pour le combler.

La haine humaine, quand elle n'est pas la folie ou la férocité instinctive, n'est jamais sincère. Elle trompe celui qui la ressent, autant qu'elle abuse ceux qui la subissent, et le délire qu'elle donne se dissipe souvent tout à coup, au seul contact d'une larme tombant dans un brasier.

On peut, en tout cas, affirmer qu'elle n'est pas un remède contre l'amour. Elle en est l'envera, quelquefois l'exagération maladive, la frénésie; elle le conserve; elle veille sur lui ; elle le hérisse, elle le maintient contre la tentation de céder, à moins d'un sacriflce immense et d'une paix éblouissante.

Liomer emportait de bonne foi une haine violente. I) confondait le rSve d'un embrassement furieux que ses rancunes irritaient, avec l'idée d'étouffer ce fantôme fatal.

Peu à peu, l'absence et l'étude refroidirent ou -enveloppèrent ses souvenirs. La blessure resta vive

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L'EHFANT DE LA HORTE |4S

SOUS une cicatrice ; mais la vanité de la cicatrice cachait la profondeur de la blessure.

II se confina dans une tristesse qui n^pond toujours à un fond de sagesse humaine et qui l'épure. Quand, après ses voyages, il s'installa à la Tour-Callecb, il se croyait bien loin de toutes les tentations et de toutes les amertumes du passé! Six années avaient élevé, croyait-il, un mur de marbre entre sa jeunesse et sa maturité, Il avait la mélancolie d'un solitaire, reconnaissant par devoir envers la solitude, et l'honorant d'espérances vagues et généreuses, plutôt que de regrets.

Lorsque le hasard fit jaillir d'une petite bouche d'enfant, ouverte et animée par lui, son premier cri, le pincement qu'il eut au cœur, le sursaut de tendresse qui remua toutes ses cendres lui Qt croire qu'enBn il avait trouvé sa voie, le pain de sa tendresse, le prétexte de son amour inoccupé.

Cette brusqueapparitioD d'Elisabeth Landeronne, dévenue madame Bournel, était une épreuve, la plus forte qu'il eût subie depuis son départ de Paris. Elle remuait sa haine figée . Elle lui paraissait particulièrement sacrilège. C'était la confrontation d'une morte maudite avec une morte charmante. Le soupçon terrible qu'il avait conçu, la trouvaille qu'il avait faite, prenaient, dans ses souvenirssubitemeat réveillés, un élément de conviction sauvage. Décidément cette femme avait la vocation du meurtre. Il l'avait vue, pour la première fois, après un crime, commis par elle, sur elle ; il la retrouvait après un crime, sinon personnellement commis, au moius préparé. Cette Médée n'avait pas voulu

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lU L'ENFANT DE LA MORTE

frapper ; elle avaittendu le piège ; elle avait eoTOUté

sa victime.

Il se ditcela, en une minute, pendant qu'elle venait à lui, plus belle qu'autrefois, plus sûre d'ellemfime, plus hautaine.

Sa visite était-elle un commencement d'aveu? En revoyant ce sourire qu'il s'imaginait avoir oublié, il avait peur maintenant que cette bouche ironique, loin de se refuser à confesser la vérité, ne la lui jetflt brutalement au visage. Deviendrait-il ainsi le complice, lui qui se réservait d'être te juge?

Madame Bournel, se voyant attendue, ralentit un peut sa marche pour les derniers pas, afin de se faire attendre et regarder davantage.

Elle ne semblaniintimidée, ni étonnée, ni alarmée de L'accueil qu'elle pressentait. Quand elle fut devant Liopier, qui la salua, elle lui dit simplement :

— Docteur, vous aviez à me parler hier au soir. Ëst-il encore temps de me dire aujourd'hui ce que j'aurais pu entendre hier 7

L'attaque était franche, directe. Liomer voulut tenter une riposte aussi droite.

— Il n'est plus temps — répondH-il froidement. — Je sais a peu près ce que je voulais savoir.

Elisabeth ferma à demi ses paupières et laissa filtrer entre ses cils un rayon qui vint en serpentant chercher le regard de Liomer. Mais, celui-ci avait uD émail inaltérable sur la prunelle. Son œil resta ouvert, Sxe, menaçant dans sa limpidité.

— Alors, j'ai fait une démarche inutile — reprit madame Bournel. — Prenez garde cependant, docteur, — ajouta-trelle après une pause, — vous n'dtes

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pas toujours heureux dans vos interprétations, et TOUS pourriez vous £tre trompé I

— Je ne crois pas.

Elisabeth remua doucement la tôte, et les grands bords de son cbapeau agitèrent l'air devant elle comme un éventail.

Liomer recula devant cette brise et s'écarta de la porte.

Elisabeth mit un pied sur le seuil et se haussant par un mouvement gracieux, entra tout à fait, sans que le docteur osât l'arrêter.

La première pièce qui s'offrait aux arrivants était la salle à manger, une sorte de parloir britannique, d'une rusticité Que, que relevaient quelques belles gravures encadrées et deux bustes de bronze, Voltaire et Rousseau, sur la chemioée.

Elisabeth parut saluer d'un sourire respectueux cette retraite d'un sage, et, prenant une chaise qu'on ne lui avait pas offerte, s'assiten s'accoudant à la table.

— Nous sommes bien ici pour causer, n'est-ce pas, docteur? — reprit-elle d'un ton dégagé, fei' gnant maintenant de n'avoir pas compris le refus de Liomer. — Je présume que votre salon est envahi et que votre bureau est transformé en nurtery.

Liomer, pour toute condescendance, s'était approché de la table et se tenait debout. U fut dispensé de répondre.

On entendit, h. l'étage supérieur, les cris de l'enfant et, tout aussitôt, le balancement de la chaise pour l'apaiser.

Elisabeth regarda au plafond :

lis L'ENFANT DB LA MORTE

— Savez-TOus, docteur, que tous ètes^ l'homme des miracles? Il y a six ans, vous arriviez juste avant la mort qui montait mon escalier. Hier, vous forciez la mort, qui était arrivée avant vous, à vous rendre la moitié de sa proie. J'espère que vous n'aurez pas à vous repentir de cette bonne action, autant que de la première.

— Je ne me suis pas repenti, dit tngénuement le docteur.

— Vous avez eu tort. Pour moi, pour vous, pour d'autres que nous, il eût mieux valu qu'on me laissât mourir. Enftn, le mal est fait.

Madame Bournel, en disant cela, avait voilé son terrïble sourire d'une légère brume de mélancolie. Elle continua plus allègrement, après avoir Até son grand chapeau de paille qu'elle posa sur la table, afin, sans doute, d'être mieux vue de Liomer et de ne pas paraître dissimuler quoi que ce fût de sa physionomie.

— Vous avez été surpris, avouez-le, de me retrouver veuve d'un M. Bournel ?

— C'est vrai.

— Je suis biea plus surprise, quand J'y songe, d'avoir été sa femme.

— Il est mort tué par un coup de fusil, n'est-ce pas? demanda liomer gravement.

— Oui. Un accident terriblel répliqua la veuve avec un petit soupir de convenance.

— Gomme icil murmura Liomer en sourdine.

Elisabeth le regarda sans trouble.

— Comme ici, — répéta-t-elle... — Je vous l'avais bien dit, il y a six ans ; je porte malheur. Vous avez

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été prudent dé* partir; je vous aurais fait do mal.

— Le mal était fait.

— Par Tolre faute, docteur.

Il ne protesta pas.

— Oui, par voire faute. — reprit Elisabeth, plus sérieuse et semblant s'émouvoir, — Vous n'avez pas eu confiance en mot.

— C'était bien difJlcile, madame.

— Non. Vous avais-je menti?

— Vous ne m'aviez rien expliqué.

Elisabeth se leva, et, se croisant les bras:

— Voilà, précisément, ce qui m'offensait. C'était ce besoin d'explication de votre part. Vous êtes venu, comme an mari, me sommer de vous dire si M. deLescarèneétait mon amant. Croyez-vous donc que ja vous aurais reçu ce matin-là, si j'avais passé la nuit dans ses bras?

Liomer, surpris de l'accentde ces paroles, ouvrait de grands yeux, et écoutait, le cœur béant. Madame Boumel poursuivit:

— Il ne m'a pas convenu alors de me défendre. Vous avez pris pour de l'héroïsme le dépit de votre orgueil, et vous êtes parti. Je vous ai laissé partir. J'attendais mieux de vous. Je vous eusse trouvé plus héroïque de rester, d'avoir confiance quand mftme. Peut-être serais-je aujourd'hui votre femme, flère de vous aimer, digne d'être aimée de vous.

Liomer eut un léger tressaillement de la bouche qui pouvait passer pour un sourire de doute. Élisa' beth ajouta vivement :

— Oui, monsieur, je n'ai trahi ni les espérances que je vous avais librement données, ni mon hon-

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neur. Les explications que j'ai refusées il y a ûz ans, je suis prête à tous les doaner tout de suite, si tous TOUS sentez encore un peu d'estime pour celle que TOUS haïssez.

Elle attendit aae minute, et pendant que liomer se demandaits'ildoTaitécouter cette justiScatioD, difficile ou impossible, elle attirait doucement à elle son chapeau pourle replacer sur satftteetse retirer.

— Parlez! dit le docteur.

— Un mot me surfit, — repritrelle. — M. de Lescarêne n'apasmis lepied dans ma chambra. Je l'ai reçu dans le jardin de l'hôtel, et puisque tous l'aTezToen* trer, aTecun peu de patience vous l'auriez tu partir, ^

Liomer écoutait, impassible en apparence, mais mordu au cœur par une angoisse singulière.

— J'ai, sans doute, — dit madame Bournel, — commis une grande imprudence.qui.avecun autre témoin moins généreux oumoins dédaigneux, m'eûtcompromise aux yeux dumonde. Vous m'avez fait la grflce de me mépriser tout seul, dans TOtre conscience. C'est bien, mais c'est encore trop. La conTersation dangereuseque nous avions eue ensemble, docteur, dans la journée, m'avait donné, en même temps qu'une grande inquiétude surmes sentiments personnels, la mesure de ma Tolonté. Je savais ma force. Je veux vous dite tout. Je n'ai qu'à gagner à ne rien vous cacher. J'étais disposée à vous aimer, mais je regrettais de ne pas tous préférer M. de Lescarëne. J'appréciais vos vertus; mais il faut que vous compreniez, tous un philosophe, que le jeune homme, possesseur d'un beau nom, d'une grande foi^tune, qui m'eût faite la belle-sœur d'une de mes meil-

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leures amies tentait ma vanité féminina. J'ai eu des rfives de galons et de soutaches d'or, dans mon enfance; il m'en est resté qoelque chose. M. de L«9' carène tout en souriant, tout en se moquant de moi, et de TOUS, qu'il appelait mon fiancé, m'avait demandé un rendez-vous. Je fus blessée de cette hardiesse, mais précisément pour cette raison, je tins k lui prouver qu'il n'était pas facile de me faire peur, ni de me mépriser. Je voulais l'amener au repentir, à la confusion, peut-être & l'amour vrai, an mariage... Vous voyez que je ne vous cache rien. J'étais plus sûre de moi, dans cette nuit, que je ne l'avais été avec vous, en plein jour, sous les arbres. Je consentis à l'attendre ; je l'ai reçu dans le jardin ; je l'ai congédié, quand il m'a semblé assez désappointé, pour savoir que la pauvre fille d'un colonel taré était aussi flére que la 811e d'un maréchal ou d'un amiral, et assez amoureux pour emporter de ce téte-à-tète un senliinent à la fois tendre et respectueux... Voilà tout ce qui s'est passé. S'il m'abaisô les mains plus souvent que vous, il n'a pas approché comme vous sa bouche de la mienne. Vous aviez raison d'être jaloux ; car, en vérité, le matin, quand je songeais combien il m'avait été facile de soumettre M. de Lescarène à la raison, à la simplicité d'un tëte-Méte fraternel, j'ai cru que j'allais l'aimer; et puis il me restait le bruissement de ses jolies paroles dans l'oreille; mais vous aviez tort dans cet accès de jalousie, de me croire capable d'accorder à un autre ce que je vous avais refusé. Nous avons été punis, tous les deux, monsieur Liomer, moi, de ma confiance, vous, de votre dé-

flftnce. Jefonsai perdu. M. de Lescarëne est parti pour l'Italie où il m'a oubliée, où il s'est marié. J'ai étéTeuve de votreamour, et jen'ai pas eu celui que j'avais eu la folie de mettre en rivalité avec le vôtre. Vous, je le sais, je l'ai deviné, quand j'ai appris que vous étiez venu vous enfouir ici, vous avez eu autant de douleur que j'avais eu d'entêtement, et quand nous nous retrouvons, libres, encorejeunes, quittes envers la destinée, vous êtes mon ennemi ; pour moi, je commettrais une Ucbeté, en vous offrant mon amitié ou en sollicitant la vAtre.

Madame Bournel, tout en parlant, observait l'effet de ses paroles sur Liomer. Elle acheva ces derniers mots tout près de lui, en face, les yeux dans ses yeui.

Elle crut remarquer la lueur vague d'une incrédulité dans les regards du docteur.

— Vous ne me croyez pas î s'écria-t-elle indignée. Il bésita à répondre.

— D'babitude, je ne fais pas de serments, monteur Liomer; mais, s'il vous enfant un, je le ferai. Sur quoi faut-il jurer?

— Sur rien, madame.

— Je vous entends ! Vous vous souvenez de mes blasphèmes d'autrefois. Au risque de vous étonner eiicore, et de mériter plus d'ironie, je vous dirai que déQue en amour, en amitié, meurtrie par le sort, j'ai pourtant gagné une foi profonde. Jesuis mère, et j'aime mon fils avec passion. Je vous livre le sécrétée me torturer. Je vous jure par cet amour qui

- me venge des autres et auquel je sacrifierais tous les autres, que je vous ai dit la vérité. Mais vous le sa-

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vez bien ! 11 tous platt d'ajouter cette incrédulité apparente à votre baine 1

— Je TOUS crois, dit Liomer. Me promettez-TOus de répondre avec la même franchise à d'autres questions ?

Elisabeth sentit un piège.

— Je TOUS promets d'être sincère... si je vous réponds.

— Vous prévoyez des questions embarrassantes.

— Je ne prévois rien; mais j'ai acquis le droit d'être prudente.

Le docteur, frappé de cette hardiesse invincible, de ce mélange de loyauté et de coquetterie, de cette habileté sans faiblesse, plus triste et sollicité par une sorte de pitié, s'interrogeait lui-même toutbas.

Devait-i! mettre madame fiournel au déB de dissiper ou de conlirmer ses soupçons 7 devait-il placer sous ses yeux cette preuve ramassée dans le fossé du manoir? 11 hésita. Essayer de la confondre, ce n'était pas s'assurer positivementun avantage sur elle.

Sa souplesse féminine, son audace, aidée par l'éloquence de sa beauté, lui faisait une armure. La sincérité qu'on sentait vibrer à travers toutes ses subtilités, la rendait intéressante. Cette éTocation singulière qu'elle avait faite de son fils, cet amour maternel , proclamé hautement et très vraisemblable, dont au besoin on pourrait faire une arme pour la réduire plus tard, aTait touché d'une façon brusque, inattendue, le cœur paternel de Liomer.

11 chercha une question à lui adresser.

— Comment étes-Tous devenue madame Bournel ? lui demanda-t-il.

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iU L'EKFANT DE LA MORTK

Elisabeth devina la stratégied' un mouTementtournant, et calme, parlant doucement, finement, pour rendre la conversation plus familière :

— Voilà précisément, docteur, une de ces questions 'auxquelles il me serait agréable de ne pas répondre. Je répondrai cependant. Monsieur Bournel élait un homme aimable, élégant, une belle apparence. Imaginez monsieur de Proville à trente ans. ïl fut présenté à ma tante, un an environ après votre départ. Ma tante, qui mourut six mois après, était très malade. Je sentais venir la solitude dans Paris. Ma grande irritation contre vous et contre monsieur de Lescarène était tombée. Je fus infidèle à ma rancune. J'étais dans cet état de lassitude morale qui rend docile aux moindres consolations. Monsieur Boumet à Paris dissimulait assez bien ses dettes; ses créanciers étaient en province. On me parla de ses espérances. Ce mariage était un pis-aller honorable. Matante me conjura de lui donnercelte sécurité avant de mourir. Je ne Qs aucune objection. Il m'en avait coûté de prétendre à l'amour ! Ce fut ainsi que je devins très platement la femme d'un homme sans talent, sans avenir, pauvre d'idées, ruiné d'argent, viveur, chasseur.

Elle s'arrêta sur la pente d'une rêverie qui la surprenait.

— Qui donc l'a tué? demanda Liomer, qui redevenait aigre et impatient.

— Un de ses amis, par maladresse, dans un fourré.

— Qu'est devenu cet ami?

— Il a quitté la France, après que la justice l'eût , excusé de cet homicide involontaire.

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L KltriHT AR Ll MORTI IJKt

Elisabeth laissait tomber sa voix en doonant ces

détails. Elle baissa les yeux pendant deox secondes ;

pois les rflevant, arec one sorte d'éclat ironique

dans l'attitude et dans la parole:

— C'est aiosi que je suis sortie dramatiquement d'un mariage plat et trivial.

— Voilà une épilaphe expressive, dit Liomer sévèrement.

— Puisqu'il est conftnu que je vous parle avec franchisel Je ne l'ai pas aimé; je ne l'ai pas regretié; je lui dois mon fils. Hais il ma laissée sans fortune pour l'élever.

Cette réSexion, commentée par un soupir, ramenait Liomer à son idée fixe:

— Si monsieur de Proville ne s'était pas marié, monsieur Bourael pouvait espérer une grande fortune.

— C'est vrai I — répondit Elisabeth, — on me l'avait dit.

— Il en voulait à son oncle de ce mariage?

— Oui.

— Et vous aussi?

— Moi? — Elle parut s'interrogera son tour. — Non, répondit-elle.

Liomer, qui p&Iissait h mesure qu'il avançait dans ' cet interrogatoire, lui dit alors:

— C'est juste! c'est à madame de Proville que vous eu vouliez, vous!

Madame Boumel eut un clignement d'jreux involontaire qui lui mit un pli sur le front

— Vous croyez peut-4tre que je vaisdire nonï — répliqua-t-elle.,— C'est vrai, j'en ai voulu à cette

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petite remme. J'étais injaste. Etle était bonne... — Maintenant, — interrompit sèchement Uomer, qui s'enhardissait dans son attaque, —c'est à son fils que vous en voulez I

Madame Bournel se leva. Elleallait répondre. Un étrange scrupule arrêta la parole sur ses lèvres ; elle eut peur de se prononcer au sujet d'un petit enfant. On entendait précisément la nourrice qui berçait le nouveau-né, en chantant ufl noSl.

Liomer, maintenant qu'il s'agissait de son fils, avait repris toute sa force et toute son autorité ; 11 dit froidement, sûrement, avec hauteur :

— Quand je vous dis que vous baissez Raymond, je ne vous demande pas de me répondre non, et je ne veux pas que vous me répondiez oui. Madame de Provilie a déçu les espérances de votre mari; l'enfant survivant à sa mère empêche celles que cette mort pouvait vous faire concevoir. Monsieur de Proville ne sera pas plus inconsolable, bien qu'il ait aimé sa femme, que vous ne l'avez été de ta mort de monsieur Boumel, que vous n'aimiez pas. Ces deux décès tragiques vous font libres. Dans un an ou dans sii mois, voua pourriez vous remarier. Vous prendriez à l'orphelin, pour votre Aïs tout ce que la loi vous permettrait de lui prendre. Gomme Raymond est mon fils aussi, j'essaierais, & la vérité, de réparer la brèche avec ce qui est à moi et je m'appliquerais si bien à t'élever, ce cher enfant, à en faire un homme, qu'il n'aurait pas à se plaindre plus tard ; qu'il pardonnerait à son père. Mais je vous en aver* tis, ce mariage a des difficultés. Je veux que Raymondm'estime toujours, je veuxqu'unjour, quand

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je le conduirai à la cbambre de sa mère, il ne trouve personne sur le seuil pour lui voiler cette vision. Voilà, madame, sauf quelques questions plus indiscrètes, plus délicates, qui viendront en leur temps, si j'en ai besoin, tout ce que je voulais vous dire. Le hasard m'a introduit hier, inopinément, dans un drame de famille et m'a donné \ jouer un rôle que j'accepte de toute mon Ame. Vous vous consolerez de vos illusions perdues avec votre Dis; moi, je vais donner au mien tout mon amour. Veillons chacun sur le nAtre. Je vous assure que, pour ma part, je veillerai bien. Je sais à qui je parle, et vous savez qui je suis. Si je vous dis que votre . enfant est l'otage du mien, je ne fais pas de sentîmeatvague,superstitieus;jem'adresseàuaefemme de grande intelligence, qui me comprend... Pour te reste et sur le reste, gardons le silence. Je ne m'attribue pas tout l'honneur de votre visite. Vous êtes venue, moins pour expliquer le passé que pour garantir le présent et l'avenir. Hier, j'étais trop ému. J'ai été maladroit. Je m'efforcerai de ne plus l'ëlre. Je vous remercied'avoir enlevé une amertume au souvenir de mon amour égoïste... Je suis plus sur maintenant de n'obéir qu'à la j ustice et à mon amour pa temel dans tout ce que je ferai !

— C'est une grande menace, cela I dit sourdement madame Boumel, qui était retombée sur la chaise, et qui, la tête appuyée sur les deux mains, cachait ses yeux.

Liomer avait à peu près tout dit ou tout fait sousentendre. 11 était décidé à ne plus prolonger l'entretien. Il se tenait droit, séri«uz, un peu apaisé, atl«n-

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138 L BNFAHT DR LA HOBTK

dant pour saluer Elisabeth et la reconduire jusqu'à

la porte de la maison.

Après deux minutes de silence, de conceotratioD, elle se leva lentement, et, montrant ses yeux emplis de larmes :

— Si je mourais, monsieur Lîomer, tous cha^eriez'Tous de mon fils?

liomer fronça le sourcil. Cet appel forcé à sa seosibilité, cette menace de mort, choquaient sa droiture et sa bonté naturelles.

Hais cette mauvaise humeur ne dura pas. La générosité, quin'attendait jamais qu'un prétexte dans sa conscience, se répandît comme une aurore sur son visage.

— Je vous la prends, si vous voulez meledonoer, en me jurant de vivre, — répondit-il. — J'en ferai le frère de Raymond et je vous le rendrai, quand il sera un homme.

Madame Bouroel tressaillit, et crispant les mains :

— Merci, mais c'est impossible. Qu'est-ce que je deviendrais moi, qui na pourrais pas m'associer à votre œuvre? Je vous le léguerai, si je renonce à la .lutte; je ne veux pas le partager.

— Pourquoi parlez-vous de lutter?

— Que voulez-vous donc que je fasse? — répliqua-t-elle impétueusement àiraversdeslarmeset des sanglots, — que je me résigne? Il esttrop tard. J'aurais dû commencer à dis-huit ans, quand j'ai vu mes amies de l'inslitution, heureuses, glorieuses, vanter leur père, et quand moi j'ai dû craindre de rentrer chez le mien. Vous savez quel jour la patience m'a échappé. Je vous ai méconnu, et pourtant je vous aï

rendujustice, en ne vous cachant rien de mon caractère. Fallait-il me condamner à vieillir fille pauvre? â accepter dans quelque famille française ou étrangère, le vasselage de demoiselle de compagnie ou d'institutrice? C'était le devoir n'est-ce pas? C'étaitia pénitence. Qu'aurais-je enseigné, sinon l'ambition qui me brûle les veines ? J'ai une façon de comprendre l'honnenr qui n'est pas la bonne, mais dont je ne puis me guérir. Je le confonds souvent avec l'orgueil. Ce sentiment peut me pousser au crime, il m'épargnera toujours, jel'espëre, l'ignominie d'une soumission sans conviction. Voilà pourquoi j'ai pris un mari que je croyais riche, et je n'ai pas eu d'amant. Des débris de la fortune de monsieur fioumel et de ce que j'ai reçu de ma tante, j'ai de quoi vivre médiocrement, obscurément, en province,ou bien de quoi tenter, je ne sais où, je ne sais comment, une seule et grande bataille. Je suis fllle d'un soldat; j'ai )'&me batailleuse. Je veux conquérir ma destinée et non la mendier. Deux fols déjà, j'ai été vaincue ; mais j'ai peurmaintenantqueje combats pour mon fils, aulieu de combattre seulementpour ma vanité. Vous l'avez dit tout à l'heure. Je sens que mon enfant est l'otage de celui de la morte. Est-ce une fatalité? une justice? je ne me le demande pas. Cela est, et je vous redoute. Je n'ai pas le courage ou la faiblesse de me sécher le cœur, de vous donner mon fils. 11 vaudrait mieux que je meure !

— Pour von», peut-être, — reprit doucement Liomer, — non pour votre enfant. Ah I madame, vous qui avez souffert de ne pas estimer votre père, ne léguez pas au moins cette douleur à votre fils.

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leO L'ENFANT DE LA MORTE

Elisabeth bocba la t6te, et le sourire facile qui luisait toujours trop sur ses lèvres, revint avec ud éclair ironique :

— Mon père ! — reprit-elle, — savez-Tous qu'il «st ricbe? il a Tait sauter la banque & Bade et h BombouTg. J'ai peut-être eu tort de le mépriser I

— Ebbien, allez vivre avecluil repartit Liomer, que cette insupportable raillerie ramena vite à sa colère.

Madame Boumel se sentit congédiée. Elle remît son grand chapeau de paille, passa les mains sur ses yeux, par un geste presque coquet, pour effacer la trace presque humide qne le rire moqueur n'avait pas fini de sécher, donna uo léger coup à sa robe, pour que les plis reprissent leur harmonie, et comme si rien de terrible n'avait été dit dans ce tëte-à-lète, du ton d'une cliente qui sort d'un cabinet de consultation ;

— Je réfléchirai à vos conseils, docteur. Si je vous, en demandais d'autres, par correspondance, me répondriez- vous?

— Je n'en aurais pas d'autres à tous donner.

— Alors, TOUS ne voulez pas que je vous écrive ?

— Je croîs qu'il serait, en tout cas, bien inutile de ma part de vous répondre.

Elisabeth fit une révérence de grande dame, savante et fière. Elle passa devant Liomer, sortit de la salle à manger et de la maison, et par quelques pas légers dans la ruelle, s'éloigna vite, sans se retourner. Elle s'imaginait sans doute que Liomer la regardait partir. En femme qui se sait irréprochable de démarche, de tournure, d'élégance, elle voulait se

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faireplaindre, en se faisant trouver gracieuse et jolie. C'était la seule façon de recueillir la sympathie, et c'était sadenière embûche, pas la moins dangereuse, liomer, en effet, un peu reculé daas le vestibule de sa maison, suivait du regard cette Temme, qu'on ne pouvait aimer sans la craindre, ni haïr sans en avoir compassion, ni plaindre sans colère ; mélange volcanique de vertus et de vices en fusion, franche et restant mystérieuse derrière les fascinations de sa franchise, fatale aux autres et à elle, maladroite dans l'exercice de son génie instinctif que la passion aveuglait, habile dans tout ce qui était accessoire, dans les manœuvres extérieures et préliminaires. Magnifiquement douée, se sentant faite pour rayonner, comme un astre dans une atmosphère haute, et, par la violence de son élan, s'abaissant, rasant la terre, au risque de s'y éteindre brusquement dans un abîme ou dans du sang I

Liomer qui avait voulu, en s'éveillant, aller au manoir, retarda sa visite, pournepas paraître suivre et rejoindre madame Bournel. En montant, pour sa première visite au petit Raymond, il se disait dans l'escalier, en soupirant :

— Elle aime son ûlsl Si, cet amour-là pouvait lui emplir le cœur et la sauverl

Liomer, dans son désir de se rendre au manoir, dès le matin, avait été poussé surtout par la curiositédejugequi se mêlait désormais à toutes ses émotions. La visite de madame Boumel l'avait retardé, et lui avait laissé une inquiétude différente qui lefit hésiter.

Ce qu'il n'avait pas osé lui dire en face, quand il la tenait seule, disposée à une confession absolue, le lui dirait-il au manoir, dans un entretien que tout le monde pouvait interrompre? quel avantage immédiat retirerait-il d'un aveu, d'une conclusion toujours incertaine ou d'une bravade cynique? La dénoncerait-il? Mais, en admettant que sa conviction morale, à travers les invraisemblances apparentes qui les combattaient, fût parlagée par d'autres, suffirait-elle pour la justice positive, et si ce qui

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L'BKFAM DE LJL MORTE 163

était tout aussi probable, la justice se refusait à intervenir, dans un cas où la fatalité était plus visible que le crime, quelle autorité garderait-il pour contiauer sa tAche, pour agir eq faveur de l'eufant, en faveur mfSme de madame Bournel 7

Car, il faut bien l'avouer, & travers ses soupçons, ses indignations, le loyal docteur sentait se glisser, poorlesétreindre, le remords de l'accusation portée six ans auparavant contre Elisabeth Landeronne.

II avait, pendant six ans, abreuvé son amour de mépris. Il s'était obstinément répété, h cbacune des stations de sa douleur, que cette jeune fille, si Qère sur le point d'honneur, s'était tout à coup abandonnée à un fat. Il ne l'avait fuie, détestée, que parce qu'il l'avait accusée d'être la maltresse de M. de Lescarëne, et voilà que, d 'un mot, d'un sonrire dédaigneux, elle détruisait cette accusation , qu'elle se justifiait; qu'elle prouvait son innocence I

La prouvait-elle? Oui, Liomer avait senti l'électriclt^ que dégage la vérité.

A moins d'avoir devant soi un monstre d'hypocrisie et de Uchelé, il fallait croire, sans réticence, cette perversité loyale qui ne niait pas sa coquetterie, et qui ne se défendait d'avoir cédé à la passion que pour reconnaître un calcul.

Liomer ne devait-il-pas une sorte de réparation à celle qu'il avait calomniée dans son cœur? N'étail-il pas responsable dans une certaine mesure, de ce qui avait pu arriver à cette jeune fille abandonnée par lui à l'impétuosité et aux mirages de son ambition; de ce marii^ avec M. Boumel, de cette fata* lilé de la mort de son mari, qui précédait comme

l«t L'ENP-ANT DE LA. HORTB

un prologue sinistre la fatalité de la mort de

madame de Proville 7

Liomer se disait cela, et ce qu'il ne se disait pas, à lui-mdme, tout de suite, dans son premier mouvement, ce qu'il devait se dire plus tard, c'est qu'on ne revoit pas impunément dans un éclair de donleur, d'indignation, la femme qu'on a aimée, qu'on a voulu haïr, et qui reparaît plus belle, plus flëre, plus femme, plus séduisante.

C'est une faible armure que le mépris. Les théoriciens pourront répéter à satiété, avec une intention louable , qu'il est nécessaire d'eslimer celui on celle que l'on aime; jusqu'au dernier couple humain, si Itiumanité doit périr, on s'aimera, en dépit de l'estime, de l'honneur, de la morale; on s'aimera pour s'aimer, et, si j'étais sûr d'être compris, je dirais : on s'aimera aussi pour se haïr de plus près.

11 y a une attraction formidable dans des antipathies de nature, de caractère et de conscience, comme il y a un irrésistible attrait dans la beauté. L'union des &mes également vertueuses est un beau «t consolant spectacle, mais plus chimérique que l'union des Ames disparates et simplement humaines, sous l'empire d'une toi de nature.

Par une coïncidence dramatique, le cœur de Liomer, longtemps narcotisé dans des rêveries de savant, de philosophe, et qui n'exhalait plus que des soupira vagues, s'était subitement réveillé au premier cri du petit Raymond.

Ce n'était pas seulement un être humain qu'il avait arraché aux entrailles de la mort ; c'était tout

son amour rerroidi; c'était sa vie de tendresse, de déToaement.

Depuis plusieurs heures, il se croyait en droit d'aimer, et c'étut dans le premier éblouissement de son cœur, que, tout à coup, la femme qu'il avait uniquement aimée, lui apparaissait, semblant lui dire : — Ikste-t^il une place pour moi? Puisque vous agrandissez votre &me, pourquoi me cbasser?

Ge berceau de Raymond, ce fantftme charmant de sa mère, dont il s'était fait une religion, suffiraient-ils à défendre Liomer contre la tentation brutale d'aimer une créature Tivante, libre, digne d'être rachetée, d'être sauvée ?

Encore une fois, toutes ces pensées ne se présentaient pas distinctement à l'esprit de Liomer ; mais il les entendait bruire confusément, battant sa tBte pour y entrer; il les pressentait; voilb pourquoi, après avoir voulu à la première heure de la matinée se rendre an manoir de la Tour, il résolut d'at> tendre, de différer sa visite.

Ce fut dans l'après-midi seulement, qu'il alla voir M. de Proville.

Le baron était dans cette phase d'agitation forcée qui précède un départ et que causent les préparatifs d'un voyage avec un cercueil.

La douleur n'avait plus le temps de s'épancher. Elle était maintenant ajournée. Dans l'exercice que prenait M. de Proville, pour donner des ordres, pour conférer avec le juge de paix qui était venu prendre connaissance des procès-verbaux dressés par le maire et le docteur, il y avait peut-être un effort de la conscience, un hommage sincère et ïndi-

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160 L'BNPANT DE LA MORTIf

rect k ion amour pour sa femme. Il avait peut-ein h&te d'enlever celte chère relique, pour la vênére^ plus à l'aise, dans un milieu diffëreat, ot la penséf de madame Bournel ue mettrait plus une clarté trop vive près d'un ombre profonde. i

Elisabeth avait été chargée par son oncle du soin de présider aux rangements nécessités par mu longue absence ; et quaud Liomer renco n tu M. de Proville dans le vestibule du manoir, le baroq recevait précisément de madame Bournel les clefs des différents meubles de la chambre de la morte.

— Tout est bien rangé? demanda doucement le baron.

— Oui, mon oncle, tout,

— Ainsi vous ôles bien sûre qu'elle n'a rien écrit? ajouta-lr-il timidement.

Liomer fut surpris de la question, et son étonnement justifiait la petite rougeur qui lui monta au visage.

Madama Bournel le regardait avec attention.

— Je croyais, — reprit M. de Proville avec un soupir, — qu'on aurait trouvé quelques pages, quelques lignes !.. . Je l'ai vue souvent écrire, et elle parlait toujours de commencer un livre de famille, en attendant son fils. Sans doute, — ajoula-t-il sur un ton de regret qui était aussi nu allégement involontaire, — qu'elle a déchiré tout cela I

— Peut-être I dit madame Bournel, à demi-voix, en appuyant son regard sur les yeux de Liomer.

Le docteur sentit cette interrogation imprudente. Il voulut y répondre par un avertissement.

— Je crois en effet, — dit-il, la tête haute,

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L'BNFàNI de la HORTE 167

u'on retrouvera peat-ètre les pages, si elles exis- Bdt. Hais pourquoi les chercher aujonrd'hni? A )uoi bon exciter davantage votre douleur?

M. de ProvUle parut touché de cette ioterven- LïoQ. Ses yeux un peu taris s'tmmectÈrent de nouveau. II serra la main de Liomer pour le remercier et n'insista pas,

' Il avait obéi à un scrupule de conscience. Maintenant sa conscience l'engageait & ajoamer sa curiosité.

La morte était dans la bière. En rangeant dans sa chambre madame Bournel n'avait pas eu besoin de détourner les yeux du lit.

Une voiture du baron avait été préparée pour recevoir le cercueil ; une autre voiture était destinée à l'oncle et à la nièce ; un breack chargé de bagages - attendait.

Elisabeth avait rempli ponctuellement et rapidement les instructions de M. de Proville.

Quand lecorps, couvert de fleurs, eut été descendu t de la chambre mortuaire, il ne restait plus que cette pièce à fermer dans les étages supérieurs. Tout le I manoir était clos, et madame Bournel elle-même, sortant la dernière, donna& la porte d'entrée le tour : de clef Bnal.

Le vieux jardinier, qui d'ordinaire, pendant l'absence des maîtres, était le gardien de la Tour, avançait la main pour recevoir les clefs. Madame Bournel feignit de ne pas voir le geste, serra fortement le trousseau, qu'elle dissimula sous son mantelet de voyage, ets' avança dans la cour, en suivantle baron. Le «ervitfiur dépossédé de sa fonclioa crut & des

Coogic

ordres, supposa une idée pieuse dans cette yolonté , et s'inclinant avec soumission, alla prendre son rang dans la Qle des domestiques. Ceus qui, par destination, étaîentattachés au service du manoir, devaient accompagner le cercueil jusqu'à na grand calvaire situé à cinq ou sis kilomètres de la Tour- Callecb.

Liomer fit ses adieux au baron, salua madame Bournel, vit le cortège s'éloigner et le suivit à distance. Il n'avait plus de démonstrations de sympathieouderespectà faire. Sa'pensée serait dn voyage ; mais son devoir le retenait près du berceau.

En quittant le manoir, il se retourna & diverses reprises vers la maison, fermée comme un tombeau, l'enveloppa, la toisa d'un regard pensif, semblant lui dire :

— On abeaufermerles portes, emporter les clefs; j'aurai le reste de ton secret.

Il descendit lentement la petite colline sur laquelle est posé le manoir, le cœur oppressé de la douleur d'une séparation. Qui regrettait-il? Cette morte qu'il n'avait pas connue vivante? ou ta vivante qui avait fait tressaillir son cœur mort?

Tout le monde était agenouillé devant les portes, sur le passive du cortège. A la ruelle qui conduisait à la maison du docteur, le funèbre défilé s'arrêta. Le docteur, qui suivait à quelque distance, s'approcha vivement. Tiphaine, par une inspiration bizarre et touchante, avait amené au bord du chemin la nourrice et l'enfant, pour que l'orphelin reçût l'adieu de son père et l'invisible bénédiction qui devait flotter SOT le cercueil de sa mère.

"Le baron fut profondément altendri d« cette surprise. 11 descendit de voiture, mit un baiser et une larmo sur le front de son fils, que madame Boumel dut, à son tour, efUeurer de la bouche.

Tipbaine ne se tint pas pour satisfaite de cette double caresse. Dès que le baron et sa nièce eurent repris leur place dans la yoiture, la vieille servante conduisit la nourrice au char-à-bancs qui portait le cercueil, et voulut qu'elle fit toucher la bière par la main mignonne de l'enfant, comme on fait toucher une relique pour porter bonheur.

Liomer, témoin de cet acte de piété superstitieuse, l'approuva d'un mélancolique sourire et, plus tard, il dit & Tiphaine :

— Tu commence» à l'aimer, mon fils?

— Oui, comme s'il était de votre chair et de votre sang.

Monsieur de Proville s'en allait à Vannes, déposer le corps de sa femme dans une sépulture de famille. Il devait, par exception, rester dans cette ville jusqu'à la an de l'autoome, et habiter une maison patrimoniale, négligée depuis longtemps

11 voulait commencer son deuil près de la tombe de sa chère Aune, et par une faiblesse d'homme craintif devant les choses sérieuses de la vie, il retardait ainsi le moment de se séparer de madame Boumel, qui habitait chez elle, à Vannes et dont le voisinage devenait ainsi moins alarmant pour sa conscience, que quand elle vivait sous le même toit que madame de Proville.

Liomer ne laissa pas s'achever la journée des fuis o,.,..„,Goo;;lc

no L'INFANT DE LA MORTE

Dérailles, sans la consacrer, lui aussi, par une sorte

de cérémonie intime.

Il prit dans son bureau un gros cahier de papier blanc, mit une date sur la première page, et résuma par écrit ses impressions du jour et de la veille.

Avant de commencer, il avait relu posément, religieusement, les pages écrites par madame de Proville.U eu avait étudié chaque ligne, leur demandant le secret de cette àme inconnue, voilée pour jamais, qu'il voulait connattre, aBn d'en transmettre quelque chose à Raymond, afin de l'aimer, d'en faire l'étoile de sa vie.

La science permet ces superstitions poétiques; elle est, en tout cas, impuissante à les empâcher.

Ltomer, menacé par un souvenir, par une résurrection, s'abritait sous ce nuage, et faisait diversion à son inquiétude, par cette curiosité mystérieuse.

Il se persuada qu'il devait continuer ce livre de famille interrompu à la troisième page. C'était une partie de sa t&che, l'accomplissement d'un ordre reçu. Plus tard, quand Raymond serait un homme, il lui ferait lire ces impressions, notées au jour la journée. Il espérait bien que Raymond l'en aimerait davantage, et que, si lui-même n'avait pas puni, le vengeur naturel trouverait, dans cette enquête quotidienne, des armes pour punir.

Après avoir usurpé dans son rêve de justice le droit du ûls, il déposait maintenant l'inflexible ba< lance sur le berceau, ne se réservant plus qnele r61e de témoin, voulant donner toute la gloire du châtiment à l'enfant de la morte, et n'ambitionnant plus qu'une part de responsabilité.

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L'gNFAHT »E LA MORTE 174

Ce revirement était comme le munnare secret, précurseur des plaidoiries que son ancien amour devait opposer à son indignation nouvelie.

Toute sa vie désormais allait Être un combat plus &pre, entre le devoir à remplir et les sollicttatioas de son CŒur qu'il croyait combler, quand il ne faisait que l'agrandir et le creuser Stius les rouages en mouvement de son amour paternel.

Je dois, pour initier plus rapidement le lecteur aux actions et surtout aux pensées de Liomer, faire des emprunts à ce journal qu'il tint exactement au courant.

Je reprendrai le récit, quand le drame me l'impo- . sera.

Trois mois s'étaient écoulés. Chaque soir, avant de s'endormir, pendant trois mois, Liomer avait inscrit, si léger qu'il fût, l'événement ou l'impression du jour.

Bien souvent il s'était borné, avec une joie naïve, à constater la croissance, les progrès de l'enfant. Il ne se lassait pas de ce témoignage, non par orgueil seulement, mais pour chercher dans la béatitude paternelle, incessamment renouvelée, l'oubli du

Il iDottait une volonté ardente, sans réussir toujours, à enfermer son es^irît dans cette idée usiqne. Parfois, se moquant lui-même de la minutie de ce journal qui n'oubliait aucun bobo de son enfant, aucune variation de sa santé, il se disait :

— Je fais le guide du parfait nourricier.

Mais, attendri par les petites crises que lui rappe laient, quand il les relisait, ces lignes d'une maternité si scrupuleuse, il s'encourageait k ne rien retrancher.

— Plus tard, — se disait-il alors, avec plus de fierté, — je ferai pour la raison ce que je fais aujourd'hui pour la santél

Il trouvait la méthode excellente; il se remettait à griffonner avec plus de raffinement ces confidences, tes éclairant, de temps en temps, comme d'une auréole, parle reflet des ps^esde madame de Proville, qui leur étaient une préface lumineuse, un prologue de tendresse et de bénédiction.

Au mois d'octobre de la mSme année, il écrivait :

n Je crois qu'il ressemblera !k sa mère. Il aura ses cheveui blonds. Il a ses yeux bleus. Quel dommage qu'il ne puisse me donner l'illasion de st voisi Je la venais vivante I

» J'ai reçu une lettre de M. de Proville, réinstallé à Paris. Il ne me demande pas de lui conduire son fils. Je ne lui causerai pas la contrariété de le lui apporter. Mon rival n'est pas gênant Je l'amènerai à abdiquer tout h fait

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t7t L'ENFANT DE LÀ MORTE

B 1) est probable que madame Bournel a quitté TaDDes pour s'installer clans le voisinage de son oncle. Le silence mCme de H. de Proyille me fait faire cette conjecture. »

» Décidément il n'y a de vrai dans la tendresse bnmaioe, it n'y a de positif dans l'amour, il n'y a de bon dans la vie, que la joie d'être père ! C'est la seule affection qui ne trompe pas. Étant résolue à toujours donner et n'attendant rien, elle n'est jamais ni lasse, ni déçue. La reconnaissance dont les enfants la payent la glorifie ; l'ingratitude la divinise.

B Le roi Lear est encore heureux de souffrir. Dans son désespoir, il sent l'immensité de son amour paternel.

s Raymond m'aimera; ou bienjen'auratpasmërite d'être aimé.

» J'ai pu entrer dans le manoir, le visiter tout à mon aise, enSn I

a II a bien fallu que madame Bournel remit h H. de Proville les clés qu'elle avait oublié de remettre au jardinier, et M. de Proville, qui prévoit pour l'hiver quelques réparations à la toiture, me les a adressées, me priant de les garder quand les ouvriers auraient fini.

11 m'institue le prêtre de ce sanctuaire. J'ai accepté. Après avoir conféré avec le jardinier, j'ai pu poursuivre, achever ou pIutAt commencer sérieusement l'enquête projetée.

J'avais raison, madame Bournel a tué madame de Proville, Voilà le fait monstrueux que je ne puis

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L'ENFANT DE LA MORTE llH

me dissimuler, que je veux avoir toujours présent & l*esprit, pour sortir des broussailles dont ma logique s'embarrasse.

» Mais le meurtre indiscutable devant ma raison, indéniable devant mon sentiment, échappe à une constatation précise. Je suis convaincu, puîs-je en convaincre d'autres ? La preuve n'est que pour moi, d'autres la trouveraient incertaine, illusoire.

» Quel génie a-t-elle donc pour mettre toujours un hasard mystérieux devant elle, et pour se dérober derrière une Tatalité qui est la coquetterie, le

Toile transparent de sa conscience?

» Comme il y a loin de madame fioumel à cette Porcia que j'avais rêvée ! Et pourtant, comme malgré tout, c'est la mSme personnel Son premier empoisonnement, qui m'avait séduit et empoisonné le cœur, s'explique. Elle Voulait se tuer, je le comprends maintenant, non par fierté, par désespoir de l'honneur paternel compromis, mais par dépit de la maladresse qui la ruinait.

» Quand elle m'a dit, h notre dernière rencontre, que le colonel Landeronne était devenu nche, elle riait d'un rire qui n'était pas tout à fait méprisant, et ses yeux avaient des reflets d'or.

» Se peut-il qu'elle soit une de ces Temmes, admirablement douées, ayant la grâce, la beauté, l'esprit, les sens, et qui n'utilisent leurs charmes, qui ne mettent aux aguets la diplomatie de leur intelligence que pour capter une idole, que pour séduire la fortune ?

» Le secret des prostituées est donc aussi le secret des femmes sans amourt Je crois que je hais

moins celleB qui se venâent que celles qui escroquent la fortune, sans mettre au jeu autre chose qu'un sourire I

a C'est une joueuse qui ponte sur une seule carte, le mariage. J'étais une chance médiocre qu'elle étudiait, qu'elle ménageait. M. de Lescarène l'a fait perdre. M.Bournel a gftté sonjeu.etmoi, en faisant naître cet enfant, quand elle espérait ne plus trouver d'obstacle entre elle et la fortune de M. de Pro- TÏlle, je l'ai décavée :

H Elle ne me pardonnera pas cette déception ; elle ne la pardonnera pas & Raymond.

a Voilà de l'audace I

n J'étais tantôt dans le jardin du manoir. Je venais de faire fermer toutes les portes et toutes les fenêtres, après une inspection nouvelle. J'avais regardé dans le fossé la place où le sang a été répandu. 11 n'y a plus de trace. La nature avec un peu de pluie a lavé la souillure humaine. J'allais partir, pour revenir chez moi, quand tout à coup je me suis trouvé en présence d'Elisabeth.

» C'était à croire au prestige d'une évocation ; car je venais de me demander ce que je ferais si je la voyais seule, dans le château, près du fossé, audessous du balcon de sa chambre!... Je rftvais une confrontation formidable.

11 Elle a doublé son deuil; mais on dirait qne le noir est la parure nécessaire de son blanc visage et complète l'harmonie de ses yeux, de ses cheveux Elle précédait une bonne portant son enfant.

H — Je vous amène mon fils, — m'a-t-elle dit, — pour que voUS l'examiniez et que vous nia

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donniez tme petite consultation dont j'ai besoin.

» Elle disait cela cAlinement, tendrement, ea ra&re attentive. Sa vois avait une douceur qui m'eût abusé, si je ne m'étais pas rappelé que je l'avais entendue déjà aussi douce, et si je n'avais pas surpris ses yeux, lançant comme une flèche, au-dessus de ma tête, un long r^ard dans la direction de la fenfitre du second étage.

» Mon premier mouvement avait été un sursaut de colère; mais la vue de ce petit enfant, sans me désarmer, me contint.

» Quelle étrange pudeur la paternité nous donne 1 II me sembla que si, du premier mot, je rebutais cette mère, j'offenserais mon fils.

» Je regardai le sien et j'en fus jaloux. La consultation était un prétexte trop naïf. Je parus m'étonner que madame Bournel ne m'eût pas attendu cbes moi.

» — Je craignais que vous ne fussiez sorti pour plusieurs beures, — me répondit-elle, — et comme je veux repartir avant la nuit... N'est^e pas qu'il est beau, mon Paul ?

» Le nom de l'enfant me fit tressaillir.

» — Paul! répétai-je malgré moi.

» — C'est aussi votre nom 1 — reprît la mère. — C'est pour cela que je l'ai cboisi . Je veux que l'on dise Paul Bourael, comme on dit Paul Liomer, e< que ces deux noms aient la m^me signîBcaUon d'honneur. Pardonnez-moi. Je ne prévoyais pas que vous apprendriei un jour cet emprunt.

)' Elle avait attiré d'un geste l'enfant qui s'agitait

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178 L'ENFANT DK LA HORTI

surlesbrasdelaboniie,etquiseiiittàjaser,dans cette langue conruse, (ju'il me tarde d'entendre chez moi.

n Elle a raison, il est beau, il est fort ; il a ses jeux noirs; il aspire àla vie. Ma jalousie ne tint guère devant cette petite mine radieuse. Je sentis un attendrissement singulier, comme si l'on m'eût montré unbien que j'aurais pu posséder. Paul devait Atre mon fils, puisqu'il est le Bis de la femme qae j'ai le plus aimée I

» Elle a le secret de toutes les coquetteries . Elle craint évidemmentque dans la voisinage delà Tour je n'épuise vite ce qui peut me rester de faiblesse pour te passé I elle se fait défendre par son fils.

» Gomme je me disais cela, elle prit le petit Paul qu'elle appuya de ses deux bras contre sa poitrine, se faisant un bouclier de son petit corps. Son sourire semblait me provoquer et me dire :

» — Osez donc me frapper I Vous qui ne vivez plus que pour un enfant, m'empêcberez-vous de vivre pour le mien?

» Elle le retroussa , parut inquiète de certaines petites rougeurs fort peu inquiétantes ; et me força de toucher cette chair de sa chair. Si troublé que je fusse intérieurement, je ne pus m'empÉcher de donner une caresse à l'enfant, un conseil de médecin, à la mère. Elle se fit expliquer doucement, minu" tieusement, le régime anodin à suivre. Elle prenait plaisir à m'étaler les membres de son fiU, à m'é- ' bloiiir de cette innocence tangible, à m'en rassasier.

K Je lui en voulais de ce piège, et je lui savais gré pourtant de se montrer si maternelle, même par ' rouerie...

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ai J'élève moi, le veogeur, le juge. Si ce petit être qui fait tressaillir son coeur d'amazone, pouvait Glre son avocat, son rédempteur ! S'il l'amenait un jour & la confusion, au repentir, au rachat des crimes indirects de son orgueil, pourrais-je ne pas pardonner?

» Nous limes quelques pas ensemble dans les allées du jardin. Tout en échangeant des paroles banales, que je ne puis me rappeler, nous jetions de cdté des regards au manoir. Mais, voyant que je n'évoquais aucun spectre, madame Bournel me dit tout & coup, avec l'intrépidité qui est une de ses diplomaties :

n — Venez-vous souvent ici?

» — Toutes les fois que j'ai un ordre à trans* mettre.

» — C'est vrai, vous Ates le gardien en chef du manoir... N'a-t-on pas fait des travaux dernièrement?

» — Oui, aux toitures.

n — Rien qu'aux toitures ?

» Elle disait cela tranquillement, comme si la question lui eût été indifférente. Mais je suis sûr qu'on eût senti son cœur battre sous la main. Je la regardai. J*eus la conviction qu'avec mon regard je la faisais un peu souffrir, et je répondis :

H — Rien qu'aux toitures !

n — Pourtant, — reprit-elle, hésitant à se rassurer, — il y a encore bien des brèches dans ce vieux mur, bien des parties délabrées.

» — C'est vrai; mais je les laisserai ainsi.

» — Pourquoi?

IS» L'BNFàHT db là hortb

» — Parce que Je les ai troorén et que je veax les rendre intacles.

n Elle voulut se moquer:

■ — Voilà uQ scrupule d'aatiqaairel...

• — Non, c'est un scrupule de conscieuce.

M J'avais appuyé sur ce mot. Elle me regarda plus attentivemenl, et après un silence de deux minutes :

• — Je ne crois pas que H. de Proville tienne autant que vous à ces trons dans le mur.

u — Il ne les connaît peut-être pas tous.

» — C'est possible... Vous les lui ferez connaître?

■ — A lui on & son âls, oui...

» — Mais si mon oncle vendait le maooir?

■ — Vous voules l'acheter ? demandai-Je brosquement. *•

1 — Moi I avec quoi? D'ailleurs, — ajoula-L-elle en me provoquant directement par un de ces rayons aigus qui pénètrent sous l'épiderme et en berçant son Sis, — pourquoi l'acbèterais-je, cette masure ?

» — Pour ta réparer.

■ Elle a eu ce petit ricanement cruel qui m'irrite et qui pourtant m'intimide, tant j'ai peur d'y trouver le secret d'une douleur profonde autant que l'effet d'une méchanceté native I

» — Ce serait vraiment dommage, docteur, toute réSexion faite, de changer quelque chose k ce décor ! Ce lierre fait si bien. Gomme je ne reviendrai plus sans doute à la Tour, je n'ai pas à craindre que la maison me tombe sur la tête.

■ — Ou que les balcons s'effondrent sous vos pieds I

H Elle ne répliqua pas. Elle avait gardé son fils

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dans ses bras; aTantde le rendre à la bonne, elle lui mit un baiser et un cbatouillement des l&vres dans le cou et sur les cuisses, puis marchant un peu plus vite, elle sortit avec moi du jardin et prit comme moi le chemin de ma maison,

» Je croyais que la voiture qui l'avait amenée attendait devant ma porte. Je trouvais donc tout simple qu'elle marchât à côté de moi, dans la même direction que moi.

1) Quand je vis à l'entrée de la ruelle qu'aucune voiture n'attendait, je m'arrêtai.

11 Elisabeth, car c'était elle que je revoyais, plus que madame Bournel, Elisabeth eut alors un de ces changements prestigieux de physionomie que l'on ne peut jamais prévoir. Elle devint douce, suppliante, et me dit:

B — Docteur, vous allez satisfaire un caprice maternel, insensé: laissez-moi comparer mon fils... au vôtre.

» Elle souligna les derniers mots en les éclairant d'un sourire.

» Décidément, à tout propos elle établit, elle précise l'antagonisme entre les deux enfants.

» — Il n'y a pas de comparaison possible , — lui répondis-je, -^ entre un enlant de plus d'un an et un enfant de trois mois.

U — Vous "o"!"""""^'^'"''''' vniiann narlArnan

en père.

» Elle me; gravit la rue excitait, et q agitait les bi

» Tiphaine, qui avait reçu madame Bournel, qui l'avait envoyée au manoir pour m'y ctiercber, attendait notre retour. En nous apercevant, elle s'était avancée pour nous prévenir qu'un goûter était préparé. L'enfant devait avoir soif. Du bon lait, tout chaud, et un peu de galette bretonne ne pouvaient être refusés. Et puis, elle aussi, la bonne vieille, elle voulait comparer les deux marmots, et dans l'enfant de la veuve deviner ce que serait, au bout d'un an, soa petit oncle (elle l'appelait aiD?i), l'enfanl de la morte.

» Je ne contredis pas Tipbaine. Je ne luttai plus contre madame Bournel. Elle entra dans la salle à manger; s'y installa à la place oii je l'avais déjà vue, goùla du lait, en fit boire à son Qls, et quand on eut apporté Raymond, elle le prit dans ses bras, le pesa, l'admira, ayant soin d'ajouter, à chaque exclamation :

n — Je vous fais mon compliment, docteur I

M Elle m'attribuait l'honneur de ces joues roses, de ce petit corps marbré, de cette vitalité à son aurore, et, malgré l'absurdité naïve de cette Batterie, elle m'atteignait et me remuait l'Ame, tant Je me sens faible et vaniteux, dans mon orgueil paternel...

» Qu'est-elle venue faire à la Tour-Gallech? S'assurer d'abord des réparations que j'avais pu commander dans le manoir, de la réalité de ses craintes, relativement à la preuve que j'avais pu acquérir, me désarmer ensuite tout en me bravant ?...

« Quelle femme ! je la hais avec une peur de ne pus la balr assez, qui semble un remords de me

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L'E:iFiM DE LA KORTB <S3

baine. Comme je t'aurais aimée ! comme je l'aimais ! Comme j'étais excusable de tant l'aimer 1 Elle a louslesgéaies, moins le génie suprême, moins le besoin de sacrifice et le désir de l'amour...

» Elle aime son enfant, je le TOis, elle se persuade surtout qu'elle l'aime ; mais c'est là encore une illusion de son orgueil ; elle n'aime rien que sa chimère de puissance et de Tortune !

» Pendant que dans ma salle à manger elle portait h ses lèvres, de sa main fine, le bol de lait qu'elle partageait avec son fils, et que tout en buvant par petites goi^ées elle m'envoyait la flamme de ses yeux, j'avais des tentations de brutalité, de férocilé. Je voulais lui arracber cette tasse, ou souhaiter tout baut qu'elle conUnt du poison, ou lui prendre son Bis, en la menaçant, pour lui arracber uu cri de terreur, une alarme qui la punît et me venge&t.

» C'est la seconde fols qu'elle me provoque. Je veux que ce soît la dernière. Malgré cette paralysie qui me frappe au cerveau quand elle me regarde de certaine façon, j'ai pu m'expliquer catégoriquement à cet égard. La voiture qui l'avait amenée venait la prendre. Elle se leva.

» — Vous êtes venue faire vos adieux k ce pays, lui aî'je dit.

» — Tout au plus au manoir. Docteur, j'espère bien vous revoir. ■ D — Pas ici du moins.

» — Ah ! vous quittez votre mai » — Non, mais vous n'aurez plus y venir.

J8i L'ENFANT DE L\ MORTE

u — Gomment? j'aurai encore besoin de tous consulter 1

» — Je n'ai pas trop de ma science pour Raymond tout seul. Vous avez h Vannes des praticiens excellents, et vous irez sans doute à Paris.

» — Jen'en sais rien.

» — M. de Proville voua demandera...

M Elle m'interrompit, et allant au-devant de mon insinuation :

> — Il est bien évident que si H. de Provillo a besoin de moi, j'irai à Paris.

Il — Vous espérez qu'il aura besoin de vous, lui dis-je assez maladroitement,

<> Elle hésita, puis, pour me railler, elle dit d'un air de triomphe :

» — Je l'espère !

H — Ne vous y liez pas, madame.

i> — Est-ce de M. de Proville qu'il faut me déRer?

— Non, de moi.

ti Je saluai et me reculai pour lui laisser le passage. Elle me fit une révérence souveraine, moqueuse dans son élégance ; mais, après un pas ou deux, elle s'arrêta, se retourna, et aiguisant son sourire :

» — Si j'allais vivre avec mon oncif, la vue de mon fils lui donnerait le regret du sien. Vous avez bien raison de ne pas souhaitée que j'aille à Paris. On vous reprendrait votre enfanti

j> — Je n'ai pas peUr, répliquai-je; Je ne le rendrais pas.

" — Cependant...

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